‹ Dante et sa ComédieChapitre 1 sur 5 · DE MON AMI EDMOND ARNOULD · texte numérisé non relu

DE MON AMI EDMOND ARNOULD

F. G. BEROMANN

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Depuis le quatorzième siècle jusqu'à nos jours, la Comédie de Dante a été Tobjet d'un grand nombre de commentaires, et Ton aurait mauvaise grâce d'insinuer que, par ces ouvrages nombreux, l'intelligence de ce poëme n'ait pas été considérablement avancée. Mais ce qui est incontestable , c'est que la Comédie n'est pas encore exactement comprise comme elle devrait Têtre. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à se rappeler l'incertitude où se trouvent, de leur propre aveu, les littérateurs de nos jours, jusque sur le but de ce poëme, et même sur le genre littéraire auquel il doit être rattaché. Lamennais abandonne, comme un problème presque insoluble, la question de savoir si la Comédie est ou n'est pas une épopée.*

Pour nous, nous dirons, sans crainte de nous tromper, que cette œuvre poétique n'a aucun des caractères distinc^ tifs de l'épopée, qu'il faut définir comme étant le récit poétique d'un événement* jugé tellement important par la tra-

1. Ltmea&ais dit: «Nous laiMons aux critiques le soin de discuter si la Divine Comédie est ou n'est pa$ une épopée » , etc.

2. L'événement diffère de VactUm en ce qu'il est ce qui arrive, c'està-dire qu'il est la résultante des actions combinées, ordinairement opposées, de plusieurs individus et d'un concours de circonstances indépendantes de rhomme on contraires à son intention, à sa volonté individuelle. L'événement étant au-dessus et indépendant de l'aotion humaine individuelle, on le considère comme amené par des puissances surhumaines appelées Dieux, Démons, Divinité, Destin, Hasard. V action, au contraire, est le produit de la volonté d'un seul individu qui, agissant avec inten^ tion, soit qu'il réussisse, soit qu'il échoue, porte entièrement la respon-

dition, qu'elle le suppose avoir été dirigé par des puissances surhumaines moyennant l'action d'un ou de plusieurs héros agissant sous l'impulsion de ces puissances.

La Comédie de Dante n'est pas même un poëme épique ou narratif destiné à intéresser par le récit d'un événement où l'homme est représenté aux prises avec les forces sur-

sabilité morale de son action. Dans Thumanité, Tidée de l'événement a été conçue avant l'idée de Faction; aussi la poésie racontant des événements est-elle antérieure à la poésie représentant une action. Comme, dans l'événement, l'action attribuée aux puissances surhumaines domine naturellement l'action subordonnée de la volonté humaine, les traditions mythologiques ou religieuses, dans l'antiquité, non-seulement se mêlent aux traditions humaines ou épiques, mais tendent à les absorber et à confondre de nouveau la distinction établie par les Grecs entre le muthos (tradition divine) et Vépos (tradition humaine). Cependant, comme le muthos appartient plutôt à la religion qu'à la poésie, et que la poésie, s'occupant plutôt de l'homme que de la divinité, traite aussi plutôt Vépos que le muthos, on a raison de désigner la poésie narrative, qui raconte les événements, sous le nom de poésie épique. Comme genre, la poésie épique, racontant ^^^ événements, est opposée à la poésie lyrique qui chante, c'est-à-dire exprime les sentiments inspirés par un événement ou une action, et à la poésie dramatique, qui représente une action soit historique, soit fictive. La poésie épique, qui comprend, comme espèces, répopée, l'épos ou le poëme épique, le roman, la nouvelle et même Tanecdote, devrait, d'après l'idée du genre, raconter, non des actions, mais des événements, tandis que la poésie dramatique devrait représenter non des événements, mais uniquement des actions. Mais dans l'antiquité, entre autres chez les Grecs, les sujets tragiques étant empruntés aux récits mythologiques, la tragédie et par suite la comédie, comme genre dramatique , ne se sont pas toujours complètement détachées de la poésie épique, de sorte qu'au lieu de représenter une action, elles racontent souvent, sous forme dramatique, des événements tragiques, comiques ou romanesques. C'est seulement depuis le seizième siècle que l'idée du genre dramatique, sans mélange épique, se produit dans les meilleures pièces de Shakespeare et se maintient dans les chefs-d'œuvre de Corneille. Dans l'origine, la poésie narrative ne prit pour sujet que les traditions ayant une importance générale; c'est pourquoi l'épopée, ou l'espèce la plus ancienne de la poésie épique, a été le récit poétique d'un événement emprunté aux traditions nationales. Or, les anciennes traditions natio-

humaines des passions du monde ou avec les accidents de la- vie.

Dante, dans sa Comédie, ne veut raconter ni un événement quelconque, ni des faits devant intéresser pour euxmêmes; il s'y propose d'exprimer des idées sur des faits, c'est-à-dire d'enseigner ou d'émettre, sous forme poétique

nales appartiennent naturellement à l'âge héroïque des peuples. C'est pourquoi l'épopée a pris par cela même un caractère héroïque. Si FéYénement important choisi par le poôte n'appartient pas à Tâge héroïque, mais à rfaistoire traditionnelle ou contemporaine, le poëme qui le raconte, tel que, par exemple, la Pharsale de Lucain, n'est pas une véritable épopée, mais seulement un épos ou un poëme épique proprement dit. Si, au lieu d'un éyénement grand et généralement important, le poôte ne raconte que des aventures chevaleresques ou un événement romanesque concernant seulement un individu, soit historique, soit fictif, son œuvre, qu'elle soit en vers ou simplement en prose, n'est pas un épos, un poëme épique, mais un roman chevaleresque ou bourgeois. Gomme l'épopée raconte un grand événement jugé tellement important qu'il est censé dirigé par des puissances surhumaines, l'action surnaturelle de ces puissances n'y est pas simplement un ornement poétique, fortuit ou accessoire, c'est l'essence même, la condition ou le caractère distinctif de cette espèce de poésie épique, de sorte qu'une épopée, dont on retrancherait ces actions merveilleuses ou influences surhumaines, tomberait au rang de Vépos ou même du simple roman. Le merveilleux qui résulte de l'action des puissances surhumaines d'un rang inférieur, telles que Démons, Génies, Esprits, Nymphes, etc., est encore de mise dans Vépos ou poëme épique, si la croyance à ces êtres surhumains existe réellement dans la religion populaire de l'époque. Mais le merveilleux doit s'effacer complètement dans le roman moderne qui montre l'homme luttant, non avec des puissances surhumaines proprement dites, mais seulement avec les passions des hommes* et les incidents du simple hasard, lequel est toujours une espèce de puissance surhumaine, en quelque sorte une fatalité ou un Destin au petit pied. L'épopée étant, comme toutes les espèces de poésie épique, le récit d'un événement et non d'uçe action, les héros qui y figurent, quelques hommes d'action et d'initiative qu'ils soient, n'y sont cependant que des instruments agissant sous l'impulsion et d'après la volonté des puissances surhumaines. Aussi le pieux Énée qui, soumis à la volonté de sa mère, exécute le plan tracé par le Destin, est-il un héros d'épopée tout aussi bien conditionné que le bouillant Achille ou l'entreprenant Ulysse.

et quelquefois mayennant le rédt d'érénements et de fmts historiques, des vérités grandes et importantes dans l'ordre moral et politique; elle n'est donc pas du genre narratif ou épique , mais elle appartient essentiellement et exclusivement au genre didactique. Nous allons prouver que c'est de ce point de vue qu'il faut envisager ce poëme, si l'on veut le comprendre parfaitement. Devant nous renfermer ici dans des limites peu étendues, tout en embrassant ce vaste sujet dans son ensemble y nous résumerons, nos études en montrant comment Dante a été amené à concevoir et à composer sa Comédie. L'histoire politique et littéraire des treizième et quatorzième siècles nous expliquera le poëte, et l'histoire du poète nous fera comprendre son œuvre.

Dante naquit en 1265, à l'époque où le moyen âge, ayant dépassé son apogée et produit presque tout ce dont il avait été capable, abandonna en partie ses tendances, et commença à inaugurer, en Italie, les aspirations et les destinées des temps modernes. L'œuvre de notre poëte résumera donc le moyen âge ; il en reproduira et les grandeurs et les insuffisances. Dante naquit dans la république de Florence, à l'époque où la féodalité germanique , qui avait succédé à l'ancien système municipal romain» allait crouler en Italie, sans pouvoir être remplacée par la monarchie qu'on repoussait, ni par le régime constitutionnel qu'on ignorait encore. L'Italie, qui marchait à la tète de la civilisation, commença cette longue période de déchirements intérieurs et de luttes stériles qui dure encore aujourd'hui. Dante, citoyen d'une république, sera appelé au gouvernement de sa commune, et lorsqu'il voudra porter remède aux maux de sa patrie, il sera victime de son patriotisme. Issu d'un aïeul paternel originaire de Rome, et d'un aïeul maternel appartenant à l'illustre famille lombarde des Âdilgiers ou ÂUighieri, Dante avait dans ses veines à la fois du sang romain et du sang

germanique. Il maintiendra, comme philosophe et comme homme d'État, le principe de Tautorité, tel que Font établi l'empire et le droit romains, et il adoptera, en morale, cer* tains principes du droit germanique opposés à ceux de la législation justinienne. Si son nom de famille, VAllighiero, est lombard et germanique, son nom personnel de Dante, formé par contraction de Durante (Durand, Persévérant), est d'origine romane.

Dante, enfant, trouva répandue dans son pays, et coiàme

• • à la mode , la poésie lyrique des sonnets et des canzone. Tout jeune encore, il sera, lui aussi, poëte lyrique; il imitera, comme tout le monde, la poésie provençale des Troubadours; et avant de transformer cette poésie, il en reproduira fidèlement les caractères distinctifs. Quels ont été ces caractères? et comment se sont-ils constitués tels dans l'histoire? C'est ce qu'il importe d'exposer ici brièvement.

De même que la population de la Provence s'était formée d'éléments gaulois et gréco-latins, auxquels sont venus se joindre ensuite des éléments germaniques, de même la poésie des Troubadours provençaux s'est formée d'abord d'éléments

) appartenant à l'ancienne poésie lyrique gréco-latine et gau*

loise, et elle s'est modifiée, dans la suite, sous l'influence des caractères propres à l'ancienne poésie lyrique des Germains. La poésie erotique gréco-latine ayant chanté un amour qui n'était guère autre que sexuel, l'ancienne poésie provençale, suivant ces errements, continua sur ce ton quel*que peu vulgaire dans les chansons qu'on appelait serenas (sérénades), albas (aubades), baladas, car ois ^ etc. La poésie gauloise entra également dans cette voie; car les Gaulois, eux aussi , ne voyaient dans l'amour que la passion sexuelle, au point que ceux qui, en Gaule, visaient à la perfection morale, tels que les Druides et les Druidesses, rejetaient l'amour comme quelque chose d'essentiellement impur, et vi-

valent dans le célibat. Plus lard encore, nous voyons, dans les romans du cycle breton, Tamour de Lancelotet de Ginevra, de Tristran et d'Isolde, dépourvu de tout ce qui pouvait lui donner quelque relief moral et poétique. Les Germains de la Provence, sortis des pays situés plus au nord, où l'opposition entre le triste hiver et la belle saison était fortement marquée, chantaient dans leurs poésies lyriques les fêtes du printemps, lesquelles étaient en même temps les fêtes des divinités printanières présidant à la renaissance de la nature et à l'amour physique*. Cet amour ainsi sanctifié par la religion païenne et épuré ensuite par le christianisme, donna un caractère plus relevé à la poésie erotique des Germains immigrés en Gaule, et détermina le caractère mystique et idéal de la poésie provençale du moyen âge.

Tels étaient les différents éléments gréco-latins, gaulois et germaniques, dont s'était formée la poésie lyrique en Provence, lorsque l'esprit du système féodal, qui s'y établit, les modifia en les combinant, et leur imprima un nouveau caractère tout particulier emprunté à ce système social. En effet, d'après ce système, le chevalier vassal devait hommage, amour et respect, non-seulement à son seigneur et maître, mais aussi à la femme de son seigneur, c'est-à-dire à sa maîtresse, dans le sens hiérarchique, ou à sa daifrie (lat. domina y ital. donna, ail Frau). La poésie qui, par sa nature, est appelée partout, comme la morale, à embellir, à idéaliser et à sanctionner tous les rapports moraux qui existent entre les hommes, dut prendre dès lors aussi, pour sujet de ses chants, la dafne, c'est-à-dire non pas la femme

1. Le Minnegesang des Allemaads, dans lequel le printemps et Tamour sont ordinairement chantés ensemble, est, quant ^.n fond y lacontiimation et le développement organique de l'ancienne poésie lyrique religieuse du paganisme germanique; mais quant à la forme, il a subi l'influence de la poésie lyrique des Troubadours.

qui avait été Tobjel de la poésie erotique des Gréco- Latins et des Gaulois, mais la maîtresse (domina) qui, en vertu iie la hiérarchie sociale, avait droit à Thommage, c'est-à-dire au respect, au dévouement, à Tamour de tout galant homme. Gomme, d'après son principe et par sa nature, la galanterie excluait toute passion amoureuse, et était un hommage dû et rendu à la dame pour ses qualités soit supposées, soit réelles, on comprend que l'hommage de cette poésie galante se conciliait parfaitement bien avec le respect des droits exclusifs et inviolables du mari , et qu'il pouvait être franchement avoué et exprimé dans les chants des Troubadours. On comprend aussi que la galanterie et même le sigisbéat ont pu s'établir et se maintenir dans les mœurs des peuples méridionaux, bien que ceux-ci soient si jaloux par tempérament, et si chatouilleux au sujet de l'honneur conjugal. Cependant, il faut en convenir, la galanterie n'est que rarement pratiquée d'après son idée véritable et dans la pureté de son principe, car elle se trouve placée sur une pente dangereuse, où l'hommage respectueux, dû à la dame, court sans cesse risque de tourner en une passion erotique, s'adressant à la femme. Aussi est-il arrivé que dans les mœurs de la société et dans la poésie galante, l'amour sexuel s'est souvent déguisé sous les formes mensongères d'une galanterie permise; et c'est pourquoi l'on est en droit de porler sur la poésie des Troubadours deux jugements diamétralement opposés l'un à l'autre, selon qu'il s'agit de chants d'amour qui respirent ce que la galanterie a de plus suave et de plus idéal, ou qu'il s'agit de poésies qui cachent mal une passion impure et adultère.* La poésie galante des Troubadours provençaux fut imitée

1. Voy. E. J. Delécluze, Dante Alighieri ou la Poésie amoureuse; passim.

an Italie, et y devint tellement à la mode qu'elle y fut cul«* tivée non^^eulement par des portes de profession, mais encore par tous les jeunes genis qui avaient reçu une éducation quelque peu littéraire. Il y avait même des enfants qut, sans arrière-pensée amoureuse, suivaient l'exemple général et chantaient leur petite maîtresse dans des phrases stéréotypées et dans un style traditionnel. De ce nombre fut aussi Dante » qui, à l'âge de dix ans, ayant vu une enfant plus jeune que lui d'un an, Béatrice, la fîUe de Folco Portinarî, la prit pour sa dame, et plus tard encore, adolescent, 0t d'elle l'objet de ses hommages poétiques dans ses sonnets et dans ses cokOrtone. Cet amour de Dante pour Béatrice n'avait rien de la passion erotique allumée quelquefois dans les sens par l'ardeur de la jeunesse; c'était un véritable amour d'adolescent, c'est-à-dire une affection pure et virginale, où les sens sont comprimés par le respect qu'inspire la jeune fille aimée au jeune homme, qui adore eu elle le type de la vertu et de la perfection ou le symbole vivant de ce qu'il considère comme beau, noble et divin. Aussi, si l'on jugeait les sonnets et les canzone de Dante, jeune homme, du point de vue de la poésie amoureuse ordinaire, on trouverait sans doute l'expression de cet amour sinon fausse et froide , du moins trop raiisonnée et, par suite, prosaïque* Mais si l'on envisage ces poésies comme exprimant un amour idéal, on avouera qu'elles sont charmantes de candeur et de grâce, et, par conséquent, pleines de poésie et d'édification. U est vrai que l'amour exprimé dans les poésies de Dante n'était déjà plus simple* ment l'amour galant tel qu'il était chanté par les Troubadours; c'était un sentiment déjà plus épuré. En effet, guidé par la philosophie de Platon, initié à l'amour mystique d'un saint François d'Assisi, et inspiré par le culte religieux de la sainte Vierge, Dante avait conçu, comme seul objet digne de ses chants, ce qu'il appela \ intellect de V amour {intelletlo d'à-

more) y ce qui était synonyme de i;^i/a6/6droour. Il fonda, avec quelques jeunes gens de ses amis, la confrérie des Fidèles d^ Amour (Fedeli d'Ainore\ lesquels faisaient vœu d'être fidèles à l'amour des choses divines et métaphysiques, dont les nobles dames, chantées dans leurs poésies, étaient pour eux les symboles visibles et terrestres. Dante voyait, par conséquent, dans Béatrice l'objet de son amour métaphysique, le symbole adorable des grandes vérités du dogme et des saintetés de la morale chrétienne; elle devint pour lui, comme il le dit lui-même, un reflet de la très-sainte Trinité; elle devint, en un mot, la personnification et l'incarnation du génie du christianisme, donnant à ses adorateurs ou amants la béatitude, comme l'indiquait le nom de la bien-aimée, le nom de Béatrice, qui la désignait comme la rédemption du mal, et comme la source de tout bonheur temporel et éternel. Aussi , lorsque Béatrice, mariée depuis trois ans à Simone di Bardi, mourut en 1291, Dante, qui n'avait éprouvé pour elle d'autres sentiments que ceux du véritable amour j ne la pleura pas, dans ses vers, avec les accents douloureux d'un amant au désespoir; il déplora seulement le malheur du monde terrestre qui avait perdu en elle son guide, sa lumière et sa gloire, et il se proposa dès lors de composer un poëme où il chanterait Béatrice d'une manière encore plus digne d'elle qu'il ne l'avait fait dans ses sonnets et ses canzoney et où il la représenterait directement comme le Génie du christianisme, comme la rédemption, le salut et la béatitude de sa vie terrestre.

Mais comment Dante conçut-il l'idée d'un poëme devant célébrer Béatrice transfigurée en Génie du christianisme? Depuis l'âge de seize ans, il avait commencé, à Florence, de fortes études en théologie et en philosophie , en jurispru^ dence et en histoire, en médecine et en sciences physiques et naturelles, et il les avait continuées et achevées, plus tard,

à Bologne et à Paris. Un de ses maîtres, Brunetto Laiini, avait composé deux poèmes didactiques : le Petit Trésor (Tesoretto), en langue italienne, et le Trésor, en langue d'oïl. Dans ces poëmes, ce savant avait déposé les richesses de sa science encyclopédique, revêtues des formes de la poésie allégorique qui étaient généralement usitées de son temps. Dante, guidé par l'exemple de son maître, conçut également le plan d'un poëme didactique; et il s'y proposa de prouver que toutes les parties de la science universelle concourraient à confirmer les grandes vérités salutaires du christianisme, dont le génie, d'après sa supposition poétique , s'était incarné et révélé dans sa dame, dans Béatrice* qui, par sa vie et par sa mort, était devenue, pour notre poëte et pour le monde entier, la lumière conduisant à la béatitude. Ce poëme projeté par Dante fut d'abord conçu par lui uniquement dans le but d'enseigner, sous une forme poétique, les vérités de la théologie, de la philosophie et de la science, sans application directe et particulière de cet enseignement à l'état

1. Ces personnifications (qui est-ce qui ne le sentirait pas?) sont naturelles à toutes les époques , et se retrouvent partout où il y a des âmes poétiques et passionnées qui voient dans les grands talents et les nobles vertus de la femme des manifestations et conmie des incarnations ou avatares de la divinité. Quand Consuélo chanta un psaume de Marcello devant ce maestro lui-même, « un feu divin monta à ses joues, et la flamme sacrée « jaillit de ses grands yeux noirs, lorsqu'elle remplit la voûte de cette voix « sans égale et de cet accent victorieux, pur, vraiment grandiose, qui ne « peut sortir que d'une grande intelligence jointe à un grand cœur. Au «bout de quelques mesures d'audition, un torrent de larmes délicieuses «s'échappa des yeux de Marcello. Le comte Zustiniani, ne pouvant mal- «triser son émotion, s'écria : Par tout le sang du Christ, cette femme est « belle! c'est sainte Cécile, sainte Thérèse, sainte Consuélo ! c'est la poésie, «c'est la musique, c'est la foi personnifiées!» (Consuélo, de G. Sand.) Dante voyait dans Béatrice, la Béatifiante (Béatrice) ou le Génie du christianisme; pourquoi Zustiniani n'aurait-il pas dû voir dans Consuélo un autre Paraclet, la sainte Consolation (Consuélo), la personnification de la vraie Musique qui console et apaise les profonds tourments de Tâme et du cœur?

social, moral et politique de Florence ou de l'Italie contemporaine. Aussi, le destinant plutôt aux savants qu'au peuple, entreprit-il de le composer en langue latme. Il en composa quelques chants, dont il ne nous reste plus que quelques hexamètres. Mais les circonstances politiques qui causèrent les malheurs de la vie de Dante, non-seulement interrompirent cette composition , mais influèrent aussi sur le but de ce poëme, au point que, tout en maintenant le caractère didactique et encyclopédique de cette œuvre, le poëte en changea le point de vue ou le but purement théorique en un but directement pratique, et résolut dès lors de présenter cet enseignement de manière à ce qu'il servît de remède contre ce qu'il considérait comme les erreurs et les malheurs de l'état social et politique de la commune de Florence en particulier, et de l'Italie en général. En effet, Dante, affligé des déchirements de sa patrie, avait cherché un remède contre cette anarchie, et il s'était formé par ses études une doctrine politique, une espèce de doctrinarisme, dans l'application immédiate duquel il croyait trouver le véritable moyen de sauver son malheureux pays. 11 était persuadé que le chris^ tianisme pratiqué sincèrement, dans le sens de Jésus et de ses apôtres, remédierait à tous les maux, et que, si le pape et l'empereur qui, selon lui, étaient l'un et l'autre d'institution divine, remplissaient chacun son devoir, les partis qui déchiraient l'Italie et qui étaient la cause principale des malheurs publics, seraient contenus ou anéantis, d'un côté, par l'ascendant du pouvoir spirituel, de l'autre, par la force du glaive temporel. Il était persuadé que les partis, qui s'entre-déchiraient en Italie, provenaient d'abord de ce que la France, pour amoindrir l'empereur, fomentait dans la Presqu'île les dissensions politiques dans l'intérêt de son ambition et de son orgueil; ensuite, de ce que le chef du Saint-Empire romain germanique négligeait de maintenir

son autorité sacrée, et abandonnait lâchement ses véritables amis, les partisans de l'ordre et des franchises municipales; enfin , de ce que le pape , au lieu d'être le guide spirituel et le pacificateur des peuples, intriguait, avec tous les partis, pour usurper l'autorité temporelle, en cherchant à anéantir l'influence salutaire du pouvoir impérial. Ayant ces convie* tions, Dante ne pouvait être d'aucun des trois partis qui dominaient, de son temps, en Italie; il n'appartenait, comme il l'a dit lui-même dans son poëme, qu'à son propre parti. Si Ton appelle doctrinaire l'homme d'état qui croit que le gouvernement doit se diriger, non d'après la volonté, quelle qu'elle soit, des gouvernés, mais d'après les prescriptions d'un système ou d'une doctrine politique, il faut dire que Dante, au moment où il fut appelé aux affaires publiques, appartenait au doctrinarisme. Entré, en 1300, dans le Priorat, la plus haute charge dans la commune de Florence, il fit une guerre à outrance au parti français, au parti romain, et au nouveau parti municipal divisé, lui-même, en parti de l'ancienne noblesse urbaine, et en parti de la nouvelle noblesse campagnarde \ Au lieu de chercher avec une tactique habile à anéantir ces partis Tun par l'autre, il s'attaqua franchement et ouvertement à tous à la fois, de sorte qu'il eut tous pour ennemis et aucun d'eux pour allié. Dante dut succomber en peu de temps sous les coups d'aussi nombreux adversaires. — Pour l'éloigner de Florence, les partis coalisés lui firent donner la mission d'aller traiter avec le pape contre la France ; à Rome, où le pape conspirait avec la France contre l'empereur, l'ambassadeur florentin fut retenu sous de vains prétextes, jusqu'à ce que Charles d'Anjou fût entré, par intrigue, dans Florence*. Le parti vainqueur dans cette

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