‹ Dante et sa ComédieChapitre 2 sur 5 · Voy. Hillebrand, Dino Compagni , passim · texte numérisé non relu

Voy. Hillebrand, Dino Compagni , passim

2. Voy. Artaud de Hootor, Histoire de Dante Àlighieri, p. 117 et suit.

ville fit accuser de baraterie Dante absent pour le service de la commune; ses biens furent confisqués, lui-même con^ damné à l'exil, et menacé du dernier supplice s'il osait revenir à Florence. Dante ne revit dès lors plus sa ville natale ; il resta exilé jusqu'à sa mort, qui vint le délivrer de ses misères en 1321.

Sa défaite et sa chute si promptes et amenées par des tra^ bisons aussi odieuses, redoublèrent dans l'âme de Dante sa haine contre les différents partis qu'il avait projeté de combattre et d'anéantir. Mais cette juste haine s'aJQfaibiit bientôt par l'effet ou sous la pression des malheurs qu'il eut à endurer. Elle se modéra du moins au point que, dans son poëme qu'il composa dans son exil, Dante ne songea plus à s'attaquer à aucun de ses ennemis personnels, et qu'il ne trouva des paroles quelque peu dures que contre ceux qui repré* sentaient, selon lui, les partis dont Tégoïsme avait sacrifié les intérêts sacrés de la patrie et de la religion. Les défaites politiques, suivies de malheurs, font rentrer, naturellement, en eux-mêmes, ceux qui les éprouvent, et les portent à examiner, dans leur conscience, si la cause pour laquelle ils souffrent, est réellement celle de la vérité et de îa justice, ou bien la cause de la passion d'un esprit égaré ou d'un cœur égoïste. Cet examen de conscience détruit nécessairement tout ce qu'il peut y avoir d'illusoire ou de mensonger en nous; car nul ne voudra par entêtement ou de gaité de cœur sacrifier sa personne ou sa fortune à une erreur qu'il aura dairement reconnue. Mais si^ dans cet examen suprême, nos convictions, qu'elles soient justes ou erronées, se maintien* nent, alors elles se changent en cette foi inébranlable qui fait dans l'histoire les héros et les martyrs. Dante, étant tombé dans le malheur, se livra de nouveau à la réflexion, dont Texil lui fournit abondamment le loisir et l'occasion. Il se demanda si ses convictions politiques méritaient qu'il en

devînt le martyr. Il se mit de nouveau à étudier toutes les grandes questions concernant le salut de l'individu et des peuples; et s'étant raffermi dans la conviction que le malheur social et moral de sa patrie provenait de ce que le monde, à commencer par le pape et par Ferapereur, n'observait pas les principes de l'Évangile, il reprit avec une nouvelle ardeur la résolution de prêcher la véritable foi au monde égaré et corrompu. Il reprit, par conséquent, la composition de son poëme didactique qu'il avait commencé et qui devait être la glorification de Béatrice ou du Génie du christianisme; mais il le reprit, cette fois-ci, non plus, comme antérieurement, au point de vue purement théorique, soit théologique ou philosophique, mais au point de vue de l'application directe à l'état social et politique de son temps et de son pays, de sorte qu'il résolut de composer un grand poëme didactique, didactique au point de vue de la morale sociale et des vrais principes du gouvernement.

Posons ici la question préalable. Ce poëme didactique , projeté par Dante, ne renfermait-il pas, déjà dans sa conception, une contradiction entre le but et la forme de la poésie qu'il adopta, et le but et la forme de l'enseignement scientifique qu'il voulait y donner? Certes, en thèse générale, la poésie didactique, par sa nature même, renferme une contradiction entre les éléments qui la constituent; ce genre se trouve dans la position fausse de ne pas pouvoir satisfaire entièrement, par le fond et par la forme, ni aux exigences rigoureuses de la science sérieuse, ni aux conditions esthétiques de la vraie poésie. Mais rappelons-nous qu'il y a dans la science certaines parties, précisément les plus élevées de toutes, qui, par l'intérêt universel qu'elles présentent, n'appartiennent plus à telle ou telle science spéciale, mais au domaine général de l'intelligence et de la morale, où toutes les sciences se touchent et s'unissent. Ces questions, étant

d'un intérêt universel, sont, par cela même, du domaine de la poésie. Aussi, de tout temps, les poètes n'ont-ils pas hésité à faire de ces questions les sujets de leurs poèmes. Lucrèce traite, dans son poème didactique, la question la plus généralement débattue de la philosophie ancienne , la question de savoir ce qu'il faut faire pour vivre en sage, libre de toutes les craintes chimériques qui tourmentent le vulgaire. Le Faust de Gœthe essaie de répondre à la question du dixneuvième siècle, à la question de savoir ce que doit faire l'homme pour remplir sa véritable destinée, afin d'être véritablement heureux aussi bien dans celte vie que dans l'autre. *

Dante s'est proposé un sujet analogue; il s'est proposé de prouver dans son poème que la. source du bonheur temporel et éternel, pour l'individu et pour les nations, se trouve dans la doctrine et dans la morale chrétiennes; et il a satisfait à la fois aux conditions de la science et de la poésie, en choisissant ce sujet scientifique d'un intérêt universel, et en le revêtant. des formes poétiques Usitées de son temps.

Suivant un usage littéraire généralement adopté pour tous les genres de poésie, dans l'antiquité, en Orient, au moyen âge, et même dans les temps modernes*, Dante a renfermé la partie didactique et principale de son œtivre, dans un encadrement fictif, destiné à la fois à lui servir d'ornement poétique, et à donner un caractère de démonstration et d'autorité, à l'enseignement qui y est contenu. Il a choisi avec habileté, pour l'encadrement de son poème, la fiction d'un voyage, fait par lui-même à travers l'enfer, le purgatoire et le paradis, et dans lequel il est supposé voir, entendre et apprendre les vérités nécessaires pour le sauver d'abord lui-

1. Le Faust de Gœthe, dans son ensemble et son unité, est un poëme didactique sous forme dramatique.

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