F. X. Wegele, danié's Leben und Werke, p
auteurs supérieurs demandent des lecteurs d élite. La Comédie exige qu'on apporte à sa lecture non-seulement du goût, mais aussi une instruction suffisante. II y a des lecteurs qui, pour cacher et excuser leur incapacité , attribuent à la prétendue obscurité du langage de Dante, l'impossibilité où ils sont de le comprendre. Mais la Comédie n'est pas une œuvre énigmatique, ni pour le fond ni pour le style. Dante ne s'est pas , de propos délibéré , enveloppé de ténèbres ; il ne parle pas un langage mystérieux , puisqu'il n'est pas mystique de sa nature ; et il n'a pas besoin de voiler sa pensée , puisque, contrairement à ce que croit Rosetti, il n'est ni conspirateur, ni révolutionnaire.
Il y a une autre classe de commentateurs, qui, par une espèce de syncrétisme exégétique , pensent que la Comédie , d'après la conception et l'intention de Dante , présente deux sens différents , un sens épique , qui est évident selon eux , et un sens moral, religieux et politique, qui, avec intention , est plus ou moins voilé. Ces littérateurs croient pouvoir citer , à l'appui de leur opinion , les paroles mêmes de Dante , lequel, dans sa lettre dédicatoire, adressée à Can le Grand délia Scala, dit, au sujet de la signification de son poëme, que «: la fin de l'ouvrage, de son ensemble, et de ses parties, peut être multiple, c'est-à-dire voisine, et éloignée. i> Mais ces paroles n'énoncent pas que le poëme , d'après l'intention de l'auteur, renferme deux significations différentes. Pour le prouver, disons d'abord qu'en thèse générale, il est impossible qu'une œuvre de l'intelligence, devant satisfaire aux moindres conditions du beau, puisse avoir, d'après l'intention et la conception de l'auteur, deux sens difTérents paiement vrais ; en d'autres termes , il est impossible que , par exemple, la signification morale ou métaphysique marche toujours parallèlement à la signification historique d'une narration , puisque les séries d'idées suivent une marche
logique autre en histoire , autre en morale , autre en métaphysique. Et cela est si vrai qu'une science ou une philosophie qui voudrait établir un parallélisme continuel entre tes ftiits de l'histoire et les vérités morales et métaphysiques, n'aboutirait qu'à des analogies arbitraires et chimériques. Dans la conception et l'intention de son auteur , une œuvre dit l'intelligence et de Tart ne peut donc avoir qu'un ^ml sens. Ainsi les récits de l'Enéide n'ont qu'un seul sens , le sens exprimé par la narration épique ; la parabole de l'Enfant prodigue, dans l'Évangile, n'a qu'un seul sens, le sens moral exprimé par ce récit, qui est fait en vue de cette signification morale. Mais on comprend qu'à une série logique de pensées , bien qu'elle n'ait naturellement qu'une seule signification , on puisse toujours donner artificiellement une ou plusieurs autres significations arbitraires. Ainsi en mettant en relief dans un récit historique, épique ou lyrique, certains faits ou détails, et en en élaguant d'autres, on peut arriver à faire de ce récit une espèce de parabole, et lui prêter une signification morale qu'il n'avait pas dans la pensée de l'auteur. C'est ainsi que les Soufis de la Perse pourraient trouver dans les chansons d'Anacréon , aussi bien que dans les chan^ sons bachiques et erotiques de Hâfis et de Djâmi, l'expression de l'amour divin et de l'enthousiasme spiritualiste. En un mot , en dehors de l'explication vraie d'une œuvre d'intelligence, il peut y avoir plusieurs interprétations fausses et arbitraires. D'après cela, si Dante, dans sa lettre à Can le Grand, dit que son poëme peut présenter un sens voisin ou littéral, et un sens éloigné ou moral, il n'entend pas dire que, d'après sa conception , la Comédie a réellement deux sens également vrais; il dit simplement que des lecteurs peu intelligents ne verront peut-être dans son œuvre que le récit de son voyage dans l'autre monde, ou, comme s'exprime Dant^ dans cette même lettre (t 11), ils s'en tiendront à la
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description faite de € Fêtai des âmes après la morty > à peu près comme les enfants ne voient dans les paraboles de t'Ëvangile, ou dans les &bles de La Fontaine, que les faits ra^ contés y sans en apercevoir toujours la seule et vraie signi* ficâtion y la signification morale. Dante prévoit (et en cela il ne s'est pas trompé) que beaucoup de lecteurs de la Comédie ignoreront que la partie narrative du poëme, ou le récit du voyage dans l'autre monde, n'est que le moyeu littéraire employé pour exprimer poétiquement ce qui forme le fond ou le but véritable du poëme; et il dit que le but de l'ouvrage est dé détourner les vivants, dans cette vie, de l'état de misère y et de les conduire à l'étal de félicité ($ 15), ce qui signifie que la Comédie n'a qu'un sens et qu'un but, le sens et le but didactiques, consistant dans l'enseignement des principes de l'ordre social, moral et religieux, lesquels, d'après l'esprit de Béatrice , cette personnification du génie du christianisme, rendent l'homme heureux sur cette terre, et bienheureux dans l'éternité. Nous apprenons donc de la bouche de Dante lui-même, que sa Comédie n'est pas un poème épique ou narratif, qu'elle est essentiellement didactique , qu'elle n'a pas deux significations également véritables , qu'elle n'en a réellement qu'une seule, savoir la signification sociale, morale, et politique, indiquée par le poète. Dante , en concevant son poëme dans un but moral et politique, c'estrà-dire, général 6t pratique, n'a pas seulement écrit, comme le pense Rosetti, pour des conjurés et des affiliés , ni même pour une certaine classe de la société, tels que les théologiens, les savants, ou les philosophes; il s'est adressé directement à tous ses compatriotes sans exception, et indirectement aux hommes et aux nations en général. C'est en vue de ses compatriotes qu'il a composé son poème didactique, non en langue latine, comme il avait commencé à le faire dans son premier poëme projeté , mais en langue
vulgaire 9 bien qu'il ait accordé (pendant un certain temps du moins) à l'idiome latin la supériorité littéraire sur la langue italienne. Il en jugeait longtemps ainsi, parce que, au moyen âge , de même qu'on subordonnait les laïques aux ecclésiastiques, de même on subordonnait aussi la langue populaire ou vulgaire à l'idiome latin , qui était la langue de l'Église. Les mémoires, dans les affaires publiques, dans l'administration, et dans la diplomatie, étant rédigés en langue latine, comme les ouvrages théologiques , on croyait qu'en littérature aussi les sujets élevés et importants devaient être traités dans cet idiome. Ensuite, comme les poésies mondaines en langue vulgaire étaient naturellement subordonnées aux chants sacrés et aux hymnes latines de l'Église, on distinguait aussi entre les représentations scéniques des sujets sacrés de l'Ancien et du Nouveau Testament, ou de l'histoire des saints d'un côté, et les sujets profanes du théâtre populaire de l'autre. L'usage s'établit donc ensuite encore de désigner toutes les représentations sacrées, sous le nom littéraire de tragédies, et les représentations profanes, de quelque nature qu'elles fussent, sous celui de comédies. Enûn on en vint à appeler tragique toute composition littéraire en langue latine, et à nommer comique toute production littéraire en langue vulgaire. On comprend d'après cela que Dante, ayant composé son poëme en langue italienne, crut devoir lui donner le titre de Comédie, lequel indiquait d'abord seulement le genre littéraire ou profane auquel cette œuvre appartenait. Dans la suite il justifia le choix de ce titre encore par deux raisons subsidiaires, par une raison se rapportant au fond du poëme, et par une autre puisée dans le sentiment de sa modestie de poëte. En effet , il croyait que le titre de Comédie convenait à son poëme, d'abord parce que cette œuvre, comme la comédie des anciens, se terminait d'une manière heureuse, par la vue des béatitudes, qui lui fut accordée au paradis céleste, après
la vue dès tourments de l'enfer, et ensuite parce que ce poënie, étant composé en langue vulgaire, et par conséquent appartenant au genre appelé comique, était jugé par Dante comme étant d'une valeur poétique de beaucoup inférieure aux œuvres classiques de l'antiquité, et particulièrement à l'Enéide de Virgile, à laquelle, vu sa beauté supérieure, notre poëte donna le titre de Tragédie (v. Enfer, chant 20). Mais malgré le titre modeste de Comédie ^ et bien que ce poëme ne fût que lrè§-imparfaitement compris au quatorzième siècle, tous les lecteurs reconnurent cependant dans Dante un grand et puissant génie poétique; et employant une épithète hyperbolique, familière aux peuples méridionaux, enthousiastes par tempérament, on appela Dante il poêla divino (le poëte divin). Au quinzième siècle, on appliqua cette épithète de divin non plus seulement à Fauteur, mais aussi à son œuvre, de sorte que, dans l'édition publiée par Bernardo Stagnino, en 1516, le poëme de Dante fut intitulé la Divina Commedia (la Comédie divine), titre que depuis on a rendu en français d'une manière infidèle , par celui de La divine Comédie, inversion qui exprime une idée sensiblement différente. Une critique juste et judicieuse, connaissant la distance infinie qui sépare Dieu de l'homme, ne donnera jamais l'épithète de divin à une œuvre humaine, quelque sublime qu'elle soit. Mais si l'on prend cette épithète pour ce qu'elle doit être, pour l'expression hyperbolique d'une admiration réelle, on trouve que cette admiration est pleinement justifiée par la valeur poétique de la Comédie divine. En effet, nul autre poëme du moyen âge, en Italie, en France, en Espagne, en Angleterre, et en Allemagne, ne saurait être opposé, et comparé à l'œuvre hors ligne de Dante. La Comédie, nous l'avons vu, traite le sujet le plus élevé, le ) plus compréhensif, et le plus important qu'ait jamais exposé
un poëme didactiaue. De plus , Dante a l'avantage d'avoir
vécu à une époque où le dogme et la philosophie ne s'étaient pas encore séparés Tun de Tautre, mais se prêtaient encore un mutuel appui, de sorte que la doctrine de Dante a un caractère net, précis, et positif, que ne pouvait pas avoir la doctrine sceptique, négative, et antimétaphysique du De remm naiura, de Lucrèce, ni renseignement de la science trop vague, et dépourvue d'idées neuves et originales, du Faust de Gœthe. Quant à la question de savoir si les doctrines de Dante ont été orthodoxes ou non, elle ne saurait préoccuper ceux qui jugent de la vérité d'une doctrine, uniquement d'après l'état et les données actuels de la science complètement indépendante. Orthodoxes ou non , les doctrines de Dante ne sauraient être acceptées par la science du dix-neuvième siècle, que sous bénéfice d'inventaire. Dante se trouve dans le même cas que tous les grands poètes et écrivains des temps passés, et même des temps modernes, que' nous admirons, en faisant quelques réserves concernant leur religion, leurs mœurs, leurs idées , leurs passions , qui ne sont plus les nôtres , mais auxquelles nous savons nous accommoder par tolérance religieuse, philosophique, et scientifique. Mais il y a dans Dante, comme dans tous les grands écrivains, à côté des idées et des passions de leur époque , des vérités morales et psychologiques qui plaisent dëns tous les temps, et qui sont la partie vraiment édifiante de leurs œuvres. En lisant la Comédie divine, nous sommes édifiés du commencement à la fin, c'est-à-dire que nous nous sentons élargis dans notre intelligence , et agrandis et améliorés dans notre âme ; et cette édification est , selon nous , le seul critérium infaillible de la grande et véritable poésie. Ce n'est donc pas par une admiration de commande et de convention , mais par une conviction raisonnée et sincère, que nous résumons notre jugement sur Dante , en disant qu'il est non-seulement le plus grand poëte du moyen âge, mais un des plus éminents poètes
de rhumanité. Ajoutons qu'il n'est pas seulement un homme de génie , mais encore un grand homme , c'est-à-dire un homme grand par son caractère, son intégrité, et son énergie morale.