Voy. La Fascination de Gulfi, p. 61 et suiv
même de l'erreur et du malheur, el dont il fait ensuite le sujet de son enseignement destiné à procurer aussi ce bonheur à tous ceux qui l'écouteront. De cette manière, renseignement donné par Dante, dans son poëme, est représenté comme une révélation, qui a été faite au poëte, dans les trois mondes, où finissent l'erreur, l'illusion et le mensonge, et où régnent la justice, la vérité et la sainteté; et Dante est ainsi supposé ne proclamer rien que ce qui, d'après le jugement de Dieu, manifesté dans les peines et les récompenses des trois mondes, est à considérer d'abord comme décidément mauvais, ensuite comme insuffisant pour le salut éternel, et enfin comme constituant la sainteté et la béatitude suprêmes.
Cette fiction d'un état extatique, pendant lequel certains individus auraient été transportés dans l'autre monde pour y recevoir des enseignements ou des révélations, a été connue et employée longtemps avant Dante, dans plusieurs écrits, en prose et en vers, de l'antiquité et du moyen ège chrétiens, et, sous ce rapport, il n'y a guère de vraiment original, ou appartenant en propre à notre poëte, que ce qu'il a imaginé et décrit concernant le purgatoire. Mais on s'est trompé étrangement en prenant cette fiction d'un voyage dans l'enfer, le purgatoire et le paradis, comme constituant la partie principale et essentielle du poëme de Dante; elle n'en forme qu'une partie accessoire, à savoir, l'encadrement dans lequel ce poëte a renfermé la partie essentielle, c'est-àdire la partie didactique de son œuvre. C'est pour avoir confondu le poëme de Dante avec ce qui n'en est que l'encadrement, qu'un critique contemporain, Labitte, s'est avisé de donner le titre de : La Comédie divine avant Dante, à un écrit, d'ailleurs estimable, où il prouve que la fiction d'un voyage extatique dans l'enfer et le paradis, ou ce que ce littérateur considère faussement comme constituant le fond même de la Comédie de Dante, a existé sous des formes nom-
breuses analogues longtemps avant ce grand poëte florentin. Disons, pour rectifier Terreur du critique, laquelle s'annonce jusque dans le titre de son écrit, que Tencadrement employé dans la Comédie de Dante n'est certes pas entièrement de son invention, mais que la Comédie ou le poëme lui-même est bien l'œuvre originale de ce poëte et n'appartient qu'à lui seul.
La fiction qui constitue l'encadrement de la Comédie, étant présentée sous la forme d'un récit que Dante fait de son voyage à travers l'enfer, le purgatoire et le paradis, cette fiction ou cet encadrement appartient naturellement à la poésie narrative ou épique, tandis que les enseignements, rattachés par le poëte au récit et aux incidents de ce voyage , c'est-à-dire le fond essentiel du poëme, appartiennent à la poésie didactique. Mais malgré la différence marquée, qui existe entre la forme épique de l'encadrement et le fond didactique du poëme , Dante a su fondre tellement, l'un dans l'autre, ces deux éléments différents, qu'il est difficile de les séparer l'un de l'autre, autrement que par la pensée. En effet, voulant donner une unité parfaite à son œuvre, le poëte florentin, tout en laissant au récit de l'encadrement son caractère épique et son sens littéral, a voulu cependant rapprocher ce récit épique du fond didactique du poëme, en lui donnant également^ sinon un sens allégorique moral, du moins un but moral et didactique; et, à cet effet, il a représenté tout ce voyage dans l'enfer, le purgatoire et le paradis, comme une initiation de plus en plus élevée et intime aux vérités de Tordre temporel et de Tordre éternel, ou bien encore comme une ascension, par laquelle le poëte s'éloigne de plus en plus de Terreur, la cause de ses calamités, pour s'élever de degré en degré à la vérité, qui devient la cause de sa béatitude. D'un autre côté, Dante a fondu la partie didactique ou le fond de son poëme, dans la partie épique ou dans le récit
de l'encadrement, en rattachant ses enseignements jusques au rédt qu'il fait des particularités et de& incidents de son voyage. De cette tnanîère, il a satisfait non-seulement aux exigfences de la science, mais aussi à celles de la poésie; car la forme directe de l'enseignement^ dans laquelle le but di<dactique, étant manifeste, risquait de tourner à la prose, a été remplacée, heureusement, par la forme indirecte, dans laquelle, comme cela convient au genre didactique , le but de l'enseignement est moins évident, et se jdie mieux de la sorte aux conditions de la poésie.
Cependant , le plus souvent , l'eflsdgnement est donné, dans la Comédie, d'une manière directe » et dans la forme stricte^ ment didactique^ Exceptionnellement, cet enseignement est présenté sous la forme, soit d'une vision allégorique, soit
1. L'enseîgneiiient des théories sdentiflqfaes de Dante est d<mné par M directement^ on dirait éx prqfesso, sur Tastronomie (Purgat, , IV^ 61-84), sur les taches de la lune (Parad,, II, 40-90), sur les lois de Toptique {Parad,, H, 91-111), sur la création (Parad., XXIX, 16-81), sur la génération physiologique {Purgat,, XXV, 34-78), sur la nature de l'àme (Purgat,, XXV, 67-108), sur la psychologie {Put$at, IV, 1-12), sur l'instinct et Tordre naturel {Parad., I, 103-138), sur la liberté {Purgaù,,X\l, 67-94), sur le libre arbitre (Purgat, XVIII, 49-73), sur les miracles (Parad,, XXIV, 100-111), sur la prière (l^ttryai?. , VI, S4-46), sur le mal et ses degtés (Enfer, Xî, 76-109; Purgai,, XVUI, 91-139), sur la philosophie de rhistoire (Parad,, VI, 1-111), sur le monachisme (P<urad, , XXn, 73-96), sur saint François et saint Dominique (Parad., XI, 35-139), sur les deux pouvoirs (Purgat., XVI, 97-112), sur Thistoire de Fancienne et de la nourelle Alliance (Pnrgai., XXIX, 73-154), sur le Grèdo du chrétien (Parad., XXIV, 130-150^^ etc.
La Comédie étant, jusqu'à un certain point, le résumé de la science encyôlopédique que Dante apporte à Tappui des vérités morales et politi- 4|tteB ^ sont le sujet principal de son poème, il serait fatale d'extrMre de cette ceuvre ce qu'on pourrait appeler la (hécdogie, la médecine, la jurisprudence, Tastronomie» la cosmographie, la physique, etc., de Dante. Du commencement d'exposé systématique des idées de ce poète a été iMt, par rapport à ia théologie et la philosophie, dans Touvrage d'Oaanam : Dante et k^ pkUùSùphie eathoUguê au ttetziéme tiielt.
d'une parabole ou exemple historique. C'est ainsi que Dante, pour exposer l'histotre de l'Église depuis son ori^ne jusqu'au iremème siècle, résume les faits principaux dans une TÎsion, où se succèdent, comme dans une espèce de procession y de cortège ou de triomphe allégorique , les personnages principaux de ceUe histoire. Cette manière de représenter les Êiits historiques était empruntée, par Dante, au livre de l'Apocalypse, et elle était généralement usitée, au moyen âge, dans les représentations soéniques, où les personnages, leurs attributs et leurs actes avaient toujours une signification symbolique ou allégorique. Bien que la signifi- ^tion de ces visions du poëme de Dante, ne soit intelligible que pour celui qui connaît et l'histoire et le sens de ces symboles et de ces allégories, le but didactique en est cepen- 4ml toujours manifeste, et il est mtoie beaucoup moins caché qu'il ne Test dans les exemples ou paraboles historiques, c'est-à-dire dans certains récits qu'on rencontre fréquemment dans la Comédie, et que la plupart des lecteurs prennent &BSsement pour des rédts épiques, bien que ce soient des paraboles historiques, c'est-à-dire d^ histoires racontées par le poète comme des exemples, énonçant une vérité de l'ordre moral ou sockl, et devant servir aux hommes d'avertissement ou d'enseignement Tels sont, par exemple, les prétendus récits épiques de Françoise de Rimini et du comte Ugolino, qui ont été si souvent cités mal à propos et lâ rarement compris, qu'il importe d'en démontrer le caractère et le imt essentiellement didactiques. Pour expliquer d'abord le premier récit, celui de Françoise, disons que Dante, dont la moraUté était aussi forte que sa foi religieuse, voyait autour de lui une littérature immorale et corrompue; il voyait des poésies lyriques glorifiant la luxure, l'impudicité et l'adultère; il voyait des romans, surtout ceux du cycle d'Arthur, et particulièrement les romans de Tristran et d'Isolde, et de
Làncelot et Ginevra , aussi remarquables par rimagination sensuelle, ardente et brillante, qui y règne, que pernicieux par l'absence totale qu'on y remarque de toute délicatesse, de toute loyauté, et de tout sens moral. Il voyait le roman de Làncelot et Ginevra, que le poète Arnault avait traduit en langue provençale, lu avec avidité par les dames et les jeunes gens en Italie. Il voyait enfin des contes et des nouvelles, imitées des Trouvères français, dans le genre frivole de ceux qui furent racontés plus tard par Boccacio, et dont le récit spirituel et élégant était fait avec une insouciance morale déplorable. Dante, persuadé que cette littérature et poésie romanesque était pour beaucoup dans la dépravation des mœurs de son temps , voulut préserver ses contemporains de l'influence pernicieuse de ces productions littéraires, en montrant, par un exemple frappant, pris dans l'histoire contemporaine, et connu de tous ses lecteurs, comment deux personnes honorables et honnêtes, qui n'étaient plus bien jeunes, et qui depuis plusieurs années étaient liées chastement ensemble par des rapports de parenté, comment dame Françoise, mariée depuis douze ans à Gianciotto de Malatesti, et son beau-frère Paul, frère de Gianciotto, furent séduits par la lecture du roman de Làncelot, et entraînés à commettre le péché mortel, qu'ils expient éternellement et justement dans l'enfer. Dante n'ayant d'autre but, en parlant de Françoise, que celui de prouver, par l'exemple de cette femme, que le roman est pour beaucoup de dames ce que Gallehaut fut pour la reine Ginevra, savoir, un séducteur et entremetteur, laisse naturellement de côté tous les détails de l'intrigue amoureuse de Françoise, et, dans son entrevue qu'il suppose avoir avec elle dans l'enfer, il lui fait dire principalement quelle a été la cause qui l'a poussée au péché. Or, comme cause de cette séduction, elle indique elle-même le roman de Làncelot et celui qui Ta écrit; livre et traduc-
leur* qui, comme elle dit, furent, pour elle et pour son beaufrère Paul, un autre Gallekaui. On le voit donc, le récit de Françoise dans l'Enfer de Dante n'a pas les caractères d'un récit épique, devant intéresser pour lui-même, mais il est fait dans un but purement didactique.
Il en est de même du récit de la mort d'Ugolin et de ses descendants; c'est un exemple historique, qui est rappelé par Dante, pour servir de preuve à l'enseignement d'une vérité importante, longtemps méconnue dans le droit pénal. Aujourd'hui c'est un axiome dans la philosophie du droit pénal, que l'auteur d'un crime en est seul responsable, et doit seul l'expier par une peine. Mais dans l'antiquité et au moyen âge, on rendait solidaires, du crime commis, la famille et surtout les descendants du coupable. De là, dans l'histoire de ces temps, des atrocités judiciaires, et des vengeances privées exercées au nom de la justice. Telle était la justice pratiquée à Pise, en 1288, par l'archevêque Ruggieri, lequel, pour se venger delà trahison du comte Ugolino, le fit enfermer dans la prison de la ville, avec ses deux fils et ses deux petits-fils, et eut l'atroce barbarie de laisser mourir de faim ces enfants innocents avec leur père coupable. Dante qui, s'inspirant des principes du droit pénal germanique, considérait la trahison comme le plus noir et le plus infâme des crimes, n'éprouvait pas grande pitié pour le traître Ugolino de la Gherardesca, et il n'hésita pas à le placer
1. Bien que Dante ait en grande estime le poëte provençal Arnault Daniel (voy. Purgat, XXVI, 115-120), le traducteur du roman de Lancelot et Gineyra, il n'hésite cependant pas à le placer dans le purgatoire parmi les poètes liujcurieux, qui y expient leurs fautes; et précisément par rapport à r influence immorale qu'il a exercée par ses écrits, il lui fait dire ces paroles exprimant son repentir :
Je suis Ârnault ({m pleure, et vais chantant; Je vois, chagrin y la Jolie du temps passée Et vois, joyeux, la joie que j'espère un jour
an fin fond de son enfer, avec son ennemi Tarchevéque Ruggieri, qui s'é lait également signalé par de nombreuses tnrbi-> sons. Mais il jugea rarcheyêque plus coupable que le comte^ parce que, à ses trahisons, il avait ajouté la férocité de tair& mourir, avec le père Ugolino, ses fils et ses petits-fils. Aussi c(xidamne-t-il l'archevêque à une peine plus affreuse encore que ne Fest celle du comte; il le représente subissant la vengeance terrible, qu'e^cerce sur loi le comte Ugolino, qui, avec acharnement, lui ronge le crâne. En retraçant ces scènes, d'abord le tableau de la mort d'Ugolino, ensuite le supplice de Ruggieri, l'intention du poète consiste donc principalement à faire ressortir la* culpabilité de celui qui a condamné à une mort affreuse les fils et les petits-fils du comte delà Gherardesca. Aussi, laissant de côté, dans son récit, tous les détails concernant la cause de l'inimitié qui avait existé entre le comte et l'archevêque, Dante accentue, pour ainsi dire, uniquement la partie de son tableau qui concerne la mort des enfants innocents, et, résumant dans ce sens sa pensée principale, il termine son récit par celte apostrophe adressée à Pise.
Que si le comte était réputé
D'avoir livré par trahison tes châteaux, Tu ne devais pas livrer ses fils à un pareil tourment : L'âge nouveau rendait innocents,
nouvelle Thèbes ! Uguccione et le Br^[ata , Et les deux autres que plus haut nomme ce chant.
Mais, en même temps que Dante prêche ce principe que le coupable seul est responsable de son crime, et que, par conséquent, la cité ne saurait être punie pour les méfaits de son chef soit politique, soit spirituel, notre poète, s'élevant à une plus haute philosophie, proclame également que tous les citoyens sont responsables des iniquités qui se commettent dans la justice exercée au nom de l'État , et il prend
' vivement à partie la ville de Piae, qui, eii laissant c€i«idamn<»r
à une mort injuste et afireuse,. au nom de la justice pur blique^ des enfants innocents de la trahison de leur përe^ s'est rendue complice du crime de l'archevêque , et mérite celte imprécation que le poète lui lance en ces mots :
Ah! Pise, opfNrabre des peuples
Du beau pays où sonne le ai; Puisque à te punir tes voisins sont lents.
Que la Capraia et la Gorgona se meuvent
Et fassent une digue à TAmo, à son embouchure, Pour» qu'en toi , tout vivant soit noyé.
Nous venons de montrer, sur deux prétendus récits épiques, sur les récits de Françoise de Rimini et d'Ugolino, comment Dante sait enseigner jusque dans les parties narratives de son poëme, en imprimant à ces récits, présentés comme des exemples , un caractère essentiellement didactique. Ceux qui, voyant faussement dans la Comédie de Dante une épopée, prennent ces exemples didactiques pour des récits épiques, ne s'aperçoivent pas, qu'envisagées comme récits épiques, ces narrations seraient on ne peut ) plus maladroitement composées. En effet, ce qui caractérise
le récit épique, c'est qu'il raconte les faits pour eux-mêmes, et tâche, par conséquent, de les présenter d'une manière aussi claire, aussi explicite, aussi intéressante que possible. Les conditions et exigences d'une bonne narration épique ont été énumérées dans ce vers mnémonique :
Qmy quid, ubi, qua vi^ quotiesy cur, quomodOy fuando.
Or, les récits de la Comédie ne satisfont que très-in^par-^ faîtement à ces conditions; ils sont incomplets, décousus, inintelligibles pour ceux qui ne connaissent pas d'avance les détails du fait, ou les circonstances de l'événement raconté. Certes, Dante, ce puissant génie poétique, s'il avait voulu raconter, en poète épique, soit l'histoire romanesque de
Françoise, soit les luîtes tragiques d'Ugolino, aurait su le faire aussi bien que Homère, Virgile, ou tel autre poëte épique éminent. Mais, voulant être poëte didactique, il raconte, non comme les poètes épiques, les faits pour euxmêmes, il les raconte conformément au genre didactique, en vue d'une idée, d'une vérité, d'un enseignement, auquel son récit doit servir d'appui et de preuve. Il se contente donc d'ébaucher les faits, ou de les rappeler brièvement, les supposant connus de ses lecteurs. Aussi les littérateurs qui vont jusqu'à citer les récits de Dante comme des modèles du récit épique, oublient complètement quelles sont les règles d'une bonne narration épique, et ils se livrent à une admiration irréfléchie, admiration qui se porte précisément sur ce qui, considéré de leur point de vue, ne la mérite aucunement. D'autres littérateurs , tout en prenant également le poème de Dante pour un poème épique, mais ayant cependant, sinon la connaissance, du moins le sentiment vague des règles et des conditions du récit épique, ont tâché de compléter, de refaire, de corriger en quelque sorte, ces récits censés incomplets et décousus de notre poëte didactique. C'est ainsi que Boccacio, le premier commentateur de la Comédie, lequel n'a pas eu assez de sens moral, ni une intelligence littéraire suffisante, pour comprendre Dante, a refait le récit de Francesca de Rimini, à sa manière, en véritable romancier et nouvelliste\ Pour donner à la fois de l'intérêt et la clarté nécessaire à l'histoire tragique de cette femme, il la reprend du commencement; et, peu soucieux de la vérité historique, qu'il sacrifie, sans pudeur, à l'intérêt romanesque, il représente Françoise et son beau-frère Paul comme de beaux, de gracieux, et d'aimables jeunes gens,
1 . Voy. Fauriel , Dante et les origines de la langue et de la littérature italiennes, I, p. 478-481.
bien dignes de s'aimer Tun l'autre. Il représente l'épouse adultère comme une toute jeune femme, qui venait d'être sacrifiée à son mari grossier, par l'ignoble ambition de son père, et qui, trompée d'abord et trompant à son tour son mari laid et homme sans valeur, lui rendit tout juste ce qu'il méritait pour sa laideur et pour sa nullité. Le récit du commentateur Boccacio est plus clair, plus romanesque, plus intéressant même que celui de son original; mais il est fait avec si peu d'intelligence de l'intention de Dante, que l'on se demande, tout d'abord, pourquoi le romancier n'a pas reproché au poêle d'avoir osé placer dans l'enfer deux amants aussi aimables et gracieux, qui^ selon lui, auraient mérité qu'on leur eût assigné une place dans les cercles bienheureux du paradis céleste. Et voilà comment notre grand poète est expliqué par certains écrivains, qui certes ne manquent pas de talent , mais qui ne se doutent pas que , pour comprendre l'œuvre d'un homme de génie, il ne suffit pas d'avoir du goût, et de savoir écrire de manière à amuser les gens du monde, mais qu'il faut avant tout avoir du sens moral, un jugement droit, et une intelligence éclairée par une forte et pénétrante érudition littéraire.
Le but essentiellement didactique de la Comédie, est nonseulement exprimé dans l'ensemble du poème, et jusque dans les parties narratives de l'encadrement, il se révèle encore par la versification des terzines ou tercets , dont le poète a fait choix pour son œuvre. Car ce genre de versification est particulier à la poésie didactique. En effet, les anciens Druides gaulois et bretons avaient l'habitude d'exprimer et de transmettre leur doctrine religieuse et morale dans des triades ou strophes de trois vers^ Même les traditions historiques, ou l'enseignement de faits traditionnels
1. Voy. Sharon Turner, A vindication of the andents british poèms.
était présenté sous cette forme de verslfieatioiiy qui s'est conservée, au moyen âge, dans les triades historiques des poètes gallois. Lorsque les tribus tudesques se furent mêlées à l'ancienne population gallo-romaine dans le midi de la Gaule, le quatrain, ou la strophe de quatre vers, usitée dans là poésie épique des peuples germaniques , s'introduisit dans la poésie narrative provençale, et fut, dès lors, employée pour le genre épique, à côté de la versification des tarzines usitée pour les sujets didactiques. Ensuite, par la réunion de deux quatrains éi»ques, suivis de deux terzines didactiques, s'est formée, dans la poésie dés Troubadours, la versification du sonnet. Cette réunion des deux genres de vers convenait parfaitement à la nature double du sonnet, puisque ce genre de poésie se compose, quant au fond^ de deux parties distinctes. En effet, la première partie du sonnet est, en quelque sorte, épique ou narrative; c'est ordinairement l'exposé d'une aventure galante, ou le tableau d'une situation amoureuse, au récit desquels sert et convient naturellement ta versification épique des deux quatrains. La seconde partie du sonnet, au contraire, est, de sa nature, plus ou moins didactique, puisqu'elle renferme, ordinairement, soit une réflexion sur le fait ou la situation décrite dans la première partie, soit un enseignement qui en résulte; de sorte qu'à l'expression de cette réflexion ou de cet enseignement , convient la versification didactique des deux terzines. Dans la suite des temps, la versification, moikié épique, moitié didactique du sonnet, en se dédoublant, a donné naissance à deux genres de versification opposés l'un à l'autre , d'abord à la versification adoptée pour la poésie épique, qui se forma en Italie dès le douzième siècle, et ensuite à la versification qui fut employée pour la poésie didactique. Ainsi les deux quatrains ou les huit vers épiques du sonnet adoptés par les poëtes siciliens du treizième siècle, produisirent plus tard
VoUava rima de Boccacio , usitée dans la nouv^le poésie narrative y ou dans l'épopée italienne ^ Les ierzines didactiques du sonnet furent réservées pour les sujets d'enseignement, ou pour la poésie didactique proprement dite. Et voilà pourquoi Dante a choisi, pour son poëroe essentiellement didactique, la versification des terzines. S'il avait entendu composer un poëme du genre épique, il aurait, comme les autres poètes épiques, choisi pour son cBayreYottavarima, En n'employant que des terzines dans sa Comédie, il a donc indiqué, rien que par le choix de cette versification, qu'il entendait composer un poëme didactique.
Le caractère ou le but essentiellement didactique de la Comédie de Dante, qui a été méconnu généralement depuis le quatorzième siècle, a cependant été entrevu par quelques commentateurs; mais ces commentateurs se sont placés à des points de vue qui sont en dehors de la vérité, et ils sont partis de suppositions littéraires qui sont complètement inadmissibles. C'est ainsi que le système d'interprétation de Rosetti repose sur la supposition que Dante, conspirant contre la doctrine sacerdotale et la puissance monarchiqne établies de son temps , et voulant éviter ou s'épargner des persécutions tyi'anniques , a caché sa doctrine , ou son ensei^ement hérétique et révolutionnaire, sous un langage conventionnel, mystique, et inteUigible seulement pour ceux qui étaient de son parti ou étaient inities à son secret. C^te opinion de Rosetti méconnaît complélement et le caractère de Dante et celui de son poëme. Disons , pour la redresser, que Dante ne conspire jamais , mais qu'il enseigne toujours; il n'a pas besoin de conspirer , car il ne songe pas à intro-
1. L'origine de la terza rima et de Voitava rima, sorties toutes les deux du dédoublement du sonnet, a déjà été reconnue par mon ancien collègue et très-regrettable ami Edmond ArnovM. (Voy. De l'Invention originale, p. 75.)
duire secrètement dans le monde de nouveaux principes religieux et politiques; il veut, au contraire, ramener le monde, selon lui égaré et corrompu, aux principes anciens depuis longtemps connus de l'Evangile, aux principes du véritable christianisme. Dante n'est donc ni novateur ni conspirateur; il a tout au plus les intentions et l'allure décidée du réformateur, qui , comme tel, ne conspire pas en secret , mais agit ouvertement, et prêche sa doctrine du haut des toits. Dante réformateur, si Ton veut*, mais d'une nature franche, loyale, ennemie du mensonge et de la lâcheté, parle toujours franchement, explicitement, librement. Homme de caractère avant tout , il ne craint personne , ni le pape , ni l'empereur; et il est de la trempe des martyrs, qui, au besoin, savent donner leur sang en témoignage de leur foi. Dante craint si peu de dire toute sa pensée , même aux puissants delà terre, qu'on lui reproche assez souvent ses paroles dures, adressées ouvertement aux papes et aux empereurs. Dante n'est pas non plus un mystique, qui se complaît dans des sentiments vagues, et dans un langage obscur et mystérieux; c'est une intelligence nette, lucide, précise, autant que le fut jamais docteur, savant, ou philosophe au moyen âge. Dante, il est vrai, comme tout poëte, quelque grande que soit son originalité, est toujours l'homme de son temps; il se sert , par conséquent , quelquefois du style allégorique usité au moyen âge ; mais il le fait par exception , et seulement dans des circonstances, où le style allégorique s' diunonce comme tel, où il est justifié par le sujet, et ne présente pas, pour être compris , des difficultés insurmontables au lecteur intelligent et érudit. Certes, le grand poëte florentin n'est pas intelligible pour tout lecteur , quel qu'il soit. Tristes écrivains que ceux qui sont à la portée de tout le monde ! Les