CONNU A ROME ET OPINION CONTEMPORAINE SUR L'RÉRÉSIE DE DANTE
II ne faut pas croire néanmoins que Rome fût abusée par tout cet échafaudage amoureux et dogmatique, à l'aide duquel on cherchait à lui faire illusion; elle voyait avec une douloureuse inquiétude l'erreur chercher à se propager par tous les moyens et, comme un véritable Prolhée , se transfigurer sans cesse pour échapper à sa juste sévérité. Mais, dans sa rigueur, elle était mère et n'entendait 6e montrer inexorable qu'autant qu'il y avait évidente nécessité de sévir. Elle fermait volontiers les yeux et, pourvu que Thérésie ne se manifestât pas effrontément , qu'elle ménageât les apparences et se déguisât assez habilement pour ne pas frapper les regards des simples . elle l'épargnait et attendait les coupables à résipiscence. Il y aurait même eu de sa part défaut d'habileté à en agir autrement. En effet, à une époque où la diffusion des livres , tous copiés à la main, était si difficile, où l'on ne pouvait se procurer des manuscrits qu'à prix d'or , où , par ce motif même , tant de gens étaient illettrés , même dans les plus hautes classes, il y avait en réalité peu de danger pour son autorité dans les ouvrages qui pouvaient paraître de temps à autre, lors surtout qu'ils lui rendaient ostensiblement hommage. La prédication était bien autrement dangereuse, aussi, dès que l'hérésie osait y recourir, la réprimait-elle avec une extrême énergie.
Deux nouveaux ordres religieux, les Franciscains et les Dominicains, furent môme institués pour lui opposer une digue puissante.
Les chefs de l'Église comprenaient qu'il lui aurait été bien plus funeste de révéler à la foule des croyants ce que certains écrits, des littératures entières renfermaient d'hostile contre ses dogmes , que de laisser des fictions, plus ou moins transparentes pour elle, circuler dans un public restreint, fictions dont quelques-uns seulement étaient en état de percer le voile , quand le plus grand nombre n'y voyait que des œuvres d'imagination et un délassement pour l'esprit. De tout temps , les hommes furent de glace aux vérités et de feu pour le mensonge. Si Gerson et nombre de dignitaires ecclésiastiques, au lieu de se borner à se récrier contre le roman de la Rose , eussent proclamé que ce roman, qui eut longtemps la vogue, était non-seulement une satire contre la cour pontificale, mais encore l'apothéose de l'hérésie, il aurait doublé, triplé le nombre de ses lecteurs, qui auraient cherché à découvrir le venin caché avec soin, et n'auraient pas manqué d'y parvenir ; si les bulles qui proscrivaient l'étude du provençal , au lieu de s'appuyer ostensiblement sur les traductions de la Bible et des Évangiles, dans cette langue, avaient déclaré que toutes ces poésies amoureuses des troubadours ne faisaient que chanter l'hérésie et pousser à la ruine de la foi catholique, elles auraient produit un effet diamétralement opposé à celui qu'on en attendait et qu'elles ont obtenu , on aurait étudié avec plus de zèle que jamais l'idiome ennemi.
Si les romans de chevalerie de tous les Cycles avaient été dénoncés comme écrits et conçus dans un esprit d'hostilité contre l'organisation théocratique de la société, à laquelle on prétendait substituer une organisation monarchique , ce Charlemagne débonnaire étant la personnification de l'Empire, destiné à triompher des mécréants, des infidèles et de leur chef, désigné tantôt sous un nom, tantôt sous un autre, mais figurant toujours le chef vénéré de la chrétienté, l'imprimerie aurait peut-être été inventée quelques siècles plus tôt.
Peu s'en fallut que l'ordre du Temple ne dût sa conservation, sous
la seule condition d'une réforme devenue nécessaire, à cette politique
circonspecte des chefs de l'Église, préoccupés constamment du désir
d'étouffer toute cause de scandale. Lorsque, de guerre lasse, Clé-
— sèment V se décida à céder aux exigences menaçantes de Philippe-Ie- Bcl, ce fut en assumant toute la responsabilité de la mesure, qu'il frappa cet institut religieux. Il en prononça de sa propre autorité la suppression, parce que, sachant trop bien en quoi consistait le crime de l'Ordre ou du moins celuide ses principaux chefs, il comprit que, pour les faire condamner par le concile, il faudrait révéler tout ce que les informations secrètes avaient produit de renseignements sur leurs doctrines et leur but, le déclarer à la face de la chrétienté et jeter ainsi au vent des germes qui auraient pu donner bientôt une moisson funeste.
Une conduite prudente et sage autant qu'habile a détourné tous ces dangers, le Roman de la Rose n'est plus connu que de nom, la langue provençale est morte et, avec elle, les poésies soi-disant galantes des troubadours. Il en est de même des romans de la Chevalerie, et l'on discute encore sur le point de savoir si les Templiers étaient ou non coupables.
Il en a été tout autrement pour Dante, sans doute, dont le poëme domine encore, dans sa gloire, cette grande période du moyen âge ; mais il le doit à la tolérance des chefs de l'Église et surtout au magnifique usage qu'il a su faire des subhmes éléments, trop méconnus par lui, à l'aide desquels l'illusion a duré jusqu'à nous. Les pontifes ont pu croire d'abord qu'il en serait de sa Comédie comme de tant d'autres écrits, conçus dans le même esprit, avec des fictions analogues, et tombés peu à peu dans l'oubli. Puis lorsqu'ils virent le resplendissement catholique de l'œuvre éblouir à tel point les yeux, que, sauf un petit nombre de lecteurs, ne pouvant ou n'osant parler, l'immense majorité des fidèles restait dans l'ignorance de sa secrète essence, ils gardèrent le silence ; préférant, au péril de propager le mal, en le signalant, à une époque où l'instruction était peu répandue, l'inconvénient de laisser subsister une erreur inoffensive. Mais quelques faits suffiront pour prouver que les chefs de l'Église, pas plus que l'Inquisition, ne se sont nullement mépris sur la tendance et les doctrines de Dante Alighieri.
Tout le monde sait que le cardinal du Puget, légat apostolique, voulut faire exhumer les restes de Dante, pour les livrer aux flammes, comme ceux d'un hérétique, et que cet excès de zèle fut arrêté par la cour de Rome : mais un fait moins connu, c'est que Archimbaud,
archevêque de Milan, inscrivit le nom du poëte sur le catalogue des hérétiques (l). Spontauo le signale, dans ses Annales (2), comme un fauteur des Templiers; le P. Brezio, se déchaînant contre lui, traite son poëme de boutique de médisances, disant qu'on ne doit pas plus le croire qu'on ne croit un calomniateur. Denis Fabbri lui reproche d'oser « porter dans le ciel une bouche téméraire et sacrilège. » Un de ses biographes nous apprend qu'il fut accusé d'hérésie par beaucoup , acciisatus est hcereseos (3).
Son ami inconnu lui-même, cjui avait entrepris de commenter son poëme, deux ans seulement après sa mort, et que l'on désigne sous le nom du familier de Dante, de VOttimo, s'exprime ainsi à ce sujet : ft II est à savon* que ce c[ui poussa l'auteur à traiter ainsi spécialement des points de la foi chrétienne, ce fut l'envie de nombre de mauvaises langues, morditori^ qui, 71 entendant pas son style ni sa manière poétique de parler , l'inculpaient d'hérésie en certains points (i). » Il ne laisse pas toutefois de le signaler lui-même pour hérétique en le reconnaissant, ici, pour gibelin et en déclarant, là, que « les gibelins, tant ouvertement qu'en secret, étaient tous des hérétiques (5). »
Enfin Bélisaire Bulgarini nous affirme que le poëte florentin, de son vivant même, était considéré comme damné, en preuve de quoi il cite ce couplet : « Messire Dante Alighieri, tu es un grand hâbleur, gran ciancieri; tu as écrit un gros livre sur l'enfer où tu n'es jamais allé; mais compte bien que tu iras. »
Peu de temps après la mort du poëte , le P. Vernani , dominicain, laissait assez nettement percer la pensée de l'Inquisition sur son compte, en écrivant en ces termes au chancelier de l'université de Bologne : « Souvent un vase, dont Yintérieur contient une boisson vénéneuse , étale à V extérieur des dehors séduisants ornés de figures trompeuses, de manière à abuser non-seulement les simples et les ignorants, mais jusqu'aux hommes les plus habiles et les plus savants. Il en arrive ainsi plus souvent dans les choses spirituelles, et le péril en est plus grand encore pour ceux cjui se laissent entraîner à
(1) F. Cancellieri, Dissertations sur laFision du moine Alhéric, p, 62.
(2) Année 1314. — (3) Filelfo.
(4) Préambule du clinnt XXÎV du Paradis, — (5) Enfer, X.
Yapparetice décevante. En effet, ce mécliant esprit, qui est le père du mensonge , a de ces vases qui, en même temps qu'ils sont décorés extérieurement de figures dont Vlwnncielé et la vérité séduisent, émaillés agréablement de couleurs frelatées , contiennent un poison d'autant plus cruel et pestilentiel que l'âme raisonnable a la prééminence sur le corps corruptible. Parmi ces vases du démon, il en est un (Dante) qui, sophiste verbeux, comme il est, est parvenu, enrimant fantastiquement beaucoup de choses, à se rendre agréable à nombre de gens par ses paroles extérieures. Introduisant dans les églises Bocce et Sénèque^ cet homme a joint à ses fantômes poétiques le Verbe de la philosophie et non-seulement il conduit, avec astuce, à la mort de la vérité les âmes faibles, mais il y pousse, par le doux chant des syrènes, les esprits les plus sains. Laissant donc de côté, avec mépris, ses autres ouvrages, j'ai voulu examiner un certain écrit qu'il a intitulé de la monarchie (1). »
Le révérend inquisiteur signale bien le vice intérieur de la Comédie^ mais il se garde de s'attaquer à elle, contrairement aux intentions de l'autorité dont il relève, c'est contre la Monarchie , traité aride, n'offrant ni figure ni couleurs trompeuses, qu'il va dirigeant son argumentation. S'il en faut croire l'éditeur de ce livre, Dante aurait été déclaré hérétique après sa mort, « comme on le voit, ditil, dans Bartholo et dans Daniel de Volterra. »
Mais de son vivant même il paraît peu contestable que Dante eut maille à partir avec l'Inquisition. On lit en effet dans un manuscrit delà bibliothèque Riccardiana, à Florence (2), un court avant-propos, de très-ancienne date , au Credo de Dante, où il est dit qu'il « fut accusé d'hérésie devant l'inquisiteur , comme un homme ne croyant pas en Dieu et n'observant point les articles de la foi. » En effet, estil ajouté, « il comparut devant l'Inquisition (3). » Dans un autre manuscrit de la même bibliothèque {k) ce Credo est précédé de l'intitulé que voici : « Discours, concione, envoyé par Dante Ahghieri de Florence, dénoncé au pape comme hérétique. » Un troisième ma-
(1) F, Guidonis Veriiani, De reprobat'ione HJonarchiœ, etc. Bononiœ, 1746.
(2) Sous le numéro 1011.
(3) Saggio di rime di d'n>ersi buoni autori. Florence, 1825, préface.
(4) Numéro 1154.
nuscrit, sous le n° 1691, porte une indication à peu près semblable. Enfin le P. Venturi, jésuite, fait encore mention , dans la première édition de son commentaire, de deux autres manuscrits, l'un ayant ces mots en tête <- : Certains vers faits par Dante Alighieri lorsqu'il fut accusé d'être hérétique ; » l'autre : « Ici commence le traité de la foi catholique composé par l'illustre et très-fameux docteur Dante Ahghieri, poëte florentin, en réponse à messire l'inquisiteur de Florence, sur ce que Dante croyait. »
Nous pouvons donc considérer comme certain que le poëte florentin fut inquiété pour ses opinions , suspectes avec raison ; beaucoup de faits historiques ne reposent pas sur des témoignages aussi précis et aussi concordants. Quant à savoir ce que Dante croyait, on va voir qu'il était bien difficile , voire même à un inquisiteur, de s'en assurer, et encore plus de pénétrer ce qu'il pensait. Laissons-le parier lui-même ; son Credo commence en ces termes :
«J'ai mainte fois écrit sur l' amour qïï. rimes, que j'ai faites aussi douces, belles et agréables que je l'ai su, et j'ai employé toutes mes limes à les polir. Désabusé, mes désirs prennent une autre direction, car je reconnais avoir dépensé mes fatigues en vain , et qu'elles ne m'ont rapporté qu'un triste salaire , mal paghe. Renonçant désormais à ce faux amour (d'autant plus faux qu'il était simulé), je veux ne plus parler de lui dans mes écrits , et discourir de Dieu comme un chrétien (non comme un catholique romain). » Suit une profession de foi dans laquelle le Symbole des apôtres, les sacrements, le Décalogue-, les péchés capitaux, l'oraison Dominicale et VAve Maria sont paraphrasés en vers. Il faudrait un théologien plus habile ciue je ne puis me flatter de l'être pour découvrir dans cette œuvre hypocrite la pensée qui se cache soigneusement sous la pensée orthodoxe. Mais le préambule suffit pour qu'on se tienne en garde, et pour qu'on sache bien que le chantre d'un amour fictif, dont il n'a pas obtenu les résultats désirés, et qui lui vaut même une citation devant l'inquisiteur, va se mettre à parler de Dieu, dans la Comédie, comme pourrait le faire le chrétien le plus orthodoxe. Mais ce n'est pas tout.
Cette concession faite aux circonstances , en présence d'un péril imminent, sans s'écarter en rien des préceptes et de la règle de conduite de ses coreligionnaires , il faut les instruire de ce qui s'est passé et de ce qui se prépare. Dante y pourvoit aussitôt en écrivant un
sonnet, moyen de correspondance habituel entre les fidèles d'amour; c'est le deuxième de son Canzonniere :
«O douces rimes d'amour (et son Credo commence par : Le dolci rime d' amor di i' soiia)^ qui allez parlant de ma noble dame, il vous arrivera , s'il n'est encore venu , quelqu'un dont vous direz, un che direte t celui-ci est notice frère, je vous conjure de iie pas l'écouter, au nom de ce seigneur qui énamoure les dames (l'esprit sectaire animant les gibelins), car il ne se trouve pas dans sa sentc?îce la moindre chose qui soit amie de la vérité. » Rien de plus éloquent, sans doute, qu'une pareille déclaration , quand on se rappelle qu'il désignait ses productions sous le nom commun de sœurs (1), comme filles d'un même père. Ce qu*il explique, dans le Convito, en disant : « De même qu'on appelle sœur celle qui est engendrée d'un même père, on peut, par similitude, appeler sœur l'œuvre produite par un même auteur, notre opération étant, en quelque sorte, une génération (2). » Si donc il donne à son Credo le nom défraie, au lieu de celui de fratello, c'est que le premier est employé pour désigner un moine, et qu'il veut faire entendre que ce frère a eu ses raisons pour s'aiïabler du froc monacal. Mais l'Inquisition avait obtenu ce qu'il lui importait d'arracher, lorsqu'il lui fallait renoncer à convertir le pécheur, une rétractation solennelle, et elle s'abstint de scruter trop profondément sous les plis de l'habit vénéré dont le poète s'était revêtu pour la circonstance.
On peut donc considérer comme certain et comme résultant de faits dont la valeur historique serait difficilement contestée, que la cour de Rome n'était nullement abusée par le jargon amoureux ou dogmatique des sectaires; que si elle fermait parfois les yeux , la prudence et la modération lui suggéraient d'en agir ainsi; enfin que l'opinion contemporaine ne se méprenait pas davantage sur l'essence des ouvrages du poète florentin et qu'elle n'hésitait pas à y reconnaître, sous leur apparence extérieure, le poison caché de l'hérésie.
(1) Parole mie..,, a gidsa délie vostre antiche suore, dit-il dans le premier sonnet du Canzonniere.
(2) ïiailcllf, eh. 9.