‹ Dante hérétiqueChapitre 13 sur 37 · SUR LE POEME DE DANTE · texte numérisé non relu

SUR LE POEME DE DANTE

Le titre seul de Comédie^ donné par Dante à son œuvre, dont l'ensemble n'est rien moins que comique , aurait dû donner l'éveil sur l'esprit dans lequel elle avait été conçue; puis les attaques continuelles dont elle est remplie contre Rome, contre ses pontifes, contre tout ce qui se rattache à eux, de près ou de loin ; les éloges prodigués à leurs ennemis, lorsque ces attaques et ces éloges sont sans danger, c'est-à-dire toutes les fois qu'il est possible de les rattacher à des faits, à des principes étrangers au dogme ; celte hostilité systématique d'une part, et ce patronage officieux de l'autre, auraient dû mettre sur la voie, en indiquant ce qu'un pareil titre avait en luimême de profondément artificieux. « Artificioso sckemate , sensum laiiorem fecit quam corticem, » dit en effet Boccace (1), son commentateur, et écrivain de la même école ; déclarant ainsi qu'il ne s'agissait que d'une forme recelant une pensée qui allait bien au delà.

De tous les écrits de Dante , son épître dédicatoire à Can grande de la Scala est la seule dans laquelle il soit fait mention de la Comédie. Comment, en effet, ne pas la désigner par son titre en pareille circonstance? Mais dans la Vie iSonvelle, où il y fait de si fré-

(1) LeUre à lacopo Pizinge,

qucntcs allusions, dans le Banquet, où il la commente rccllcmcnt, en - paraissant ne s'occuper que de ses Canzoni, dans son Traité de la Monarchie , où il parle du paradis terrestre et du paradis céleste, il s'abstient avec soin de la désigner, et au moment où on sent qu'elle est le plus présente à sa pensée, toute prête à surgir au bout de sa plume, il se renferme dans un silence prudent. Pourquoi en a-t-il agi ainsi ? C'est que chacun de ses écrits était destiné à éclairer tout ou partie de son grand poëme, à en donner la clef aux siens, et qu'il cherchait à en détourner, autant que possible, l'attention de ceux qu'il redoutait. Cette intention se révèle surtout dans le livre sur l'Idiome vulgaire, son dernier ouvrage, que la mort l'empêcha de terminer. Il y définit les différents styles de la tragédie, de la comédie et de l'élégie; c'était certes le moment d'expliquer le motif qui lui avait fait donner à son poëme un titre aussi étrange, qui a motivé de nombreuses critiques, et pourtant il se tait encore (1), lors même qu'il nomme des poêles et des écrivains qui y jouent un rôle. Quant aux motifs qu'il allègue, dans son épîlre dédicatoire, pour avoir adopté le titre de Comédie j, ils ne valent pas qu'on s'y arrête. Ce n'est pas évidemment parce que le commencement en est âpre et terrible , mais la fin heureuse ; ni parce que le style en est, tantôt humble et vulgaire, tantôt noble et sublime , qu'il s'est décidé à l'intituler ainsi. Une pareille explication est illusoire, comme tout le reste.

Voici le mot de l'énigme : la comédie remonte aux mystères de Bacchus ou du Soleil (2), elle était tout allégorique, représentant à la fois la marche du soleil et le cours de la vie de l'homme (3). Les personnages y paraissaient masqués, et ce n'était qu'à VEpopsis qu'ils se montraient sous leurs véritables traits, comme il arrive exactement à la fin du poëme de Dante, où il contemple, à découvert, les deux cours du ciel qui, jusqu'alors, avaient été sous le c masque, sono larve (Jx), et se montraient au milieu d'un torrent

(1) Voy. De 'Vidg. eloq., lib. I, c. 4.

(2) Voy. Dyoïùsiaques de Noniuis. — Arnob., lib. V, cap. 19. — Olympiodore, dans Eleusinlan mysteries de Murray.

(3) Subjectum est Jiomo, dit Dante au Scaliger, et il compare fréquemment Béatrice au soleil, emblème delà raison et de la vérité.

(4) Paradis, ch. XXX. ^

d'étincelles, pour mieux éblouir les profanes. Cet examen critique de l'œuvre entière du poëte florentin devrait donc porter inscrit en tête : Comédie de Catholicisme ; mais tant de gens jugent d'un livre sur un mot, que, de crainte de méprise, j'ai cru prudent de renoncer à cette première idée.

La signification de ce titre bizarre de Comédie bien comprise désormais, examinons sommairement la tendance générale du poëme. Qu'y voyons-nous? Un Enfer presque entièrement païen , un Purgatoire tenant, tout à la fois, du paganisme et du catholicisme, mais où domine l'élément occulte , avec toutes les épreuves de l'initiation ancienne et moderne ; enfin un Paradis, d'apparence tout catholique, avec l'échelle entière des grades sectaires anciens et modernes , oii figurent en outre des hérétiques notoires, comme Joachim de Flore , et jusqu'à des païens.

C'est Yirgile, initié païen, que Béatrice, la théologie catholique en apparence, choisit, dans sa sollicitude, pour être le guide du sectaire gibelin ; c'est Stace, dont il a soin de faire un Toulousain, c-est-à-dire un albigeois , quoiqu'il le sache parfaitement Napolitain , qui vient s'adjoindre à lui; c'est Béatrice, son âme, sa pensée hérétique hypostasiée, qui leur succède ; enfin, c'est saint Bernard, le rédacteur de la règle des Templiers, personnification de leur Ordre, que, par une dernière profanation, il investit du rôle de troisième hiérophante.

On verra si ce sont là des interprétations faites à plaisir et si tout est encore fortuit, ou savamment combiné dans de pareilles coïncidences.

Bien qu'il n'y ait rien que d'allégorique dans les trois royaumes, puisque, d'après sa propre déclaration, le poëte mystagogue a voulu y représenter le cours de la vie humaine, il n'est pas indifférent de remarquer comment il a distribué ses personnages. Il ne pouvait sans se trahir placer tous les orthodoxes en enfer et tous les hérétiques dans le purgatoire et le paradis ; il a donc habilement disposé ses groupes de telle sorte que ses préférences ne fussent pas trop marquées. Mais, pour peu qu'on fasse attention au rôle qu'il fait jouer à tous ceux de ses coreligionnaires qu'il se croit obligé de damner, par prudence, on verra qu'ils inspirent plutôt l'admiration que la pitié. Quant aux autres, il s'acharne sur eux sans rémission.

Il ne daigne pas admettre un seul pontife romain dans le paradis,

et , on supposant qu'il n'eût contre Rome qu'une haine politique, assez (le vertus et de lumières ont brillé sur le siège de saint Pierre pour qu'il pût faire un choix sans blesser ses convictions ni celles de son parti. S'il se résigne à faire figurer deux papes dans son Purgatoire, au gré de ses convenances particulières, encore a-t-il soin de les flageller en passant, l'un pour son avarice, l'autre pour sa gourmandise; aussi pourquoi ce dernier est-il Français? 31ais il prend bien sa revanche dans l'Enfer, il y entasse à plaisir papes, cardinaux, gens d'église; les vivants avec les morts, peu lui importe.

Il est vrai qu'il tonne contre les hérésiarques, mais sans en désigner aucun nominativement, ce qui lui permet d'attribuer ce litre à qui lui convient; je me trompe, il en nomme un, mais c'est un pape, et ne s'inquiélant pas si le fait de son adoption de la doctrine de Photius est vrai ou non , il s'en lient à la tradition , parce qu'il y trouve une occasion de nier sans péril l'infaillibilité du pape quant aux dogmes (1). Pour les autres, qu'il laisse anonymes, ce sont, dans sa pensée, ceux dont la croyance diffère de la sienne. Aussi n'a-t-il garde de faire mention de Cérynthe, de Ménandre, de Basilide, de Valentin, ni de toute la famille des gnostiques, pas même de Manès, de Pelage, ces terribles adversaires de l'Église. Il y nomme le chef des fratricelles , mais pour lui faire donner un avis de bonne amitié. Enfin on chercherait vainement parmi ces damnés Abeilard, Raymond Lulle, Jean Scott, Guillaume d'Okkam, scolastiques célèbres, déclarés non orthodoxes par sentences de l'Église, et bien d'autres encore que je pourrais ajouter, comme Pierre Valdus ou Amaury de Bène. Comment en eût-il agi autrement si tous ces gens-là étaient des adversaires de Piome et de ses dogmes sacrés? Voyez-le jeter au gouffre infernal force païens tels que, Tyrésias, Manto, Jason, etc. parce qu'il y trouve son compte, et qu'il fait de ces personnages fabuleux autant de types et de sujets d'allusions ; il est impitoyable pour eux ; agir de même envers les hérétiques et les schismatiques constatés, les signaler par leur nom serait compromettant; aussi reste-il muet à leur égard. Mais Mahomet, dira-t-on, figure dans son Enfer : oui, c'est une concession c{u'il veut bien faire, le prophète de l'Islam est damné, par le très-catholique Dante Alighieri : on verra avec quelle

(1) Foscolo, Disc. Sezz.y'è^. Londres, 1842.

ironie. En même temps, un autre Arabe, uiimécréant, obtient de lui une entrée de faveur dans une sorte d'ÉIysée habité par Homère, Virgile, Piaton, tous les grands poëtes et les grands philosophes de l'antiquité païenne. Ibn-Roschd , dit Averroès, l'auteur du grand Commentaire, comme il l'appelle, est réuni à Aristote, « le maître de ceux qui savent; » quand sa doctrine se résume dans ces deux '::randei) erreurs : l'éternité de la matière et la théorie de l'inteloct (1) ; lorsque, scindant la personnalité humaine, il n'admet à l'immortaliîé que la raison commune de l'humanité éternelle et fait périr avec le corps la raison individuelle (2). Philosophe panthéiste et mahométan, c'en était assez, sans doute, pour le vouer au feu éternel? Non, il est rangé parmi les âmes jouissant d'une demi-béatitude, suspendues, sospese„ entre le ciel et la terre, c'est déjà quelque chose; mais pour mettre sa pensée en lumière, il s'avise de béatifier Sigcr de Brabant, le docteur de la rue du Fouarre qui « réduisait en syllogismes des vérités importunes n pour Rome. Siger dont les écrits portent des traces évidentes d'arabisme, l'un de ces magistri parisienses, de ces philosophes averroïstes, en opposition aux philosophes latins ou orthodoxes, contre lesquels se déclarait saint Thomas d'Aquin (3; et dont nous avons vu les doctrines condamnées en 1277 par Févéquede Paris (4) ; Siger, enfin, cité lui-même, comme hérétique, en 1278, devant l'inquisiteur Simon du Yal, siégeant à Saint- Quentin (5). Dante fait plus, il met Siger dans son Paradis en compagnie de saint Thomas et , pai- un raffinement d'ironie , le montre formant la ronde, dans laquelle figure aussi Albert de Cologne, dit le grand, autre adversaire d' Averroès, et tournoyant avec eux dans le meilleur accord ^^6}.

(1) E. Renan, {..SI. — (2) lèicl., p. 119.

(3) Of)p., t. XYIt, p. 104 yo. — (4) Voy. DuBoiiliiy, t. III, p. o9S.

(5) Histoire littéraire de la France^ t. XIX, p. 387.

(6) Nous ne saunons adopter que sous toutes réserves l'opinion de M. Renan, qui voit dans saint Thomas le premier disciple du grand commentateur, eu tant que pLilo<ophe,Mais, en admettant que telle fût aussi l'opinion de Dau te, resterait à expliquer la présence d'Albert qui, selon lui; doit tout à Avicenue, dans cette ronde mystérieuse. Il reconnaîtra, daus to is les cas, que sa confiance dans !M. Ozanam l'a complètement abu-ié, lorsqu'il a attribué à la gratitude du poète pour scn ancien prof-ssonr la place honorable attribuée à Siger en paradis et à

L'avcrroïsme était condamné par le Saint-Siège , c'en était assez! pour que Siger, son représentant, eût place clans le Paradis, et les] apparences étaient ménagées, ainsi que les susceptibilités orthodoxes,] par l'Elysée païen où le philosophe arabe se trouvait relégué.

Si des Arabes nous passons aux albigeois, on remarquera qu'il n( prononce pas une seule fois leur nom, quoique leur ruine, toute récente alors, eût été marquée par de sanglants désastres. Il se hasarde seulement à y faire allusion par la bouche de saint Pierre ; mais il parlej ouvertement des Templiers, rattachés à ces sectaires par leurs initialions secrètes. Pourquoi cette différence ? Le motif en est palpable, La suppression de l'ordre du Temple était une mesure politique, une affaire dedisciphne; la destruction des albigeois était une affaire religieuse; leur condamnation avait été proclamée dans plusieuri Conciles, c'est-à-dire par la vois de l'Église elle-même ; les Templiers avaient été jugés, non par justice, mais par commissaires, etj supprimés par une simple bulle, motii proprio, non délibérée en Con-j cile, bulle ne déclarant pas d'ailleurs l'hérésie, ce que la politique] intejdisait de faire, mais s'appuyant seulement sur des infractions àj la règle et sur des pratiques condamnables. Eu élevant la voix et faveur des albigeois, il se serait attaqué ouvertement au dogme, àj l'autorité, ce dont il se gardait bien. En déplorant le sort des Tem-j pliers, en les signalant comme des victimes de la cupidité et d'une! connivence coupable, non comme des martyrs de la foi, il restait dans les limites du temporel ; sachant au mieux, du reste, que les deux causes, celle des TempUers et celle des albigeois, se confondaient, et qu'en défendant l'une il défendait l'autre ; la connexité d'intérêts, de doctrines, de but, était trop bien connue de ses coreligionnaires pour qu'ils eussent à s'y méprendre, et ce qu'il disait était plus que suffisant, on le voit, pour suppléer à ce qu'il taisait.

Comment se fait-il donc que la grande scène du Purgatoire, placée comme un phare au centre du poëme, pour en éclairer l'ensemble, n'ait pas suffi pour révéler à tous le fond de sa pensée, quelque habileté que son génie ait mise à l'entourer de voiles splendides ? Qu'y voyons-nous, en effet? Béatrice, dont nous connaissons l'essence,

Averroès en enfer (p. 200) ; il aurait pu se rappeler quel cercle d'enfer la reconnaissance de Dan le avait assigné à son maître, l'orthodoxe Brunetlo Latini,

c'est-à-dire l'hcrésie incarnée, en opposition avec la papauté ellemême, sous la figure de la prostituée apocalyptique ; Béatrice, désignée comme la véritable Église, l'épouse du Christ, Vieni spoîisa de Libano. Elle nous apparaît sur un char resplendissant, dans lequel il faut bien reconnaître le Saint Siège, avec tous les attributs de celle dont elle assume le caractère révéré, escortée d'une cour biblique et évangélique, allant jusqu'à proférer les paroles mêmes du Sauveur : « Encore un peu vous ne me verrez plus. « Elle lui est comparée à plusieurs reprises ; enfin, celui qui a osé la couvrir de ce déguisement sacrilège, ne manque pas à nous dire qu'elle vient de V Orient. Le démon s'introduit dans ce char; d'éclatant et d'admirable qu'il était, le voilà soudain transformé. Ce n'est plus qu'un objet monstrueux, dont le regard se détourne avec dégoût. La prostituée s'en empare et s'y pavane insolemment, laissant à Béatrice les vertus théologales et cardinales, avec tous les livres sacrés de la loi ancienne et nouvelle ; elle s'enfonce dans la forêt des vices de Babylone, confinant au jardin de délices de la Jérusalem céleste, et s'en va se livrer à la fornication avec le bourreau des Templiers. Telle est l'éloquente allégorie que, dans la Vie Nouvelle^ l'Amour sectaire conseillait à Dante de placer au milieu de ses vers, afin que la signification en fût bien saisie par ceux auxquels il lui importait de se faire entendre.

Après ce coup d'œil rapide jeté sur quelques-uns des personnages de la Comédie, examinons un peu le lieu de la scène. Quelle est celte région d'enfer que le poëte nomme Dite ? Il n'y a pas moyen de s'y tromper , c'est Florence guelfe. Quel nom assigner à ce gouffre profond où vont s'engloutir les crimes les plus odieux? C'est encore une cité itahenne, qu^il nous fera connaître lui-même à des indications certaines. Son enfer est donc l'Italie, V Immile Italia , courbés, selon lui, sous la domination pontificale, et réduite en frémissant à affecter les dehors de l'humilité catholique, comme l'humble Béatrice de la Vie ISoiwelle.

Dite est Florence , car le poëte ne néglige rien pour nous la faire reconnaître; il nous signale, en effet, la haute tour, le fort de l'Ancisa sur l'/irno, qui gardait ses approches (1) ; son enceinte de hautes murailles, avec les tours crénelées qui la défendaient; les feux lélé-

(1) J. Villani, liv. ix, c. 45.

grapliiqucs allumés sur ses remparts et correspondant à ceux des montagnes. Les démons enfermés dans les murs de Dite sont les noirs, qui ont fait exiler le poêle et qu'animent contre lui TOrgueil , l'Envie et TAvarice, personnifiés dans les trois Furies , « ministres de la reine des pleurs éternels , » c'est-à-dire de Rome. L'envoyé de Dieu est Henri de Luxembourg, l'empereur Henri Vil, sur qui Dante fondait tant d'espérances, dont les Florentins refusèrent de recevoir les délégués et à qui ils fermèrent leurs portes (1). Dante le compare à un tourbillon ébranlant la forêt, brisant les arbres et les brancbes, c'est-à-dire les Florentins, emportant les fleurs, blanches et noires, et surtout les fleurs de lis guelfes, épouvantant les bêtes féroces, panthère, lion et louve, figures du triple élément florentin , français et romain, mettant en fuite les pasteurs avec leurs troupeaux, c'est-à-dire le clergé et ses adhérents (2).

Le bas-fond de l'enfer n'est pas moins clairement désigné , et les détails topographiques laissent encore moins de doute. Au moment où il vient d'atteindre la région nommée par lui les malebolge , qui sont entièrement de pierre , mot sur lequel, on le verra trop, il ne cesse de jouer, il jette en avant une comparaison qui reporte la pensée sur le pont Saint-Auge , conduisant de Saiut-Jean-de-Latran à Saint-Pierre (3) ; de même, en apercevant les géants « exécuteurs de Mars » à l'entour du puits infernal, géants qui figurent les souverains alliés du pontife romain ; il rappelle , dans une autre comparaison, la pomme de pin , qui surmontait alors la coupole de Saint- Pierre (7i). Maintenant voilà qui va mieux préciser les lieux. Dans la dixième et dernière fosse, Dante, qui n'a pas encore donné une seule fois la mesure de ces géhennes funèbres, s'avise de faire dire à Virgile que, dans leur ensemble, elles ont vingt-deux milles de tour (5); puis, par un damné, que la dernière n'a pas moins de onze milles et demi (6). Or, il se trouve qu'un contemporain de Dante assigne à

(1) Si>nioiitii, Bisf. des rèpubl. ital.. t. IV, p. 314. (2; Gh. Vm et IX de l'Enfer.

(8) 7^/V/., cl). XVill, V. 30. — (4) Uid., cli. XXI, v. 60. (o) lùicL, cil. XXIX, V. 9.

(6) lùéi., ch. XXX, V. 88. Mcn d' un mezzo di Iraverso non ci ha. Dans celte équivoque volontaire, il laut eutendre le liail qui sépare transversalement K s

renceinlc extérieure des fosses de la ville pontificale vingt-deux milles exactement (1), et que le dernier écrivain qui ait donné la mesure de ses murailles déclare l'avoir trouvée de onze à douze milles, en mentionnant que celles qui subsistent sont les mêmes que du temps d'Honorius , et qu'il reste des vestiges suffisants dans les parties délruites pour en suivre le contour (2). On remarquera, en outre, que Dante, à l'instant où il apercevait de loin dans l'obscurité les géants se dresser au bord dugouûVe, demande à son guide quelle est cette ville (3) ? attendu qu'il les prend pour des tours. Il paraît donc bien difficile de supposer que des chiffres si précisément justes et si inutiles assurément, en les supposant sans autre portée, aient été placés là sans dessein, par l'effet du hasard ; loin de là, de toutes les circonstances que nous venons de relever et de bien d'autres encore, qui seront signalées en leur Heu, résulte, pour quiconque les appréciera sans prévention, la certitude que l'intention de Dante a été de désigner la ville de Rome , la résidence des pontifes , la ville éternelle du catholicisme.

C'en est déjà bien assez, sans doute, pour juger de l'esprit dans lequel a été conçu le poëme que nous allons analyser, et des sentiments religieux de celui qu'on a voulu faire passer, de nos jours encore, malgré tant de traits de lumière jetés sur sa pensée secrète, pour un des fds les plus fervents de l'Église. Mais il y a des esprits tenaces que des appréciations générales ne sauraient convaincre, pour qui les vérités les plus évidentes ne paraissent démontrées qu'autant qu'on les leur fait voir et toucher. Il nous faut donc , pour les satisfaire, procéder à un examen plus minutieux, et sonder plus en détail des mystères dont les voiles deviennent si transparents lorsqu'une fois on en a la clef.

Il aurait dû suffire d'un coup d'œil intelligent jeté sur l'épître dédicatoire, où Dante indique le but du poëme « dans son ensemble et dans chacune de ses parties, » pour ne pas se méprendre sur ce qu'il se proposait en traitant de l'homme, subjecium est liomo. N'y

! deux cbiffi es 1 et 2 dans 1/2 et non pas la traversée de la fosse. Il ct*it iropoitaut I de donner le change en pareille matière.

(1) Faziodes Uberli, Dlttamondo^ iib. II, cap. 31,

(2) iN'ibbi, Mura di Roma, Rome, 1S20, p. 233.

(3) Enfer, o. XXXI, v.23.

déclare-t-il pas qu'il aspire à « délivrer ceux qui vivent dans le monde de leur misérable état, pour les conduire à l'état de félicité? Finis totius et partis est removere VI VENTES IN hag vit a de statu MlSERiiE et perdiicere ad statum fciicitatis. N'y dit-il pas que ce but est plus ou moins éloigné, propincjmis et remotus? Eh bien , ajoutez : selon le temps qu'il faudra à la puissance impériale , aidée de toutes les forces de l'iiérésie, pour triompher de celle qui seule est la cause des maux de la terre et l'ennemie de ceux que j'appelle les vivants de cette vie; vous aurez ainsi complété la pensée du poëte, et tout, dans le reste de l'épître, vous prouvera que vous ne l'avez pas dénaturée , car il n'est pas jusqu'à la citation du psaume In exiiu Israël qui ne vous donne à entendre qu'il s'agit de s'arracher à la servitude d'Egypte.

La Divine Comédie est la satire Ménippée du moyen âge, satire tout à la fois politique et religieuse. A la différence de celle qui contribua si puissamment à faire ouvrir les portes de Paris au Béarnais, et qui eut pour auteurs des hommes d'un grand sens pratique joint à beaucoup d'esprit, elle n'a pas amené le triomphe de la ligue anticatholique , en faveur de laquelle elle avait aiguisé ses traits les plus acérés, et pourtant, nul n'oserait le contester, elle fut l'œuvre du génie. Veut-on savoir la cause de cette impuissance ? C'est que l'une s'attaquait aux choses de la terre, l'autre aux choses du ciel , à la révélation divine elle-même, dont l'Église catholique a reçu le dépôt sacré.

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