‹ Dante hérétiqueChapitre 14 sur 37 · ENFER · texte numérisé non relu

ENFER

Notre inleiuion n'est certes pas de faire un commentaire du poëme de Dante , bien que nous en ayons tous les éléments sous la main , plusieurs volumes y suffiraient à peine : nous nous proposons seulement de mettre en relief les parties de son œuvre d'où résultera plus évidemment, selon nous, la preuve de son hostilité secrète, mais réelle, contre les dogmes sacrés dont il couvrait son hétérodoxie. On a remarqué plus d'une fois que toute la marche de son poëme , terminé par la magnifique vision du ciel chrétien , au centre duquel apparaît Dieu lui-même, est celle des antiques Talétés, se terminant par Vépopsù. En effet , la scène s'ouvre à l'équinoxe de printemps, sous le signe du Bélier, quand la nature semble passer de la mort à la vie , des ténèbres à la lumière. Et personne n'ignore que , dans tous les temps, les épreuves , auquelles les néophytes étaient soumis pour être admis à l'initiation , ont commencé par un voyage souterrain, dans le cours duquel des scènes effrayantes étaient offertes à leurs regards (1).

Chant P^ Dante , égaré au miheu de la forêt des vices , des erreurs de son siècle et de son pays, s'achemine vers une hauteur éclai»

(1) On peut consuUcr à ce sujet Alex. Lenoir, le Séihos de l'abbé Terrasson, tous les livres maçonniques, et se reporter au sixième livre de V Enéide,

rée par le soleil , symbole de la raison et de la vérité ; mais il en esl empêché par trois bêtes féroces. Une panthère au pelage moucheté de blanc et de noir, Florence mobile et féroce , divisée en deux factions, Neri et Biancki ; un lion, symbole de la France orgueilleuse, alliée du Sainl-Siége ; une louve, figure de Rome, avide et cruelle (1). Virgile lui apparaît alors. Il est envoyé vers lui par « trois dames bénies ') dont nous avons déjà étudié le caractère mystic{ue, Marie, la secte occulte dans son ensemble , Marie , mère , fille et épouse de l'oint du Seigneur, nom attribué à l'Empereur par les gibelins; Lucie, la doctrine occulte, donnant la lumière, révélation elle-même ou Apocalypse, ce livre étant en grand honneur chez tous les sectaires; Béatrice enfin , la pensée mystique , l'âme , la syzygie de Dante. Virgile f ne représente pas seulement la philosophie antique et l'opinion mo-

narchique , il est encore la figure de l'initiation aux anciens mystères et de la langue arcane qu'on y parlait; langue dans laquelle est écrit tout le sixième livre de VEnèide, qui repioduit le cours des mystères d'Eleusis (2), et que Dante ne cessera d'appeler parole ornée, parole honnête, servant à dissimuler des pensées suspectes.

Le poëte latin, venu au secours du poëte florentiu, se charge de le

soustraire aux persécutions de la louve ; mais à une condition , c'est

/ ,,^ di/j^ que la voie droite lui étant interdite, il prendra, sous son patronage,

une route détournée , che la driita via era smarrita; c'est-à-dire

qu'il entreprendra le voyage des trois mondes théologiques, selon la

doctrine romaine, attendu qu'il n'y a pas pour lui d'autre moyen de

salut, non v'era altro modo(b).

Q/f^A- ù(/^MuW^ Le déguisement est , en effet , la seule ressource de l'hérésie , tant

/J^^^iZ. que ne sera pas apparu le réformateur religieux et politique, le juge

souverain , IVDEX {U).

(1) Les enseignes romaines portaient la lou\e, comme chacun sait, ei wolj, dont on a fait guelfe, signifie loup en allemand. Ou esl, du reste, généralement d'accord aujourd'hui sur la signification de ces liois animaux,

(2) Ne voulant pas surcharger ces pages de noies, je n'en ferai que lorsque la preuve du fait avancé ne sera pas à la portée de tout le monde.

(3) Purgat., I.

(4) C'est ainsi qu'il faut lire un ciiique-cento d'ieci e chique, en j'-renant

successivement une lettre au commencement et à la fin, et non pas, comme on l'a fait si longtemps, DYX, eu négligeant deux lettres qui ont leur valeur comme les autres.

Le grand limier, veltro , qui doit donner la chasse à cette louve immonde (à V infâme^ disait Voltaire) , qu'il réduira à se plonger de ^ r^. nouveau dans l'enfer , « d'où elle est sortie pour venir sur la terre s'accoupler à des animaux d'espèce diverse, » c'est-à-dire s'allier à des gouvernements de forme différente, monarchique, aristocratique ou démocratique , et mettre à mal ceux qui lui barrent le chemin ; le libérateur sera un adepte de la secte , car il sera mystiquement régénéré, autrement dit, il naîtra à la vie nouvelle entre Feltro et Fekro, mots de jargon sectaire, dont la signification est qu'il sera â ^

initié entre deux tentures ou draperies (1) et non pas qu'il naîtra y^^^^ > ^

dans l'espace compris entre les deux villes de Feltre, comme on l'a ^-/y»^ T^^'-'^-^cru si bonnement. U^-t^t/^

Ce qui prouve qu'il s'agit bien ici d^un réformateur religieux , et non pas seulement d'un chef temporel , c'est que l'un des premiers annotateurs du poëme, Landino , né vers le milieu du xV' siècle, et dont le commentaire a été imprimé pour la première fois à Florence , .

au mois d'août 1^84, s'exprime ainsi sur ce passage du poëme : « Il /^l'jr/^.s^v /t^ / ^^ est certain que dans l'année 138^, le 25 novembre, aura lieu la conjonction de Saturne avec Jupiter dans le Scorpion , ce qui annonce changement de religion; et comme Jupiter prévaut sur Saturne, cela signifie que ce ckangement sera en mieux, » Landino, qui se piquait de science astrologique, aurait été tout fier de voir sa prédiction s'accomplir, au moins dans le sens de révolution religieuse, en faisant M

abstraction du mieux ou du pire, car la comparaison même est cou- /n-'^^-' ,^

pable , s'il eût vécu assez pour cela ; car Luther, naquit précisément dans Tannée et dans le mois désigné , à deux jours près, c'est-à-dire le 22 novembre au heu du 25 (2) ; Luther, qui se donnait lui-même pour le fléau de Babylone , destiné far Dieu à la faire disparaître de la surface de la terre et, chose singulière , ce fut précisément en MDXV, c'est-à-dire en mil cinq cent dix et cinq que Luther revint

(l) Vv>y. Dut. des hérésies, ait. Apostoliques. Consultez aussi l'ancien livre seclaire intitulé Mont de l'Oraison, attribué faussement à saiul Augustin; mais les Templiers appartenaient à l'ordre de Saint-Augustin. Florence, 1524. — P'oy. aussi les Rituels maçonniques, notamment les Francs-Maçons. Amsterdam,

1,2) picl. de Bayk,

de Rome à "Wittenberg pour y soutenir ses fameuses thèses contre la vente des indulgences ; enfin , ce qui n'est pas moins singulier, mais est loin de prouver que Dante et son commentateur fussent prophètes, c'est que Ueitro, selon l'orthographe de Landino, est l'anagramme exacte de Lutero, que nous écrivons Luther.

On n'a pas assez remarque cette lettre d'Yvon de Narbonne , rapportée par Mathieu Paris, que nous avons citée, dans notre Précis historique^ en traitant du mysticisme. Elle est fort longue et contient un passage sur lequel on ne s'est pas arrêté, faute de l'avoir compris. Cet Yvon était un hérétique converti, ayant à ce titre tout h redouter de ses coreligionnaires. Aussi, dit-il à l'archevêque de Bordeaux, en parlant de ceux qu'il appelle des Tartares, hostes sctvissimi relincjuimus in patria. Il semble bien , à quelques détails de mœurs , qu'il a visité en effet ces hordes asiatiques ; mais il aurait fallu se rappeler que les hérétiques albigeois et cathares étaient aussi désignés sous le nom de Tartarins , et l'on aurait compris que , par une adroite précaution de sectaire, il continuait à parler de ses anciens frères , contre lesquels il recommandait de se tenir en garde, voulant que les conseillers des princes chrétiens et leurs confesseurs eussent à les exciter contre ces artisans d'iniquité. « S'ils ne le font pas, ajoute-t-il, s'ils n'élèvent pas la voix, ils font mal, pis encore s'ils dissimulent le péril, et trèsmal s'ils viennent en aide à ces ennemis de la foi, maie faciiint sinon clamant , pejus si simulant^ pessimus si succurriint. » Certes il n'y avait alors ni confesseurs, ni ministres, pour pactiser avec les Tartares d'Asie ; mais il pouvait y en avoir pour être plus ou moins favorablement disposés à l'égard des hérétiques, notamment en Arragon et en Angleterre. Or, savez-vous quels motifs donnaient à leurs excursions les Tartares d'Asie? Ils se proposaient, entre autres choses, disaient-ils, d'enlever de Cologne, résidence des empereurs d'Allemagne, pour les ramener chez eux, les corps sacrés des Rois mages, qui en font l'ornement; de punir l'avarice et l'orgueil des Romains, qui les avaient opprimés d'ancien temps ; de se rendre en pèlerinage à saint Jacques de Compostelle ; chose plus étonnante encore , des rois chrétiens avaient eu la simplicité de faire alliance avec eux et de leur accorder passage dans leurs États : Nunc se Magos Reges, quonwn sacris corporibus oniatur Coionia^ in patriam suam reportandos; nunc pr opter avaritiam et superbiam Romanorum, qui e os

antiquités opprimerunt, pimiendam; — niincproptcr percgnnatioj nem ad SANCTUM Jacobum in Gatitia terminandam, egressos se patria mentiuntw\ Pro quibus figmentis quidam eis reges simpUces^ inilo fœdere, libenim per terras suas transitum conccsserunt. Veut-on maintenant la traduction claire de ce passage étrange? La I voici : Les hérétiques italiens, les gibeliens, prétendent transporter de Cologne à Rome la résidence des empereurs ; ils brûlent du désir de punir l'avarice et l'orgueil de Rome, qui les opprime depuis longtemps, et, à cet effet, ils s'uniront aux albigeois (dont nous avons vu que la secte était désignée par le pèlerinage à saint Jacques), et plusieurs princes, alliés avec eux en secret, en Lombardie, en Provence , en Arragon , en Angleterre , leur donneront aide et protection, prêts à les accueillir dans leurs États.

Ces Tartares, toujours au dired'Yvon, considéraient leurs monarques comme des dieux, principes suorum tribiitum deos vocantesj, et nous verrons Dante faire un dieu d'Henri VII; quant à présent, il n'en fait qu'un limier, veltro , prédestiné à donner la chasse à la louve; mais Jean de Florence, qui écrivait en 1378 son recueil de nouvelles, intitulé le Pecorone, sous le règne de Charles IV^, empereur des Romains^ va nous donner l'explication de ce nom mystérieux, et en rattacher l'étymologie à la lettre d'Yvon. Selon lui, ces mêmes Tartares, auxquels on s'intéressait beaucoup à cette époque, « avaient choisi pour chef un des leurs, qui fut élevé sur un pavois couvert d'un lambeau de drap, su un povero feltro fu levato, et appelé Kan, titre qui, dans leur langue, signifie empereur, fu chiamato Cane s che in lor linguaggio significa imper adore. Ce Cane , chien ou hmier, non moins vaillant que sage, se mit à la tête de toutes ses forces, et, tombant sur le prêtre Jean, le réduisit à se soumettre et à devenir son tributaire (1). Il n'y a donc pas trop à s'étonner der>

(1) L'Arioste ne manque pas de faire mention de ce prêtre Jean dans le même poëme où l'on voit la belle Angélique, reine du Cathai ou des Cathares, figure de la secte^ inspirer une passion brûlante à une foule de princes, entre autres à un roi de Tartarie et iwxiénaleur romain Roland^ qui en devient lou. Il la montre courant les plus grands dangers, toujours exposée a être violée et toujours échappant à ses persécuteurs au moyen d'un anneau magique, qui, placé dans sa bouche, la rend invisible à tous les yeux, et qui ne signifie autre chose que le langage secret des sectaires.

kvtT^.

.^ [iArJu^u,

noms bizarres de Mastino et de Caiie , donnés à ces Délia Scala, qui dominaient sur la Lombardic , et que les gibelins reconnaissaient pour leurs chefs. Celui de limier ou Vcliro n'est qu'un synonyme, et rien que de logique et de naturel, à l'employer pour désigner Can de la Scala, le Kan régnant des Tartares d'Italie.

Chant IL Dante hésite d'abord à suivre la voie indiquée, il objecte « qu'il n'est ni saint Paul , ni le fils d'Anchise , prédestiné sans doute à fonder Rome, pour qu'elle eût à devenir le lieu saint oiî siège le successeur du grand Pierre, pour que ce successeur eût a y régner revêtu du manteau pontifical. » Or, je le demande, quel catholique pourrait admettre que les oracles auxquels obéit Énée ont été inspirés par la pensée même de Dieu, avec l'intention de rattacher aux fables du paganisme l'origiue du Saint-Siège et du double empire exercé par lui? Au reste, Dante fait lui-même justice de l'inconvenance de son argumentation, car il ajoute bien vite : « Tu es sage et tu me comprends ; pour moi, je déraisonne. » Se savio e intendi me^ ch'io non ragiono. Il a d'ailleurs eu le soin de nous prévenir, au début du Chant, que le jour tombant faisait place à l'ombre, pour que nous nous attendissions à une éclipse quelconque de sa raison. Pauvres gens , qui se sont figuré rectifier la phrase à l'aide d'une apostrophe après me.

Le poëte est gourmande par Virgile, qui lui reproche de ne pas se confier assez dans les trois Dames bénies qui s'intéressent à son salut, et notamment à celle qui est la louange véritable de Dieu, autrement dit la vraie religion, cfuand c'est elle qui l'a envoyé pour le sauver, au moment où il était aux prises avec la Mort , c'est-à-dire avec la louve dont nous connaissons la signification. Dante , convaincu par d'aussi bonnes raisons, se hâte de suivre un guide si expérimenté, sachant comment on pénètre dans l'enfer, et, surtout, comnient on en sort, à l'aide d'un langage orné. Il se met donc en route avec empressement, et tous deux arrivent à une porte conduisant aux faubourgs de la cité de douleur, habitée par ceux qui ont perdu le bien de rintelhgence, c'est-à-dire qui se sont laissé abuser par Piome.

Chant III. « Laissez toute espérance de rémission de la part de la secte et de celle de Dieu, vous qui entrez pour n'en plus sortir dans celte Babylone, enfer des vivants. » Tel est le sens de l'inscription <iue Dante lit sur cette porte, son œuvre, aussi bien que l'enfer tout

entier, dont il est donc V alto fattore , sous l'inspiration de la puissance divine, de la suprême sagesse et du premier amour , formule sectaire prise complaisamment dans le sens orthodoxe. Afin que le disciple ait h se tenir en garde contre la faiblesse et la terreur, son guide a soin de lui dire, qu'aux lieux où ils sont, tout sentiment lâche est l'apanage de ceux qui suivent la bannière pontificale, ogni viltà convien c/ie quisianiorta. Puis, le premier personnage désigné, par le rusé gibelin, comme ayant arrêté ses regards, est précisément un pape, Pierre Célestin, qui , dit-il, par lâcheté, abdiqua le pontificat.

Chant IV. Le nocher de l'enfer leur fait passer l'x^chéron, et les deux poètes arrivent au séjour habité par les poètes , les héros et les sages de l'antiquité. Cet élysée païen leur offre pour demeure un ?io/^/e château, entouré de sept remparts, qu'enceint une eau courante, auquel on accède par sept portes, comme dans les mystères de Mythra et dans ceux des guostiques, connus sous le nom d'Ophites (1) ; séjour dans lequel nous avons déjà signalé la présence d'Averroès , en compagnie d'x\vicenne. Inutile de s'arrêter à démontrer que ce château est le foyer de la doctrine occulte ^ à laquelle on arrive par sept degrés ou grades, à l'aide des sept sciences du trivium et du qiiadrivium, sciences assimilées par Dante aux sept planètes, dans le Banquet; que le fleuve qui en défend les abords est l'apparence extérieure de la doctrine » obscure et trouble pour qui ne comprend pas son langage, hmpide pour qui l'entend et permettant alors de passer outre, comme sur un sol ferme, corne terra dura.

Parmi les personnages qui figurent dans ce limbe , où sont dans l'attente d\in grand événement, sospesi^ Homère, Horace, Ovide et Lucain, représentants de la poésie des mystères , il en est dont la signification est toute politique, car ils sont cités, à l'appui des arguments du publiciste , dans sou hvre de la Monarchie. Ainsi , d'une part , nous voyons Electre , mère de l'Italien Dardanus , première souche de la descendance troyenne , à laquelle remonte , selon Dante , le droit d'Enée sur l'Italie , puis Lavinie qui confirma ce droit, par son mariage avec le héros phrygien. On comprend dès lors pourquoi elle est là en compagnie d'Énée et de Latinus , du premier Brutus qui

(1) Voy. Maller, IJhlolre du Gnostïc'ume, t. II, p. 2-28, 229, 234.

délivj-a Rome de la tyrannie , de César qui fonda l'empire. Quant à Marcie, femme de Caton, on s'en rendra compte plus tard. Pour Saladin , seul à l'écart , est-il bien nécessaire d'expliquer qu'il s'y trouve en qualité d'ennemi de Rome et d'allié secret de certains chrétiens d'Orient?

Chant V. Arrivés dans le second cercle infernal , où les damnés comparaissent devant l'inquisition païenne de 31inos , ils se trouvent en présence des pécheurs charnels. La première ombre que signale Virgile à Dante , est celle de Sémiramis ; mais soyez bien sûrs que celle dont il dit qu'elle a régné en impératrice sur des peuples de langages divers^ n'est pas la reine de INinive. En effet , l'histoire ne nous apprend pas qu'elle ait proclamé pour loi que tout ce qui était de son bon plaisir était licite, iibito fe' licito in sua legge : puis elle ne commença certainement pas par succéder à INinus, pour devenir ensuite sa femme, succedette a JSino e fit sua sposa (1). La Sémiramis désignée ici (2) succéda, en effet, à celui qui est appelé Ninus , mais elle ne reçut le titre de son épouse que lorsqu'il avait déjà subi la mort; et comme elle a été précédemment traitée de Louve, s'accouplant à des animaux divers , il est tout naturel qu'elle soit signalée comme coupable de tous les déportements de la luxure , a vizio di lusswna roua.

Elle marche, comme leur souveraine, entête de toutes ces ombres

(1) c'est à tort que l'on a modifié ce vers sur quelques manuscrits, en écrivant siig^er dette, pour placer rallaitement avant le mariage, ce qui est trèslogique, raais ne rentre nullement dans la pensée de Dante. Et, à ce propos, je crois devoir prévenir M. Louis Ravignan que la leçon partant seno dette est fautive, car il ne la trouvera nulle part ailleurs que dans le texte qui accompagne ma traduction de la Comédie, « et la raison, c'e^t que j'en suis l'auteur,» comme je me trouve en mesure de le lui prouver par une lettre de César Cantu, en date du 30 avril 1842. Je m'estime, au reste, très-honoré de l'emprunt de quelques hémistiches qu'il a bien voulu faire à ma traduction, d'autant plus que j'apprécie hautement son talent poétique; quoiqu'il lui arrive de passer un peu trop, selon moi, l'œuvre de Dante à la pierre ponce : cette manière de faire est de beaucoup prélérable, au surplus, à l'horrible badigeon dont la Comédie est barbouillée dans la traduction d'Artaud ; et, pourtant, c'est celle qu'on lit le plus généralement.

(2) Pétrarque définit le pontife romain ^virum mentila Sémiramis elle désigne maintes fois sous ce nom.

malheureuses que bat l'ouragan infernal , et qui figurent les sectaires réduits par la persécution à se convenir à la foi catholique, ou h en

i prendre au moins les dehors. A sa suite viennent Hélène , Didon , Cléopâtre, femmes infidèles, ayant trahi la foi jurée, allusion trèsintelligiiole. Ces déserteurs, volontaires ou non, sont châtiés par l'air noir, che l' aer nero si castiga, pour avoir soumis la raison à l'arbitraire (pontifical), che la ragion sommettono al taiento. Ils sont comparés à des étourneaux, oiseaux noirs et blancs^ puis à des grues, au plumage gris, mélange des deux couleurs. Au moment où, poussés par les tourbillons de la tempête, que Rome déchaîne contre eux, les gibelins en détresse , ces âmes damnées , voient la ruine inévitable à laquelle les conduit la grande prostituée de Babylone, giungon davanti alla ruina; ils blasphèment la puissance divine dont l'Empereur, roi de l'univers à leurs yeux, est investi, de jure, et dont il ne sait pas faire usage pour leur salut, bestemmian la virtii divina. Dante ému de leur sort se déclare vaincu par la pitié (ou la piété) et comme égaré , pieta mi vinse e fui corne smarrito,

I ,-- Alors apparaît à ses regards un couple d'amants réunis dans une même destinée , à qui il adresse un affectueux appel, au nom de X Amour j, qui les guide. Ces fidèles d'Amour sont, selon la fiction, Françoise de Rimini et Paul Malatesta, son beau-frère; mais, en réalité, ils symbolisent l'union de l'intelligence et de la volonté du poète que V amour conduit à une même mort , autrement dit à affecter les dehors catholiques. Nous sommes. avertis de la fiction par la comparaison jetée habilement en tête de l'épisode; car ces deux âmes, qui n'en font qu'une, viennent comme des colombes, symbole de l'esprit, poussées par un même vouloir. Elles protestent à Dante que si le roi de l'univers ou l'Empereur, monarque universel , qui délaisse ses partisans au lieu de les défendre, portait intérêt à leur cause , se fosse amico il re d'eW universo , ils le prieraient pour qu'il eût à procurer la paix à l'exilé , malheureux lui-même par le fait de celui qui est l'auteur de leurs tourments, poi che hai pietà del nostro mal perverso ; mais elles se feront au moins un triste plaisir d'écouter et de parler au gré du poète.

Nous apprenons en conséquence que la volonté s'est éprise de l'inteUigence, comme l'Amour de Psyché et Dante de Béatrice, que tous deux sont inséparables, a7îcor non m' abandona^ et que Caïne,

le gouiïrclc plus profond (le l'enfer, attend Celui qui est l'auteur de cette mort fictive, dont la nature catholique est encore pénible à la pauvre Francesca (1), // modo ancor moffcndc ; comme si tous les genres de mort n'avaient pas leur désagrément.

Suit le récit très-succinct de la catastrophe des deux amants, personnages historiques couvrant deux entités métaphysiques, et Dante termine en disant: « Pendant que l'un parlait ainsi, l'autre pleurait (affectait les dehors guelfes), si bien que, cédant à la Piété (ou à la Pitié), je défaillis (en tant que gibelin), comme si j'étais pour mourir (ce qu'il ne fit qu'en apparence), et je tombai ainsi que tombe un corps viort. « Qui ne s'y serait trompé en effet ?

Voilà comment, en mélangeant adroitement le vrai et le faux, la fiction et la réalité, Dante parvenait, à forces d'artifice et de génie, à se faire comprendre des siens et à donner le change à ceux qu'il avait un intérêt puissant à abuser. {Voir notre page 102.)

Chant VI. Le troisième cercle est gardé par Cerbère, aux yeux rouges comme le feu, à la barbe noire et grasse, dont les mains armées d'ongles aigus déchirent, écorchent, écartellent les malheu- j reux sur qui elles s'appesantissent et qui pourrait bien dès lors figu- 1 rer les tourmenteurs de l'Inquisition. Là souffrent ceux qui ont l péché par la gorge, per lagola, terme équivoque qui permet à Dante ^ d'établir une véritable confusion entre les indiscrets, qu'il a particulièrement en vue, et les gourmands, dont il ne se soucie guère. Il ne . désigne nommément aucun de ceux qui, par leur langage ou par leurs écrits, par faiblesse ou indiscrétion ont trahi les secrets de la secte; }^ car il eût ainsi révélé son intention ; le seul damné qu'il nomme est 1, môme un parasite, dit Ciacco, qui peut-être, du reste, avait sur la con- j. science le double péché d'intempérance dans ses appétits et dans son langage. C'est par lui que Dante se fait prédire les lutles intestines de Florence, contre hiquelle son hostilité gibeline lance ses premiers traits, en la montrant en proie à la cupidité, à l'orgueil et à l'envie, comme la digne alliée de Rome.

Trois choses sont à remarquer dans le supplice de ces réprouvés^

(1) Françoise de Rimini n'était plus une jeune femme au moment de sa fin tragique, en 12S9, car elle éîait mariée depuis treize ans et mère de deux enfants. f^''oy. C. Troja, f'cllro alirgor'ico.

la pluie de feu sous laquelle ils sont gisants et qui les force de se retourner souvent, à changer de côté, comme faisaient les gibelins qui se laissaient arracher leur secret et qui passaient dans les rangs guelfes, pour y trouver asile contre l'indignation de leurs coieligionnaires, deU'uno dei lati fanno ali'altro schermo ; le nom de profanes qui leur est donné , volgonsi spesso i miser i profani, ce qui rappelle que le mot technique employé dans les associations secrètes, lorsqu'on se trouve eu présence de profanes, est, il pleut ; enfin le changement qui s'opère en eux et qui les rend méconnaissables, non par cliio ti vedessi mai; ce qui dénote que leurs anciens frères les répudiaient et ne voulaient plus les reconnaître.

Chaint VII. Voici les deux poêles arrivés au C{uatrième cercle où préside le démon des richesses ou le dieu païen Plutus, autrement appelé Dis, nom sous lequel le pontife romain est souvent désigné dans les écrits sectaires, comme aussi sous ceux de l'homme riche, de Fortune et de l'avare. En effet nous voyons que Manzoli, surnommé Palingenius, qui vivait à la fin du x\'^ siècle, nous dit que les poêles appellent souvent Dis et Pluton celui que le Christ et saint Paul appellent prince de la terre (Satan). Selon lui ce dieu par qui la tutelle des brebis est confiée aux loups, et que nous appelons Fortune et Pluton, peut être nommé Sarccîlieiis^ dieu de chair (1). Il faut donc reconnaître en Plutus un adhérent de la louve, un de ses hauts fonctionnaires sans doute, car Virgile le traite de loup maudit. Au surplus ce loup ne demande pas mieux que de nous faire connaître non-seulement ce qu'il est, mais encore ce qu'il pense, car à l'approche des deux nouveaux arrivants il leur crie d'une voix rauque : Pape satan, pape satan aleppe, ce qui ne signifie rien, orthographié comme on le faisait dans un temps où l'on n'employait ni apostrophes, ni accents, ni points ni virgules, mais devient trèssignificatif quod on l'écrit pap'è satan, pap'è satan aleppe, comme on le trouve imprimé dans plusieurs éditions du poëme, ce qui veut dire « Satan est pape et roi ; pape il règne sur tous ; » à moins qu'on ne veuille traduire : le pape est satan, le pape est satan roi, version peu différente de la première (2). Nous sommes donc ainsi bien préparés à

(1) Palingenii, Zodiacus vilœ, lib. YIII.

(2) Aleiih signifie prince (^oj . Lexiq, hébreu), et Dante en a fait oleppe, p?r

voir apparaître plus tard, sous le caractère que Dante a entendu lui attribuer, le souverain de l'empire des douleurs, celui qui règne sur les morts.

Il va sans dire que le cercle de Plutus est celui des avares, mais il est aussi celui des prodigues; et leur supplice consiste à se heurter violemment les uns contre lesautres. 11 va sans dire encore que Dante ne manque pas une aussi belle occasion de s'attaquer sans danger à l'ennemi, c'est-à-dire sous le rapport du temporel. Virgile lui apprend donc, notez que c'est sur sa demande , que tous ceux qu'il voit, en grand nombre, le chef tonsuré, furent des gens d'église, des cardinaux, voire même des papes, dont l'avarice fut poussée au plus grand excès. Ils traversent ensuite le marais du Styx dans lequel sont enfoncés au milieu de la vase ceux qui se sont laissé emporter par la colèrex

Chant VIII. Phlégias, qui les conduit dans sa barque, et que la fable nous représente comme précipité aux enfers, pour avoir brûlé le temple d'Apollon, dieu du soleil et de la lumière,, pourrait bien être comme Cerbère un des tourmenteurs de l'Inquisition, non celui qui donne la torture, mais celui qui allume le bûcher des enfants de % la lumière ; il les conduit en effet vers la ville rouge, couleur des guelfes, vers Dite, la cité guelfe de Dîs, Phitus ou Pkiton, que le f poète gibelin confond volontiers entre eux, comme il les confond P dans sa pensée avec Satan ; Dite dont il aperçoit de loin les mosquées, mescliite, pour faire comprendre que les Florentins guelfes f sont des mécréants, dont la religion est opposée à la foi véritable. Avec l'intention de donner à entendre également qu'il s'agit bien des guelfes rouges, il personnifie dans Philippe Argenti, fantôme fangeux, qui s'offre le premier à lui dans le fétide marais, et le seul dont il prononce le nom « le bizarre esprit florentin. » Enfin la plupart des habitants de cette fournaise sont ses compairiotes.

Chant IX. Sous l'inspiration de l'orgueil, de l'envie et de l'avarice, symbolisés ici , nous l'avons dit , par les trois Furies , les Florentins, || dominés par la faction des noirs, ont fermé leurs portes à Henri YII,

la même raison que les Italiens disent Giuseppe pour Joseph j si même les sept chants latins qui lui sont attribués sont de lui, il y aurait exprimé la même idée par ces mots : Pape san Aleph, oii il semble que le nom de Satan soit conlraclé dans san, qui, évidemment, n'est pas latin.

refusant même de recevoir ses délégués. Or, l'accueil fait aux deux poètes par les noirs démons de Dite, reproduit exactement cette circonstance historique ; l'envoyé du ciel, dont le nom reste un mystère, et qui, portant une baguette à la main, allusion au sceptre, écarte de sa face l'air méphitique dont il paraît olfensé, est l'Empereur lui-môme, que devaient moissonner les miasmes pestilentiels des marais de la Toscane, sans avoir pu triompher d'une résistance opiniâtre. Ici la vérité historique cesse d'être observée, et Dante se complaît à réaliser un vœu qui ne fut pas exaucé , à son vif regret , lorsqu'il nous représente les démons domptés par la parole du personnage céleste. Leur cerbère, dont la gorge porte encore les traces de la lutte, n'est pas celui que nous avons vu plus haut, mais bien un des chefs guelfes qui commencèrent la lutte par la révolte de Brescia, ou Corso Donati. Chant X. Dite étant donc bien évidemment Florence, on ne saurait être étonné d'y rencontrer maintes gens pour qui Dante professait la plus haute estime et même une grande admiration : le vieux Cavalcanti , père de Guido , son intime ami; Fariiiata , le généreux chef des gibeUns, dont l'intervention empêcha le démantèlement de Florence; le cardinal Octavien Ubaldini; enfin, Frédéric II, le premier chantre d'amour, le protecteur avoué de l'hérésie, l'ami des Sarrasins et des philosophes. En leur qualité d'incrédules et d'Épicuriens , tous ces gens-là sont représentés ironiquement comme gisant dans des tombes embrasées, par le motif qu'ils n'avaient pas d'autre sort à attendre dans Florence, livrée à la domination du parti guelfe des noirs. Aussi, combien Farinata manifeste-t-il de haine superbe et de mépris pour cet enfer guelfe ! Le rôle seul , plein de grandeur et de dignité, que Dante lui fait jouer, révèle suffisamment le fond de sa pensée déjà indiquée dans cette réponse de Ciacco : « Farinata est parmi des âmes plus noires. » Chose remarquable, dans le cercle des hérésiarques, où tant de noms auraient pu figurer, il n'est fait mention que de l'épicuréisme , secte philosophique bien plutôt qu'hérésie, aucune doctrine hétérodoxe n'y étant signalée par ses enseignements ou par ses apôtres.

Terminons l'analyse de ce chant en faisant remarquer que Dante rencontre précisément dans Dité-Florence ce que lui ont annoncé plus haut les réponses de Ciacco à ses trois questions : savoir, la présence des Furies, ou orgueil, envie et avarice ; l'influence puissante

de celui qui doit venir à son aide , la forza di Tal clic teste piaggût, el les deux justes, qui se trouvent être les deux damnés de Dite, Fatinata et Cavalcante, les seuls qui adressent la parole au poêle.

Chant XI. Laissant Dite et ses hôtes, Danle s'achemine vers une vallée infecte, à l'entrée de laquelle est la tombe d'un pape dont la damnation a un sens que nous avons indiqué. (]e tombeau d'un pontife calomnié à dessein , placé là sur le bord du gouffre d'où s'exhale un air fétide auquel il faut quelque temps pour s'accoutumer, conviene che s'ausi il senso; n'est-il pas comme une enseigne pour indiquer les habitants réels de cet enfer, H popol che 'l posaiede, ceux qui y régnent en maîtres ; et ces grands blocs de pierre fendus et crevassés, dont est formée la vaste enceinte circulaire, gran piètre Totte^ ne sont-ils pas là pour présager la ruine imminenle de l'édifice; enfin, n'y a-t-il pas un raffinement profond de haine satirique dans le soin que prend Virgile d'exposer à ce moment précis la statistique du lieu et la progression descendante des vices les plus odieux ? C'est ce dont on ne pourra douter lorsque nous aurons fait quelques pas de lilus dans ce ténébreux abîme, où la lumière ne tardera pas à se faire.

Chant XII. Au moment où il va pour descendre l'escarpement , un monstre se dresse sur le bord, c'est le Minoiaure, fruit des déportements de la fille de Minos et de Pasiphaé. Pense-t-on, au point où nous en sommes arrivés, que ce soit là une image de fantaisie, et se refusera-t-on à y voirie résultat de la réunion monstrueuse, aux yeux du poëte gibehu,des deux pouvoirs temporel et spirituel, entraînant l'alliance du pontife romain avec les divers gouvernements, autrement dit les divers accouplements de la louve ? Les centaures préposés à la garde de cette vallée continuent cette métaphore par leur double nature tenant de l'homme et de la brute; enfin, le choix que fait Chiron de Nessus, pour servir de guide au poëte, n'est pas non plus sans avoir sa portée, car Nessus se vengea à l'aide du vêtement qui le couvrait, comme Dante se venge à l'aide du voile catholique dont il se couvre dans la personne de Béatrice. La figure du Minolaurc a encore une autre signification, car il arrive souvent au poëte de cumuler les allusions ; en effet , la ville de Turin , en italien Torino , nom qui rappelle le taureau, toro, fut une des premières à se détacher de l'alliance impériale; elle avait pour seigneur Philippe de

Savoie, qui prenait le litre de duc d'Achaïe. Or, ce prince, après avoir été des mieux traités par Henri de Luxembourg, passa dans les rangs opposés. Et nous voyons le monstre comparé à un taureau blessé , c( qu'on voit sautant à droite et à gauche sans savoir où il va. « Bien plus, Virgile lui rappelle le duc d'Athènes, expression assez étrange pour désigner Thésée, mais très-significative pour signaler le duc d'Achaïe, taureau détaché de l'alliance impériale, après avoir reçu le coup de h mort guelfe (1).

Parmi les tyrans et les meurtriers, plongés dans les flots sanglants, et dont il signale quelques-uns, Dante aurait grande envie de prononcer un nom qu'il a en exécration , on le conçoit , celui du terrible destructeur des Albigeois ; mais il se relient ; puis une idée lui vient : il fait s'arrêter le Centaure, et celui-ci lui montre « une ombre, seule à l'écart (ce qui lui permet de la bien distinguer et appelle en même temps l'attention du lecteur). » Cette ombre, enfoncée jusqu'au cou dans le sang qui la brùîe , quelle est-elle ? Eh ! mon Dieu , ce n'est que le fils de celui qu'il y aurait trop de péril à damner, mais il y a là une demi-satisfaction, c'est Gui de Montfort, fils de Simon, qui, à ce titre, bien suffisant pour lui valoir la haine de Dante, joignait celui de vicaire de Charles d'Anjou, le vainqueur du dernier des Hohenstauffen; Gui de Montfort, qui, pour venger la mort de son père, dont le cadavre avait été traîné dans la boue, tua d'un coup de poignard le prince Henri d'Angleterre, neveu d'Henri III. De la part de tout autre, une vengeance de cette nature, tout à fait dans les mœurs du temps, aurait trouvé grâce aux yeux de Dante; mais pour un 3Ioutfort, pas de pitié, car ils n'en ont eu ni pour les albigeois, ni pour leurs adhérents.

Chant XIII. Les Harpies que recontrent les deux poètes, lorsqu'ils ont traversé le fleuve de sang, m'ont bien l'air d'être la figure de quelque ordre religieux, et il n'y aurait rien d'étonnant à y reconnaître les Dominicains et les Moines mendiants, non les Franciscains spiritualisles bien entendu. En effet, nous devons être en grande défiance des oiseaux depuis que nous avons lu le Moine de Zigabène,

(1) Ph'd'ippus de Sabnudîa, qui se Prîncîpem Ac]ialœ false tilidahat^ contra imperalorem^ tanquam proditor, omn'.a ma/a ordinav'it. — D Pliilippo, Mani' pidus Jlonim.

lequel nous a appris que les pauliciens de son temps appelaient de ce 1 nom les religieux, qui ne sèment ni ne filent et n'en sont pas moins bien velus et bien nourris. Or nous voyons que ces oiseaux-là sont bien emplumés, qu'ils ont le ventre large, pemmto 'l gran ventre ; qu'avec cela ils ont des visages bumains, visi umani, des pieds même au lieu de pattes, mais armés de griffes redoutables, piè con ariigli. C'est une bypothèse que je laisse examiner à de plus pénétrants.

Du reste, le lieu de la scène est fixé au moyen d'une de ces comparaisons que le poète affectionne, car l'espace compris entre la petite rivière appelée la Cécine et la ville de Corneto, nous avertit que nous sommes sur le territoire romain, dans le voisinage de la ville éternelle.

Dans la forêt qu'habitent ces terribles oiseaux, toute végétation est morte , ce ne sont qu'arbres sans feuilles ni fruits, et ne portant que poisons, par la raison toute simple que feuilles et fruits ne pouvant éclore et s'y développer, sous peine d'être dévorés par les Harpies, ils n'ont rien de mieux à faire que de leur donner du poison en pâture. Inutile d'insister sur ces allégories si transparentes une fois qu'on en a la clef. Or parmi ces malheureux arbres, pourvoyeurs des Harpies, rencontre singulière! nous trouvons Pierre Des Vignes, le chancelier de Frédéric, avec lui Tun des premiers chantres de l'amour albigeois , templier ou palarin , quelque nom qu'on veuille lui assigner; et il est certain que cet a;nour-Ià produit un venin bien subtil.

L'occasion est ici trop favorable pour que ce venin n'ait pas à s'épancher dans l'argot ordinaire, et en effet nous apprenons que « la prostituée:, la ^^wrf commune^ la peste des cours, n'a cessé de surveiller d'un regard astucieux celle de César ; » qu'elle est parvenue à perdre celui qui était son meilleur ami dans l'esprit de Frédéric II, tout loyal serviteur qu'il était à son égard , et l'a réduit ainsi à se l donner la mort. D'où suit que c'est Rome, et non Frédéric, qui de- L vient responsable du suicide du chancelier.

Nous ne nous arrêterons pas dès lors à devi ner ce que peuvent être ces chiennes au poil noir, meute furieuse comme des limiers \ détachés de la chaîne, qui donnent la chasse à un malheureux et le déchirent à belles dents, avec le buisson sous lequel il s'est abrité.

Chaint XIV, Lorsque nos deux voyageurs ont atteint la région des

violents, divisés en trois catégories : violence contre Dieu , contre la

nature et contre l'art; ils trouvent un sable brûlant sur lequel

tombe une pluie de feu et qu'enceint une rivière dont les flots ronges

sont eux-mêmes ardents. Le fond de son lit, et les deux talus de ses

rives, sont tous de pierre; et cette pierre doit être bien solide pour

ne pas être calcinée sous l'action combinée de la pluie, du sable et .

du fleuve; aussi est-il dit que les bords du fleuve sont durs, ynar-

gini duri, et c'est leur dureté qui fait le salut de Dante; car ils lui

procurent une voie pour échapper à l'incendie ; l'averse de feu ne \

tombant pas sur cette pierre, ce qui est encore à noter.

Le Thébain Capanée frappe d'abord les regards du poëtt il est le seul dont il s'occupe, comme si tant d'autres plus modernes n'avaient pas insulté Dieu par leur orgueil ; le motif en est que ce chef thébain n'est qu'une figure, et qu'il représente la révolte contre le chef de l'Empire , le Jupiter, le dieu des gibelins, puisqu'il était leur Christ. Capanée a nom, en réalité, Tebaîdo Brissato, et la con- f

sonnance de Teba et de Tebaldo a suggéré l'idée de cette transmutation. Installé à Brescia en qualité de vicaire impérial, par Henri VII, avec titre de prince, Tebaldo s'était laissé entraîner par les noirs de Florence; il avait fait soulever Brescia contre l'Empereur; fait prisonnier, il avait conservé son arrogance hautaine, bravé le prince trahi par lui , et mérité ainsi son supplice. Mais il avait causé la perte de son bienfaiteur, en retardant son arrivée sous les murs de Florence , où il devait mourir (1). De là le courroux de Dante contre Capanée-Tebaldo, et l'indignation de Virgile, le chantre de la monarchie, contre ce prince de l'Empire, ce grand, quel grande, révolté contre son maître; voilà pourquoi Dante ne l'avait jamais entendu parler si fort, udito si forte.

Ils s'éloignent tous deux de ce pécheur endurci, véritable païen, puisqu'il fut guelfe, et Dante s'enquiert de l'origine des fleuves infer- .^ naux. Son guide lui répond par l'allégorie du grand vieillard qui, * semblable à la statue de Nabuchodonosor, formée de plusieurs métaux, s'appuie sur un pied d'argile. Eh bien ! ce vieillard qui tourne le dos aux rives du Nil, à V Orient, d'où vint la lumière gnostique,

(1) Corio, Histoire de Milan, p. 174, Ferreto de Ticence, liv. IV. Riccobaldo (le Ferrare, J. Maivezzi, Histoire de Parme. IV^iralori, t. XII^ p. 7£1^

la foi albigeoise c patariiie; qui regarde l'Occident, région des ténèbres, les yeux fixés sur Rome, comme sur son miroir, « Roma guarda si corne suo spegiio, » c'est le temps babylonique , le temps présent. Ciim Cretensibus cretizare était la devise des gibelins, c'était surtout celle de Dante. La domination pontificale était généralement désignée de son temps, dans les écrits de l'opposition , par Timage qu'il a employée, image empruntée au livre de Daniel. On la trouve notamment dans Marsile Menandrino de Padoue (1), contemporain du poëte. Le temps babylonique est donc personnifié dans le vieillard siégeant dans un pays corrompu, paese guasto, et se mirant dans Rome, qui reproduit son image. Il n'y a pas à s'y tromper d'ailleurs, quand l'ami de Dante, son premier commentateur, nous dit : « Cette image est à considérer, car c'est celle que vit en songe Nabuchodonosor, roi de Babylone.... il envoya chercher Daniel, qui lui répondit : « Tu as rêvé, ô roi, voir un vieillard au sommet d'une mon- « tagne, lequel tient son visage tourne vers Rome. » Cet anachronisme très-volontaire prouve assez que l'anonyme entendait parfaitement le langage sectaire. Il ajoute d'ailleurs : « Le siècle d'argile est celui dans lequel vivait l'auteur. Les pasteurs de l'Eglise ont tellement à cœur les délices temporels que toute leur sollicitude se porte de ce coté. Le pied droit est l'instant où ceux qui sont dans ce siècle seront tellement plongés dans la convoitise que leur volonté n'aura pas d'autre but. C'est d'eux que l'auteur a dit dans le premier chant de l'Enfer : « Les animaux auxquels elle s'accouple sont nombreux, et ils le seront plus encore jusqu'au moment où viendra le limier qui la fera périr. « Est-ce parler clairement? et faut-il remarquer en plus que ce vieillard pleure, c'est-à-dire, dans le langage conventionnel, qu'il fait acte de papiste, qu'enfin ce sont ses larmes ou ses actes qui donnent naissance aux fleuves infernaux, c'est-à-dire, d'après l'Apocalypse, à ces flots de malheureux qui vont s'engloutir dans le gouffre infernal. Lisez Daniel, dirons-nous comme Dante au Scaliger, si vous voulez comprendre.

Chant XV. Les bords de pierre « au-dessus desquels s'éteint toute vapeur » funeste au sectaire, conduisent Dante, qui prend ainsi son point d'appui sur le sol romain , parmi les pécheurs contre na-

(1) Defensor pacis, part. If, cap. 24.

turc. C'est là que sa reconnaissance pour son ancien maîlre a placé le vieux Brunetto Latini, au risque de jeter sur lui-môme un assez vilain vernis. Et pourtant nous le verrons béatifiant l'averroïste Siger deBrabant. Qu'on ne s'indigne pas trop toutefois. Il y a ici une confusion volontaire, analogue à celle que nous avons signalée précédemment pour les intempérants. Car, dans la pensée du poëte, Sodome et Rome ne font qu'un (1) , c'est même pour le donner à comprendre qu'il nomme, en compagnie de Brunetto, l'ancien évêque de Florence, transféré à Yiceuce pour ses vices. Quant h son ancien maître , sa sodomie consiste uniquement à avoir été bon catholique, à s'être fait, à ses yeux, l'adorateur d'un homme, jusqu'à lui baiser les pieds et à le considérer comme le vicaire de Dieu sur la terre. On voit combien il y a peu à se fier aux termes affectueux de Dante et à son attitude pleine de respect envers « la chère image paternelle. ^)

Chant XVI. Nous allons maintenant voir paraître des gibelins. Or il y avait là un écueil à éviter ; il fallait les distinguer nécessairement de ceux qu'il nous a montrés en premier, aussi Dante en fait-il une bande séparée. Leur crime a été, comme gibelins sectaires, d'être constitués mystiquement, cjuant à l'âme et au corps, comme les anges de Swedenborg , et comme eux , de se dédoubler ou de ne faire qu'un à volonté, d'être homme et femme ; en un mot « leur péché fut heraiaphrodite » comme celui de leurs analogues que nous retrouverons dans le Purgatoire. Ces pécheurs, qui sont loin d'être tels à ses yeux, mais qui sont des damnés à ceux de l'Église , lui inspirent la plus vive admiration, une sympathie profonde; car il se sent poussé à se jeter sous la pluie de feu pour les embrasser. Chefs gibelins célèbres, dont il a pris soin de s'informer à son entrée dans l'enfer et qui « souffrent avec Farinata parmi des âmes -plus noires ; » hauts dignitaires, sans doute, de l'association secrète dont il faisait partie, ils sont trois, nombre d'une loge parfaite. Les horribles cicatrices dont ils sont couverts nous révèlent combien ils eurent à pâtir de la part de P.ome; enfin Jacques Resticucci, qui parle certainement pour les deux autres, déclare que « ce qui l'a perdu par-dessus tout, c'est son indomptable femme, la fiera moglic, » son âme, sa

(1) Comme aussi dans la pensée des liéréiiquos, s'appuyant sur ces paroles de l'Apocalypse ; Ch-itas magna qiiœ vjcaiur spirituciUter Sodu:na,cvt\i. XI, v. S.

Béatrice, sa sysygie, qui n'a pas voulu plier sous la loi de l'Église romaine, dont il s'est fait ainsi une ennemie implacable. Qu'on trouve donc un autre sens admissible à l'influence de cette fiera moglie sur le sort du héros gibelin.

Remarquez, en passant, l'arlifice dont se sert Dante pour faire reconnaître Florence dans Dite, qu'il vient de laisser au-dessus de lui. A la question des trois chefs gibelins sur ce qu'il advient de leur commune patrie, il répond , en levant les yeux en haut, con la faccia levata : « Les parvenus et les rapides bénéfices, ô Florence, ont engendré chez loi l'orgueil et ses excès. » Alors ses interlocuteurs se regardent en silence : ils ont compris le langage des signes.

A peine les représentants du gibelinisme , dans sa plus haute expression, ont-il disparu, que Dante, sur l'invitation de son maître en artifices de langage, détache de ses reins une corde, dont il était ceint; comme affilié au tiers ordre de Saint-François, disent ses biographes, croyant bonnement à sa loyauté catholique, lorsqu'il voudrait indiquer tout au plus qu'il appartient à cette fraction hérétique, connue sous le nom de spintualistes^ qui suivait les errements de l'abbé Joachim et professait la religion de l'Esprit. Mais cette corde n'est, en réalité, que l'emblème de la bonne foi (1). A peine est-elle lancée dans le gouffre ouvert devant lui, qu'il voit apparaître Géryon, la personnification de la fraude, mais de laquelle? Pourquoi le dissimuler? Géryon est l'emblème du pontificat, comme Satan est la figure du pontife lui-même. Voyons si ce n'est point une erreur.

Chant XYII. Géryon était triple en un, selon l'expression d'Ovide, in tribus unus, et c'est là le point de départ du poëte sectaire, qui veut faire allusion à la triple couronne et à la triple alliance de Rome, de la France et de Florence. Il le représente avec la figure d'un juste, mais sa queue est d'un serpent, dont le venin empeste le monde, il \ mondo appuzza, dont la puissance est telle qu'elle s'étend outre monts, passa i monti, renverse les armées et les remparts (2). Ses reins et ses flancs sont peints de nœuds et de rondelles, indication relative aux ornements ecclésiastiques chamarrés de broderies ; afin de les bien caractériser, Dante ne trouve rien de mieux que de comparer ces dessins à ceux dont sont chargées les étoffes fabriquées par

(1) Cinctorium fideîf Isaïe. — (2) apocalypse, chap. IX et XI.

les mécréants. Le corps de Géryon est peint, comme le sera aussi le manteau de plomb des hypocrites, et il garde l'entrée des maiebolge, communiquant entre elles par un réseau de ponts, parce que le mot pontificat dérive a poniibus faciendis, Enlin le monstre se tient sur le bord qui est de pierre. Ainsi aucune circonstance n'est omise.

Quant aux usuriers avec lesquels le poëte va s'entretenir un moment, comme ils ne sont pour lui qu'une occasion de lancer quelques sarcasmes contre les loups cerviers de Florence et leurs alliés, les I

Padouans, qui s'étaient ligués avec eux contre Henri VII , nous pou- 1

vous les laisser à leur supplice,

Yirgile monte le premier sur la croupe de Géryon et, afin que sa j

queue ne soit pas à redouter pour Dante, il le fait se placer en avant. \

Ce dernier se trouve ainsi abrité de tout péril par le jargon conventionnel dans lequel il eut pour maître le poëte latin. Il vient donc s'asseoir à son tour, prendre son point d'appui sur « les fortes épaules, » et celui qu'il avait tant à craindre se trouve devenir pour lui un instrument, un véhicule, comparé à une nacelle voguant à rebours et, par une allusion non moins injurieuse que significative, à la barque de saint Pierre.

Chant XVIII. La région de la fraude les reçoit, elle est divisée en dix fosses concentriques réunies entre elles par des ponts, reproduiduisant le dessin que nous avons signalé dans la Vie Nouvelle, œuvre de ruse par excellence, comme la Comédie qui la fit écrire. Ces fosses, nommées maiebolge, maies poches ou maies bourses, ne diffèrent en rien des bourses ou pièges du langage sectaire dont parle Barberino, contemporain de Dante (1), et qu'il dit tissées par industrie, en sous-entendant gibeline. Comme les autres lieux que nous avons parcourus, elles sont aussi de pierre et comparées à des fossés défendant l'approche d'une place.

Au centre s'ouvre le puits de l'abîme , puits inévitable dans les mystères de tous les temps. La première fosse qui se présente est la géhenne des séducteurs; les damnés y marchent en sens inverse, sur deux lignes parallèles, « comme ceux qui traversent le pont Saint- Ange au temps du jubilé. » Nous sommes donc avertis de songer à Rome. Lorsque Dante a passé en revue, à gauche^ ceux qui viennent en sens /

(1) Voy. Documenli d'Jmore. \

opposé, par rapport h lui , c'cst-à-dirc qui professent des opinions contraires, il traverse sur l'autre bord pour observer, à droite, les maudits qui s'avancent dans la même direction que lui , c'est-à-dire dont la croyance est la sienne. A ce moment , Virgile lui fait remarquer Jason; c'est lui-même que Dante a voulu représenter dans ce personnage allant dans le même sens que lui, con lui sert va chi da tal parte inga?ina. Son aspect est tout monarchique, impérialiste, aspetto reale, et s'il pleure, on sait ce que cela veut dire ; il n'en agit pas ainsi par douleur, mais par artifice, per dolor non par chc lagrima spanda. « Il a passé par l'île de Lemnos, » oiî Rome est située, bien qu'il soit permis d'en douter; là, les impitoyables dames Piété avaient mis à mort tout ce qui portait un cœur viril , tutti li masclii morti, et il eût subi le même sort « s'il n'eût abusé la jeune fillette par qui les autres avaient été abusées, s'il ne l'eût épousée et fait sienne à l'aide de signes et de paroles ornées. 11 l'abandonna ensuite, enceinte de ses œuvres ; c'est le péché dont il est puni, et sou supplice est aussi la vengeance de la répudiation de Médée, » cette magicienne si habile. Voilà comment Dante, qui a répudié, dans Médée, l'ancienne langue sectaire pour la nouvelle, la giovinetta ^ langue tout erotique , ayant fait nombre de dupes pour sauver son père , celui de Béatrice , poussa la cruauté jusqu'à l'abandonner à son tour, non sans l'avoir rendue féconde en productions poétiques , pour adopter la langue dogmatique, crime dont il se punit ainsi luimême dans la personne de Jason. Nous verrons, du reste , ce nom reparaître dans le Purgatoire, à l'aide d'une comparaison (1); puis, de même, à la fin du Paradis , au moment où le poëte contemplera l'image de la Trinité. C'était bien le moins qu'il pût faire pour ce Jason, dont la nef Argo lui est si commode pour reproduire à satiété, au moyen d'une légère contraction, ce nom d'^m^o, qui lui était si cher (2).

Dans la fosse suivante , il aperçoit avec dégoût la courtisane Thaïs,

(1) Ch. 1.

(2) Le voyage des Argonautes à Coîchos est la figure de l'iniliation aux mystères de Samotbrace et de la marche du soleil dans les douze signes du zodiaque^ la démonstralion s'en trouve partout. La Toison d'or est le grand œuvre, la pierre piiilosophale des alchimistes et des rose-croix, l'abjoUi des illuminés, la lumière, la vâi!c des maçon--, etc.

accroupie au milieu de la fange et de l'ordure ; voulez-vous savoir pourquoi il l'a choisie , parmi tant d'autres, pour le type de la courtisane, ouvrez Térence , et vous y trouverez ces mots dans sa comédie de l'Eiinuc/ne : Pape saperai ipsam Thaïdem. (Acte II, se. 2.) Il n'a pas eu d'autre motif, on peut en être certain , et les paroles qu'il cite ne lui ont servi qu'à îe voiler.

CiiAM XïX. Ce cliant fort clair n'a pas , certes, besoin de commentaire; il est en parfaite harmonie avec les précédents, sauf pourtant qriC le poëte satirique y parle ouvertement, attendu que, s'agissant de prévarications, de choses toutes temporelles et généralement condamnées, il ne court aucun risque en manifestant son indignation et sa haine. Il se procure donc la satisfaction de représenter les pontifes romains dans des trous ardents , où il les empile les uns sur les autres, la tête en bas, et de faire prophétiser, par Nicolas II, la damnation éternelle de Boniface VIII , puis celle de Clément V. Il lui fait désigner ce dernier pontife comme un nouveau Jason , ce grandprêtre indigne , c[ui dépouilla le temple de Jérusalem pour enrichir Antiochus, dont la faveur lui avait valu sa dignité, et pour mériter sa protection, à force de lâche complaisance. Il va même jusqu'à prendre la parole en son propre nom pour gourmander l'avidité des pontifes et nous préparei-, en les comparant à la grande prostituée de l'Apocalypse , aux scènes scandaleuses qui nous attendent dans le Purgatoire. L'initié païen, son guide, est tellement enchanté de sa violente apostrophe contre les chefs révérés de l'Église chrétienne, qu'il le prend dans ses bras , en le pressant tendrement contre son sein , pour le faire remonter sur le bord d'où ils sont descendus.

Chant. XX. Des guelfes aux gibelins, le passage est difficile et

pénible , aussi le pont qui conduit du séjour des uns chez les autres

est- il rude et tellement escarpé que les chèvres auraient peine à y

tenir pied. Mais les deux initiés le franchissent , et Dante a sous

les yeux ceux dont le péché fut de prédire l'avenir , ce qui n'est

pas un crime dans un parti politique , mais le devient lorsqu'à force

de prévoir des revers et des désastres, on arrive au découragement

et à la désertion. Tel est précisément le cas des chefs gibelins, des

1 hauts dignitaires de la secte , qui figurent dans cette fosse sous les

\ noms d'Amphiaratis, de Tirésias, d'Aruns, etc. Tirésias avait tous

I les droits possibles à représenter un initié aux mystères de la secte,

— lascar homme, il était devenu femme , puis il avait repris le sexe masculin. Il en est autrement de ce pauvre Amphiaraûs qui , forcé de marcher contre Thèbes, où il prévoyait qu'il périrait, vit la terre s'ouvrir sous ses pieds et l'engloutir , désertion qui certes n'était pas volontaire. Mais, nous avons déjà dit, à propos de Capanée, que Thèbes n'élait autre que Brescia, et il en est encore ici de même. Le véritable nom d'Amphiaraiis est Léopold d'Autriche. Ce prince, craignant l'intempérie de l'air, dont l'influence délétère décima l'armée d'Henri VII et le fit périr lui-même , abandonna son armée avec ses troupes, et causa ainsi un grave préjudice à son parti (1). Aussi voyons- nous que tout le monde lui crie : « Pourquoi laisses-tu la guerre? » Perclie iasci la guerra? Question assez singulière à faire à Amphiaraûs englouti , qui certainement n'etit pas demandé mieux que de ne pas s'en aller par cette voie. Peu nous importe , Léopold d'Autriche une fois reconnu, de savoir qui sont les autres, si Michel Scott, par exemple, qui, ne' fianclii è cosi poco, est Albert Scotto , traître envers Mathieu Visconti et son parti; Euripile et Calchas, qui tranchèrent le câble de la flotte grecque , Fisilaga et son frère Bassano, les premiers à rompre le lien qui les attachait à l'Empire, et le Parmesan Asdente, Ghibert de Gorrége, seigneur de Parme, qui fit volte-face, tornato il volto , et se repentit trop tard, ta7'di si pe?îlè.

Le fait est que ces déserteurs de la cause gibeline ont le visage tourné à l'envers , et qu'ils pleurent piteusement, aussi Dante, leur coreligionnaire , est-il grandement ému « en voyant notre image toute torse, si torta; mais son guide lui dit qu'aux lieux où ils sont « la pitié vit quand elle est bien mo^-te, » ce qui n'a pas de sens, à moins de traduire que le vrai gibelin doit avoir pour ces malheureux la pitié des guelfes, et se montrer cruel à leur égard.

La prophétesse Manto, la fille de Tirésias, l'initié aux deux sexes, se montre là pour que Virgile se donne un démenti à lui-même sur l'origine de Mantoue. Getle magicienne ou fée, c'est tout un, car l'Arioste lui donne ce dernier nom avec la même pensée, s'est vue

(1) Leopoldus quoque dux Austrlœ, aeris corrupti rnetueris întemperiem, ad patriam sedem e Brixi^v viatums accessit, et s'ea fut insaluiato huspite. Ferreli Vicenlini, lib. IV.

exilée de sou pays natal, VOrieiit ; depuis lors « elle erra longtemps par le monde. » Enfin elle vint s'établir en Lombardie , dans un lieu central par rapport aux trois diocèses de Trente, de Brescia et de Vérone. Eh bien ! celte magicienne , sachant certes se rendre invisible, au besoin, comme Angélique, au moyen d'un anneau mis à propos dans sa bouche, est tout bonnement la secte elle-même, qui, chassée de la Provence , vint se réfugier, après la ruine des albigeois, sur le sol où Virgile, le représentant de l'argot sectaire, avait reçu le jour. De là le long hors-d'œuvre géographique qui paraît si étrange dans ce chant. La manière solennelle dont le poète le commence indique assez qu'il y traite de sujets importants à sa cause.

Chant XXL Le quatrième pont le conduit au séjour de ceux qui ont vendu ou acheté la justice. Plongés dans la poixbouillante, ils ont pour bourreaux et pour gardiens des diables noirs , appelés Mates griffes , Malequeue, noms en rapport avec Malespoches. Or on sait r que le fier Dante Alighieri fut condamné à être brûlé comme concussionnaire, barauiere ^ par la faction des guelfes florentins dits les noirs; qu'après son exil, le pape Benoît XI envoya le cardinal de Prato pour négocier la paix entre les blancs et les noirs, et, par suite, la rentrée du poète dans sa patrie ; que ce prélat, animé des meilleures intentions, fut joué par les noirs, auxquels il fut obligé de justifier publiquement de sa mission (1) ; qu'il fit cacher les blancs dans le village de Trespiano , en attendant la fin des négociations, pour lesquelles les noirs avaient élu douze syndics, ayant à leur tête Corso Donati nommé capitaine du parti guelfe ; qu'il y avait , en outre, à Florence, un gouvernement composé de six prieurs, auxquels on en avait adjoint six autres, pour la circonstance; que pendant des pourparlers , où le parti dominant apportait le plus mauvais vouloir, on donna sur l'Arno une représentation de l'enfer, avec diables, chaudières de poix bouillante, etc., durant laquelle le pont à la Carraja s'écroula, ce qui causa la mort de beaucoup de personnes, précipitées dans le fleuve; qu'enfin le cardinal médiateur, s'apercevant qu'il était pris pour dupe, dut se résigner à partir, comme à la

(1) chronique de Paolin di Pieri, 1303. — J. Villani, liv. YIII, c. 69. ■— - Dino Compagni, liv. II, — March. di Coppostefaai. Rub,, 242, 249.

dérohèCfffiiasiin fiuja (1); mais ce qu'on ne sait pas au^i généralement, c'est que le Podestat de Florence, dans cette môme année 4 303, avait nom ftlanno Branca ('2), que parmi les prieurs on remarquait Massajo Rafîacani, Jacopo Ricci, ancien gonfalonier de justice, Pazzin des Pazzi , Medico Alioli, etc., etc. (3). Or, si maintenant nous rapprochons ces noms de ceux des démons, de Graffiacani.Barbariccia^Rubicante, Pazzo, AUcluno, il nous sera bien difficile de ne pas reconnaître, sous leur déguisement diabolique, les magistrats (loreniins, dont quelques-uns sont désignés probablement par des épithètes indicatives de leur caractère, de leurs actes, ou de leur personne, tous sous le nom de M aie brandie, comme appartenant à la même clique que Manno Branca, et formant sa mauvaise queue.

les différents épisodes decechants'expliquentdoncd^eux-mèmcs, et, jusqu'à l'ignoble trompette au sonde laquelle le poëte exilé met en marche les démons, que son ironie voue au ridicule et au mépris, il n'y a donc pas à insister.

CHA.ÎNT XXII. De même que les blancs cachés à Trespiano, pour attendre l'issue des négociations, et, comme le cardi nal de Prato luimême, les deux poètes se sont aperçus que leurs noirs compagnons voulaient leur faire un mauvais parti, et ils sont bien décidés intérieurement à profiter de la première occasion pour leur fausser compagnie. Cette occasion se présente à la suite d'une lutte d'astuce entre un prévaricateur, dont le nom est Giambolo, et l'un des démons. Comme il ne s'agit là pour le poëte que de rappeler au souvenir des siens le bon roi de Navarre, Thibaud, comte de Champagne, disciple dela<7rt/e ^cï'ewce et auteur de poésies dans le style amoureux des . troubadours albigeois; puis un moine, nommé frère Gomita de Gallura, ayant trafiqué, ainsi que le premier, de son crédit près de son j protecteur, et, enfin, Michel Zanche , autre prévaricateur, tué en j^ trahison par son gendre , Branca d'Oria , parent, sans doute, du podestat de Florence du même nom, nous n'avons pas à nous en occuper L autrement. Mais nous expliquerons pourquoi Dante et son maître se sont mis en route sous l'escorte de ces guides perfides.

Leur chef leur a affirmé que le sixième pont, Yarco sesto , s'était

(I) Chronique de Paulin cil Picii, an 1303, — (2) Paoliiî di Pieri, an 1303. (3) T.Jarch. dï Coppoitcf, Kub , 249,

écroulé, et qu'ils ne pourraient atteindre de ce côté la fosse suivante; il fallait donc leur indiquer un autre passage. Pour peu qu'on soit curieux de savoir la date de cet éboulenient, il remonte à mil deux cent soixante-six ans , c'est-à-dire, selon qu'il semble, à la mort du Rédempteur. Mais le rédempteur des gibelins n'est pas le nôtre, on va en acquérir la conviction. Cette mort est indiquée à douze cent soixante-six ans de là, parce que 66 est le nombre de la bête dans l'Apocalypse; elle eut lieu un vendredi, à l'heure de none ; et saint Matthieu nous dit en effet que notre Sauveur rendit l'âme un vendredi, circa Iwram novem. Eh bien! il se trouve que le rédempteur sectaire, que les contemporains appellent aussi parfois Henri VI, mourut également un vendredi^, hora nona (1).

Les moines de Montepulciano, où il avait entendu la messe, furent accusés, par le parti contraire, de l'avoir empoisonné dans une hostie, à la suggestion des Florentins dont l'or les avait gagnés (2) , et il se trouve que la fosse des hypocrites, où les damnés se traînent sous des chapes de plomb doré, s'offre à nous, dans le chant où il est fait allusion à la fin prématurée de ce prince. L'arche rompue est la sixième, comme Henri le sixième de son nom , d'après la désignation de certains chroniqueurs, et ce mot ar<;Oj employé pour pont, est comme Argo ^ par rapport à Arrigo, la contraction à'Arrico , autre manière d'orthographier le même nom , enfin la syllabe ri supprimée dans arco^ se trouve comme un trait d'union, un pont, détruit entre la première et la dernière syllabe.

Ces rébus bizarres sont trop bien liés aux faits historiques pour qu'il y ait à les rejeter comme fortuits. Ils prouvent de plus en plus combien Dante avait à cœur de se faire entendre des siens et combien il lui importait de ne pas être compris de l'ennemi, puisqu'il avait recours à des moyens si puérils.

Chant XXIII. Les hypocrites nous apparaissent dans la fosse suivante, et pour qu'on ne doute pas que le poëte va parler de moi-

(1) Corio, Hist. de Milan, p. 179. — Mussato, Stor. aiig, Rub. ultim. — Malavolta, Stor, di S'ienna, part. II, lib, IV.

(2) Monaci Prœdicatoris ordinis, quîbiis îlle maghtris utehaf.ur in sacrificiis, horrendi fascinoiis extiterimt autores. Vicerio.

Jean, roi de Bohème, fïls de Henri, accusa publiquement de ce crime le Frère Bernard du couvent de Montepulciano.

nés, il compare son guide et lui à des Frères mineurs marchant l'un après l'autre. Parmi ceux qui peuplent ce quartier infernal , Dante en signale deux; ils sont Bolonais, mais ils ont été investis d'une magistrature à Florence, et ils reconnaissent le poète à son accent toscan. Ils appartiennent à cet ordre chevaleresque désigné sous le nom de Frères joyeux ou gaiidents , et dont les memhres , vivant dans le monde , pouvaient même prendre femme. Fondés, en 1209, pendant la croisade de Simon de Montfort contre les albigeois, les Godenii furent mis sous la direction des Dominicains; ils figurèrent dans le procès des TempUers et eurent leur bonne part dans les biens de l'Ordre, dont plusieurs membres passèrent dans le leur (1).

Voilà bien des motifs pour traiter rudement ces religieux, si surtout à de si fâcheux antécédents, aux yeux de Dante, s'ajoute leur participation au crime dont il n'ose faire mention ouvertement , la mort de l'oint du Seigneur, du chi-ist gibelin , Henri de Luxembourg. Il indique du reste assez clairement le motif déterminant du crime qu'il leur impute , au moins comme complices et intermédiaires, en faisant dire à l'un de ces Frères, qui l'ont regardé d'un œil en dessous, que « la balance gémit sous le poids de leur chape , f> où reluit l'or ; l'or qui paya le sacrilège et le parricide. Enfin , pour que la pensée eût moins de peine à saisir les allusions qu'il allait hasarder , il a comparé la procession dont ils font partie à celle des moines de Cologne , résidence de l'Empereur.

Pour comble de lumière , voyez-vous sur le sol ce misérable étendu en croix , que la tourbe des damnés foule aux pieds en passant? C'est Caïphe , vous dira-t-on , n'en croyez rien ou, du moins, soyez bien convaincus que sous sa figure se cache celui qui, pour I' Dante, fut le véritable inspirateur du forfait attribué au Frère Bernard ; f celui que, dans le chant XXVII , il appelle le prince des nouveaux 'pharisiens.

Chapst XXIV. Ces coupables Frères rendent pourtant service au poète, car ils lui indiquent le moyen de sortir du mauvais pas où il se trouve, par suite de l'écroulement de la sixième arche. « J'ai entendu dire à Bologne , ajoute l'un d'eux , que le diable , entre autres

(1) Foy. Munter, et Ph. Grouvelle, Mémoire historique sur les TempUers. Paris, 1805.

vices , est grand menteur et père du mensonge. » C'est pour Dante un avis de s'adresser à ces Bolonais qui n'ont pas les noirs en grande estime, et nous verrons qu'il n'y faillira pas. Mais il prendra des précautions et, d'après le conseil de Virgile , à chaque pas, il sondera la roche pour s'assurer si elle est telle qu'elle puisse le soutenir, clieila lo regga. En effet , il y avait à faire un choix dans Bologne, dont une partie, la haute classe, était pour l'Empereur, et l'autre , le peuple, pour Clément V (1). Ce n'est pas sans peine pourtant qu'il franchit tous les obstacles dont sa route est obstruée, après le grand désastre qu'il déplore et, perdant haleine , il lui faut se reposer un moment ; puis il reprend sa « route étroite, difficile , coupée de rochers ; » tant la position de ce grand proscrit devint critique lorsqu'il se vit obhgé, après la mort de son protecteur , d'aller chercher un refuge dans Bologne. Il parvient enfin au bord d'une fosse où fourmillent les reptiles les plus horribles et les plus venimeux; les voleurs frauduleux y subissent leur châtiment. Or , afin qu'on sache bien qu'il va parler de Florence et des Florentins , à propos de ces larrons, il a recours à la comparaison des marécageuses maremmes. Là il est reconnu par Vanni Fucci , guelfe acharné , auquel il donne la quahfication de mulet , dans une intention analogue à celle qui lui fit employer la figure du Minotaure, voulant indiquer que cet ennemi fougueux de son parti réunissait les deux natures de l'homme et de la brute , comme le mulet celle du cheval et de l'une ; il en fait un voleur de vases et d'ornements sacrés , ayant laissé tomber le châtiment, qui lui éiait dû, sur un concitoyen innocent. En expiation de ce double forfait , il le montre mordu par un serpent dont l'atteinte l'embrase soudain et le réduit en cendres , « en moins de temps qu'il n'en faut pour tracer un O ou un L » La comparaison est étrange, sans doute, mais elle a sa signification, comme tout ce qui tombe de cette plume si habile. Les Orsini et un nommé laniconi, sont signalés, par les chroniqueurs contemporains , au nombre des plus animés contre Henri de Luxembourg (2) , et il semble qu'il ait voulu faire revivre en eux le mulet de Pistoie. La cendre du damné

(1) Bononïensls Burgi S. Fclicis et Bononieuses stratœ major'is {Vulg. Eloq., liber I, C.9), qui, habitant la même ville, ne parlaient pas le même langage^

(2) Ferret. Vicent., liber V, — Mussato.

anéanii se ranime et Vanni Fucci se relevant , après avoir piédit à Dante des revers pour ses coreligionnaires, en haine de lui et de son parti, fait la figue à Dieu lui-même , c'est-à-dire au Dieu des gibelins, au rédempteur Luxembourgeois, Lncemburgcnsis , comme ils disaient, afin de rattacher son nom à cette lumière, Lux , l'objet de leur culte; enfin, il n'est pas jusqu'au Capanée de Brcscia, dont le nom revient là, non sans dessein, qui ne démontre à quel Dieu il est fait allusion.

Remarquez que les Orsini portaient un serpent dans leurs armes, ce qui explique l'apparition de celui dont est mordu Vanni Fucci, qu'il fait se consumer et ressusciter, en lui transmettant son esprit de rébellion. C'est à lui que se rattachent également les reptiles qui s'enlacent sur la croupe de Cacus qui paraît ensuite.

Ch. XXV. Passe alors ce Centaure , nature humaine et brutale réunie , la croupe chargée de serpents, et portant, cramponné sur ses épaules, un dragon ailé dont la gueule soiijjle le feu, cL nous voici de nouveau en présence d'un ennemi de lienri; en effet, Cacus tué sur le mont Aventin, par Hercule, dont il avait dérobé le troupeau , est la figure du prince Jean, frère du roi Robert de Naples, qui, après avoir feint l'amitié envers l'empereur allemand, vint l'insulter et l'attaquer sous le mont Aventin, où il y eut beaucoup de sang répandu (1); le vol dont il se rendit coupable fut, à n'en pas douter, l'enlèvement dans une embuscade, près le pont Saint-Ange, de bon nombre de chevaux de l'armée impériale (2). Enfin l'Hercule dont les coups l'abattirent, fut un comte Neri, de Pise, créé chevalier sur son cadavre, à la bataille de Monte Calini (3). Nous relatons tous ces faits avec leurs preuves , quoiqu'ils soient purement politiques , pensant qu'on a compris suffisamment à quel point, dans ces guerres acharnées des deux pouvoirs, comme aussi dans le poëme de Dante, la question religieuse est indivisible de la question politique.

Au Cacus napolitain succèdent trois Florentins sous leurs traits naturels, Agnel Brunelleschi, Buoso Abbati, et Puccio Gahgaï. Survient

(1) /oj. FerretoVicenli. — Plaliua, Vie de Clément V. — El surtout Mussalo, Hlst. aug-.y liber VIII. Rub. 7.

(2) Yillani, lib. IX, c. 62.

(3) Cédait Johannes princeps, fraler régis Roberti, super qiicm sedens, cornes Niger Pisamis, miles factus est, Speciali, Rcr, Sicul., liber VJII, c. 2.

CianfaDonati, sous la forme d'un repiilc à six pieds, qui se jelte sur Brunellesehi et s'incorpore avec lui. Buoso, assailli par un pclit serpent noir, qui est Guercio Cavalcanti, se transforme à son tour en serpent, tandis que Guercio reprend la forme humaine. Seul Galigaï, dit le boiteux , échappe à toute transformation. Qu'il suffise, pour expliquer ces changements de forme et de couleur, de dire qu'ils figurent ces revirements de parti, ces reniements d'opinion et de croyances dont nous avons vu tant d'exemples depuis soixante ans. Ainsi Brunellesehi, qui était d'une famille gibeline, passa des blancs aux noirs, et se montra impitoyable pour ses anciens frères, comme il arrive toujours aux renégats (1). La pensée de Dante estéloc^uemment exprimée par la comparaison du papier qui, au moment de de s'embraser, cesse d'être blanc et n'est pas encore noir, et nous donne la clef de la transfiguration des autres maudits , dont un seul était resté fidèle à son drapeau, tout concussionnaire et voleur qu'il était.

Chant XXVI. La huitième fosse renferme les mauvais conseillers, qui, abusant des dons de l'esprit, les ont employés au détriment des autres. Ces deux âmes c|ui passent devant les yeux du poëte, et dont il lui prend un si vif désir d'entendre la voix, porté qu'il se sent d'une extrême sympathie à leur égard, sont Ulysse et Diomôde, symbole du conseil et de l'action , de l'habileté sachant abuser par de belles paroles, et du courage intrépide, ne craignant pas de s'attaquer aux dieux, de blesser la Vénus terrestre; vous voyez bien Cfu'il s'agit encore de Dante lui-même et de son prince bien-aimé, trop tôt moissonné. Comment ne pas les reconnaître réunis dans une même flamme , embrasés d'un même amour pour la révolution qu'ils rêvent, et désireux de ravir à Rome son Palladium, fût-ce au riscfue de l'incendie et du carnage? Diomède-Henri reste silencieux. Il y aurait eu danger à le faire s'expliquer sur de pareils projets. Mais Ulysse nous en dédommage, en donnant un démenti à Homère, qui le fait rentrer à Ithaque. C'est une erreur, Ulysse était trop sociahste pour cela, il n'était pas engoué de la famille ; l'humanité avant tout, disaitil, car c'est l'humanité qui est Dieu, c'est elle qui est le Christ souffrant la passion sur sa croix et devant se racheter elle-même par la

*^1) nino Compagni, lib. irx. Il l'appelle messire Rc!to l^nmoliosoî'.i.

religion de l'Esprit. Aussi proclamc-t-il son indifférence pour père, femme et fils. Ce qui le préoccupe surtout, et rcntraîiie loin de ses foyers, abandonnés depuis vingt ans, c'est le désir de la science, la soif de la doctrine, la pensée du progrès. Et vers quels parages va-t-il chercher l'absolu, il valore, de quel côté tourne- t-il sa voile? Vers les régions de la lumière. Au moment où il touche aux limites de l'Occident, région des ténèbres catholiques, il exhorte ses compagnons à les franchir et à chercher, derrière le soleil, un monde sans habitants, senza gente. On voit qu'il n'a pas peur d'y mourir de faim avec les siens. « Vous n'êtes pas faits, leur dit-il, pour vivre en brutes ( sous le joug de la louve ) , mais pour suivre la vertu et la science, ce qu'ils avaient oublié près de Circè. Ce langage est si puissant sur matelots et soldats, gens avides surtout de science et de vertu, comme chacun sait, qu'ils s'en vont voguant de plus belle vers YOrient. Sans m'arrêter à rechercher jusqu'à quel point les dates historiques s'accordent avec les cinq lunes de navigation, je ne serais nullement étonné qu'il y eût complète coïncidence, et que la montagne qui fait tressaillir d'allégresse nos navigateurs, fût tout simplement celle de Fiésole, qui domine Florence. Ce qu'il importe de savoir, c'est qu'au moment où leur apparaît cette montagne, qui semble comme brune, brima, dans le lointain, sans doute, par suite du voisinage des noirs, une tempête se déchaîne et ils sont engloutis, avec leur nef Argo, et Diomède-Henri. Ce qui prouve que tout ne tourne pas à bien pour qui veut pousser trop loin la recherche de la vérité, surtout lorsqu'il s'agit de la trouver derrière le soleil.

Chant XXVII. A l'aventureux Ulysse succède un personnage dont le poète faisait au moins autant de cas. Gui ou Guido, comte de Montefeltro, capitaine gibehn, aussi fécond en ruses et en stratagèmes que le prince grec ; mais tant soit peu mobile dans sa conduite politi- C|ue, et assez disposé à se battre, croyance à part, pour qui le payait le mieux. Dante, qui chante ses louanges dans son Banquet, lui donne dans l'Enfer une tunique de flamme; mais il a besoin de lui là. Or à quoi bon les amis, si ce n'est pour rendre service à l'occasion? Aussi n'y a-t-il rien de mieux que d'en avoir partout. Comment d'ailleurs les amis du poète auraient-ils trouvé mauvais qu'il les montrât dans ce royaume infernal, où il ne se lasse pas de se faire figurer lui-même, tantôt sous un déguisement, tantôt sous un autre?

Il s'agissait de démontrer qu'un vieux soldat, rompu à toutes les ruses du métier, n'est qu'un écolier auprès d'un pape, quand ce dernier veut se mêler déjouer au fin avec lui; et Guido de Montefeltro venait à point pour cela. Il s'agissait de protester contre les indulgences, en plongeant dans l'enfer, en dépit de l'absolution pontificale, le vieux capitaine gibelin devenu moine, et cela pour avoir eu foi dans les paroles du prince des nouveaux Pharisiejis, qui se disait porteur des deux clefs. Quant à la conversation entre les deux interlocuteurs, il n'est pas besoin de dire qu'elle est de pure invention, ni de faire ressortir ce qu'il y a d'impie dans le débat entre saint François et le démon pour savoir qui des deux emportera l'âme du comte. « Tu ne me croyais pas si bon logicien , » dit ironiquement le démon , qui vient d'appuyer son droit d'un argument de théologie, et d'employer contre un saint, dans cette parodie des croyances catholiques, les armes de l'Église elle-même. C'est de cette ruse du démon que s'inspira constamment Dante, qui à la logique del'homraede science et de parti joignait à un si haut degré le génie poétique.

Chant XXVIII. Soyez certains qu'il va nous transporter maintenant dans lero3^aume de Naples, car il tire ses comparaisons des Fourches Caudines, de la bataille de Cannes, de celle de Ceperano, où Charles d'Anjou vainquit Manfred; de la Sicile et de laCalabre, en ayant soin de mettre en avant le nom de Robert, surnommé Gulscard, c'està-dire le fourbe ou le rusé ; nous ne saurions donc guère nous tromper en reconnaissant le roi de Naples , Robert II , dans le prophète de l'islam, que Dante aperçoit le premier dans cette fosse remplie d'ombres mutilées et couvertes d'horribles blessures. Pour Dante, Mahomet n'est pas précisément un païen, un mécréant, ce n'est qu'un schismatique, il est donc un chrétien à ses yeux. Robert II, prince religieux et lettré, s'occupait beaucoup de théologie, il se plaisait môme à faire des homélies, des sermons, des allocutions pieuses pour des solennités ecclésiastiques et des chapitres de moines. On en conserve plusieurs dans la bibliothèque de Saint-Jean et Paul, à Venise ; notamment un éloge de Bologne , fidèle au parti guelfe , dont luimême était un des plus zélés champions. Dante s'en prenant à ce goût pour la prédication, auquel il fait encore allusion dans le chant VIII du Paradis : Fate re di tai, ch'è da sermone , assimile dérisoirement ce roi, qu'il déteste comme l'allié et le défenseur de l'Église, à 40. à

l'apôtre d'une croyance mensongère; d'un autre côté, par sa politique, Robert II employait tous ses efforts pour enlever des partisans à la cause impériale, pour jeter la division dans les rangs gibelins. C'était donc un artisan de schisme, et son gendre, ou peut-êtic même son fils, le prince Jean, devenait dès lors un Ali. Enfin, les œuvres de ce prince , fruit de ses méditations, n'étaient pour Dante que des productions mal digérées et de l'ordure. Aussi , nous le représente-t-il fendu en deux comme un tonneau dont on a enlevé une douve (1). « Ses intestins jxîndent entre ses jambes, le cœur et le poumon apparaissent à nu , ainsi que le triste sac où la nourriture se change en excréments. » J'adoucis les expressions. A coup sûr, le dégoût et le mépris ne peuvent aller plus loin. C'est par 31ahomet- Robert qu'il fait prophétiser la ruine du Frère Dolcino, chef des Fra tricelles ; trouvant ainsi moyen de mettre dans la bouche de ce prince un événement conforme à ses désirs réels, et de manifester son intérêt propre pour des sectaires issus des albigeois (2).

A la suite de Mahomet se présente Pierre de Medicina , ami et compagnon de Dante à la cour de Guidode Polenta, et ce gibelin se trouve avoir pour compagnon de supplice Curion, dont le hardi conseil, cosi ardito^ décida la résolution de César. Or, le poëte se trouve coupable d'un crime tout semblable; car nous Usons dans la lettre qu'il adressa, en 1311, à Henri de Luxembourg, et où il le pressait de quitter la Lombardie pour tomber sur Florence : « Que tonnent à tes oreilles ces paroles de Curion à César : Toile moras : semper nocuit dijferre paratis, » Nous y lisons encore que Henri est « l'oint du Seigneur, sacré roi pour frapper le peuple d'Amalec (3) ; que Florence estMyrrha, scélérate et impie, s'enflammant dans les embrasscments paternels... Ainsi, point de retard : que l'oint du

(1) Mezzule, douve, est préà^émenl le nom d'une place enlevée par Henri VII lorsqu'il viul mettre le siège devant Florence.

(2) Qu'on se repoile à la Canzone commençant par ce vers : O patria degnn di trionfal jama^ ou verra cpie l'envoi se formule ainsi : « Va, chanson, dans ma ville natale, dévorée par Capanée et Crassiis, Aglaure, Simon le Magicien, jl Sinon et Mahomet, qui s'entend avec Jugurlha (Philippe-le-Bel) et Pharaon (Clément V).

(3) Qu'on lise celte lettre en entier, c'est tout à fait le langage des puritains ou cathares de Cromwell,

Seigneur se rappelle la sainte Jérusalem et rende leur pairie à ceux qui gémissent exilés dans la Babylonie. »

Le poëte que nous avons vu figurer tour à tour sous les traits de Jason et d'Ulysse a donc voulu se montrer ici évidemment sous ceux du conseiller de César, et le supplice qu'il s'est infligé consiste à avoir la langue coupée. En efl'et, il ne parle plus, non favelia; mais il écrit, ce qui ne l'empêche pas d'être bien affligé, sbigottito^ non pas tant que César ait suivi un conseil dont le résultat fut si fatal, que du retard mis à l'adopter.

Nous retrouvons ici dans Mosca un de ceux dont il s'informa avec tant d'intérêt lors de son entrée en enfer ; il suffit de le rencontrer avec Curion, parmi les âmes les plus noires, pour être certain que c'était un gibelin sur lequel on pouvait compter. Bertrand de Born méritait d'être réuni à si bonne compagnie; ce troubadour, que la guerre réjouissait si fort, surtout celle de l'Amour et de sa dame, Amors et Diadonma, qui « ne se souciait guère du lundi ni du mardi, » à plus forte raison du vendredi, et qui était « toujours prêt à perdre qui lui était nuisible. » Décapité, il marche sa tête à la main, en guise de lanterne, di se faceva a se stesso luce^ma, autrement dit qu'il se dirigeait à la lumière de sa pensée. Il invite donc le poëte à imiter son exemple, en levant le bras et en lui montrant cette tête lumineuse d'où sortaient tant de bonnes pensées. Ce qui est en parfait accord avec l'excellente opinion que Dante exprime à l'égard de ce belliqueux troubadour, dans le Convito, où il le met en compagnie du bon roi de Castille , protecteur des Templiers et du bon comte de Toulouse, chef des albigeois, en leur adjoignant même Saladïn (1).

Chant XXIX. Dante, absorbé dans la contemplation d'un si parfait modèle, comme poëte et comme albigeois, ne s'aperçoit même pas de la présence d'un sien parent dont il a négligé de venger la mort ; il s'en fait un cas de conscience ; mais son guide , qui s'inquiète peu des querelles de famille, Tentraîne vers la dernière fosse des maies poches, où les deux comparaisons des Maremmes et de la vallée de Chiana nous avertissent que les personnages prêts à entrer en scène appartiennent à la Toscane. En effet, les deux premiers qui se présentent dans cet horrible séjour des infirmités les plus douloureuses

(1) Trailc Iir, c. 11.

et les plus dégoiiiantes , sont des Florentins, des alchimistes ayant falsifié l'or pur gibelin au moyen de l'alliage guelfe, c'esl-à-dire ayant trahi leur parti par de faux semblants. Autrement, comment expliquer la justice dislribulive qui aurait puni plus rudement de pauvres souffleurs de fourneaux que les adultères , les incestueux , les simo-

z^'Aî.-? niaques et tant d'autres encore ?

Je ne fais qu'une analyse et non un commentaire, autrement j'établirais, à Taide de deux chroniqueurs, que l'un des deux damnés « s'appuyant l'un à l'autre comme deux casseroles, » est unTegghia Frescobaldi, comme le révèle, pour quiconque est au courant des procédés de Dante, la comparaison de deux tourtières, tcggliic , et que ce gibelin déserteur fit éprouver une déroute sanglante aux impérialistes, dans une embuscade (Ij. Mais si l'on veut se rendre

♦ compte du genre de supplice infligé à ces renégats , on peut se re-

porter à la lettre adressée par Dante à Henri de Luxembourg, où Florence, Myrrha scélérate, est comparée à la brebis lépreuse qui infecte le troupeau ; aux paroles de son aïeul Cacciaguida, lui disant dans le Paradis : « Laisse se gratter ceux que ronge la lèpre ; » et à ce passage de son premier psaume de la pénitence, où, demandant pardon à Dieu de ses anciennes erreurs, pour avoir suivi la bannière guelfe, il remercie « le Roi des esprits célestes de l'avoir couvert de son manteau, et déclare ne plus redouter ses ennemis, purgé qu'il est de toute lèpre (2). »

Vient ensuite un damné coupable d'avoir testé sous le nom d'un autre, pour justifier le titre de faussaires donné aux prétendus alchimistes , puis Florence elle-même, dans la personne de 31yrrha , et , enfin un Florentin, surnommé Ventraja, complice de Tegghia Frescobaldi dans son changement de parti , comme le prouvent les deux chroniqueurs précédemment cités. C'est ce surnom de Ventraja qui lui vaut la douloureuse hydropisie dont le poëte a jugé à propos de l'affliger, bien qu'il lui ait plu de déguiser le personnage sous le

' (1) Voy. Dino Compagui, liv. III, et VHlst. de Mussato. Tegghia de Frescobaîdis^ dit ce dernier, eum Florendnonim consociis, magna vi in nos insultum fecere.

(2) Il est à remarquer que toutes les fois que l'occasion se présente de placer tant bien que mal le mot iwpero, il ne manque jamais de s'en prévaloir, f'oj. notamment ses psaumes I, II et III.

masque d'un véritable alchimiste. Le Florentin Gianni Schicchi, personnifie les fureurs de la Thèbes Brescia , dont Florence attisait la rébellion, et c'est Athamas qui se charge de nous mettre sur la voie. De même, la rage d'Hécube nous désigne Florence dans Troie. Il faut donc chercher le traître Sinon aux bords de l'Arno et non sur les rives du Scamandre.

Chant XXX. Nous voilà sortis des maies fosses , et nous entrons dans l'intérieur de cette vasleenceinte ayant extérieurement vingt-deux milles de tour, intérieurement onze milles et demi environ, mesures se rapportant juste à celle des fossés de Rome et à celle de ses murailles; qu'allons-nous y voir? Des géants ressemblant à des tours. Qu'ont-ils fait? Ils se sont révoltés contre Jupiter, le monarque universel , c'est-à-dire qu'il nous faut reconnaître en eux des princes rebelles envers l'Empereur, représentant du pouvoir monarchique sur la terre. Ils l'ont combattu des murs de Rome qu'ils ont occupée; ils sont, en conséquence, placés au bord de l'abîme, comme les sentinelles avancées de celui qui est l'adversaire de la monarchie temporelle.

Le premier de ces géants semblables à des tcurs est Nembrod, et le premier à lever la bannière contre Henri de Luxembourg fut Guido de la Torre , que, dans sa sentence contre Florence , en date du 23 décembre 1311, ce prince signale comme son ennemi capital, en faisant un ciime de lui avoir donné asile dans leurs murs (1), aux Florentins , qu'il appelle orgueilleux fils de Lucifer. En même temps, nous voyons Dante gémir ISnguement sur la confusion de Babel, dans son traité <:/e l'idiome vulgaire, en faisant évidemment allusion à Florence, à laquelle il reproche d'avoir agi à la suggestion du géant, sub persuasione gigantis (2). Enfin, la promulgation de la sentence impériale fut faite à son de trompe, il suon del conio premesso, lit-on h la suite du ducument cité , et le Nembrod de la Tour a une trompe suspendue à son cou.

Le second géant est Éphiaîte, dont les bras sont liés par une chaîne partant du cou et faisant ciiiq tours , pour indiquer que Robert de

(1) F^oy. ce document historique dans De/izii dsgW crudltl Toscani, t. XI, p. 93 à 101.

(2) Liber i, cap. 7.

Naples est l'iiomme lige du pape Clément V, quoique Dante affecte de ne pas savoir « qui l'a garrotté ainsi. » Il s'informe de Briarée, rliilippe-le-Bcl, qu'il serait curieux de voir; mais son guide lui répond qu'il verra Anthéc, attendu que le moment n'est pas venu de faire apparaître ce monarque ; il est réservé pour figurer plus activement dans le Purgatoire, più là molto^ comme le dit Virgile. Du reste, en laissant de côté les autres signes de reconnaissance, comme la ressemblance des deux monarques parents, il n'y a pas à s'y méprendre en lisant le nom de Robert, Riibertus ou Riipertus, travesti à dessein dans ce vers : Non fà tremicoto già tanto IlUBESXO. Au tremblement de terre causé parle mouvement du géant Robert, Dante redoute plus que jamais la mort (guelfe).

31ais qui est cet Anthéc, qui n'est pas lié comme les autres et qui a l'usage de la parole (sectaire), quoiqu'il ne profère pas un mot? C'est un gouvernement dont tous les membres sont favorables à Clément V, moins leur chef, qui connaît l'argot de ses coreligionnaires. Aussi la personnification de C3 gouvernement, qui, du reste, n'a pas de traité formel avec Clément Y, dépassc-t-il le puits de cinq brasses, moins la tête (le chef), comme Nembrod de trente empans, mesure égale sous un nom différent, palmi et aile ; or , cette dernière mesure nous reporte à Bologne , comme aussi la comparaison de la tour penchée , appelée la Carisenda. Eh bien ! nous trouvons qu'à l'époque où Dante se réfugia dans cette ville , dans laquelle il comptait pour amis plusieurs hommes distingués; à l'époque où nous avons vu qu'il lui fallait sonder le terrain avant de s'aventurer de ce côté, le capitaine du peuple , issu d'une famille gibeline, et gibelin lui-même en secret, s'appelait Rambert Orgogîiosi, vaillant guerrier (1) appelé à ce poste , à raison de son habileté militaire, quoique d'opinions suspectes au parti qui dominait dans ce municipe. Pour conciher ses opinions secrètes avec sa position officielle, ce Rambert était naturellement obligé d'agir avec beaucoup de circonspection. Ce qui explique pourquoi Anihée n'échange pas une parole avec ceux à qui il rend service, pourquoi il use de complaisance envers eux, sur l'assertion de Virgile que Dante pourra le réhabihter dans l'opinion gibeline irritée contre lui , pour son accep-

(1) Paul Bonoli, Histoire Je Forli, lib, vi, p. J29, 130.

laliou de fondions dans un gouvernement hostile; pourquoi, enfui, il se relève soudain qu'il les a déposés en sûreté au fond du gouffre, comme un liomme agissant à la dérobée et en crainte d'être surpris.

Quant à Tylie et Typhon , tout ce qui précède dit assez que leurs noms réels sont Louis, roi de Navarre, et le prince de Tarente, complétant ainsi la liste des alliés du Saint-Siégc contre Henri de Luxembourg (1).

CiiANT XXXÏL Ce n'est pas sans frayeur que Dante commence le' trente-deuxième chant, non senza tema^ et on le conçoit; car ce qu'il nous reste à voir dans l'Enfer dépasse de beaucoup tout ce qui, jusqu'ici, a pu exciter la surprise et blesser de justes susceptibihtés. Mais il compte « sur l'appui de ces Dames (chefs gibelins) qui aidèrent Amphion (Fleuri) à enclore ïhèbes-Brescia d'un mur de soldats, pour pouvoir un jour s'exprimer sans déguisement et appeler les choses et les personnes par leur nom. « Oh ! s'écrie-t-il combien c'est une plèbe perverse celle qui réside au lieu dont il est scabreux de parler, onde parlar è duro, dans le temps où nous sommes, et de décrire ce qui constitue la base de tout l'édifice social, descrivcr fondo a tiitto l'îiniverso l »

Il classe celte plèbe guelfe en quatre catégories de traîtres: envers leurs proches, envers leur patrie, envers leurs amis, envers leur maître et bienfaiteur. Les maudits sont plongés plus ou moins profondément dans « un lac de glace , qui a toute l'apparence du verre, » attendu qu'il est dit au chapitre XV de TApocalypse : Et vidi tanquam mare vilreum... et quivicenint bestiam et imaginem ejiis et mimerum nominis ejus stantes super mare vitreum. Dante et Virgile marchent sur ces eaux congelées, non comme vainqueurs de la bête, mais comme animés du désir de triompher d'elle. Les malheureux qui les entourent y sont enfoncés pour l'avoir adorée. Ceux qu'il signale sont donc des guelfes ou des gibelins renégats contre lesquels se décharge tout son courroux ; puis enfin il rencontre le comte Ugohn s'acharnant à belles dents sur le crâne de l'archevêque Ruggiero,

(1) lîeos moriis sanctlssiml pi'i/ic/pis {^ffjnrlci) fuisse referunt Roherluni Apuhœ, Philippum regcm Francicc^ LuJovicum Navarrœ irgem, el pr'inc'ipan prœ- (créa Tareniinorum. J, Beka.

et il semble que, dans ce sombre épisode, toute la haine du sectaire incarnée dans le père altéré de vengeance s'associe au sauvage repas dont la chair et les os d'un prélat catholique font le menu savoureux.

Chant XXXIII. Si le frère Albéric figure parmi les plus pervers dans la dernière région de glace, ce n'est pas pour avoir fait massacrer en guet-apens des parents avec lesquels il feignait de vouloir se réconcilier; son véritable crime c'est d'avoir été chevalier de Sainte- Marie, c'est-à-dire l'un de ces Frères gaudenls, héritiers des biens des Templiers, h la ruine desquels ils concoururent sous la direction des Dominicains ; aussi a-t-il dans l'Enfer du poëte le même sort que Branca Doria, auquel ses autres crimes auraient élé volontiers pardonnes s'il n'eût été l'ennemi des Fieschi , partisans dévoués de Henri VII , et si Dante ne l'eût considéré comme un traître à la cause de l'Empire , qu'il avait feint d'embrasser, puis qu'il abandonna après la mort de ce prince (1).

Chant XXXIV. Vengeance faite ainsi de tout ce qui , de près ou de loin, se rattache à l'Église romaine, soit au spirituel, soit au temporel, le poëte orthodoxe va s'attaquer à son chef ou plutôt au catholicisme lui-même ; or afm que l'on ait bien à comprendre qu'il s'agit pour lui non d'un individu, mais de l'édifice catholique tout entier, se composant de l'ensemble des fidèles avec le pontife, leur chef suprême, au sommet, il jette en avant la comparaison d'un moulin dont le vent fait tourner les ailes et dit qu'au moment où il aperçut de loin celui dont la puissance s'étend sur tout le royaume infernal, il lui sembla voir un édifice semblable, veder mi parve un tal dificio. Et maintenant comment son attention est- elle attirée sur ce formidable édifice? Par une parodie sacrilège du premier verset d'une hymne de l'Éghse : Vexiila régis prodeiint. Ces paroles qui appellent la vénération des fidèles sur le signe de la rédemption, sont mises par lui dans la bouche du poëte païen, pour signaler à son disciple les ailes de ce moulin symbolique, parce que, en effet, les quatre ailes au reposoffrent d'or- il dinaire la figure d'une croix latine : s'associant ainsi autant qu'il est en lui aux doctrines des iconoclastes , adoptées par les protestants , et à l'hérésie de Claude de Turin. L'allusion est d'autant moins contesta-

(1) Foj. G. Stella, A/inal. gcnov., ann. 1315, 16 el 17;

ble, qu'une chronique contemporaine nous révèle que le pape Clément V avait été représenté, dans une caricature, avec trois bannières dressées devant lui et retombant flattantes derrière son dos, supra aijus dorsum tria stmt ante faeiem ejits ère et a Vexilla (1). Il est donc impossible de ne pas voir dans ces bannières l'origine des ailes données au Lucifer dantesque et du Vexilla régis. Voilà comment le pontife, déjà signalé par le poêle comme un pasteur sans loi, senza iegge, dont les œuvres seront plus perverses, di piit laid'opra^ que celles de Boniface VIII (2), puisqu'il participa à la destruction des Templiers, et peut-être, dans la pensée de Dante , à la mort de Henri VII, se trouve signalé à la haine des sectaires, comme la personnification de la papauté, sommet de Tédifice catholique.

L'i\pocalypse, cette œuvre dont les hérétiques de tous les siècles ont tant abusé, et qui est devenue pour eux comme un arsenal où ils ont puisé à l'envi toutes leurs armes offensives contre l'Église, a fourni à Dante trois figures qu'il a confondues à dessein dans son allégorie sacrilège, à savoir Satan ou le grand Dragon, la Bête son image ou la prostiiuée et le pseudo -prophète qui la fait adorer de gré ou de force par Ions les habitants de la terre (3). Ayant ainsi réuni dans un seul symbole la dirinité, l'idole et le prêtre, c'est-à-dire Satan, l'Église et le pontife, il arrive à pouvoir attribuer à son gré l'un ou l'aolre sexe à cet ensemble colossal. De là ces appellations différentes de reine des pleurs éternels, d'empereur du royaume des douleurs, de roi de l'enfer, de dame souveraine, donna che là regge , selon qu'en parlant du catholicisme sa pensée se porte sur l'Église ou sur son chef.

Mais il est encore une autre source dans laquelle lepoëte, prétendu orthodoxe, ne s'est pas fait faute de puiser comme tous ses pareils, je veux parler de la Bible. Il lisait notamment dans Isaïe : Sûmes parabolam ùtarn contra regem Babylonis et dices : — Qnomodo cecidisti de cœlo 3 Lucifer, guimane oriaberis? Corruistim terrain qidvulnerabas gentes ! Detracta est ad inferos potentia tua. Verumtamen ad infemum detrahens in profundum laci (Ch. XIVj. En conséqoence il plaça son Lucifer, personnification de la double puissance

(1) F. Pipin. Chron. Ap. Muratori, Rer. Ital. scrip.y t. IX, p. 732.

(2) Enfer, XIX. — (3) Apocalypse, XII el XIII.

(le ceux qu'il appelait les rois de Babyloiic, au centre du lac infernal, dans sa partie la plus profonde, et il en fit le grand ver qui traverse le monde de part en part, clii mondo fora. 31ais pour donner à coml)rendre toute sa pensée, il avait pris soin à l'avance de représenter, dans le XIX" cliant, les pontifes cupides s'engoulîrant successivement dans des tombes ardentes et descendant , sous le poids les uns des autres, jusqu'au fond de l'abîme; et projccuis de scpulchro tuo ad infcnium dclrakcris in profondiim laci. Il avait même poussé la fidélité de la mise en scène jusqu'à s'incliner respectueusement devant l'un des suppliciés, qui te viderint ad te inclinabuntiir. S.)n intention évidente était donc de montrer dans ces rois de Babylone, comme il les appelle, des membres de Lucifer, s'enfonçant à travers la pierre ai'dente de leur sépulcre dans la profondeur de la terre jusqu'au lac infernal, pour aller se réunir au foyer commun et devenir partie intégrante du grand tout désigne par ce nom biblique.

Il n'est pas jusqu'à ces autres paroles d'Isaïe dont il n'ait irép arti pour rendre sa fiction plus transparente : « Infernus subter contiir-' battis est, in occursum adventus tui suscitavit tibi gigantes ; omnes principes terrœ surrexerunt de soliis suis, omnes principes nationum. En effet, les géants, ces princes guelfes, dont il a pris soin d'entourer le puits de l'abîme, se troublent à son arrivée et se montrent assez mal disposés à son égard.

Mais ce n'est pas tout encore. Lucifer étant triple dans son essence, comme nous l'avons vu, il est leprésenté avec trois faces. Vnei^ouge au milieu , couleur des guelfes , recevant leur direction de Rome, une jioire à gauche, par allusion à Horence où dominait le parti des jioiï^s, la troisième à droite , tenant du bUmceXdujaime, comme les fleurs de lis armoiriées sur les drapeaux de la France. Ces trois couleurs peuvent en même temps être considérées comme le symbole de la violence, de la perversité et de la ruse grecque.

De chacune des trois bouches de Lucifer sort la moitié du corps d'un pécheur (1); celui du milieu est Judas (2) et de plus Frère

(1) <c £l l'idi de ore Draconis et de ore Bcstlœ et de oie Pseudopropli^tco spiritus 1res immuiidas. » [.-ipoc, XVI, 13.) Ici encore les trois n'en font qu'un.

(2) (c ItilravU Saiaiias iii Jtidam, d dit s:iiiit Luc, el Daule, renversant la propositionj fait entrer Judas dans Satan,

Bernard de Montepukiauo : ^a tête est cachée parce que l'hostilité de Clément Y contre Henri VII ne se manifesta jamais ostensiblement, mais il n'en fut de même ni pour la France, qui se déclara par la réToIte de Robert de Naples , ni pour Florence qui força TEmpereur à Tassiéger. En conséquence , Cassius , représenté , à l'image de Philippe-Ie-Bel , comme rigoureusement charpenté, membnito, est suspendu à la mâchoire où le blanc s'allie au jaune ; enfin Brutus « qui ne dit met, » attendu que les Florentins qu'il traite de brutes , bestie fiesolane^ ne révélèrent jamais à quelle impulsion iis obéissaient, sort à demi des lèvres noires j, et de h sorte, la trahison, la violence et la perversité reviennent à leur source en servant de {âtore à ce monstrueux Lucifer.

A peiae Dante a-t-il eu le temps de contempler ce spectacle effrayant , que son guide safeit le moment où les ailes de Satan sont grandes ouvertes , c'est-à-dire lorsque la puissance pontificale se déploie sans obstacles après la mort de Henri VIL II entraîne son disciple qui le tient embrassé , et s'aide péniblement de l'épaisse toison dont le corps du démon est revêtu pour descendre le long de ses flancs, puis remonter soudain, lorsqu'il a dépassé le point central de la gravitation terrestre (1) . Ainsi , c'est l'ennemi lui-même , tn tiibus tt/H/o^ qui fournit aux deux poètes ou plutôt aux deux langages mystiques personnifiés, Tancien et le moderne , leur moyen de salut; de même que le triple Geryon les avait aidés à descendre au bas du

(1} Oément V nioortil le ^ avril lâl4. Or, d'après un calcul fait plusieurs fois, c*est (ians la nialinée da Jeudi-SainI de cette même année q'ie Daate se serait IroHTé é;;3ré au milieu àeV obscure foret • antérieurcmenl dès lors au 20 avril. (lèponïife était dor.e encore debout, lorsque le rancuueux gibelia entrait dans Tenfer. Son étotmenienl ea voyant Lucifer, qu'il venait de laisser droit sur ses fôedsj {ilungé e&aitiiiieiiaDl la tète en bas, comme ks simoniaques, est donc suiHsa m meal expliqué par ce rapprockemenl de dates.

Yirgile, la sagesse potirîqiie, fée onde en artifices de langage, conseille à Dante départir, attendu que la nuîî de l'ignorance revient, la natte rUurge , aux lieux cù Lucifer règne en maître. Il le fait se prendre à son cou, issue de la voix, pour indiquer la nécessité du sdence, et lui procure le moyeu de passer sain et sauf entre les rangs pressés des guelfes et la foule ignorante qui les suit, trà 'l folto ptlo e te geloÈe crosie^ en s'accrocliant aux longs poils du démon, c'est-àdire à divers guelfes puissants, comme les Malaspina ; car de même que les blancs et les noirs ont fortné le pelage de la panthère florentine, les guelfes coQslilnent ici la toison de Lucifer.

gouffre. C'est son enveloppe extérieure, sa toison qui leur sert d'échelle pour échapper à ce qui pour eux est un si grand mal , per cotaii scale convensi dipartir di tanto maie; et, en effet, c'est en employant, avec autant d'art que d'audace, les formes extérieures de la foi catholique, les textes des livres sacrés , les mystères mêmes du dogme, que Dante parvint à conjurer les mille dangers qu'il avait accumulés sur sa tête.

Quelques pas encore et il va se trouver hors des royaumes funèbres ; mais s'il y parvient, il le devra encore à la doctrine occulte dont il est l'apôtre zélé. Car ce petit ruisseau qui, serpentant dans l'ombre, a rongé la pierre et creusé, dans le roc, la ravine étroite par laquelle il gravit, n'est autre chose, on le comprend, que l'enseignement secret révélé par le son et non par la vue , non per vista ma per sucno € noto. Il a peu de pente, poco pende, car aucun effort n'est négligé pour entraver son cours, ce qui ne l'empêche pas, des régions de la lumière sectaire, de pénétrer, invisible , jusque dans les domaines de celui que ses adeptes appellent Satan et l'antechrist. C'est donc en suivant cette voie mystérieuse que Dante parvient à une ouverture ronde où l'aspect du ciel constellé est enfm rendu à ses regards. Mais on serait dans une erreur profonde en supposant qu'il s'agit ici du ciel qui brille sur nos têtes; qu'on ouvre tous les hvres traitant des initiations en Egypte, dans l'Inde et aujourd'hui encore parmi nous, on y trouvera le ciel et les astres d'où dérive la lumière pour ceux que la science mystérieuse a régénérés et qu'elle a délivrés de l'empire des ténèbres (1).

(1) Comme j'aurai à revenir plus d'une fois sur la franc-maçonnerie, à laquelle j'ai déjà fait souvent allusion, je dois déclarer que je n'a jamais appartenu à celte association, non plus qu'à toute autre. Mais ses membres ont tant écrit et parlé, di-puis le milieu du siècle dernier, et surtout depuis soixante ans, qu'il a été facile, à quiconque l'a voulu, de porter un regard profane sur leuis mystères, leurs doctrines et leurs tendances. Un digniiaire désabusé de l'Ordre a\ant bien voulu mettre sa riche bibliothèque à ma disposition, j'y ai trouvé àa?, renseignements dont j'ai pu fuire mon profit, sauf rectification de la pari de ceux qui croiraient que, sur quelque point, j'ai été induit en erreur.

Page 1