‹ Dante hérétiqueChapitre 3 sur 37 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

La foi catholique dérivant de la vérité révélée et s'appiwant sur elle, tout ce qui est fraude, mensonge, simulation lui est antipathique, comme contraire à son origine et à son essence; elle ne saurait s'allier ni pactiser avec Terreur, ni adopter pour siens ceux qui ne voient pas dans l'Eglise de Rome la mère commune des fidèles. Cette Eglise, qui compte déjà dix-huit siècles et demi d'existence, a produit assez de grands hommes , elle compte assez de docteurs et d'apologistes, pour ne pas être réduite à recruter des alliés douteux, à accepter pour défenseurs des ennemis cachés épiant le moment de lui porter des coups mortels. C'est donc un devoir pour tous ceux qui relèvent d'elle de signaler l'hostilité, l'artifice et le mensonge chez quiconque se présente sous un aspect ami, en recelant dans son cœur la haine et l'hérésie.

Convaincu, comme je le suis, que Dante Alighieri était,

par sa foi et ses doctrines , en dehors de la communion b

romaine, que, bien plus, il était un de ses adversaires les plus acharnés et les plus dangereux, puisque le Ciel lui avait départi le génie, je ne fais que rendre hommage à la vérité, en dénonçant son hostilité et l'artifice à l'aide duquel il l'a su dissimuler si longtemps.

Nous sommes à une époque de décadence littéraire, où le génie s'éteint étouffé sous le matérialisme, parce qu'il n'y a plus de croyances , partant plus d'enthousiasme et de dévouement. La critique seule, en tant qu'elle s'arrête en dehors du terrain politique, a le champ libre, et lorsqu'elle est laborieuse, attentive, et tout à la fois consciencieuse , elle peut rendre des services réels à la cause de la religion et de l'humanité.

Les redressements historiques ont leur importance, selon le temps auquel ils se rattachent, celui que j'entreprends tend à faire envisager sous une face entièrement nouvelle toute une période notable du moyen âge et de la renaissance. Il s'agit de toute une révolution dans l'histoire du Christianisme, delà philosophie et de la littérature, je n'en ignore pas, car je suis loin de me dissimuler ce que ma tâche, qui réclamerait sans doute des forces plus éprouvées, a de difficultés et de gravité.

Mais lorsque l'attention se reporte, plus vive que jamais, sur le grand Alighieri et sur son poëme, dont on annonce chaque jour des traductions nouvelles ; lorsque nous l'entendons exalter à l'envi comme un fils respectueux de l'Église , comme un poëte inspiré par le véritable esprit chrétien, comme un philosophe catholique imbu de la pure doctrine, convenait- il de garder le silence à celui qui apercevait , au travers des plis de son manteau poétique cachant toute une panoplie d'hérésiarque, la haine du catholicisme et la volonté de renverser l'édifice social

dont le dogme révélé était le principe conservateur? Le silence en pareil cas ne ressemble-t-il pas à la coniplicité ? Sans aucun doute, une dénonciation aussi grave ne doit pas être faite à la légère , surtout lorsqu'on admire celui que l'on croit devoir accuser. Mais depuis plus de dix ans j'ai étudié sans relâche Dante et son époque ; je suis en outre coupable d'une traduction en vers de la Divine Comédie, publiée en 1842, dans laquelle l'interprétation est d'autant moins fidèle qu'elle suit plus le sens littéral. Cette traduction, j'ai hâte de le confesser, ne vaut pas mieux que toutes celles qui Font précédée ou suivie, et cela par le même motif, à savoir que, à l'exemple de leurs auteurs, j'ai traduit ce que je ne comprenais pas. Ce fut en remaniant ce travail, en le reprenant totalement, que j'en vins à reconnaître l'erreur profonde dans laquelle j'étais plongé avec la foule des admirateurs de l'épopée italienne; j'avais bien, précédemment, jeté un coup d'œil rapide sur les divers autres ouvrages de Dante, en vers et en prose , mais rebuté par un style laborieusement combiné, par des formes scolastiques , par l'aridité du sujet , et surtout par une obscurité volontaire , j'avais laissé le tout à l'écart, ne me doutant pas encore que le vieux poète florentin fût son meilleur commentateur.

Je n'avais garde- de supposer que, après Dante luimême, c'étaient les écrivains de l'antiquité qui ont traité des mystères du paganisme : Macrobe, Apulée, Porphyre, Proclus, Stobée, etc.; puis les grandes illustrations qui l'ont suivi, Pétrarque, Boccace, le Tasse et d'autres moins célèbres. Il en est pourtant ainsi : mais quel est l'homme de lettres qui, de nos jours, voulant traduire la Divine Comédie, quel est même l'érudit, curieux d'en pénétrer les arcanes mystérieux, qui s'avise de feuilleter ces

vieux autei^^s ? En est-il pour lire la Généalogie des Dieux, de Boccace, son Filocopo, son Ninfale et ses autres écrits, pour fouiller dans les oeuvres latines de Pétrarque, dans son Poëme de l'Afrique, dans ses Églogues, ses Lettres,

;-«* qui ne sont pas même imprimées toutes, pour étudier

enfin à fond tout ce que le Tasse a laissé de compositions en prose et en vers ? On connaît tout au plus les Sonnets du premier, le Décaméron du second, et la Jérusalem] du

■ troisième. En faut-il plus pour écrire au courant de la

plume un article critique plus ou moins étincelant sur la littérature italienne ?

J'ai reconnu , à mon extrême confusion , que ce n'était pas assez pour comprendre Dante et son siècle. J'ai donc étudié longuement , assidûment ; j'ai recueilli notes et

^ r matériaux historiques , philosophiques , religieux , mystiques , comparé les interprétations, les faits et les preuves. C'est le résultat de ces études que je publie aujourd'hui.

Loin de moi l'intention de faire un ouvrage d'érudition ; mes efforts tendront, au contraire , à me meltre, autant qu'il sera en moi, à la portée du plus grand nombre de lecteurs, en ne citant que les textes indispensables. Mon ambition a été bien moins d'écrire un livre que de mettre sur la voie tant d'écrivains éminents , plus capables que moi de traiter un sujet si fécond, en lui donnant tous les développements dont il est susceptible. Obscur pionnier delà littérature, j'ai pris à tâche de défricher laborieusement un coin de cette vaste forêt du moyen âge à la luxuriante végétation, dont les dédales obscurs ont vu s'égarer tant de brillants esprits. De plus favorisés viendront exploiter, après moi, ce sol vierge dont les entrailles recèlent tout à la fois l'or et le plomb. Les trésors qu'ils y

découvriront ne peuvent manquer d'opérer un véritable bouleversement dans les domaines de la critique, de l'histoire et de la philosophie. Pour moi, désh'eux de me restreindre dans les limites les plus étroites, je me suis gardé de tout dire et de tout expliquer. J'ai cherché principalement à être clair et concis, au risque d'encourir le reproche de sécheresse. Mais on lit si peu aujourd'hui, on en a si peu le temps, pressé qu'on est de dépenser sa vie avec le plus de profit matériel possible, qu'il faut bien s'ingénier pour épargner des moments si précieux. J'ai donc fait du mieux que j'ai su pour resserrer mon cadre et n'y admettre que ce qui pourrait frapper les yeux à première vue sans exiger ni réflexions ni recherches.

Si ce travail n'est pas rejeté trop dédaigneusement par les insouciants et par les gens affairés, s'il ne soulève pas trop la bile des fanatiques du grand poète, de ceux qui s'agenouilleraient volontiers devant chaque mot tombé de la plume du digne et pieux Dante que nous connaissons; un peu sombre et mystérieux, un peu acerbe parfois, très-rancuneux toujours, mais bon catholique au demeurant; plein de dévotion pour la Sain te- Vierge, et affilié au tiers-ordre de Saint-François; alors je m'enhardirai à publier ma nouvelle traduction en vers de la Comédie, terminée depuis un an , et dans laquelle n'ont pas survécu cent vers de la première. Je n'aurai plus à y ajouter ainsi qu'un petit nombre de notes additionnelles sur les passages qu'il m'aura fallu laisser à l'écart , dans ce commentaire anticipé , pour ne pas m'égarer dans les détails, pour éviter surtout les discussions métaphysiques et doctrinales. Il est d'ailleurs des questions que ne doit point aborder, encore moins approfondir, celui qui se soumet à l'autorité de l'Eglise.

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