‹ Dante hérétiqueChapitre 4 sur 37 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

Le titre, que j'ai mis en tête de ces Révélations sur une période importante de l'histoire , indique assez à quel point de vue je me suis placé. Je crois être en mesure d'établir complètement ce que j'avance. Dante tout le premier me fournira les preuves nécessaires pour le convaincre, et à ses propres déclarations viendront se joindre des circonstances tellement graves , précises et concordantes que, si je n'entraîne pas la conviction, la faute en sera, sans doute, bien plus à moi qu'à ceux qui me liront. Ainsi que je l'ai dit en commençant, l'Église compte assez de gloire et de génie dans son sein pour rejeter même un Dante, s'il est vrai que Dante ait été son ennemi constant, et, avec lui, tous ceux qui auront été assez aveugles pour suivre sa voie , en sachant qu'ils s'égaraient. Plus elle aura eu d'ennemis, plus ces ennemis auront été grands et puissants par les dons du génie, plus le miracle de sa durée resplendira avec éclat , plus se vérifieront ces paroles , que « les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. »

La question de savoir si le poëte florentin était ou non un fils soumis de l'Église catholique et romaine a pour objet un point de critique historique et littéraire. S'il s'agissait du dogme, je reconnaîtrais mon incompétence et je me tairais. Mais il n'en est pas ainsi et je pense pouvoir élever la voix pour proclamer ce que je crois être la vérité?

Peut-être, à une autre époque, y aurait-il eu inconvénient à la faire connaître, lorsque l'ignorance, plus généralement répandue, aurait donné à redouter que l'exemple d'un grand scandale eût à entraîner les simples. Mais aujourd'hui que le sentiment religieux a repris son empire, que l'esprit public, éclairé par l'expérience, fait de

plus en plus justice de tous les rêves du mysticisme , de quelque nom qu'il lui plaise de se parer, aussi bien que des utopies gouvernementales, pour revenir aux seules doctrines qui puissent assurer le repos des consciences et la stabilité des Etats , le moment me paraît favorable pour exposer librement une opinion littéraire et historique. Si je me trompe, assez d'hommes, plus compétents que moi , sans doute , seront prêts à relever mon erreur. De mon côté, ils me trouveront tout disposé à la reconnaître, pourvu qu'ils veuillent bien prendre la peine de la démontrer en réfutant mes preuves, non par l'ironie , les chicanes de détail et les fins de non-recevoir, mais par une discussion sérieuse et des preuves contradictoires.

Que si , pour échapper à la nécessité d'en fournir, on objectait l'insuffisance des miennes, en récusant le témoignage de Dante lui-même ; Pétrarque et Boccace lui viendraient alors en aide, dans un travail analogue à celui-ci, et ils ne seraient pas seuls.

J'ai exposé les motifs qui m'ont fait écrire ce livre, mais il en est encore un autre dont je conviendrai en toute franchise. J'ai fini par perdre patience à entendre incessamment répéter cette épithète de catholique qui semblait comme rivée au nom du vieux gibelin. Qu'on ne se hâte pas toutefois de me comparer au bourgeois d'Athènes votant l'ostracisme d'un grand citoyen, parce qu'il était fatigué de l'entendre appeler Juste. Aristide méritait ce surnom, car la justice était au fond de son cœur, et régnait dans ses actes comme dans ses discours. Dante a usurpé le sien, car le catholicisme n'était que dans ses paroles. C'est là ce que j'ai entrepris de démontrer, non dans le puéril désir de soutenir un paradoxe , mais avec la ferme conviction de redresser une erreur. Il ne s'agit

pas ici d'un système édifié sur des hypothèses, car je prends pour base, d'abord l'histoire, puis l'œuvre entière du grand sectaire dans son ensemble et dans chacune de ses parties : poëme, compositions lyriques, ouvrages en vers et en prose, traités en latin et en italien. Je ne me borne pas à formuler une théorie, j'opère d'après elle et c'est sur ses résultats que j'appelle l'attention des hommes sérieux.

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