LA CITE DU SOLEIL
Cette production du dominicain Campanelia est écrite sous la forme d'un dialogue entre un capitaine de vaisseau génois, représentant un initié italien et le grand-maître des hospitaliers de Saint- Jean de Jérusalem, dont le nom est mis en avant pour couvrir celui du grand-maître des Templiers de Saint-Jean et Sajnt-Georges. Par le résumé très-succinct que nous ferons de cette utopie, dans laquelle ont largement puisé les Fourier et les Cabet, on verra clairement à quelle école se rattachent les doctrines du socialisme. Mais ceux qui se sont récriés sur la prodigieuse imagination du philosophe calabrais, ne se doutaient pas qu'il n'avait lui-même rien inventé, et qu'il n'avait fait autre chose que formuler, sous le voile de la fiction, des idées depuis longtemps consacrées dans la secte dont il faisait partie, secte remontant à l'école d'Alexandrie et au delà.
Le capitaine génois raconte au grand-maître qu'en faisant le tour du monde, il a visité la Taprobanc où, s'étant caché dans une forêt (pontificale), il fut rencontré par des hommes et des femmes armés, parlant notre langue, qui le conduisirent dans la Cité du Soleil (raison, vérité).
Cette ville est divisée en sept cercles immenses (les grades) por-
M. Mohl, iùld.j décembre 1840. — Lettres sur l' Histoire des Arabes et l'Islamisme, par Fulgence Fresnel, Paris 1836-39.
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tant les noms des sept planèies. On va de l'un à l'autre par quatre rues et quatre portes, correspondant aux quatre points cardinaux, chaque cercle a son enceinte fortifiée, ce qui fait sept murailles comme le château des pliilosophes dans l'Enfer. « Entre la porto extérieure et la porte intérieure de chaque enceinte on monte quelques marches (gradi), mais elles sont faites de telle sorte qu'elles sont presque insensibles, car la pente est oblique et les degrés sont à peine séparés par leur élévation. »
Au centre de la cité, sur le sommet d'une colline, s'élève « un Temple admirablement construit. Il est circulaire, soutenu de fortes colonnes. Au-dessous d'une ouverture pratiquée dans le double dôme qui le surmonte, est un autel supportant un vaste globe céleste, et à côté un globe terrestre. La voiite du grand dôme déploie aux regards toutes les étoiles du Ciel. Le pavé est en pierres précieuses. Sept lampes portant le nom des planètes sont toujours allumées. Quarante-neuf prêtres et religieux desservent ce temple. »
Le souverain des Solariens est un prêtre (roi et pontife) qu'ils appellent Soleil (vérité, raison) « dans leur langue; dans la nôtre nous l'appellerionsle métaphysicien {[^ixrce qu'il appartient au plus haut ciel, celui de la métaphysique) ; il est l'arbitre du temporel et du spirituel. Trois chefs l'assistent, PON, SiN et MOR, autrement dit : Puissance, Sagesse, Amour; mais c'est lui qui préside, comme un architecte, à tous les travaux: »
Les Solariens n'ont qu'un seul livre, appelé la Sagesse et résumant toutes les sciences ; il est lu au peuple suivant le rite Pythagoricien, les murs de la ville et ceux du Temple, ainsi que ses tentures, sont chargés de peintures sur les sciences, et représentant les étoiles avec leurs vertus et mouvements exprimés par trois vers. Il est à remarquer que le sixième mur d'enceinte est orné des portraits de Moïse, Osiris, Jupiter, Mercure, Lycurgue, Numa, Pythagore, etc. , Mahomet lui-même s'y trouve, mais qui plus est, Jésus- Christ avec les douze apôtres, da)is un rang distingué, ajoute le moine scandaleux.
Les Solariens appartiennent à une race d'honmies sortie des Indes pour fuir la cruauté des Mages, des brigands et des tyrans. « Résolus à mener une vie philosophique en commun, ils établirent, en s'appuyant sur l'autorité de saint Clément et de saint Augustin, la
comiminautè des femmes, d'après certaines règles (que nous passons cl pour cause). Clicz eux tout est en commun, mais le partage est réglé par les magistrats. » Us disent que « l'esprit de propriété ne naît et ne grandit en nous que parce que nous avons une maison^ une femme et des enfants en propre. Ceux du même âge s'appellent frères entre eux. Une grande concorde règne dans la répu^ blique, car ils se soutiennent tous par une affection mutuelle. »
Us connaissent toutes les langues, et envoient des explorateurs dans toutes les parties du monde. Des professeurs expliquent les peintures des murs, et les enfants apprennent ainsi toutes les sciences et leur histoire avanî l'âge de dix ans (neuf ans étant l'âge parfait du maçon, celui de Dante et de Béatrice), d'un à trois ans ils apprennent l'alphabet sur les murs, en se promenant ( en cheminant assis, formule maçonnique), xlprès leur septième année, on leur enseigne toutes les sciences naturelles.
Il faut être âgé de trente-cinq ans, autre âge maçonnique, pour être élevé à la dignité de Soleil ou métaphysicien, connaître à fond l'histoire, les rites, les lois de tous les états, la physique, les mathématiques et l'astrologie, mais tout cela peut s'apprendre en deux ou trois jours, grâce aux peintures murales, « la connaissance pratique n'étant pas exigée. »
Le pontife-roi Soleil a sous lui trois ministres, comme on l'a vu. Or, Sagesse a dans son département ce qui regarde les sciences, Puissance dirige tout ce qui concerne la guerre contre les oppresseurs. Amour s'occupe de la génération (mystique), de V éducation, des vêtements ; et à ce propos, il est bon de noter qu'il y a peu de différence entre les habits des hommes et celui des femmes. Or, ces habits sont tout blancs (comme les bianche stole du Paradis). Notez aussi qu'ils guident leurs chevaux avec les pieds, « comme les Tartares, » qu'on retrouve toujours chez les héritiers des Tartarins.
« Il y a chez eux autant de magistrats qu'il y a chez nous de noms de vertus, et chacun d'eux porte ce nom en guise de titre. Ainsi on les di^^ûXQ magnanimité, courage, libéralité, justice, etc. Les étrangers (les profanes) peuvent être admis aux droits de cité parmi les Solariens. « On les fait passer par différentes épreuves et, en cas d'acceptation, ils sont reçus après certaines cérémonies et plusieurs serments qu'on leur fait prêter. » Alors ils participent comme eux
aux effets d'un « certain éiixir qu'on leur donne tous les sept am et qui leur procure, pour ainsi dire, une nouvelle vie. Cette boisson est très-agréable et d'un admirable effet. »
C'en est assez, sans doute, sur l'organisation sociale des Solariens, icariens, phalanstériens et autres; passons, pour abréger, à leurs croyances.
« Ils croient fermement à la prophétie de Jésus-Christ touchant les signes que donneront le soleil, la lune et les étoiles à la fin du monde, beaucoup de fous n'y croient pas chez nous. Ils attendent donc la rénovation du monde, et peut-être sa destruction. Ils méprisent Aristote qu'ils ne regardent pas comme un philosophe, mais comme un logicien. » (M. Cousin est donc à même de s'assurer parmi eux, si Campanella était, en effet, plus péripatéticien qu'il ne se l'imaginait, pour moi, je le juge très-pythagoricien.) « Ils vénèrent le soleil pardessus tous les astres et ne rendent le culte de latrie à aucune créature. Les choses inférieures procèdent de deux principes, l'un mâle, l'autre femelle, le soleil et la terre. Le monde est un animal immense , dans le sein duquel nous vivons, comme les vers dans le corps. Ils adorent Dieu dans la Trinité, sans reconnaître trois personnes distinctes, mais ils savent qu'^/ y a en Dieu émanation et relation de lui-même à lui-même. Ils conviennent qu'une grande corruption est répandue dans le monde, et que les hommes ne sont pas gouvernés selon les véritables lois qui devraient exister. Ils disent que les peines des fautes paternelles doivent retomber sur les enfants; mais non les fautes elles-mêmes. » Or, il est bon de savoir que « les philosophes de la Cité du Soleil seront les hommes choisis pour rendre témoignage à la vérité, lorsque les abus qui altèrent la religion chrétienne auront disparu.
En attendant, l'auteur de ce livre, si curieux à consulter et si peu compris, tout en n'aimant pas les poètes qui défigurent l'histoire sous le voile des fictions, cite l'Arioste en ces termes : « Un grand poète de notre tenjps commence son poème en célébrant les femmes :
Je chante les dames (les initiés), les chevaliers (du Temple, du Soleil, de l'aigle), les armes (guerre aux oppresseurs), les amours (sectaires), et courtoisie (la loyauté gibeline), etc.
Et après nous avoir dit que : « ces maudits poètes, vrais hérétiques, pullulent par l'influence de Vénus (la Yénus terrestre, la pros-
timéc), et de la Lune (reine de l'Enfer). » Il conclut en anirniant que « les étoiles (du firmament solarien) nous portent à la vraie et sainte loi rationnelle^ loi de la raison première, du Verbe de Dieu, digne d'être loué toujours. » D'iddio Iode vera, dit Dante de Béatrice.
Et de tout son verbiage sur les astres on a conclu, pour Campanella, comme pour Dante, qu'il croyait à l'astrologie; oui, comme les maçons d'aujourd'hui.
Si nous avions le temps de passer en revue les poésies du Solarien de la Calabre , on reconnaîtrait qu'elles sont en parfaite harmonie avec sa prose ; mais nous recommanderons particulièrement le sonnet contre Cupidon (de aipidits , ou Plutus ou Litpa), « rusé vieillard qui a cessé de se servir de flèches d'or depuis l'invenlion des pistoles et qui emploie le soufre , le charbon, le feu ^ la foiub^e et le plomb ; » puis celui sur la noblesse et ses signes ^(li les deux qui traitent de la couleur des habits, en prophétisant le retour aux blanches tuniques, bianche stole, du Temple.
Ceux qui voudront vérifier nos citations, pourront s'édifier complètement dans la traduction publiée, en IS^Zi, par Madame Louise Collet. Elle se vend aujourd'hui au rabais moyennant 1 fr. 25, chez Delahays, rue Voltaire, tant l'œuvre a été peu comprise ! La femme distinguée qui la mettait au jour n'y avait vu probablement ellemême qu'une production plus ou moins républicaine, sans se douter que la Cité du Soleil, contrefaçon de la Cité de Dieu de saint Augustin, n'était autre que la nouvelle Jérusalem des albigeois et de leurs successeurs. Ejk ne sera pas des dernières à reconnaître que des écrits du dominica4iHCampanella , compatriote du franciscain Joachim de Flore, résulte, juïlju'à l'évidence, la preuve d'une étroite parenté, dérivant d'une commune origine, entre ses idées religieuses, pohtiques, sociales, et celles de Dante Ahghieri, origine remontant dès lors aux Templiers et de ceux-ci à l'Orient , aux gnostiques et aux alexandrins. Nous n'avons pas voulu prouver autre chose.