‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 45 sur 71 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les enseignements, les allégories, les prophéties, qui sont la raison d'être et le but suprême de la grande œuvre entreprise par Dante, se greffent sur une action d'un caractère nettement personnel : une exploration des pays d'outre-tombe, l'explorateur n'étant autre que le poète.

Cette action se déroule dans un cadre bien défini, merveilleusement concret, au point que l'on peut tracer avec une précision surprenante la topographie des lieux que Dante visite, et dont il a esquissé les divers aspects, les << paysages >> peut-on dire; avec une lucidité qui donne l'illusion de la réalité.

Cette netteté dans la détermination de la scène où les personnages évoluent est d'une grande importance, tant comme caractéristique de l'imagination créatrice de Dante qu'au point de vue de l'attrait poétique qu'elle) ajoute à son récit. Mais elle a encore un autre avantage : toutes les parties du décor de ce voyage surnaturel s'adaptent exactement aux intentions symboliques contenues dans l'œuvre ; la pensée du poète

y est constamment traduite par des formes plastiques ; le plan de la Divine Comédie se trouve donc en quelque sorte exprimé par la disposition matérielle des lieux à travers lesquels nous entraîne la baguette magique de Dante. Étudier son itinéraire et la topographie des régions qu'il visite n'est pas utile seulement pour suivre ses diverses étapes, mais encore pour apercevoir distinctement la grandiose allégorie qui anime la Divine Comédie entière.

D'autre part, tout se tient dans cette composition prodigieuse ; on n'y relève pas un détail, si mince soit-il, qui ne se rattache au dessein d'ensemble, et^ qui ne perde quelque chose de sa signification si l'on cesse de le considérer en fonction de tout le reste. Aussi convient-il d'envisager d'abord le plan général du poème et d'en situer, les unes par rapport aux autres, les trois grandes régions, avant d'entrer dans le détail de chacune d'elles.

Le lieu de la scène est l'univers — ni plus ni moins, — depuis les profondeurs les plus insondables de l'abîme, jusqu'aux espaces infinis, qui s'étendent immobiles au delà des plus lointaines sphères célestes. Et l'imagination du poète s'élance, joyeuse et assurée, à travers ces mystères et ces splendeurs, sans un éblouissement, sans un vertige ; on sent qu'elle est dans son domaine. Elle y accoutume nos regards et nous apprend à nous y orienter ; elle nous en décrit les aspects variés, en dénombre les parties et les situe dans l'espace, rendant facile à concevoir, et comme naturel le passage, inconcevable en soi, d'une région à l'autre. Qu'on ne dise pas, car ce serait injuste, que Dante, à force de nous familiariser avec l'infini et de nous faire distinctement percevoir l'incompréhensible, rapetisse le monde et rétrique au point de le réduire aux proportions mes-

quines d'un jouet, bon tout juste à démontrer la puérilité des notions cosmographiques alors en cours. Cette impression, nécessairement produite par les dessins, les figures et autres essais d'interprétation plastique du poème, ne se dégage pas du texte même de la Divine Comédie. La pensée mystique de Dante a toujours soin, au contraire, délaisser subsister, au milieu de détails d'une stupéfiante précision, une part assez large d'indétermination, pour nous faire vivement sentir ce qu'il y a de mystérieux dans l'agencement de cet organisme divin, en apparence si clair. Et puis beaucoup de ces formes, que le crayon d'un commentateur bien intentionné traduit d'un trait lourd et sec, devraient être en réalité à peine perceptibles : dans l'Enfer, tous les contours sont estompés dans une atmosphère << éternellement sombre » (1, III, 29), et ce sont de simples profils qui apparaissent, se détachant sur un rougeoiement de feu ; dans le Ciel, au milieu d'une profusion de lumière, de vibrations et de mouvements, les regards du poète ne distinguent pas toujours nettement les savantes corrélations entrevues par son esprit. Aussi importe-t-il de bien observer la limite qui sépare les conceptions intellectuelles de Dante et ses réalisations artistiques ; c'est des premières seules qu'il faut parler d'abord, et les explications qui précèdent ont pour but de ramener à leur valeur réelle, qui est secondaire, tous les détails précis que l'on ne peut cependant se dispenser d'exposer. Suivant la tradition antique, Dante considère la Terre comme le centre du monde, point fixe autour duquel les divers cieux accomplissent leur révolution ; le globe terrestre est divisé en deux hémisphères, celui des continents habités (boréal) et celui des océans inaccessibles (austral) : Jérusalem est située au som-

met et au centre de rhémisplière boréal (Ezéchiely V, 5), à égale distance de l'emboucliiire du Gange — limite extrême des continents à l'orient — et de Cadix — limite occidentale, à mi-route de laquelle se trouve l'Italie.

Sous l'hémisphère boréal, la Terre est évidée, laissant une vaste cavité circulaire, dont les parois rocheuses affectent la forme d'un entonnoir, la pointe de celui-ci coïncidant avec le centre de la terre : c'est l'Enfer; et l'ange rebelle, devenu F << Empereur du royaume de la douleur >> (1, XXXIV, 28), Lucifer, a son séjour en ce point; son corps monstrueux est pris entre les blocs de rochers et de glace : seuls ses membres supérieurs émergent du dernier cercle.

Par une sorte de compensation, la Terre porte au sommet de l'hémisphère austral, exactement aux antipodes de Jérusalem, une forte protubérance, constituant une très haute montagne qui se dresse, isolée, au milieu de l'océan : c'e^^ le Purgatoire. Les commentateurs admettent généralement que son volume correspond au vide laissé par l'Enfer au cœur de la Terre ; cette hypothèse ne repose sur aucun texte formel de Dante, qui se borne à expliquer comment la montagne a surgi des eaux.

Mais avant d'en arriver à ces détails, on doit se figurer la Terre comme retournée dans l'équilibre normal du monde, l'hémisphère boréal en dessous, et l'hémisphère austral en dessus, dominé par la << sainte montagne >>. Autour de ce noyau central, les diverses régions du ciel, immenses globes impalpables, que l'on distingue seulement aux mouvements propres dont ils sont animés, s'emboîtent exactement les uns dans les autres jusqu'à l'Empyrée, l'espace infini, immobile, qui enveloppe tout l'univers {Cnv. , II, 4). L'Empyrée est^

par définition, le séjour de Dieu; mais, malgré son omniprésence, la personnalité divine y apparaît à Dante à une

FiG. 1.

Coupe de la Terre suivant un plan passant :

Par son centre (L, place de Lucifer), par Cadix (C), Jérusalem (Jj, l'embouchure du Gange (G), et traversant l'Italie (I). CIJG : hémisphère des continents habités ; COPOG : hémisphère des mers, avec la montagne du Purgatoire (P), aux antipodes de Jérusalem.

place déterminée, point lumineux, qui sera la suprême vision du poète, et dont la splendeur éclipse tous les autres éblouissements du Paradis : Dieu y est entouré par le tournoiement éternel des neuf hiérarchies ange-

liques, et son regard béatifiant plane sur l'immense amphithéâtre aux milliers de gradins, la << Eose Céleste >>, où sont groupés les élus (fig. 2). Ces grandioses apparitions se présentent au milieu d'un ruissellement de lumière, dans la prolongation de l'axe passant par le centre de la Terre et le sommet du Purgatoire. C'est de ces hauteurs glorieuses que Dieu, au commencement, précipita l'ange rebelle, et l'enfonça au cœur de la matière et des ténèbres. Alors la Terre, qui avait été préparée pour recevoir les hommes sur sa face tournée vers Dieu, subit une transformation profonde, que Dante a esquissée en termes concis et vigoureux (1, XXXIV, 121-126) : à l'approche du rebeUe qui tombait de l'Empyrée, la matière inerte eut comme un frisson d'horreur : la Terre s'affaissa sur toute l'étendue de l'hémisphère austral, et se couvrit d'une immense nappe ^ d'eau, comme d'un ^ voile ; en compensation, les continents apparurent sur l'hémisphère opposé. L'ange rebelle, devenu le plus hideux des diables, pénétra jusqu'au centre du globe, et s'y planta, comme un pieu, la tête en bas ; mais la matière continuait à le fuir : elle se retirait par la faille qu'il avait ouverte, provoquant la naissance, au milieu des mers, d'une haute montagne, et laissant subsister un étroit couloir entre le centre de la terre et l'île surgie des flots^. Puis, au sommet du mont. Dieu établissait le Paradis

l.On a quelque peine à se défendre d'admettre que les matières rejetées au sommet de l'hémisphère austral doivent correspondre à celles qui, primitivement, remplissaient la cavité infernale : ce n'est pourtant pas ce que dit de façon positive le texte (1, XXXIV, 124-126) où il n'est question que du couloir : mais Dieu, dans sa prescience, avait-il préparé d'avance l'Enfer pour y reléguer Lucifer et tous les rebelles? C'est ce que soutient M. F. Flamini, Isignificati reconditi ddla Commedia di Dante, t. I. (1903), p. 96-100.

terrestre, pour y placer sa créature préférée, rhomme, le plus loin possible du rebelle, dans le voisinage immédiat des sphères célestes.

La pensée qui a conçu, avec cette ampleur, la scène du grand drame divin et humain, était merveilleusement douée pour donner une forme plastique à des "dées sur lesquelles, jusqu'alors, s'étaient surtout exercés les théologiens. L'opposition entre les splendeurs fulgurantes, d'où rayonne à l'infini le principe de toute vie et de toute bonté, et l'étroite prison de l'abîme, la nuit glaciale où l'esprit du mal, le génie de mort, s'est créé un ténébreux domaine, n'est que l'aspect le plus frappant du tableau ; on en peut découvrir bien d'autres, tout aussi éloquents, pour peu que l'on y applique son attention. La disposition adoptée par Dante fait notamment ressortir d'une façon saisissante comment la Terre habitée est devenue le séjour du péché, malgré l'amour de Dieu pour l'homme ; car c'est l'homme qui a repoussé la félicité du Paradis terrestre, et le voilà rejeté aux antipodes, le plus loin possible du regard de son créateur. Vainement, pour expier la désobéissance d'Adam, la croix a été dressée au milieu de l'hémisphère que les hommes déshonorent par leurs crimes : il semble qu'ils ne puissent s'afîranchir de l'inspiration néfaste du principe mauvais, qui mine le sol sous leurs pas, comme un ver caché au cœur du fruit (1, XXXIV, 108). Pour arracher l'humanité à cette emprise du malin, il faudrait jeter l'alarme dans les cœurs et provoquer des énergies exceptionnelles : Dante a voulu pousser ce cri d'alarme ; il a essayé d'éveiller ces énergies.

Au point de vue de la répartition des âmes et de leur séjour après la mort, il n'y avait aucune originalité

à placer les damnés dans les entrailles de la terre :

Empypée

FiG. 2.

Les sphères célestes, la Terre, l'Empyrée.

c'est dans Taménagement de son Enfer qu'apparaîtra l'efîort créateur du poète. Son Paradis révélera aussi

une grande ingéniosité, au moins pour tirer parti des neuf sphères célestes, tout en respectant le groupement nécessaire de tous les élus sous le regard de Dieu dans FEmpyrée. Mais l'invention géniale a été la conception matérielle du Purgatoire. Non seulement, dans les visions antérieures, les peines temporaires ne se distinguaient des peines éternelles ni par le lieu où elles étaient infligées ni par leur nature, mais par là même il devenait à peu près impossible de leur reconnaître une signification morale, et de discerner comment elles agissent sur les âmes et les purifient. Dante a donné au Purgatoire une atmosphère appropriée, et il a assigné au mouvement ascensionnel des élus une direction déterminée, dont le sens symbolique est d'une parfaite clarté.

Entre les ténèbres de la damnation et l'océan lumineux de la béatitude, les âmes pénitentes habitent un séjour intermédiaire, qui rappelle beaucoup la condition terrestre, avec l'alternance des jours et des nuits, et aussi avec le cortège de souffrances et de remords qui sont l'apanage de l'humanité ; mais c'est déjà une humanité rachetée, et la condition terrestre de ces ombres est allégée par deux bienfaits inconnus des vivants: d'une part elles ne peuvent plus pécher, elles sont affranchies de la tyrannie de Satan, dont elles se détournent autant par leur position matérielle que par l'élan de leur cœur, et elles n'aspirent qu'aux splendeurs de FEmpyrée ; de l'autre les purifications, douloureuses, souvent cruelles, auxquelles ces âmes sont soumises, leur permettent de reconquérir, degré par degré, l'état d'innocence parfaite, où Dieu avait placé les premiers hommes, et qui est ici représenté si heureusement par le Paradis terrestre. Ainsi les flancs de la sainte montagne sont devenus comme Féchelle

qui relie la terre au ciel ; par elle, l'humauité sou&ante et rachetée peut regagner tout ce qu'elle a perdu, et se retrouve << pure et prête à s'élancer à travers les espaces étoiles >> (2, XXXIII, 145).

Pour se rendre compte de la structure de l'Enfer de Dante, le plus simple est de suivre le poète pas à pas dans son voyage, quitte à remettre à plus tard l'étude particulière des allégories, qu'il a répandues à pleines mains dans son œuvre, et l'analyse poétique des épisodes les plus caractéristiques.

Où se trouve, sur la terre, l'accès de l'Enfer? Dante n'en dit rien : les premiers vers nous montrent le poète égaré dans une forêt sinistre, sans qu'il puisse dire comment il y a été conduit. Le décor de ce premier tableau — une vallée, ou plutôt un abîme où ne pénètre aucun rayon de soleil, et une haute coUine doucement éclairée à son sommet par l'aurore, mais dont l'ascension est défendue au poète par trois bêtes féroces — a un caractère évidemment allégorique. Dante repoussé par les animaux symboliques, en particulier par la louve, recule ; il se voit replongé avec horreur dans ce gouffre ténébreux auquel il s'était flatté d'échapper par ses seules forces. C'est à ce moment qu'il distingue tout à coup près de lui une ombre, Virgile, qui lui servira de guide et le tirera de ce mauvais pas, mais par une route infiniment plus longue. Alors tous deux, par une descente rapide, parviennent sans obstacle à la porte de l'Enfer, grande ouverte, et surmontée d'une inscription célèbre (c. III, 1-9).

Si les voies d'accès à l'Enfer sont laissées dans un vague poétique, Dante a précisé avec une rigueur extrême l'horaire de son voyage. Il passe une journée entière, du lever au coucher du soleil, dans les angoisses que décrit le premier chant (I, 16-17 ; II, 1) ; on est au printemps (I, 38-40), et plus loin nous apprendrons, avec plus de précision encore (mais alors une troisième journée aura commencé), que la veille était le 1266*" anniversaire de la mort du Christ (XXI, 112-114) : Faction a donc commencé un vendredi saint ; or, suivant la croyance générale, partagée par Dante (Cnv. IV, 23), le Christ était mort en l'an 34 de notre ère ; on était donc dans la semaine sainte de l'an 1300.

Cette précision est grande ; on pouvait cependant la souhaiter plus rigoureuse encore ; car à quelle date Dante plaçait-il l'anniversaire de la Passion? Au 25 mars, date tenue alors pour historique de la mort du Christ, ou bien à la commémoration du 8 avril, Pâques tombant, en 1300, le 10 de ce mois? Les commentateurs sont partagés, et il est difficile de prendre parti en ce grave conflit^. Mais voici un doute plus sérieux : l'année 1300, qui paraît confirmée par tant de calculs concordants^, a trouvé les astronomes

l.Sauf argument décisif en sens contraire, il me paraît plus raisonnable de s'en tenir à l'anniversaire du 25 mars, en considération de l'usage constant des Florentins qui comptaient les années ah incarnatione, c'est-à-dire en les faisant commencer le 25 mars; cette date avait ainsi pour eux une solennité et une signification toutes particulières; elle est aussi plus voisine du début du printemps ; voir, en outre, l'argument tiré de la proclamation du jubilé de 1300 (notesuiv.).

2, Je me borne à citer les trois ou quatre données les plus connues : le premier vers de l'Enfer dit que l'aventure arriva au poète « à mi-chemin de la vie » ; or pour lui le point culminant de la vie est 35 ans [Cnv. IV, 23); si, comme nous l'avons

sceptiques : pour eux, les indications très précises fournies par Dante sur certaines positions des astres, plaident en faveur de 1301. Il faut bien reconnaître que le poète s'est contredit sur quelques points, même étrangers à l'astronomie ^ et a été finalement trahi par l'exactitude excessive dont il s'est en général piqué. Ne va-t-on pas jusqu'à écrire que, dans ses calculs, il ne peut s'être trompé d'une heure, ni même d'une demi-heure^? A raisonner de la sorte, avec l'idée préconçue de l'infaillibilité astronomique de Dante, on en vient à oublier que c'est à un poète, non à un mathématicien, que nous avons affaire : les aspects du ciel qu'il décrit dans son œuvre ne sont

admis, Dante est né en 1265, probablement en mai, il allait avoir 35 ans révolus en mai 1300. — Béatrice estmorte en 1290; dans le Paradis terrestre, Dante dira qu'il y a dix ans qu'il a cessé de la voir (2, XXXII, 2). — Le musicien Casella fait allusion, dans les premiers chants du Purgatoire, à un grand pardon promulgué trois mois plus tôt dans toute la chrétienté: il s'agit du jubilé de l'année 1300, proclamé par Boniface VIII le 25 décembre 1299, trois mois avant les derniers jours de mars. — L'année en cours est désignée (3, IX, 40) par les mots questo centesim^anno, expression qui désigne bien une année caractérisée par un chififre de centaine, non de dizaine ni d'unité. A tout cela s'ajoutent le calcul très précis des diables (1, XXI) sur l'anniversaire de la mort du Christ, et le fait que Guido Cavalcanti(m. 29 août 1300) est donné comme encore vivant (1, X, 110-111).

1. L'ami que Dante rencontre sur la sixième terrasse du Purgatoire, Forese Donati, est mort le 27 juillet 1296 ; le poète pouvait difficilement l'ignorer ; pourquoi donc lui dit-il que depuis cette date moins de cinq ans se sont écoulés? En mars avril 1300, c'est moins de quatre ans qu'il aurait fallu dire, exactement trois ans et huit mois (2, XXIII, 76-78).

2. Voir BSD, t. VIII, p. 215 ; t. X, p. 303 ; t. XIII, p. 161- 162. etc. — Les données astronomiques qui s'appliquent à 1301, non à 1300, sont la pleine lune (1, XX, 127; voir aussi 2, XXIII, 119-120), et la position de Vénus (I, v. 19).

pas ceux qu'il pouvait contempler au fur et à mesure de la composition de son poème — s'il en avait été ainsi, une erreur de sa part eût été tout à fait inexplicable en effet — ; mais la date de 1300, ou 1301, pour l'action de la Divine Comédie, est une pure fiction : en réalité l'Enfer et le Purgatoire, suivant les conclusions précédemment adoptées, n'ont été rédigés qu'entre 1307 et 1313 ; à cette distance, quelques menues contradictions ne sont pas condamnables. Si surprenantes qu'elles puissent paraître, elles ne sauraient cependant empêcher que le plus grand nombre des indices, et les plus faciles à interpréter, ne nous portent à reconnaître chez Dante l'intention de désigner l'année 1300 pour la date de son pèlerinage mystique.

Kevenons au voyage à peine commencé. Après avoir franchi la porte redoutable, réservée dès la création du monde au passage des damnés (1, III, 7-8), le poète et son guide s'avancent au milieu d'une région obscure où retentissent des plaintes et des cris de colère (III, 22-29) : c'est le séjour des âmes qui n'ont pratiqué ni le bien ni le mal, des lâches et des égoïstes dépourvus de caractère, disciples de ces anges qui ne surent que rester neutres dans la grande rébellion de Lucifer : le ciel les rejette, car sa clarté en serait ternie ; l'enfer les repousse, car ils n'ont pas même eu cette virtà qui fait les beaux criminels ; et Virgile conclut ses explications par un mot de dédain : << Le monde ne conserve pas leur souvenir... ; ne parlons même pas d'eux, mais regarde et passe » (III, 49-51). Dante en efîet n'ei nomme pas un, mais il regarde, aperçoit une grande foule qui court à la suite d'une sorte d'étendard, et parmi ces âmes il en reconnaît une qui, malgré le^ dénégations de certains critiques, ne peut être que celle du pape Célestin V (v. 59-60).

Quelques pas plus loin, Dante est fort surpris de voir une multitude d'ombres qui se pressent au bord d'un fleuve : il apprend que là se réunissent, du monde entier, les âmes destinées à la damnation, pour franchir , F Achéron sur la barque que conduit un démon répon- I dant au nom classique de Caron. Ainsi Dante et Virgile I ne sont pas encore entrés dans l'Enfer proprement dit : cette lande ténébreuse, où les indécis et les lâches sont tenus comme en marge de la justice divine, est |une sorte de vestibule : il faut l'imaginer comme j enveloppant tout le cours circulaire de l'Achéron, qui constitue la limite réelle de l'Enfer proprement dit^. Caron, essaie de s'opposer au passage d'un vivant ; mais Virgile fait tomber sa rage impuissante en révélant que ce vivant vient ici sur la volonté expresse de Dieu. Cependant nous ne voyons pas que Dante monte, comme Énée, dans la barque du nocher infernal : il est encore sur la rive I quand un tremblement de terre se produit, accom- I pagné d'un éclair, et le poète tombe évanoui (III, i 130-136). Lorsqu'un coup de tonnerre le réveille peu I après (IV, 1 et suiv.), l'Achéron est franchi. Il est bien ' inutile de rechercher comment le passage s'est fait, i et la curiosité des commentateurs, à ce propos, est au I moins plaisante ! Dante seul aurait eu qualité pour j nous renseigner, et tout au plus pourrait-on se demani der pourquoi il ne l'a pas fait. Il suffirait de dire qu'il

I l.On ne peut s'empêcher de penser que les âmesdecevestij bule sont déjà soumises à un supplice dont la cruauté ne déparerait pas les cercles les plus bas : de grosses mouches et des guêpes les mordent ; leur corps ruisselle d'un sang qui, mêlé à leurs larmes, forme sur le sol une boue où s'engraissent des vers hideux (III, 64-69) ; il y a là, par rapport à ce qui suit, un léger manque de proportion, imputable sans doute à ce que ceci fut un des premiers morceaux composés par le poète.

ne l'a pas voulu ; mais comme nous voyons, dans la suite de l'Enfer, et dans les deux autres « cantiche », qu'il a toujours expliqué avec un soin extrême le mécanisme de ses descentes et de ses ascensions les plus fantastiques, on est en droit de penser qu'au début de son œuvre, sa méthode n'était pas encore bien arrêtée.

Ce fait n'est pas isolé, car la descente au premier cercle, puis au second, n'est aucunement décrite (IV, 23-24 et V, 1-2) ; après un évanouissement, le poète se trouve dans le troisième cercle (VI, 1-6), sans expliquer comment. Pour passer dans le quatrième cercle, Dante parle de l'endroit où l'on descend >> (VI, 114) ; y a-t-il donc, comme dans le Purgatoire, une série d'escaliers entre les divers étages? Mais cette allusion est unique dans l'Enfer^ et la plupart des autres passages de cercle en cercle démentent ce renseignement ; au chant VII (v. 100 et suiv.) apparaît une description un peu plus précise du chemin suivi par les deux poètes ; mais c'est dans la suite seulement que le récit atteint tout son relief et son réalisme topographique ; aussi est-il permis de voir dans ces incertitudes quelques traces des tâtonnements ,^e Dante au début de son travail; l'imagination la plus puissante ne trouve pas d'emblée toutes les ressources dont elle a besoin pour réaliser une œuvre auss complexe-.

1. Faut-il rapprocher de cette expression la «ruina » d eh. V (v. 34) ? Mais c'est encore un passage obscur, d'à l'on ne peut attendre un grand secours.

2. Ou pourrait confirmer cette idée par bien des observation celle-ci par exemple : dans les premiers chants, la descriptio des cercles infernaux n'atteint pas l'ampleur qu'elle acquen par la suite ; ainsi le vestibule et les quatre premiers cercl< sont parcourus à raison d'un chant pour chacun à peine (ch. Il

Voici les voyageurs << dans le premier cercle qui entoure le vide entier de l'abîme >> (IV, 24), et tout de suite Dante est épouvanté par le tonnerre, fait de cris innombrables, qui monte du gouffre dans lequel son regard ne peut rien distinguer. Ce premier cercle est le Limbe, le séjour des âmes pures qui n'ont pas eu la foi en Jésus-Christ, soit qu'elles fussent nées trop tôt, soit qu'elles n'aient pas connu sa loi : c'est là que sont réunis les enfants morts sans baptême, et à part, dans un << noble château >>. les héros et les sages de l'antiquité, avec quelques hommes illustres étrangers au christianisme, comme Saladin, Avicenne et Averroès. Ils ne sont affligés que d'un tourment moral : jamais ils ne verront Dieu ; aussi se plaignentils, mais sans cris : ils sont graves et beaux, s'entretiennent avec douceur, et le séjour qui leur est réservé n'est pas sans quelque ressemblance avec les Champs-Elysées de l'Enéide ; là, Virgile retrouve ses compagnons habituels, Homère, Horace, Ovide, Lucain, au milieu desquels Dante prend place un instant.

A l'entrée du second cercle << qui embrasse un moins large espace » (V, 2) se tient Minos, le juge des Enfers, transformé en diable, dont la queue, par le nombre de ses enroulements, désigne la région à laquelle est destiné chacun des damnés qui comparaissent devant lui. Comme Caron, Minos veut arrêter Dante ; mais Virgile répète la phrase sacramentelle, et voici le poète

VII), mais le cinquième cercle commence au second tiers du jch. VII ; c'est là un tout autre plan que celui qui a été suivi jplus loin. Or on connaît la légende des sept premiers chants JGomposés par Dante avant son exil (voir p. 176) ; nous ne pouivons admettre que les allégories des chants I et II soient antéjrieures à la conception totale ; mais il se pourrait que les chants jIII-VII continssent les débris d'une première esquisse retouchée (après 1306 ; voir p. 237-238 et 240-241, notes.

dans le cercle de la luxure, où la rafale éternelle roule les âmes et les heurte comme un tourbillon de feuilles mortes : c'est le cadre où se place l'épisode immortel de Françoise de Rimini, terminé par un second évanouissement de Dante. Il se réveille à l'étage inférieur, sous une pluie incessante mêlée de grêle et de neige : les gourmands sont vautrés par terre, aboyant comme des chiens, sous la surveillance de Cerbère, dont Virgile détourne la rage. Un rapide entretien avec le Florentin Ciacco donne à ce chant de la gourmandise (VI) un intérêt politique — et poétique — tout particulier. Le cercle de la passion des richesses est moins attachant : le démon qui le garde, << Pluto >> — c'està-dire Pluton et non Plutus, mais Dante a pu savoir, plus ou moins confusément, que la racine de ce mot avait du rapport avec l'idée de richesse — esquisse encore une résistance inutile. Les avares et les prodigues, divisés en groupes qui s'affrontent, roulent devant eux d'immenses poids, se heurtent et s'injurient, puis repartent en sens opposé, jusqu'à ce qu'ils se rencontrent à nouveau^. Ici, aucun entretien avec aucun damné, mais en échange une curieuse digression philosophique sur la Fortune.

Pour descendre au cercle suivant, celui de la colère, les deux voyageurs suivent le ravin creusé dans la roche par un torrent, dont les eaux noirâtres vont former plus bas un marécage profond, le Styx (VII,

1. Dante indique nettement (VII, 31-35 et 55) qu'il n'y a que deux groupes opposés, qui se heurtent successivement aux deux extrémités du cercle, c'est-à-dire qu'ils parcourent chaque fois la moitié de la circonférence ; c'est un détail qu nous suggère la vision d'un cercle beaucoup trop petit, noi seulement par rapport au nombre d'hommes qui se damneni pour l'argent, mais surtout quand on songe à tout ce quo doivent renfermer les cercles inférieurs et plus étroits. j

100-108). Les âmes qui ont été, sur terre, en proie à la colère sont plongées dans cette boue, et Dante assiste à une scène d'une violence inouïe, provoquée par le Florentin Filippo Argenti, qu'il a reconnu (ch. VIII). C'est à partir de ce cinquième cercle de l'Enfer que les << incidents >> du voyage deviennent plus précis, plus pittoresques, plus fantastiques. Virgile et son compagnon longent d'abord le fleuve infernal, au pied des escarpements qui bordent d'un côté le Styx, tandis que de l'autre se dressent des remparts et des tours : des signaux mystérieux sont échangés d'une rive à l'autre, annonçant l'arrivée des deux voyageurs i, et une barque vient les prendre : ils y entrent, malgré l'essai de résistance du nautonnier Phlégias, et parcourent un long arc de cercle sur les eaux du Styx, pour arriver jusqu'à la porte de la cité infernale, dont les murailles sont rougies par le feu éternel. Pour la première fois, l'opposition des démons au passage de Dante devient ici menaçante ; les efforts de Virgile demeurent infructueux : les portes sont fermées et des milliers de diables (VIII, 82), bientôt renforcés par l'apparition des Furies (IX, 37-54), jettent l'eiïroi dans le cœur de Dante. Il ne faut pas moins que l'intervention d'un messager céleste pour réduire à néant cette résistance infernale : la porte s'ouvre, et les deux pèlerins se trouvent de plain-pied dans une sorte de cimetière, dont les tombes, rougies eUes aussi par le feu, sont toutes découvertes, laissant passer des plaintes et

1. Ici les expressions du poète (VIII, 4-6) suggèrent l'idée d'une très grande distance, ce qui oblige à donner à la circonférence de ce cinquième cercle une très vaste étendue (voir note précédente). La largeur d'une des trois subdivisions du îptième cercle (XV, 13-15) ne paraît pas non plus en rapport avec les cinq cercles supérieurs.

des cris de douleur (IX, 112-123) : c'est le sixième cercle, le séjour des hérétiques; mais le poète n'y mentionne que les athées, les << épicuriens >> comme on disait de son temps, parmi lesquels se dressent pour lui parler le héros gibelin de Florence, Farinata degli Uberti, et Cavalcante Cavalcanti, le père du poète Guido, ami de Dante.

En arrivant à l'extrémité de cette sixième zone, au bord du gouffre, les deux voyageurs sont arrêtés par Fodeur affreuse qui monte de l'abîme : ils s'abritent derrière le couvercle dressé d'un grand tombeau, et; devisent en attendant que leur odorat soit en mesure d'affronter les épreuves qui l'attendent. Virgile profite de ce répit pour donner à son disciple quelques indications touchant la classification des péchés et des ^j supplices dans l'Enfer. Ces explications sont d'une im- f| portance capitale (ch. XI); il faut les écouter et les reteni" , avant de poursuivre cette analyse.

L'examen rapide des six premiers cercles de l'Enfer montre assez que Dante, s'il doit quelques inspirations à la définition traditionnelle des péchés capitaux, ne s'en rend pas esclave ; car il parle bien de luxure, de gourmandise, d'avarice et de colère, mais il introduit dans cette énumération la notion d'hérésie, qui est d'un ordre tout différent, et nous apercevons mai, au premier abord, l'utilité de la division qu'étabht dans l'Enfer cette enceinte embrasée, derrière laquelle les diables tentent une résistance désespérée ; et, dans la suite, aucun cercle ne sera réservé à la paresse, à l'envie ni à l'orgueil. i

La base adoptée ici par le poète, pour sa classification, n'est pas en effet celle des péchés capitaux, mais bien, comme il l'indique lui-même, une distinction empruntée à l'Éthique d'Aristote (XI, v. 79 et suiv.), celle des trois mauvaises dispositions de l'âme, l'incontinence, la violence bestiale et la méchanceté proprement dite : l'incontinence est la moins odieuse, puisqu'elle résulte seulement d'une volonté insuffisante pour résister aux mauvais penchants de la nature humaine, tandis que les deux autres dispositions impliquent la recherche consciente du mal ; mais la violence bestiale, qui agit, comme chez les brutes, à l'exclusion de la raison, est moins raffinée que la méchanceté réfléchie, au service de laquelle l'homme met l'exercice de cette raison qui devrait être son plus noble privilège. Sur cette théorie, Dante a conçu un enfer divisé en deux grandes régions : une zone supérieure, comprenant les cinq cercles les plus vastes, est réservée aux pécheurs par << incontinence >> — luxure, gourmandise, avarice et colère — ; et l'on remarquera que la paresse, pusillanimité ou indécision, qui pousse l'homme, non pas à mal agir, mais à ne point agir, est reléguée en marge de l'Enfer, dans le vestibule qui précède l'Achéron. Ensuite vient « le bas Enfer >> (VIII, 75), autrement dit la << Ville de Lucifer > {Gittà di Dite) i, où sont répartis entre trois cercles de moindre diamètre (cerchiettiy XI, 17) toutes les variétés de damnés qui ont aimé et recherché le mal (fig. 3).

Mais ici les subdivisions se multiplient, et la visite de ces trois cerchietti occupe plus des deux tiers de

1. Le «bas Enfer», comme notion topographique, paraît être aussi un souvenir du Tartare de Virgile (ci-dessus, p. 210) et de l'abîme de l'Apocalypse (p. 212) où Satan est enchaîné.

l'Enfer. Le septième cercle est celui des violents, iivisés en trois catégories — violents contre leur prochain, contre eux-mêmes et contre Dieu — ; la méchanceté proprement dite se présente sous deux aspects : ruse et tromperie simples, dont le huitième cercle n'offre pas moins de dix variétés, et trahison — à l'égard des parents, de la patrie, des amis et des bienfaiteurs — expiée au neuvième cercle, le plus profond, que domine la hideuse silhouette du génie du mal.

Bien que cette classification ne coïncide pas avec celle des péchés capitaux, elle n'y contredit pas ; car il est clair que l'envie et l'orgueil, s'il n'en est fait aucune mention expresse en des cercles spéciaux, entrent pour beaucoup dans la violence brutale, la fraude et la trahison. D'autre part, Dante a fort ingénieusement ajouté un élément de plus au tableau : la privation de la foi, sans faute personnelle, caractérise les habitants du Limbe, groupés aussitôt après le passage de l'Achéron, tandis que la résistance à la foi, c'est-à-dire un acte de révolte et d'ingratitude qui constitue l'hérésie, est châtiée au sixième cercle, dans l'enceinte de la ville de Satan. Ainsi ces deux séries distinctes de damnés incroyants forment chacune le premier échelon des deux grandes régions infernales.

Au point de vue artistique, comme au point de vue moral, cette classification présente un réel avantage : elle est plus variée et plus concrète; plus variée, à cause des nombreuses subdivisions auxquelles elle se prête, et plus concrète en ce sens qu'elle présente au lecteur un tableau du mal en action, sous les formes multiples que le péché peut revêtir, au lieu d'une froide énumération des dispositions abstraites d'où dérive

le péché. Il est incontestable que, à partir de l'enceinte de la ville infernale, le relief des scènes qui se déroulent sous nos yeux et leur intérêt dramatique ne cessent de croître, jusqu'à l'épisode d'Ugolin qui clôt cette tragique série.

Le rapport des péchés et des supplices mérite encore une observation : autant qu'il l'a pu, le poète a voulu que l'application du tourment produisît, outre un sentiment d'horreur ou d'effroi, une impression morale. D'une façon générale, il s'est inspiré de l'idée du talion {il contrappasso, 1, XXVIII, 142) ; mais, dans la pratique, l'application de cette idée — être puni par où l'on a péché — aboutit soit à un exercice tout contraire à ce qu'ont pratiqué les damnés pendant leur vie — c'est le cas des indifférents et des lâches du Vestibule, obligés de courir perpétuellement, et harcelés par des piqûres d'insectes — soit à un traitement qui prolonge dans l'éternité leur attitude favorite, et qui symbolise le péché auquel ces âmes ont succombé — la rafale des luxurieux, au second cercle, est un des exemples les plus saisissants de cette autre interprétation du taHon. Là encore le poète s'est donc réservé une certaine liberté, grâce à laquelle il a su varier ses effets presque à l'infini.

Ces observations générales étaient nécessaires ; à présent le voyage va se poursuivre à travers les trois derniers cercles sans soulever de problèmes vraiment difficiles.

Le passage du sixième au septième cercle est favorisé par un éboulement de la paroi rocheuse, souvenir et témoin du tremblement de terre qui accompagna la mort du Christ et sa descente au Limbe, d'où il délivra les Patriarches^ ; mais en revanche le Mino-

1. On retrouvera au huitième cercle un autre souvenir di môme événement.

taure barre le chemin aux voyageurs, et il faut profiter du moment où le monstre, affolé par les paroles de Virgile, exhale sa rage impuissante en bonds fantastiques, pour que Dante se glisse dans l'étroite faille (1, XII, 1-30). Au bas de la pente, se tiennent de nouveaux gardiens : les Centaures parcourent incessamment la rive d'un fleuve de sang bouillant, le Phlégéton, et décochent leurs flèches contre ceux des damnés qui cherchent à sortir des flots plus qu'ils n'en ont le droit. Virgile n'a cette fois aucune peine à s'entendre avec leur chef Chiron ; il obtient même de lui qu'un des Centaures, Nessus, prenne en croupe les deux voyageurs et leur fasse passer le fleuve à gué, tout en leur donnant les explications qu'ils désirent (ch. XII).

Le Phlégéton constitue la première zone du cercle de la violence brutale ; là sont relégués les damnés qui ont tué et pillé ; c'est le séjour des brigands, des assassins et surtout des tyrans. Ils sont plongés dans le fleuve de sang plus ou moins profondément, suivant leur degré de culpabilité, les uns jusqu'à la cheville, les autres à mi-corps ou jusqu'aux yeux ; beaucoup même disparaissent tout à fait, et Nessus seul révèle leur présence.

Les violents contre eux-mêmes ou contre leurs biens habitent une étrange forêt d'arbres rabougris, noueux, noirs et comme vénéneux. L'expérience apprend à Dante que ces arbustes bizarres renferment les âmes des suicidés ; car il arrache une petite branche, et le sang jaillit de la blessure avec des plaintes : ces âmes qui ont voulu être séparées de leur corps n'y rentreront même pas, comme celles des autres damnés, après le jugement dernier ; mais leur dépouille sera pendue aux branches de l'arbre où chacun d'eux habite. En attendant, les hideuses harpies, qui se posent et nichent

dans leur feuillage, les torturent en brisant sans cesse des rameaux. En outre, d'autres damnés de cette zone, les dilapidateurs de leurs biens, poursuivis par des chiennes noires qui les déchirent à belles dents, essayent de se cacher parmi les fourrés, s'accrochent aux branches et les cassent. Ce passage (ch. XIII) est fameux par l'entretien de Dante avec Pier délia Vigna.

Au sortir de cette forêt de cauchemar, le poète et son guide arrivent à une lande sablonneuse, embrasée, sur laquelle pleuvent sans cesse des flammes en forme de larges flocons (XIV, 29) ; jamais Virgile, ni surtout un vivant comme Dante, ne pourraient se hasarder sous cette pluie de feu, si un canal dérivé du Phlégéton ne la traversait entre deux digues assez hautes, et n'avait la propriété d'écarter de ses bords la chute des flammes (XIV, 90) ; le chemin des deux voyageurs est donc tout tracé. Dante remarque sur la lande de nombreux damnés, les uns couchés, d'autres marchant par groupes, quelques-uns enfin accroupis : ce sont les violents contre Dieu, répartis en plusieurs classes, ceux dont l'orgueil impuissant a osé défier et outrager la divinité même (Capanée, ch. XIV), et aussi ceux qui l'ont offensée en méprisant soit les lois de la nature (les Sodomites, BrunettoLatini, ch. XV, et divers autres Florentins célèbres, ch. XVI), soit la loi divine qui défendait de tirer de l'argent d'autre chose que du travail (les usuriers, ch. XVII).

Les deux poètes ont ainsi traversé les trois zones du cercle des violents : ils sont arrivés au bord d'un abîme plus profond qu'aucun de ceux rencontrés jusqu'alors {Valto burmto, XVI, 114). Virgile, en guise de signal, jette dans le vide une corde que Dante portait autour de ses reins, et voilà que s'avance et monte,

nageant dans cette atmosphère épaisse et sombre, une forme monstrueuse. C'est Géryon, le << hideux portrait de la fraude >> (XVII, 7), sans aucune ressemblance d'ailleurs avec le personnage m5rthologique de ce nom : apprivoisé par Virgile, le gardien du huitième cercle y transporte les deux pèlerins, en décrivant avec précaution de larges spirales pour descendre.

Le huitième cercle, où Dante se trouve ainsi miraculeusement déposé avec son guide, est la région la plus compliquée de tout l'Enfer. La surface circulaire, que l'on est obligé d'imaginer assez large, en est creusée de dix vallons concentriques, ou fossés {Jbolgia dit Dante, c'est-à-dire << poche >> ou << sac >>, et l'ensemble s'appelle Maleholge, XVIII, 1) ; mais cette surface est sensiblement inclinée vers le centre où s'ouvre un trou béant, un « puits» >> (XVIII, 18), au fond duquel s'étend le neuvième cercle. Cette disposition a pour conséquence que les séparations ou << digues >>, placées entre chaque fosse, ont une paroi voisine de la perpendiculaire d'un côté, tandis que leur autre face a une inclinaison appréciable. En outre, plusieurs lignes de ponts rocheux i {scoglif XVIII, 16) traversent toutes les fosses, depuis ! l'escarpement circulaire jusqu'au puits central ; mais I Virgile et Dante apprendront, à leurs dépens, que ces ponts sont rompus à la sixième « bolgia >>, depuis la j mort du Christ. Dans ces conditions, le poète se rend I aisément compte de ce qui se passe dans chaque corni partiment : il peut le regarder du haut du pont, se i rapprocher davantage en suivant la digue qui sépare i deux fosses, ou même descendre avec l'aide de Virgile jusqu'aux damnés par le côté où la digue présente une inclinaison qui la rend praticable (fig. 4). Les séducteurs et entremetteurs de la première

<< bolgia >> sont fouettés par des diables cornus qui les font galoper, tandis que les flatteurs (deuxième bolgia) se vautrent dans un immonde fumier (ch. XVIII). Le troisième fossé, celui des simoniaques, excite beaucoup plus vivement l'intérêt de Dante, et aussi des

8« cercle (Malebolge).

(1. Séducteurs; 2, Flatteurs; 3. Simoniaques ; 4. Devins ; 5. Malversateurs ; 6, Hypocrites; 7. Voleurs; 8. Conseillers perfides; 9. Artisans de discordes ; 10. Faussaires),

9« cercle (glace du Cocyte)

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