‹ Dante, introduction a l'étude de la Divine ComédieChapitre 46 sur 71 · L : Lucifer, a. Caina · texte numérisé non relu

L : Lucifer, a. Caina

b. Antenora

c. Tolomea.

d. Giudecca

FiG. 4.

Détail du 8 « et du 9 « cercles.

Coupe des « Malebolge » suivant la ligne d'une des séries de ponts.

Le pont est rompu à la 6*^ bolgia) .

lecteurs ; le poète y descend pour voir ces damnés de près et s'entretenir avec l'un d'entre eux. La roche y est perforée d'une multitude de trous étroits, dans lesquels les suppliciés sont plongés la tête en bas ; le bout de leurs jambes et leurs pieds sortent seuls, et flambent comme des torches (XIX, 22-27). L'entretien de Dante avec le pape Nicolas III est une des plus âpres satires que renferme l'Enfer à l'adresse de l'Église corrompue. Suivant l'expression du poète, ces clercs, qui ont aimé^empocher de l'argent, sont à leur tour

<< empochés >> dans la troisième << bolgia >> (v. 72). Par un raisonnement analogue, mais d'un effet plus saisissant, les faux prophètes et les devins de la fosse suivante, coupables d'avoir voulu connaître l'avenir, s'avancent avec la tête retournée sur les épaules, regardant derrière eux, et arrosant leur dos de leurs larmes (ch. XX).

Des scènes de bouffonnerie diabolique caractérisent la << bolgia >> des concussionnaires, des prévaricateurs, de tous ceux qui ont trafiqué des fonctions publiques {i harattieriy ch. XXI-XXII) : ces damnés sont plongés dans la poix bouillante, sous la surveillance de diables, les << Malebranche >>, qui les harponnent s'ils les surprennent respirant à la surface à la manière des grenouilles ; parfois aussi les damnés jouent à leurs gardiens de mauvais tours, et il en résulte des scènes d'un comique populaire et grimaçant, qui forment un contraste curieux avec le ton habituellement grave du poème. Malgré les objurgations de Virgile, les diables essaient de tromper les deux pèlerins, en leur faisant croire que la sixième arche n'est rompue que sur une des Hgnes de ponts et en les escortant jusqu'au pont suivant ; mais Virgile et Dante, pris de soupçons, profitent d'un moment où l'un des diables est tombé dans la poix, d'où les autres sont occupés à le repêcher, pour se laisser glisser dans la fosse suivante, hors des atteintes de guides plus que suspects.

Dans cette sixième << bolgia >>, tout est silence, lenteur et recueillement : les hypocrites s'avancent d'un mouvement presque imperceptible, écrasés qu'ils sont sous des chapes de plomb dorées au dehors, et leur lourde procession passe sur les corps de Caïphe, d'Anne et des autres membres du sanhédrin, étendus en travers du chemin (ch. XXIII). Tout est violence et

blasphème, au contraire, dans la fosse des voleurs, où se détache la figure ignominieuse de Vanni Fucci (ch. XXIV) : ces damnés, mordus et transpercés par des serpents, se réduisent en cendres, reprennent forme humaine ou, au contraire, se transforment en serpents eux-mêmes, par une série de métamorphoses fantastiques, au service desquelles Dante a déployé une incroyable virtuosité (ch. XXV).

Les conseillers perfides sont enfermés dans des flammes en forme de langues de feu ; Virgile et Dante s'entretiennent avec deux d'entre eux, qui donnent lieu à d'incomparables épisodes, Ulysse (ch. XXVI) et Guido da Montefeltro (ch. XXVII). Du haut du pont qui franchit la neuvième fosse, celle des artisans de discordes, les deux poètes assistent à Tune des formes les plus saisissantes du supplice du talion : ces damnés sont mutilés, écartelés par des diables de façon à rappeler les divisions qu'ils ont eux-mêmes provoquées. C'est ainsi que le troubadour Bertrand de Born, qui passait pour avoir fomenté la guerre entre le roi d'Angleterre Henri II et son fils, porte à la main sa tête coupée et en éclaire sa marche, comme d'une lanterne (ch. XXVIII). Enfin la dixième bolgia renferme les faussaires de toute nature, atteints de lèpre, d'épilepsie, d'hydropisie ou de fièvre, s'entremordant avec rage et s'injuriant grossièrement (ch. XXIX-XXX).

Voici les deux poètes arrivés près du puits qui s'ouvre au centre des Malebolge. Les Géants, qui se tiennent debout dans le neuvième cercle, mais qui en dépassent le bord de tout le buste, apparaissent de loin à Dante comme les hautes tours d'une citadelle ; ils ne sont pas très redoutables, et l'un d'eux, Antée, prend dans sa main les deux visiteurs, puis les dépose délicatement au fond de l'abîme. Le sol du neuvième cercle

est constitué par les eaux congelées du Cocyte, et dans cette glace sont plongés, plus ou moins profondément, suivant la gravité de leurs crimes, les traîtres, répartis en quatre classes : la région la plus voisine de la paroi iu puits, la << Gaina >>, est assignée aux traîtres envers leurs parents ; plus vers le centre, mais sans délimitation nette, F « Antenora >> renferme les âmes des braîtres à leur patrie — le troyen Anténor passait, ians les légendes médiévales, pour avoir livré Troie lux Grecs ; — puis vient la « Tolomea >> avec les maîtres à leurs hôtes — en souvenir de Ptolémée, roi l'Égjrpte, qui fit assassiner Pompée vaincu, et réfugié îhez lui ; — enfin la << Giudecca >>, ou cercle de Judas, iccueille les traîtres à leurs bienfaiteurs. Cette région le l'Enfer est celle où les sentiments de haine se lonnent le plus librement carrière, non seulement entre lamnés (il suffit de rappeler les deux frères Alberti di iiangona, ch. XXXII, 40-60, et surtout Ugolin rongeant le crâne de Farchevêque de Pise, v. 55 et luiv.), mais dans l'attitude même de Dante à l'égard le ces traîtres (Bocca degli Abati, XXXII 76-111 ; rate Alberigo, XXXIII, 149-150).

Le centre du cercle — c'est-à-dire de l'Enfer, de la erre et même du monde — est occupé par Lucifer, aonstre gigantesque et hideux, avec trois visages, *un rouge, l'autre noir, le troisième d'un blanc jaulâtre, avec trois paires d'ailes analogues à celles des hauves-souris, dont le mouvement éternel produit un ent glacé qui congèle les eaux du Cocyte. Pris dans blocs de glace jusqu'au milieu de la poitrine, il riture dans ses trois gueules trois damnés qui persondfient la forme la plus odieuse de la trahison, Judas, îrutus et Cassius (voy. ci-dessus, p. 6).

Pour s'évader avec son disciple de ce séjour d'hor-

reur, Virgile se livre à une gymnastique fort compliquée, qu'il exécute en portant Dante accroché à son cou (XXXIV, 70 et suiv.) : il se laisse glisser le long du corps de Lucifer, en se retenant à ses poils comme aux barreaux d'une échelle ; arrivé à la hauteur des hanches du monstre, c'est à-dire au centre de la terre, Virgile se retourne, et se met en devoir de grimper dans l'autre hémisphère, toujours en prenant son point d'appui sur les membres velus de Lucifer. Il parvient ainsi à déposer Dante dans une sorte de caverne : après un court moment de repos, tous deux gravisseni le sentier en spirales où les accompagne le murmure d'un ruisseau, et qui les amène au pied du Purgatoire aux antipodes de Jérusalem.

Le soleil se couche sur notre hémisphère au momem où les deux voyageurs passent au centre de la terr< (XXXIV, 68), tout juste vingt-quatre heures aprèj avoir pénétré dans l'Enfer (II, 1) ; le chemin qui v? du centre de notre globe à la base de la saintii montagne exige à son tour le même temps, car Dant«| et Virgile revoient le ciel étoile au moment où le sold se couche sur notre horizon, c'est-à-dire va paraîtr sur l'horizon du Purgatoire : le jour qui se lève l'anniversaire de la Késurrection du Christ.

L'extrême précision des détails fournis par Dant sur son voyage à travers l'Enfer est un des caractère les plus frappants de la première « cantica >> : cett recherche surprenante d'un réalisme, d'ailleurs adm; rable, dans une conception purement fantastique s'atténuera graduellement dans les parties suivante.' Mais déjà, à propos de l'Enfer, il faut noter que si poète nous fait voir avec un relief saisissant les moindre," particularités de son expédition, et s'il en dessine ave une clarté parfaite le plan général, il ne nous donni

pas toujours le moyen d'assigner à chaque détail la Il place et la valeur précises qu'il doit avoir dans l'enii semble. C'est lorsque l'on s'escrime, le crayon à la main^ îj à serrer de près ses descriptions, que la difiâculté apparaît^ ; elle apparaîtra de plus en plus dans les parties suivantes, où va s'accroître la place accordée à l'insaisissable.

Dès les premiers mots de l'Enfer, l'horreur de la forêt obscure et l'angoisse d'une descente inévitable i dans une ombre sinistre ont donné immédiatement le i ton du poème. Avec un bonheur au moins égal, le Purgatoire s'ouvre par un cri de joie à la vue du ciel constellé d'astres brillants — Vénus, la Croix du Sud (I, 13-24) — et en présence du frémissement infini de la mer, qui brille et palpite aux premières lueurs de l'aube (v. 115-117) : cet air limpide et léger, cette con- J templation des cieux étoiles, ce soupir de soulagement, ^ cette aspiration à la lumière, ce sont les notes Jondamentales de la symphonie du Purgatoire. La montagne qui s'élance allègrement, comme d'un jet, du milieu des mers jusqu'au ciel de la lune, exprime à merveille l'olan^de l'âme avide de quitter la terre et d'en oublier toutes les souillures (fig. 5).

1. Par exemple, une des conditions essentielles de la stabilité des murailles rocheuses de l'Enfer est que toutes les lignes verticales se confondent avec le rayon de la terre, c'est-à-dire soient divergentes et non parallèles; et Dante semble avoir pensé à cette condition; mais si l'on essaie d'en tenir rigoureusement compte, on obtient une figure démesurément évasée, ou plutôt épanouie, dans laquelle il devient impossible de reconnaître le puits des Géants avec les proportions qu'impose la vraisemblance (voir fig. 3, p. 245).

256 DANTE. '3j|

Le malheur est que, dans son ensemble, nous n'apercevons pas cette montagne aussi distinctement que le goufîre infernal, et que nous avons de la peine à l'imaginer autrement que comme un pain de sucre tronqué, objet aussi peu naturel que disgracieux^. Les artistes qui ont essayé de représenter l'aspect général du Purgatoire, depuis les plus anciens, sans en excepter Botticelli, jusqu'aux plus modernes, ont misérablement écboué ; et sans doute il est sage de ne prétendre mettre sous les yeux du lecteur qu'un schéma utile pour le commentaire, et nullement une œuvre d'art. D'ailleurs, pour avoir une idée à peu près exacte de la construction imaginée par Dante, il importe surtout d'en bien distinguer deux parties entièrement différentes : il y a d'abord une zone rocheuse fort élevée, qui peut ressembler sans difi&culté à une montagne réelle, abrupte et dénudée, comme Dante en avait. observé souvent soit dans la région de Carrare, où il se trouvait vers 1306, et qu'il rappelle dans l'Enfer (XX,47-48), soit dans d'autres parties de l'Apennin dont 1 il évoque lui-même le souvenir à propos de son ascension du Purgatoire (IV, 25-27) ; les fonds de tableaux des primitifs toscans en donnent mainte image naïve, et nous pouvons assez bien nous figurer ces escarpe-J ments au milieu desquels serpente un sentier de chèvres, ces ressauts aussi, sortes de promontoires ou de platesformes, où l'on aime à se reposer pour contempler l'ho"

1. Dante appelle la base qui supporte la montagne une «petite île » [isoletta, I, 100) ; mais si l'on se conforme rigoureusement à cette donnée, comment obtenir une montagne dont le sommet, voisin du ciel de la lune, soit assez spacieux pour porter le Paradis terrestre? Ne serait-ce pas un gigantesque fût do colonne plutôt qu'un mont? Évidemment il faut prendre lo mot « isoletta » dans un sens très large, et il en est de mémo des autres indications fournies par le poète à ce sujet.

rizon, et ces anfractuosités inattendues dont l'abri semble solliciter l'alpiniste à un arrêt plus prolongé, toutes choses que présente la montagne esquissée d'un trait sobre, mais suffisamment net, par le poète. Cette portion vraisemblable et naturelle de la montagne cesse brusquement, en un point que Dante

FiG. 5.

Le Purgatoire.

M. La mer; PI. Plage circulaire; A. Antipurgatoire ; V. Vallée des princes; P. Porte de Saint-Pierre. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7 : les sept terrasses du Purgatoire (orgueil, envie, colère, négligence, amour des richesses, gourmandise et luxure).

indique avec assez de précision, celui où s'ouvre la porte du Purgatoire, au-dessus d'un à-pic circulaire, [inaccessible, limite que ne dépassent pas les intempéries propres à la terre, vent, pluie, grêle, neige, givre, nuages ; la base même de la montagne peut trembler, par suite d'un phénomène naturel trop connu des Italiens, sans que la partie supérieure en ressente le contre-coup : plus haut, les seules secousses que l'on

éprouve ont une cause mystique, la délivrance d'une âme dont la purification est achevée (XXI, 43-60). Le passage du naturel au surnaturel ne saurait être plus clairement indiqué : à partir de ce moment, le Purgatoire ne présente plus que des formes conventionnelles, justifiées seulement par leur signification allégorique, sauf pourtant le charmant décor naturel du Paradis terrestre, couronné par l'arbre de la science du bien et du mal, où Dante a tracé un des plus suaves tableaux idylliques de toute la poésie italienne. Quant aux cercles mêmes du Purgatoire, au nombre de sept — correspondant aux sept péchés capitaux — ce sont des terrasses circulaires, dont le diamètre diminue de degré en degré, et qui communiquent par des escaliers creusés dans le roc. Le poète a pris soin de nous faire savoir que leur largeur est d'un peu plus de 5 mètres (X, 22-24) ; mais il ne nous apprend pas quelle est la hauteur des parois qui les séparent, ni dans quelle mesure ces parois sont inclinées, détails d'ailleurs insignifiants, puisque Dante nous transporte ici en dehors de toute réalité ^.

L'ouverture du sentier souterrain, par où débouchent les deux poètes, se trouve au pied des escarpements, sur une plage circulaire qui entoure la montagne entière. C'est un passage interdit, une sorte d'escalier dérobé ; aussi le gardien de ce séjour, Caton d'Utique, qui surprend les nouveaux venus sortant de là, les soumet-il à un interrogatoire sévère (I, 40-48).

1. Un passage (IV, 88-90) a fait penser à plusieurs commentateurs que ces parois se rapprochaient de l'horizontale à mesure que l'on montait ; mais cette idée, purement allégorique selon toute apparence, est contredite par ce détail : à r avant-dernier cercle, des cascades tombent sur le sommet d'arbres plantés en cet endroit, ce qui oblige à imaginer une haute falaise perpendiculaire (XXII, 136-138).

Tranquillisé par Virgile, Caton prescrit à Dante certaines purifications, et celui-ci apprend bientôt par quelle voie arrivent les âmes destinées à la béatitude : elles se rassemblent après leur mort à l'embouchure du Tibre ; là un ange vient les prendre dans une barque, et les conduit à travers l'océan jusqu'au rivage inaccessible aux mortels. Le poète assiste à l'arrivée d'un de ces << convois », et c'est la première apparition d'un des anges éblouissants qui remplacent dans le Purgatoire, les démons m3rfcliologiques : placé à la poupe de la légère nacelle, il a les ailes déployées au vent, et l'embarcation semble voler sur les flots. Dès que les âmes ont pris terre — parmi elles, Dante reconnaît un ami, le musicien Casella — l'ange repart sans perdre un instant, sans prêter même la moindre attention aux scènes qui se déroulent sur la rive.

Cette plage n'est pas seulement le lieu de passage des nouveaux arrivants, que Caton presse de gagner le séjour qui leur est destiné (II, 120-123) ; certaines âmes y sont retenues fort longtemps, avant d'être admises à commencer leur purification dans le Purgatoire proprement dit : ce sont les excommuniés qui, repentis in extremis, n'ont pas eu le temps de se réconcilier avec l'Église; Dante apprend de l'un d'eux, du blond Manfred (voir p. 22-23), qu'ils doivent rester là trente fois aussi longtemps qu'a duré leur exclusion de l'Église : les prières des vivants peuvent seules abréger leur attente (III, 136-145).

Cependant l'ascension commence, lente et rude ; et les deux poètes rencontrent, disséminées sur diverses saillies du roc, des ombres de << négligents >>, qui ont remis jusqu'à l'instant suprême le soin de leur salut, ceux-ci par paresse (Belacqua, ch. IV), ceux-là parce qu'ils ont été surpris par une mort violente (Buon-

conte da Montefeltro, la Pia, ch. V), d'autres enfin, les rois et les princes, parce qu'ils se sont laissé absorber par des préoccupations de puissance ou de gloire terrestre (ch. VII- VIII) ; tous doivent attendre un temps égal à celui de leur vie. Le séjour assigné aux princes est décrit avec une précision inaccoutumée dans le Purgatoire : ils sont dissimulés dans un repli du terrain, une << vallée >>, dit Dante, c'est-à-dire à la fois une dépression du sol et un enfoncement de la paroi de la montagne ; l'accès en est aisé, et les rebords s'élèvent rapidement de chaque côté : une profusion de fleurs aux couleurs éclatantes, aux parfums exquis, donnent aux habitants de cette retraite comme un avant-goût du Paradis terrestre (VII, 46-84). Mais quand la nuit vient, ces âmes, occupées à chanter et à prier, sont terrifiées par l'apparition d'un serpent, qui se dirige vers l'entrée de la vallée, et que deux anges, armés d'épées de feu, empêchent d'approcher (VIII, 22-33 et 94-168). Dante et son guide sont introduits dans ce séjour paisible par le troubadour Sordel de Mantoue (p. 80), dont la rencontre avec Virgile provoque une des plus célèbres effusions lyriques et politiques du poème (VI, 76-151). Sordel paraît bien être dans cette région pour son propre compte ; mais à l'occasion il joue aussi le rôle d'informateur auprès des deux poètes : car il sait les noms des princes de la vallée fleurie et les stigmatise sans aucun ménagement ; puis il engage ses compagnons à passer la nuit dans cet asile hospitalier, la loi du Purgatoire défendant de faire un seul pas en avant, entre le coucher et le lever du soleil (VII, 43-60)^. Dante, qui avait

1. Le sens allégorique de cette loi est assez clair; c'est une application de la parole de l'Évangile : « Marchez pendant

parcouru tout l'Enfer sans prendre de repos, retrouve donc l'usage du sommeil pendant les nuits du Purgatoire. L'escalade de cette première journée a été pénible ; il dort, et il rêve : il lui semble qu'un aigle, descendu du ciel, vient le saisir et l'enlève jusqu'à la sphère du feu ; l'impression de brûlure qu'il ressent est si vive qu'il s'éveille. Le rêve a correspondu à la réalité : Sordel, la vallée fleurie et ses habitants, tout a disparu ; Dante est seul avec Virgile, à la porte du Purgatoire, où sainte Lucie, descendue tout exprès du ciel, l'a transporté au sommet des escarpements ; Virgile, ombre dégagée de toute matière, a pu les franchir aisément.

Ainsi cette région montagneuse n'est pas encore le séjour de la purification ; c'est un lieu d'attente et de pénitence préalable, auquel les commentateurs de Dante ont donné le nom d' << Antipurgatoire >>, et qui a lui-même pour vestibule la plage doucement inclinée qui s'étend de la mer à la muraille rocheuse. Toutes ces âmes parviendront un jour à la félicité parfaite ; elles sont heureuses parce que rien ne peut plus leur ôter cette certitude ; mais en même temps elles souffrent parce que l'attente leur pèse. Ce mélange de mélancolie, d'espoir et d'impatience s'accorde bien avec la physionomie suffisamment réelle de la montagne, pour faire de l 'Antipurgatoire une sorte de prolongation de la vie terrestre.

On entre dans le domaine surnaturel et mystique avec le Purgatoire proprement dit, et d'abord avec sa porte. Cette porte représente sans doute, dans la pensée de Dante, la porte du Paradis, car ceux qui la franchissent ont dès lors leur place marquée dans

que vous avez la lumière... Celui qui marche dans les ténèbres ne sait où il va. » (Jean, XII, 35.) Voir ci-après, p. 316.

l'Empyrée : c'est « la porte de saint Pierre >> (1, I, 134), la << cœlijanua >> (3, XV, 30), et l'ange qui la garde est << le vicaire de Pierre >> (2, XXI, 54), qui lui en a remis les clés (2, IX, 127). Étant donnée la conception purement immatérielle de son Paradis, Dante ne pouvait y trouver de place pour une porte ; d'autre part, il eût été injuste d'arracher saint Pierre à la béatitude de la Rose céleste et de le transporter dans le Purgatoire pour lui conserver son rôle traditionnel : au milieu de ces difficultés, le poète s'est arrêté à une solution que l'on peut critiquer, mais dont l'intention est assez claire. En tout cas, cette porte, étroite, inaccessible, sévèrement gardée (IX, 73-111), forme un éloquent contraste avec la porte de l'Enfer toujours ouverte, et à laquelle on arrive par une pente fatale. Dante ne passe qu'après avoir reçu au front, de la pointe de l'épée que l'ange tient à la main, la marque de sept P, qui seront effacés un à un, à la sortie de chaque terrasse, par l'ange préposé à la purification de chaque péché capital — symbolisme un peu naïf à force de simplicité.

Voici les deux voyageurs arrivés à la première terrasse. Mais ici, pour bien comprendre la classification adoptée par Dante et la valeur des exercices auxquels sont soumises les âmes pénitentes, quelques principes très clairs doivent être rappelés.

Il est bien entendu que toutes ces âmes sont pardonnées : rentrées en grâce auprès de Dieu, elles n'ont plus d'actes répréhensibles à expier. Les péchés capitaux, dont il est ici question, sont simplement les inclinations à mal agir que chacun de nous porte en soi la sainteté même ne consiste pas à en être exemptj mais à lutter victorieusement contre elles ; elles ne soni pas le péché proprement dit, mais bien la racine di

péché, racine toujours vivace dans le cœur de l'homme, et qu'il s'agit d'extirper à tout jamais pour être admis à la félicité divine de l'Empyrée. Ces considérations rendent compte de toutes les différences que l'on observe entre l'Enfer et le Purgatoire au point de vue de la classification des péchés et de leur expiation. Un traître peut avoir été sujet à la gourmandise, à l'avarice, à la luxure, à la colère : il ne fera cependant aucune station dans les cercles réservés à ces péchés, mais ira directement prendre place^ pour l'éternité, parmi les traîtres, parce que le damné expie des actes précis, et non des dispositions abstraites à mal agir (p. 244), et son crime le plus noir résume et absorbe toutes ses autres mauvaises actions. Dans le Purgatoire, au contraire, les dispositions au mal subsistent seules, et non les actes que le pardon a effacés ; aussi le poète s'en tient-il à la classification traditionnelle des sept péchés capitaux, en commençant par les plus graves, l'orgueil, l'envie, la colère, la négligence, l'amour désordonné des richesses, la gourmandise et la luxure^. En outre, les âmes passent par autant de purifications qu'elles ont eu d'inclinations à pécher, et séjournent sur chaque terrasse un temps proportionné à la persistance de leurs mauvais penchants.

Mais la différence essentielle entre les supplices infernaux et les châtiments du Purgatoire réside dans la valeur morale des exercices auxquels sont soumises les âmes. Les grossières visions monastiques n'avaient indiqué là qu'une différence de durée — éternelle ou limitée — ; Dante a bien senti que la purification des âmes était une opération trop délicate pour être remise

1. On remarquera que les trois plus hautes terrasses du Purgatoire (les plus étroites) correspondent aux trois cercles supérieurs (les plus vastes) de l'Enfer, après le Limbe.

aux soins de démons tortionnaires : il y faut la participation de la pensée et du cœur. Les peines afflictives ne suffisent pas ; un traitement curatif est nécessaire. Les châtiments subsistent certes, et très durs, inspirés, comme dans l'Enfer, par la loi du talion (p. 246) : les orgueilleux s'avancent courbés et comme écrasés sous d'énormes fardeaux ; les envieux ont les paupières cousues avec un fil de fer, et s'appuient fraternellement les uns sur les autres ; les âmes sujettes à la colère se meuvent dans une fumée épaisse et suffocante ; les négligents courent constamment ; les avares et les prodigues sont étendus la face contre terre, comme attachés à la matière ; les gourmands souffrent de la faim et de la soif, en présence d'arbres chargés de fruits et de frais ruisseaux, auxquels ils ne peuvent toucher ; les luxurieux enfin sont enfermés dans les flammes. Dante a rendu quelques-uns de ces supplices avec un relief saisissant, en particulier celui des orgueilleux (X, 130-139), ou encore celui des avares et des prodigues (XIX, 70-75 et 115-126) ; mais visiblement ceci n'est pas l'essentiel : ces âmes sont surtout sollicitées à une perpétuelle méditation. Elles méditent d.'une part sur les vices qu'engendrent les mauvais penchants auxquels elles ont été sujettes, pour en concevoir plus d'horreur, et aussi sur les vertus qui en sont la négation, pour les aimer davantage ; enfin elles prient, et les anges, qui leur livrent passage à la sortie de chaque terrasse, chantent tour à tour une des béatitudes, plus ou moins heureusement adaptées à la vertu particulière cultivée dans cette zone^.

1. L'ange du premier cercle (orgueil-humilité) chante : Beati pauperes spiritu ; celui du deuxième (envie-miséricorde) : Beati miséricordes; celui du troisième (colère-paix) : Beati pacifici ; celui du quatrième (négligence-activité) : Beati qui

L'efîort artistique réalisé par Dante, pour rendre sensible la méditation des âmes sur les vertus et les vices, est particulièrement curieux, et dans quelques cas très heureux : sur la première terrasse notamment, les exemples d'humilité sont sculptés par la toute-puissance divine siu' la paroi de la montagne : on y voit la vierge Marie, David, Trajan, aussi vivants que s'ils eussent été présents en personne (X, 41 et suiv.) ; les exemples d'orgueil puni (Lucifer, les géants, Niobé, Saiil, etc.), sont gravés sur le sol même où marchent les orgueilleux (XII, 25-63) ; les envieux entendent des voix très douces rappeler des exemples fameux de bonté (Marie est toujours citée en premier lieu), tandis que des voix effrayantes, comparables à la foudre et au tonnerre, citent les noms de Caïn et d'Aglaure (XIII, 28-36 et XIV, 130-139) ; dans la fumée où sont enveloppées les âmes sujettes à la colère, apparaissent des visions extatiques ou fantastiques (XV, 85 et XVII, 19) ; les négligents crient eux-mêmes les exemples de zèle et ceux de paresse, les premiers de leur troupe alternant avec les derniers (XVIII, 99-133); les avares rappellent à haute voix pendant le jour les modèles de noble pauvreté et de désintéressement, tandis que la nuit ils nomment les avares fameux, Pygmalion, Midas, Ananias et Saphira,etc... (XX, 97 et

îugent; celui du cinquième (amour des richesses-justice) : Beati qui sitiunt justitiam; celui du sixième (gourmandise-tempérance) : Beati qui esuriunt justitiam ; celui du septième (luxure-pureté) : Beaii mundo corde. Un huitième ange indique l'entrée du Paradis terrestre en disant : Venite henedicti patris mei. — Quant auxprières, les orgueilleux récitent Pa^erwosier; les envieux, Maria ora pro nohis ; les emportés, Agnus Dei ; les cupides, Gloria in excelsis Deo ; les gourmands, Lahia mea Domine ; les luxurieux, Summae Deus dementiae. Les négligents seuls ne prononcent aucune prière.

suiv.). De même les luxurieux font alterner les exemples de chasteté et ceux de luxure (XXV, 127 et XXVI, 37 et suiv.) ; mais les gourmands entendent des voix mystérieuses, qui paraissent sortir des arbres plantés sur leur cercle, et qui glorifient la tempérance de Marie, de Daniel, de saint Jean-Baptiste (XXII, 142-154), ou flétrissent l'intempérance des Centaures et des Hébreux à Madian (XXIV, 121-126).

Peu d'incidents marquent le passage de Dante à travers ces divers cercles ; les principaux éléments d'intérêt sont ses entretiens avec plusieurs âmes, notamment avec Oderisi de Gubbio (XI), la Siennoise Sapia (XIII), Guido del Duca (XIV), Marco Lombarde (XVI), l'abbé de San Zeno (XVIII), Adrien V (XIX), Hugues Capet (XX), Forese Donati (XXIII), Bonagiunta de Lucques (XXIV), Guido Guinizelli et Arnaud Daniel (XXVI). Il faut mettre à part le poète latin Stace, que Dante a tenu pour chrétien : délivré du cinquième cercle, et sa purification étant terminée, il accompagne le Florentin jusqu'à la fin du Purgatoire ; comme tel, il mérite d'être rangé parmi les guides du poète dans son voyage (ci-après, p. 297).

Dante passe trois nuits sur la sainte montagne et chaque fois il rêve : on l'a vu dormir dans la vallée des princes ; la nuit suivante le surprend sur la quatrième terrasse; enfin il s'endort sur les degrés de l'escalier qui conduit au Paradis terrestre : le jour se lève donc — c'est le mercredi de Pâques — au moment où lesi voyageurs entrent dans la divine forêt qui couronne la montagne : là ils rencontrent la suave Matelda, qui chante en cueillant des fleurs ; ils côtoient le Léth^ dans lequel Matelda plonge Dante pour lui fairi oublier le passé ; Virgile a disparu, mais Dante et Stacd assistent à la procession mystique, au triomphe de

Béatrice, et aux visions apocalyptiques relatives aux destinées de l'Église; enfin Dante boit de l'eau du fleuve Eunoé, qui le dispose à entreprendre la partie la plus ardue de son voyage. Il est midi : le poète est prêt à s'élancer à la suite de Béatrice vers les sphères du Paradis.

Le mécanisme de l'ascension de Dante à travers les diverses régions célestes révèle chez le poète une merveilleuse aptitude àconcevoiravec simplicité, et presque avec naturel, les actions les plus fantastiques. Dans toute sa vie sentimentale et mystique, Dante avait attribué au regard de Béatrice un rôle capital (2, XXX, 121-123) : c'est ce même regard qui devient ici le levier capable d'arracher ce vivant à la terre. Béatrice fixe son regard d'aigle sur le soleil, à ce moment parvenu au zénith : Dante plonge ses yeux avec la même intensité dans ceux de Béatrice, et voilà que le miracle s'opère : sans s'en apercevoir autrement qu'à l'éclat subitement doublé du jour, il s'élève avec rapidité vers le ciel de la kme (3, I, 46-66) ; c'est une ascension vertigineuse, dont il ne se rendrait pas compte sans les explications de Béatrice. En présence de ce prodige, Dante, qui a souvent, jusqu'alors, insisté sur la gêne que lui causait le fardeau de son corps mortel, se demande — comme saint Paul — si son âme seule est du voyage ou si son corps l'accompagne : « Dieu seul le sait >>, dit-il (I, 73-75^) ; mais peu d'instants après, Béatrice lui démontre, non sans subtilité, qu'après les purifications

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