‹ Dante, Pétrarque, Michel-Ange, TasseChapitre 13 sur 88 · I.A VI K NOUVELLE · texte numérisé non relu

I.A VI K NOUVELLE

Alors je crus entendre mon cœur, qui contenait tant d’amour, me dire : « Il est bien vrai que notre dame est morte! » Je me précipitai pour aller voir le corps dans lequel avait habité cette âme noble et bienheureuse. Et telle était la force de mon imagination en délire, que je crus voir cette dame étendue et sans vie, et près d’elle d’autres dames qui jetaient un voile blanc sur son front.

Sa figure avait un tel aspect d’innocence tranquille, qu'elle semblait dire : «Je vois maintenant le commencement de la paix éternelle; » et, dans ce moment, je sentis dans mon cœur un calme si profond en la voyant ainsi, que . j’appelais la mort et lui disais : « Viens a moi, je te désire, et tu vois (pie je porte déjà ta couleur. »

Après avoir vu s’accomplir les douloureuses cérémonies que l’on a coutume de célébrer pour les funérailles, il me sembla que je revenais dans ma chambre et que je fixais mes yeux vers le ciel, et, toujours en rêve, je dis ces paroles qui sortirent réellement de ma bouche :

« O belle âme, combien est heureux celui qui te voit! » Comme je mêlais a ces paroles des sanglots douloureux et des larmes, une jeune dame, qui veillait près de mon lit, attribuant mes pleurs et mes paroles à la douleur que me causait mon mal, fut effrayée et se mit aussi a pleurer; alors les autres dames, qui étaient dans la chambre, s’ajierçurent que je pleurais, aux pleurs que versait celle qui était près de moi et qui m'était très-proche parente; l’éloignant aussitôt de mon lit, elles vinrent à moi pour me réveiller, dans la conviction où elles étaient que je rêvais, et elles me dirent : « Béveille-toi, ne te désole donc plus. » Leur voix fit cesser mon délire au moment

DANTE

où j'allais m’écrier : O Béatrice! bénie sois-tu! Et déjà j’avais dit : O Béatrice ! lorsque tout à coup je fis un effort et j’ouvris les yeux, et, bien que j’eusse prononcé ce nom, ma voix était tellement brisée par mes sanglots que ces dames ne purent l’entendre.

Je me sentis tout honteux, et pourtant je me tournai vers elles par un secret conseil d’Amour; à l’aspect de mon visage, elles s’écrièrent : « Ce pauvre homme ressemble à un mort. » Puis elles me demandèrent ce qui m’avait tant fait peur. Alors, ayant repris un peu d’assurance et reconnu que mon rêve n’avait rien de réel, je leur répondis : « Je vous raconterai ce qui m’est arrivé. » Je leur fis donc le récit, depuis le commencement jusqu’à la fin, de tout ce que j’avais vu, en ayant soin de taire le nom de ma très-noble dame.

Lorsque je fus guéri de ma maladie, je voulus dire, en vers, ce qui m’était arrivé, car je pensais que ce serait une chose agréable à entendre; c’est pourquoi je fis cette canzone :

Une dame, charmante et riche de ces charmes Que donne la nature aux élus d’ici-bas.

Dans la chambre, où mes cris imploraient le trépas,

Vil ma figure pâle et mes yeux pleins de larmes...

Les mots qu'en ce moment ma langue proféra L’émurent tellement, qu’elle eut pour et pleura.

D’autres dames, alors, reconnurent par elle Mon état, et, voyant ses pleurs et son effroi,

La tirent éloigner et vinrent près de moi.

L’une, que la pitié rendait encor plus belle.

LA VIE NOUVELLE

Disait : « Ami, tu dors; éveille ta raison ! »

L'autre disait : « Pourquoi cette douleur subite? *>

Alors j'ouvris les yeux; mon rêve prit la fuite,

El je crus de ma Dame avoir dit le doux nom !

Mais ma voix était faible, à mes désirs rel>elle.

Ht si brisée alors par l'angoisse et la peur.

Que ce nom adoré ne put sortir du cœur!

L’Amour, prenant pitié de ma douleur cruelle.

Souleva vers le ciel mon front embarrassé;

Chacune, à la pâleur dont il était glacé.

De songer à la mort ne pouvait se défendre.

« Il faut le consoler, » disaient-elles tout bas.

Tout en s’encourageant et retenant leurs pas;

Puis elles répétaient d'une voix douce et tendre Ces mots compatissants : « Mais qu’as-tu donc pu voir. Qui t'enlève à ce point la force et le courage? »

Et moi, quand de lu voix j’eus retrouvé l’usage,

Je prononçai ces mois : Vous allez le savoir.

Je révais tristement à la vie incertaine,

A sa courte durée, à son espoir trompeur.

Quand je sentis l’Amour, qui pleurait dans mon coeur. Inspirer à mon âme une crainte soudaine,

Et ma raison disait à mon cœur plein d’eftroi ;

«Ta dame aussi mourra, c’est la commune loi... »

Il me survint alors une telle faiblesse.

Que je fermai mes yeux par la douleur vaincus;

Et je fus si troublé, que mes esprits confus Chancelèrent bientôt comme frappés d’ivresse...

I»AMK.

Et dès lors, 1rs laissant au hasard parcourir Les champs désordonnés du vide et du mensonge.

Je vis ou je crus voir des dames dans mon songe, Qui me disaient tout bas : « Tu vas, tu vas mourir. »

Alors je vis mouvoir au sein de mes pensées Mille objets à la fois vagues, mystérieux :

J’étais... je me trouvais je ne sais en quels lieux

Des dames, sur mes pas, accouraient dispersées; Leur front qui s’inclinait était blanc de pâleur.

Et leur voix se brisait en sanglots de douleur;

Puis je vis du soleil la lumière obscurcie :

L'étoile de la nuit apparut un instant.

Et pâlit... Les oiseaux, dans les airs se heurtant, Furent pris de vertige et tombèrent sans vie.

Enfin le sol s’émut et trembla sous mes pas.

Et j’entendis le son d’une voix lamentable Me dire en sanglotant : « Que lais-tu, misérable?

Ta noble Dame est morte, et tu ne le sais pas! »

Alors je rassemblai ce que j'eus de courage ,

Et je vis, à travers les larmes de mes yeux.

Des anges qui volaient et retournaient aux cieux ;

Et je vis, devant eux, tlotter un blanc nuage Auquel chacun criait : Hosanna! (rien de plus,

Car je vous dis les faits comme je les ai vus ).

Amour me dit alors: « Je ne puis plus me taire; Viens revoir notre Dame, elle est ici gisant. »

A mon songe menteur toujours obéissant.

Je la vis, de mes yeux, morte et froide sur terre!....

LA VIE NOI VELLE

Quand j'eus bien reconnu la Dame que j’aimais,

Je vis des mains jeter un long voile sur elle :

Mais elle m’a semblé si tranquille et si belle y Qu'elle paraissait dire : « Ami , je suis en paix. »

En la voyant ainsi résignée et pieuse.

Je devins si soumis à mon malheureux sort.

Que mon cœur s’écria : « Te voilà belle, ô Mort!

Je té liens désormais pour douce et gracieuse,

Puisqu’cu elle tu fais ta demeure aujourd’hui!

Tu ne dois plus avoir de dédain pour autrui;

Je veux, dès ce moment, c’est ma seule pensée.

Je veux être des liens, j’ai déjà ta pâleur;

Viens, ô Mort, obéis au désir de mon cœur! »>

Enfin , quand ma douleur se fut tout épuisée.

Je m’en allai plus loin, et là, seul, à genoux,

Je m’écriai, tourné vers la voûte éternelle :

« Bien heureux qui te voit, àme divine et belle! »

C’est alors que je fus éveillé, grâce à vous!

Après ce singulier délire de mon imagination, il arriva, un jour, qu’étant «à réfléchir, je ne sais trop en quel endroit, je me sentis une palpitation dans le cœur, comme si j’eusse été en la présence de ma dame. Alors je me figurai voir l’Amour; il venait de l’endroit où elle était, et, d’un ton joyeux, il dit à mon cœur : « Pense à bénir le jour où je pris possession de toi , parce que c’est ton devoir! » Et déjà je me sentais un cœur si joyeux, que je ne croyais pas que ce fût mon cœur, tant cet état de bonheur lui était nouveau.

Peu après ces paroles que le cœur me disait dans la

DANTE

langue de l'Amour, je vis venir vers moi une dame trèsdistinguée, dont la beauté était célèbre, et qni fut, plus d’une fois, la dame de mon meilleur ami. Le nom de cette dame était Jeanne, et, à cause de sa beauté, comme on le croit communément, on lui avait donné le surnom de Primavera; c’était môme par ce dernier nom qu’on la désignait. Après elle, je vis venir l’admirable Béatrice : elles passèrent ainsi près de moi l’une après l’autre, et il me sembla que l’Amour me parlait et médisait : « La première que tu vois n’a été surnommée Primavera que parce qu’aujourd’hui elle devait arriver la première. C’est moi qui ai inspiré celui qui lui a donné ce nom de Primavera, c’est-à-dire Prima verrà: elle viendra la première, le jour que Béatrice se montrera à son fidèle ami après une de ses visions; et , si tu veux encore faire attention à son premier nom , il a la même signification que Primavera, parce que ce nom de Jeanne dérive de celui de Jean, qui précéda la vraie lumière en disant: L'go vox clamantis in deserto : parafe t nam Domini ; » puis il me sembla ajouter : «Et celui qui voudrait peser subtilement les choses appellerait cette Béatrice, Amour, à cause de la grande ressemblance qu’elle a avec moi. »

Lorsque , plus tard , je revins dans ma pensée sur tout ce que je viens de raconter, je me proposai d’en écrire en vers rimés à mon meilleur ami , en taisant certaines paroles qui sont lionnes à passer sous silence , et parce que je croyais que son cœur était encore sensible à la beauté de cette aimable Primavera; je fis donc ce sonnet :

Je sentis s’éveiller au dedans de mon être

Un esprit amoureux qui sans doute y dormait;

LA VIE NOUVELLE

Fuis, vers moi, j'aperçus Amour qui cheminait,

Si joyeux, que j'avais peine à le reconnaître.

Il me dit d’une voix que le sourire ornait ;

« Songe à te bien tenir, fais honneur à ton maître ! Regarde... » Et, du cêté d’où je le vis paraître ,

Mon regard curieux et craintif se tournait.

Je vis Jeanne et Bicé C’était double merveille

De les voir, en beauté, l’une à l’autre pareille

Jeanne était la première, et Bicé la suivait.

L’Amour me dit alors, me les montrant ensemble :

« L’une est Primavera; l’autre s’appellerait.

Avec raison, Amour, tant elle me ressemble.»

I] se pourrait qu'une personne qui aurait le droit, par son mérite, de se faire expliquer ses doutes, en eût un au sujet de ce que je dis de l’Amour, dont je parle comme étant une chose par soi , non-seulement comme intelligence, mais comme une substance corporelle; ce qui, en toute vérité, est faux : car l’Amour, en soi, n’est pas même une substance , mais un accident dans la substance.

Je parle de lui comme s’il était un corps et, bien plus, comme s’il était un homme , dans trois circonstances. Je dis que je l’ai vu venir de loin ; or, si venir exprime un mouvement de locomotion, puisque, suivant le philosophe, il n’y a qu’un corps qui puisse changer de place, il est donc clair que je fais de l’Amour un corps; je dis encore de lui qu’il riait et même qu’il parlait, et ces facultés sont le propre de l’homme, et spécialement le rire : il est donc clair que j’en fais aussi un homme.

DANTE

Pour donner de ceei une raison qu’il est à propos «le donner maintenant, il faut d’abord faire comprendre que, précédemment, il n’y avait pas de diseurs d'amour en langue vulgaire, mais il y avait quelques poètes qui chantaient l'amour en langue latine. — Je dis que, dans notre nation, bien qu’il en ait été et qu’il en soit, peut-être encore, autrement ailleurs, ce notaient pas, comme en Grèce, toutes sortes de gens, mais seulement des poètes lettrés (1) qui traitaient ces sujets, et il n’y a pas longtemps que ces poètes vulgaires sont apparus. Rimer en langue vulgaire est la même chose que de composer en vers latins, au moins sous quelques rapports (2).

Pour prouver que c’est une innovation, je ferai remarquer que, si nous voulons chercher quelque chose d écrit en langue d’oc et en langue de si, nous ne trouverons

(1) Oh en comprend la raison; il fallait aux Italiens d'alors qui voulaient chanter une dame la connaissance de la langue latine, ce qui suppose un lettré ou savant, tandis qu’en Grèce, par exemple, la langue employée étant la langue du vulgaire aussi bien que celle des savants, la poésie était permise à tous. Le mot Icttrrato pourrait se traduire par ces mots : sachant le latin. C’est dans ce sens que Dante l’emploie souvent dans le Convito, entre autres au chap. ix du traite I, où il donne les raisons qui lui ont fait écrire ce livre en langue vulgaire et uou latine.

(î) Si l’on veut voir combien Dante aimait la langue qu’il créait, on n’a qu’à lire les chapitres xu et xtil du 1er traité du Convito. Il se préoccupait de la destinée de cette langue nouvelle qu’il léguait à la postérité, et en prédit la gloire par ces paroles qui terminent le 1er traité du Convito.

« Questo sarà lucc nuova, novo sole, il quale surgerà ove l’usato tramonterà c darà luce a coloro che sono in teuebre per lo usato sole che a loro non luce. — Ce sera une lumière nouvelle, un soleil nouveau qui sc lèvcar quand l’autre (le latin) s’éteindra, et il éclairera ceux qui sont dans les ténèbres parce que le soleil actuel (le latin) ne les éclaire pas. »

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