‹ Dante, Pétrarque, Michel-Ange, TasseChapitre 12 sur 88 · I.A VIE NOl VKI.I.E · texte numérisé non relu

I.A VIE NOl VKI.I.E

El qu'aux hommes courtois, qui, pour prix de tes chants. Te montreront la route et les traces heureuses Où tu verras l’Amour fidèle, à son cOlé,

Te préparer l’accueil de l’hospitalité!

Lorsque cette canzone se fut un jieu répandue dans le monde, un de mes amis, l’ayant entendu chanter, vint me prier de lui définir l’Amour; peut-être avait-il conçu de moi une espérance dont je n’étais pas digne; mais je pensai qu’après le sujet que je venais de traiter, il était beau de traiter celui de l’Amour, et, pensant aussi qu’il fallait obéir à l’amitié, je me proposai de rimer des paroles sur ce sujet, et je fis ce sonnet :

Amour et noble cœur sont une et môme chose.

Le sage qui l’a dit, a dit la vérité;

L’un sans l’autre, ici-bas, n’aurait pas existé,

Comme, sans la raison, l’âme serait sans cause.

Quand le besoin d’aimer â naître se dispose,

L’Amour prend sur le cœur suprême autorité;

Il en fait sa demeure où souvent il repose,

Et dort, longtemps ou non, suivant sa volonté.

Puis la beauté parait dans une noble dame;

Elle plaît à nos yeux, et fait naitre en notre Ame l a désir d’obtenir ce qui plut à nos yeux.

Ce désir fait si bien que l’Amour se réveille...

Et l’homme, dont le cœur est grand et généreux.

Sur la femme, à son tour, fait la même merveille.

IIAM'K.

Après ces vers sur l’amour, je voulus faire aussi à la louange de cetle noble dame une pièce de vers dans laquelle je démontrerais comment l'Amour s’éveille par elle, et non-seulement comment ils 'éveille, s'il dort, mais comment elle le fait naître miraculeusement là où il n’est pas même en germe, et je lis à ce sujet le sonnet suivant :

Hile a dans ses beaux yeux l’Amour et son empire,

Aussi tout s’ennoblit sous son regard vainqueur;

Passe-t-elle? chacun se détourne et l'admire;

Vous fait-elle un salut? on sent trembler son cœur.

Ou sent ses yeux fermés par la honte ou la peur.

Et 'de ne plus la voir le cœur tout bas soupire;

L’orgueil fuit devant elle et la colère expire;

Mesdames, aidez-moi, je chante en son honneur.

La voir avant tout autre est la béatitude;

La sainte humilité, la douce quiétude.

Renaissent dans le cœur de qui l’entend parler.

Ce qu'elle est, quand sa bouche épanche un doux sourire,

Ne peut s'imaginer et moins encor se dire.

Tant le prodige est fait pour nous émerveiller!

Quelques jours s’étaient à peine écoulés, lorsque, par la volonté du glorieux souverain qui ne s’est pas refusé la mort à lui-mèrne, celui qui avait été le père de la merveilleuse personne de Béatrice partit de ce monde pour aller sans doute à la gloire éternelle. La séparation de la mort est douloureuse pour ceux qui restent et qui ont été

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les amis de celui <|iii s’en va, et il n'y a aucun lien d’amitié plus intime que celui qui attache un bon père à un bon bis, et un bon fils à un bon père; en conséquence, cetle dame étant douée de la bonté au plus haut degré, et son père étant également plein de bonté, comme il en eut la réputation et le mérite, il esteertain que cette dame dut être amèrement affligée de cette perte.

Comine il est d’usage en notre ville que, dans ces tristes circonstances, les dames se réunissent auprès des dames et les hommes auprès des hommes, beaucoup de dames se réunirent dans le lieu où Béatrice pleurait de manière à exciter la pitié. Il arriva que je vis quelquesunes de ces dames revenir d’auprès d'elle, et je les entendis se raconter combien cette noble jærsonne se lamentait, et, entre autres paroles, j’entendis ces mots : « Elle pleure tellement que toute personne qui la verrait ne pourrait s'empêcher de pleurer de compassion. »

En disant cela, elles passèrent outre, et je tombai dans une si grande tristesse, que plusieurs larmes vinrent baigner mon visage; je les cachai en mettant mes deux mains sur mes yeux, et, si je n'avais pas eu le désir d'entendre encore parler d’elle dans cet endroit où j'étais et où devait nécessairement passer la plus grande partie des dames qui la quittaient, je m’en serais aussitôt enfui, parce que les pleurs faisaient irruption de mes yeux; je restai donc, et d'autres dames passèrent encore près de moi, et je les entendis causer, : « Qui de nous, disaient-elles, pourra désormais être joyeuse après avoir entendu les paroles de tristesse s’échapper de la bouche fie Béatrice? »

Après ces dames, il en passa d’autres qui m'aperçurent

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et dirent : u En voilà un qui pleure ni plus ni moins que s’il l’avait vue comme nous. »

D’autres dirent encore : « Voyez-le donc, il ne paraît plus le même, il est devenu tout autre. »

A mesure que toutes ces dames passaient, j’entendais leur conversation sur Béatrice et sur moi, et j’eus alors l’idée, car c’était un beau sujet, de faire des vers où je raconterais ce que j’avais entendu de la conversation de ces dames; et, comme je leur aurais volontiers parlé, si ce n'eût été de ma crainte, je supposai que je leur adressais des questions et qu’elles me répondaient, et je lis deux sonnets.

Dans le premier, je leur demande ce que mon désir était de leur demander réellement; dans le second, je rapporte ce que j’avais entendu, mais comme si elles me l’avaient répondu elles-mêmes.

Le premier commence :

Vous, dont l’aspect est humble et rempli de tristesse.

Et dont les yeux baissés témoignent la douleur.

D’où venez- vous ainsi? Votre sombre pâleur Trahit l’émotion d’un cœur plein de tendresse;

Dites, avez-vous vu notre aimable maîtresse Pleurer et succomber à ce nouveau malheur?

N’est-ce pas, vous venez d’auprès d’elle?... mon cœur Le devine à votre air rempli de sa noblesse.

Si son seul souvenir vous fait pleurer ainsi.

Près de moi, je vous prie, arrêtez-vous ici.

Quoi que ce soi I, hélas! ne me cachez rien d’elle.

LA VIK NOUVELLE

Je vois vos traits si pleins d’un chagrin imprévu,

Une telle stupeur en vos yeux se révèle.

Que je tremble de voir ce que vous avez vu.

Le second :

O toi, qui nous retiens pour nous interroger.

Es-tu donc cet ami qui vint de notre reine Nous parler si souvent?.. Ta voix est bien la sienne;

Mais tes traits sans couleurs sont ceux d’un étranger!

Quel sujet as-tu donc déjà de t’affliger.

Au point de réveiller notre pitié soudaine?

As-tu donc vu ses pleurs, que tu ne peux qu’à peine Cacher les noirs penscrs qui semblent t'assiéger?

Ne nous arrête pas, et laisse-nous nos larmes;

Ah ! ce serait péché que de nous consoler.

Lorsque nos yeux l’ont vue, en pleurant, nous parler.

La douleur sur son front a versé tant de charmes.

Que, si l’on eût osé, par un soudain effort,

La regarder en face, on serait tombé mort.

Peu de temps après, je fus atteint dans une partie de mon corps par une douloureuse infirmité qui me causa, pendant neuf jours, d'horribles souflrances, et je devins tellement faible que je ne pouvais plus remuer. Le neuvième jour, au milieu d’une douleur presque intolérable, un souvenir de ma dame vint à mon esprit, et, quand j’eus un instant pensé à elle, je revins à songer à ma vie devenue si débile; puis, réfléchissant à la courte durée de l’existence de l’homme, je commençai à gémir en moi-

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même sur une si grande misère, et je me dis en soupirant : 11 faudra, de toute nécessité, que la très-noble Béatrice meure un jour, elle aussi ! Il me vint alors une telle défaillance au cœur, que mes yeux se fermèrent; je commençai à m'agiter comme une personne en délire, et j’eus ce rêve :

Dans les premiers écarts de mon imagination, je 'is apparaître plusieurs daines échevelées qui me disaient : «Tu mourras. » Ü autres armèrent avec des visages différents les uns des autres, mais tous terribles à voir, et me disaient : « Tu es mort. » J'arrivai ensuite, dans mon délire, à ne savoir pas ou j'étais, et je crus voir, dans un chemin, une foule de dames, les cheveux en désordre, merveilleusement tristes et pleurant.

Le soleil sembla s’obscurcir, les étoiles avaient une couleur étrange qui me lit juger que c'était ainsi qu elles «levaient |>orler le deuil des morts. Je crus voir les oiseaux qui volaient dans l'air tomber sans vie, et j’entendis de grands tremblements de terre. Émerveillé et tout épouvanté d’un tel spectacle, je rêvai qu'un ami venait vers moi et me disait : « Ton incomparable dame a quitté ce monde. » Alors je commençai «à pleurer pitoyablement, et je ne pleurais pas seulement en rêve, mais mes yeux étaient baignés de véritables larmes. J'eus, en ce moment, l’idée de regarder le ciel, et je vis une multitude d'anges qui s’envolaient dans les airs et conduisaient devant eux une petite nuée blanche. Ces anges chantaient, et, dans leurs chants harmonieux, je crus entendre ces proies : ffosanna in excclsis ! Mais je ne pus comprendre rien de plus.

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