‹ Dante, Pétrarque, Michel-Ange, TasseChapitre 18 sur 88 · LA US DEO · texte numérisé non relu

LA US DEO

A PÉTRARQUE

SON NKT

Un soir, saint Augustin, ce docteur vénéré,

Dont le livre en tes mains se retrouvait sans cesse Te confessait en songe, et sa grave tendresse Scrutait ton faible coeur tant de fois égaré.

Rêves ambitieux dont tu fus enivré,

Vanités de ce monde où se prit ta jeunesse,

Il te retrancha tout: gloire, plaisirs, richesse;

Et toi, baissant le front, tu n’as pas murmuré.

Mais, quand il ajouta qu’il fallait plus encore,

Tu n’as pas attendu qu’il te parlât de Laure,

Tu t’écrias, tremblant, et les pleurs dans les yeux

« Laissez-moi de mon cœur l’étoile solitaire;

Sans elle, je ne puis vivre ici sur la terre.

Sans elle, je ne puis rêver même les rienx. »

Forso anror lia rhi sospirando dira,

Tinto di dolrc invidia : .\ssai aostenc IN-r belliuimo amor quest' ail suo tempo.

' So.NMKT LXXMII.

Sur la liste des Florentins proscrits le 27 janvier 1302, on lit, à côté du nom de Dante Alighieri, le nom de Petracco di Parenzo (1). C’est le père de Francesco Petrarca (2). Ainsi la même révolution priva de leur patrie les deux plus beaux génies qui aient illustré Florence et l’Italie.

Dante est mort en exil et Pétrarque y est né. Il naquit à Arezzo, le lundi 20 juillet 1304, trente-neuf ans après Dante. Son père, pauvre et proscrit, et sans espoir de rentrer dans sa patrie, passa les Alpes et vint se fixer à Avignon, oü Clément V

(I) Mi'KATOHiJSrn/W. Rn . t/fl/., vol. 10.

(i) Son nom fut forme du pronom de von pore, comme c'etail l'usage a Florence dan* les famille* bourgeoise* qui n 'avaient pa* de nom patronymique.

PKTRARQl E.

avait transporté le saint-siège. Lejeune Pétrarque lit ses études à Carpentras, commença son droit à Montpellier et alla le tinir à Bologne, où sa liaison avec Ci no de Pistoie, pocte contemporain, l’encouragea à se livrer à la poésie, à l’étude des monuments de l’antiquité et à la recherche des ouvrages perdus des auteurs latins (t ). Bientôt la mort de son père et de sa mère lui permit de suivre ses goûts littéraires et d’abandonner complètement la jurisprudence, cette science, dit-il quelque part, qui vous met dans cette position, ou d’acquérir d’injustes richesses, ou de ne recueillir que les railleries d’un monde qui se moque d’un honnête fou qui forme le vain projet de réconcilier les lois et la fortune avec la conscience (2).

Pétrarque était, dès lors, ce qu’il fut toute sa vie, tendre et rêveur, et d’un caractère inquiet et mélancolique. 11 était d’une mâle beauté, et ses cheveux, blanchis de bonne heure, donnaient une expression de douceur et de gravité à sa figure juvénile. En 1326, il revint à Avignon qu’il considérait comme sa véritable patrie, et là, pauvre étudiant de vingt-trois ans, il donnait, pour vivre, des leçons aux neveux du cardinal Colonne, lorsque, le 6 avril 1327, il vit celle qui décida de sa vie, de son génie et de sa gloire.

C’était le vendredi saint (3); Pétrarque, dont le cœur était pieux, s’était rendu, le matin, dans l’église de Sainte-Claire d’Avignon pour s’associer aux lamentations funèbres que l’Église prodigue, en ce jour anniversaire de la mort du Christ. Il était là, en prières, sans soupçonner que quelque chose de décisif allait s'accomplir dans sa destinée, lorsqu’en levant les yeux imr hasard, il vil devant lui une jeune dame vêtue d'une mante

'I On ilnit ;i IVir.'irqut* <l»*s d«SOM'‘,rl<*> |»n’<\cusi,s. C.V#l lui qui n rclronvr I'1* Irltri's fniuilirro <lr (liccroii.

"iï Efjiiif n lu potlrnlr.

(5 Sonnri II

NOTICE

verte brodée de violetles (1); ses cheveux étaient d’un blond doré et ses sourcils étaient noirs, singularité que le poète a célébrée et qui sjoutait à l'éclat de ses regards (2) ; enfin toute sa personne avait quelque chose d’étrange et de céleste qui ne semblait pas appartenir à la terre (3).

Cette jeune daine s'appelait Laure, et elle venait d'entrer dans sa vingtième année; c’était la fille d'Audibert de Noves ou, selon d’autres, de Henri Chabaud, seigneur de Cabrières, village près d’Avignon, et dans lequel elle avait pris naissance (4).

Vers 17()0, l'abbé de Sade, en examinant à Avignon de vieux papiers de famille, y acquit la preuve que Laure de Noves avait épousé, à dix-huit ans, Hugues de Sade, et que, par conséquent, elle était mariée depuis deux ans quand Pétrarque la vit pour la première fois. Nous respectons cette autorité, mais, pourtant, nous croyons qu'on pourrait la combattre i\ l’aide de la canzone XV (3) et du sonnet LXXU dans lequel le poêle se rap-

(I) Negli occhi ho pur le violette e’I verdi*.

CtüUN XV.

'i.i Quant à ses yeux , il fout croire qu’ils étaient d’une couleur changeante et tour à tour bleus et noirs, car on peut réunir des citations pour et contre; l’abbe de Sade, qui les a rassemblées, penche pour les yeux noirs.

(•V) Quel viso, al quai, e son nel mio dir parce,

Nulla cosa mortale puote agguaicliarsi.

Somskt CXII.

(4) Sounel III.

(5) l.a hclla (liovinctla ch’nra a donna.

OH

PKTRARyiJB.

pelle que, le jour où Laure lui apparut, elle laissait encore flotter sa chevelure, libre et sans ornements, ce qui était la mode des jeunes filles, tandis que, maintenant, ajoute-t-il , elle orne de perles ses cheveux recouverts d’un voile, selon l’usage des femmes mariées.

Quoi qu’il en soit, et à quelque époque que ce fût, il est certain que Laure épousa Hugues de Sade, dont la famille se rattachait à la maison des Baux, illustre en Provence. Mais il parait que celte union fut peu heureuse, si l'on s’en rapporte au témoignage de l’abbé de Sade, qui a encore trouvé dans ses archives de famille que Laure légua tous ses biens à son mari en lui recommandant le sort de ses enfants, et que celui-ci, six mois à peine après la mort de sa femme, leur donna une marâtre en se remariant.

Hugues de Sade habitait ordinairement Avignon, dans le faubourg des Sazes. On croit qu’il possédait, à Vaucluse, le château dont on voit encore aujourd’hui les ruines sur un rocher, et que les confuses traditions du peuple appellent encore le château de Pétrarque. Ce voisinage expliquerait parfaitement la prédilection constante que Pétrarque a toujours eue pour ce séjour où il devait voir quelquefois la dame de ses pensées. Il raconte, dans une de ses épltres latines, qu’à douze ans, son père l’ayant conduit, par hasard, à Vaucluse, il s’écria, comme par un secret pressentiment : Voici la retraite qui convient à mon caractère, et, si je puis disposer de moi, je la préférerai aux villes les plus brillantes.

C’est au pied môme du château de Hugues de Sade, sur les rives du ruisseau de la Sorgue, que Pétrarque établit son ermitage d’amoureux et de poète, au fond de cette sauvage thébaide de Vaucluse, maintenant nue et sans ombrage, autrefois couverte de bois, comme il le rappelle sans cesse dans ses vers.

Une de ses lettres (1) nous initie à la vie solitaire et contemplative qu'il y menait : « Ma maison de Vaucluse, dit le poète, ressemble à celle de Fabricius ou de Caton. Tout mon domestique consiste en un valet et un chien ; j’ai pour nourriture des tigues, des raisins, des noix, des amandes et des poissons que je me plais souvent à prendre aux filets dans le ruisseau. Je me suis fait deux jardins. L’un est ombragé; il invite à l’étude et à la méditation ; l'art, triomphant de la nature, l’a placé près de la source, sous la cime d’un grand roc, au-dessus des eaux. Lorsque mes facultés me le permettront, j’érigerai un autel à la fontaine de Vaucluse et je le dédierai à la Vierge. Mon autre jardin est plus près de la maison, moins sauvage, et cher à Bacchus et à Minerve. Dans sa disposition capricieuse, il se prolonge, par le moyen d’un petit pont placé sur une eau trèsrapide, jusqu’à une grotte voûtée où les rayons du soleil ne pénètrent jamais. Là, j’aime à me retirer pendant la chaleur du jour...

« Combien de fois, l’été, à minuit, après avoir récité mes prières, ai-je été me promener tout seul, dans les champs et sur les montagnes, à la clarté de la lune! combien de fois suis-je entré, malgré l’obscurité de la nuit, dans l’antre de la fontaine où, pendant le jour et en compagnie, on ne pénètre jamais sans quelque émotion!...

« J’ai trouvé tant de charme dans cette solitude et un repos si agréable, que je crois n’avoir vécu que le temps que j’y ai passé; tout le reste de ma vie n’a été qu’un supplice continuel (2). >»

(I) Cette lettre a etc cilee tout entière par M. Pierre Leroux dan* la Revue indépendante. Nous ne la citons que par fragments.

(8) « Est-ce Pétrarque qui écrit ces lignes, ou n’esl-ee pas Rousseau? » s’ecrie M. Pierre Leroux. Nous reviendrons sur celte analogie entre ces deux grands hommes.

FETKARgiiE.

Tel était Vaucluse, quand Pétrarque y était seul; niais, parfois, cette retraite austère s' animait de la présence de Laure, quand Hugues de Sade et sa femme venaient habiter leur château.

De sa cellule d’ermite et de poète, Pétrarque apercevait les fenêtres de la dame de ses pensées et le banc de pierre où elle aimait à s’asseoir, à l’ombre, pendant les longs jours de l’été (1). Il se levait avec l’aube pour saluer le lever du jour cl attendre l’apparition de l’astre adoré qui faisait pâlir le soleil (2). Il voyait Laure se promener dans les environs, seule avec sa pensée; il enviait l’herbe que son pied courbait à peine (3) et les fleurs que sa main cueillait pour tresser une guirlande à ses blonds cheveux (4). Il cherchait toutes les occasions de la suivre et de la rencontrer dans ses promenades matinales de Vaucluse. (Test là qu'il reçut d’elle ce salut gracieux qui lui fit oublier toutes ses douleurs (3) ; c’est là qu’il eut l’espoir d’un rendezvous , espoir trompé dont il accuse la jalousie d’Hugues de Sade (6) ; c’est là que, se voyant regardée un jour trop tendrement, Laure mit la main devant ses yeux par un gracieux mouvement de coquetterie (7); c’est là enfin que Pétrarque, se pro- ^ menant avec elle, par une belle matinée de printemps, vit ses beaux yeux, éblouis par l'éclat du soleil, s’abaisser doucement vers lui , et l'heureux poète de s’écrier que le soleil , son rival, s'est voilé d’un nuage, par dépit et par jalousie (8).

Laure, elle aussi, aimait le séjour de Vaucluse; elle aimait à se

(J; Sonnet XXIX.

i) Sonnel LXXXIV.

(») Sonnet LU.

(4) Sonnet 1.1.

(8) Sonnet XXX et suivants.

(6) Sonnet XVI.

(7) Sonnet CVI.

», Sonnet XXXIV

NOTICE

baigner dans les ondes limpides de la fontaine, à s'asseoir sons les ombrages épais et sur les prés en fleurs; comment Pétrarque n’aurait- il pas senti s’augmenter encore son affection pour ces lieux enchantés? Comment n’aurait-jl pas désiré y mourir, pour sentir sa cendre foulée par les beaux pieds de Laure, et avec le doux espoir de la voir s’attendrir sur sa tombe, et prier pour son àme?

C'est à Vaucluse que Pétrarque a composé la plus grande partie de ses poésies d’amour; c’est là qu’il retrouvait tous ses souvenirs, tous ses regrets, toutes ses espérances, toutes ses inspirations (I). Il ne pouvait s'éloigner de ces bois et de ces eaux sanctifiés par la présence ou par le souvenir de sa dame; il ne pouvait respirer longtemps loin de cet air vivifiant où il sentait le souffle de Laure (2), et, sans cesse appelé en Italie par la politique et le patriotisme, par la science et par l'amitic, sans cesse on le voit repasser les Alpes pour revenir à Vaucluse (3), qui est la patrie de son cœur, loin de laquelle il se sent le mal du pays; c’est là qu’il veut vivre et mourir.

Dans la troisième de ses lettres familières, écrites en latin dans sa vieillesse, Pétrarque s’exprime ainsi ; « Je me relirais

(1/ Sonnrl XXXV.

{•il Sonneu X <*l XXXI.

(.“>) Sonore» LXXI rl XCVIII.

102 l’KTMAKQl'K.

souvent, dans ma jeunesse, à Vaucluse, espérant y éteindre l’ardeur de ma passion , au milieu de la fraîcheur des eaux et des ombrages; mais, hélas! ces lieux mômes ne faisaient qu’augmenter mon amour, et je remplissais de mes plaintes les vallons et les forêts. C’est là, dans cette solitude aimée, que j’ai composé mes poésies d’amour en langue vulgaire, ouvrages dont maintenant je me repens et j’ai honte, mais qui sont fort goûtés, comme nous le voyons, par tous ceux qui ont aimé et qui soulfrent du môme mal que moi. »

C’est par mille témoignages épars dans la correspondance latine de Pétrarque, le vrai commentaire de ses poésies, c’est par l’étude attentive et comparée de ces mômes poésies que nous avons acquis l’intime conviction de la profonde réalité de son amour, et nous voudrions pouvoir faire passer cette conviction tout entière dans l’esprit et dans le cœur de ceux qui voudront bien nous lire; car, sans cela, comment pourraient-ils prendre le moindre intérêt à nos études sur Pétrarque et à la lecture de ses vers?

Oui, Pétrarque a aimé Laure avec toute la violence de son cœur et de ses sens. On en trouvera la preuve dans cette suite d’élégies , tour à tour brûlantes et mélancoliques , que nous avons essayé de reproduire dans notre langue.

Quel peintre plus énergique de l’amour, de ses éternelles alternatives et de ses perpétuelles contradictions!

Comme, tour à tour en proie au désespoir et à l’espérance, son amour, tantôt se livre aux transports des sens, tantôt s’agrandit, se purifie et s’idéalise sous un souffle divin qui l’enlève à la terre et l’emporte au ciel !

Non, Laure n’était pas, comme on l’a prétendu, une allégorie sous laquelle le poète symbolisait la gloire et la poésie, ou bien, comme l’a dit Voltaire, une Iris en l’air à laquelle il adressait force madrigaux par un pur jeu d’esprit où le cœur n’entrait pour rien. Non-seulement elle a existé, mais encore

elle est l'àine et la vie du poème de Pétrarque; elle lui a inspiré une passion réelle et non feinte, une passion brûlante qui n’est devenue platonique que par l’àge et la chaste résistance qu’elle y opposait sans cesse, une passion qui a survécu au temps, à l’absence, à la mort même, et qui est devenue un type immortel d’amour et de poésie.

Pétiarque cachait cet amour au fond de son coeur, avec tant de prudence et de pudeur, que, de son temps même, on lui reprochait quelquefois d’aimer le laurier plus que Laure, la gloire plus que l’amour. Voici ce qu’il répond à son ami, Jacques Colonne, évêque de Lombez, qui lui demandait si Laure existait réellement (1) :

« Plut à Dieu que ma Laure fût un personnage imaginaire et que ma passion ne fût qu’un jeu! Hélas! c’est un délire! Mais avez-vous réfléchi combien il serait difficile et pénible de feindre si longtemps? et quelle extravagance de jouer une pareille comédie! On peut contrefaire le malade par l’action, la voix et le geste ; mais on ne se donne pas l’air et la couleur d’un malade. Combien de fois, mon père, n’avez-vous pas été témoin de ma pâleur et de mes tourments! »

Son désespoir était si réel, qu’il alla jusqu’à l’idée du suicide; il le dit lui-même dans un sonnet (2) qui rappelle le sombre monologue d’Hamlet; mais Hamlet doute et Pétrarque croit. La religion arrête son bras, et sa foi le sauve de celte affreuse tentation à laquelle ont succombé Chatterton et tant d’autres poètes et amants malheureux.

Il) Cette lettre est c4lée entièrement dan» l’article précité de la ttrvur indé pendante.

(*j Sonnet XIV.

l'KTKAHyi K.

Mais Laure aimait-elle Pétrarque? C’est une question qn», depuis des siècles, a souvent excité la curiosité sans qu’on ait jamais pu la résoudre. En général, nous prenons tous un peu le parti de Pétrarque contre Laure; nous la trouvons souvent bien flère et bien cruelle «1 l’égard de ce noble poète dont l’amour et le génie l’ont fait arriver, jusqu’à nous, jeune de grâce et d’immortalité. Nous surtout, traducteurs identifiés avec notre poète, nous ressentons, aussi vivement que lui, les rigueurs et les dédains de notre dame ; nous la voudrions plus clémente et plus explicite envers nous, et nous nous irritons contre ce voile éternel qui l’enveloppe comme une mystérieuse madone.

Pourtant, en étudiant et en comparant entre eux les sonnets de Pétrarque, nous avons trouvé mille preuves de l’intérêt secret que Laure ne pouvait s’empêcher de ressentir pour lui. Le poète ne s’en aperçoit pas d’abord ; son amour n’en croit que les apparences; il appelle Laure, une dame plus blanche et plus froide que la neige nouvelle (1); il raconte que, devant lui, elle ne quitte plus son voile, depuis qu’elle a découvert son amour ; « Madame, lui dit-il, tant que je pus vous cacher la violence de mes désirs, je vous vis embellir votre visage de pitié ; mais, dès qu’ Amour appela sur moi votre attention, alors les blonds che-

(I) Sexline I.

XOT1CK. 105

veux furent voilés el l’amoureux regard recueilli en luimême (1). »

Mais, peu à peu, le poëte nous fait des demi-conlldences qui nous révèlent le chaste intérêt que lui porte Laure; il nous raconte qu’un jour, en lui faisant ses adieux, il la vit pâlir, et son regard baissé semblait dire ; Qui peut donc éloigner de moi mon plus fidèle ami (2)? A son retour, forcé de s’arrêter, la nuit, sur les bords du Rhône, il prie le fleuve de le précéder auprès de Laure qui sera, peut-être, inquiète de ce retard (3). Laure lui a donné son portrait, ou du moins l'a laissé faire au peintre Simon de Sienne, puisque nous le voyons dans les mains de Pétrarque (À). Un jour il trouve sa dame tout en pleurs, et il consacre trois sonnets à décrire l’impression qu’ont faite sur lui ces larmes dont il n’explique pas la cause (5). Enfin il dit positivement qu’il a attendri Laure (6) et que son âme, habituée à la douleur, s’est trouvée l&che et faible devant un tel bonheur (î). Sans cesse il est sur le point de s'écrier tout haut : Elle m’aime! sans cesse il interroge son àme et ses souvenirs pour savoir s’il doit se livrer à une telle espérance, et son ftme et ses souvenirs lui répondent affirmativement (8): mais il n’ose se fier encore à un tel bonheur, ou, plutôt, il n’ose révéler publiquement sa secrète conviction, et il la garde, comme un trésor, au fond de son cœur. Pour comprendre les motifs de cette retenue et de cette discrétion de Pétrarque, il faut considérer quelles circonstances entouraient sa vie. Dans une ville aussi

',1 ) Ballade |m. Ce* ver* el be«ticou|i d'autre* de iVirarque sont cite* dam te Xouretle Héloïte.

(8) Sonnet XXXVII.

y3) Sonnet LXXIX.

(4) Sonnet XXII.

(5) Sonnet XLVII et suivants.

(6; Sonnet 1.X XX II.

(7 j Sonnet CV1I.

y8j Sonnet XLIV.

PETRARQl K.

corrompue qu'il nous peint Avignon (l), il avait sans cesse à ménager la réputation sans tache et la chaste susceptibilité de Laure, qui, avant tout, voulait rester fidèle à sesdevoirs de femme mariée. N’avait-il pas à craindre aussi la juste jalousie d’un . époux, jalousie qu’il laisse soupçonner en plus d’un endroit de ses poésies (2)? L’amour de Pétrarque n’avait rendu Laure que trop célèbre déjà pour Hugues de Sade ; nous en citerons un exemple curieux. Charles de Luxembourg, que Clément VI, soutenu par la France, avait fait élire, en 1346, roi des Romains sous le nom de Charles VI, vint en remercier le pape à Avignon. Il y fut reçu avec tous les honneurs dus à la majesté impériale. Dans un bal magnifique qu’on lui donna, le nouvel empereur se fit montrer Laure dont il avait entendu parler, et, d’un geste écartant la foule qui la séparait de lui, il alla droit à elle, la prit par la main et l’embrassa sur le front et sur les yeux pour lui faire honneur, selon la coutume de France.

Pétrarque, caché dans la foule, ressentit une vive jalousie du Daiser impérial; il l’a exprimée dans un sonnet charmant où il décrit cette scène avec beaucoup de grâce et de naïveté (3). Un autre de ses sonnets nous le montre se promenant avec Laure et son ami, le roi de Naples, qui cueillit, en souriant, deux roses et les donna aux deux amants rougissant de crainte et de joie (4).

Il est donc impossible que Laure n’ait pas aimé Pétrarque; il est impossible qu’elle n’ait point été fière et touchée de voir son image se réfléchir, dans ce cœur tendre et fidèle, pendant vingt et un ans. Il est impossible qu'elle n’ait pas eu, au moins, cette pitié, cette charité d’amour si naturelle aux femmes vertueuses

(i) Sonnets XXXIII et XLVIII.

(S) Sonnets XVI et LXXXVl.

(5) Sonnet XCV.

(4) Sonnet XCIX.

NOTICE

qui ont, toutes, le désir et l'espoir de ramener leurs amants à la vertu, en changeant leur amour en amitié respectueuse et passionnée.

Une autre preuve de l'intérêt qu’inspirait Pétrarque, c’est la chaste jalousie de Laure qui perce çà et là, comme dans ce sonnet (\) où le poète, en voyage, s’excuse du reproche de trop regarder les belles femmes qu’il rencontre, en assurant que c’est uniquement parce qu’il cherche à retrouver, sur leur visage, quelques traits qui lui rappellent Laure absente et toujours adorée; et, pour sanctifier sa justification, il ose se comparer au pèlerin qui va à Rome contempler l’image terrestre du Christ. Un jour même, i) fut accusé, auprès de sa dame, d’a- . voir dit qu’il cachait et chantait un autre amour sous le nom de Laure; alors le poète s’écrie, dans une canzone pleine de verve et d’indignation (2) :

Si je l’ai dit, que je devienne Un objet d’horreur et de haine Pour celle dont l’amour est ma vie et ma mort ; Si je l’ai dit, que mes années Au désespoir soient condamnées ,

F.t que je vive en proie à l’éternel remord !

Mais aussi, que celle que j’aime,

Si je n’ai point dit ce blasphème , laisse encor l’espérauce à mou cœur agité. Et, dans cette saison nouvelle,

Guide encor ma frète nacelle Avec le gouvernait de sa tendre bonté !

(I) Sonnet XI.

fi) Canzone XIX.

PÉTRARVtE.

Aurais-je pu jamais le «lire !

Ou m’aurait offert un empire V>ue je u’aurais pas «lit ce blasphème odieux. Amour, toi qui connais ma vie ,

Confonds l'infâme calomnie;

J'en appelle à la terre et j’ên appelle aux eieuv !

Une dernière preuve de la réalité de l’amour de Pétrarque, c’est la vivacité des regrets et même des remords que sa passion lui a souvent inspirés. Ses scrupules religieux s’alarmaient d’aimer aussi violemment une femme mariée qu’il chercha à séduire, par tous les moyens possibles, comme il l’avoue dans ses confessions, dont nous parlerons bientôt. Chaque année, le retour de ce doux mois d’avril, qui vit naître son amour, lui inspire les réflexions les plus sérieuses. Les sonnets commémoratifs de ces anniversaires aimés sont autant d’actes de repentir qu’il adresse à Dieu, en lui demandant le secours de sa grâce contre les attaques incessantes de l’amour (t).

Laure, de son côté, quoique peu heureuse avec son mari et quoiqu’elle aimât Pétrarque, s’était résignée à rester (idèle à ses devoirs, et, en présence de la passion brûlante de son amant, elle ne pouvait lui donner aucun encouragement direct; sans

’lj Sonnets Win rl XXIV.

NOTICE

cesse elle lui défend de ta revoir, sans cesse il lui désobéit (1), eu s'écriant que la vue de sa dame est, pour lui, ce qu’est la vue de Dieu pour les bienheureux (2).

Quand la passion ue l’aveugle pas, Pétrarque sent bien la situation difficile de Laure, il comprend qu’il ne peut rien en attendre maintenant, et il espère tout de l’àge et du temps, alors que les deux amants, devenus vieux, pourront s’asseoir, sans danger pour leur réputation, l'un près de l’autre, et s'entretenir de leurs peines passées (3) ; mais, plus souvent, il s’irrite et s’emporte contre les chastes rigueurs de Laure, et il se répand, contre elle, en plaintes amères; puis, avec une délicatesse infinie, il se reproche son injuste colère, il craint d’avoir fini par faire haïr sa dame, il s’empresse d’assurer qu’il ne demande ni haine pour elle, ni pitié pour lui (4), car il doit être trop heureux d’un amour qui fera envie à tous les poètes et a tous les amants (5), et il s'écrie qu’il aime mieux les rigueurs de sa dame que les faveurs de toute autre femme (6).

Quel plus beau triomphe pour Laure que cette déclaration de son fidèle amant! Elle l’aimait; mais il n’osait le croire, et surtout il n’osait le dire, et ce ne fut qu’après la mort de sa dame qu'il dévoila cette double situation de leur amour. On la trouve dans son poème des Triomphes , écrit en terza rima comme la Divine Comédie. Nous allons citer cet intéressant passage tiré du Triomphe de la mort.

Laure lui apparait, la nuit même qui suivit sa mort, et elle lui tend cette main si désirée qu’il avait touchée à peine pendant sa vie. Cette faveur enhardit le poète jusqu'à demander à

(I) Sonnet* XC1 V et XO’.

(4, Sonnet CXIX.

'S) Sonnet VIII et ««mari XLVtl. de la llnrl.

<4) Sonnet LXXXII

’5) Sonnet l.XXVIII.

6) Sonnet I.X.

1 10 PKTRARQIE.

-sa dame si, vraiment, elle l’avait aimé sur la terre ; et elle, en soupirant, lui répond :

« Jamais mon cœur n’a été séparé de toi, et jamais il ne le sera; mais j’ai modéré ta tlammé, en me montrant à loi avec un visage sévère;

« Car, voulant te sauver ainsi que moi, le meilleur moyen était de conserver pure notre jeune renommée, et une mère n'est pas moins tendre parce qu’elle corrige.

« Combien de fois ai-je dit : Celui-ci n’aime pas, mais il brûle; il faut donc que j'y pourvoie, et la chose est difficile pour qui craint ou désire.

« Qu’il voie mon visage et ne voie pas mon cœur; telle fut ma règle pour te ramener et t’arrêter, comme on serre le frein d'un cheval qui s’emporte.

« Plus de mille fois, la colère s’est peinte sur mon visage, tandis que l’amour brûlait mon cœur; et toujours la raison a triomphé de ma volonté.

« Mais, si je te voyais prêt à succomber û la douleur, je tournais vers toi des regards plus doux, et je sauvais à la fois ta vie et notre honneur.

« Et quand la passion prenait trop de pouvoir sur toi, triste et craintive alors, je te saluais de la voix et de la tête.

« Tels furent, avec toi, mes ressources et mes artifices : tantôt un gracieux accueil, tantôt des dédains; tu le sais, puisque les chants l’ont appris au monde

—«Et moi : Madame, ce serait une grande récompense de ma fidélité, si je pouvais vous croire, dis-je, en tremblant et les yeux humides de pleurs.

— « Homme de peu de foi, te parlerais-je ainsi, si je n’étais convaincue et si ce n'était la vérité? me répondit -elle; et il me sembla la voir se courroucer.

« Si, sur la terre, lu as plu à ines yeux, je ne le dirai pas; mais j’ai aimé ce doux nœud qui t’entourait le cœur.

«Et j’aime le beau nom (si ce que j’entends est vrai) que tes chants m’ont fait avoir dans le monde entier, et jamais, dans ton amour, je ne t'ai demandé autre chose que de la modération.

« Cela seul a manqué; et comme, par ta tristesse, tu as voulu ine montrer ce que je savais bien, tu as découvert à tout le monde le secret de ton cœur.

« De là cette froideur que je t’ai témoignée et qui l’accable encore; car, dans tout le reste, il y avait, entre nous, cette sympathie que l’amour fait naître, pourvu toutefois qu’il soit modéré par l'honnêteté.

« Les flammes amoureuses furenten nous presque égales, du moins depuis que je me suis aperçue de tes feux; mais l’un de nous les a manifestées, l’autre les a cachées.

« Tu étais déjà fatigué de crier grâce, et je me taisais toujours; c'est pourquoi la pudeur et la crainte, qui fermaient ma bouche, t’ont laissé croire que mes secrets désirs étaient peu de chose.

«La douleur n’est pas moindre parce qu’on la réprime, et elle n’est pas plus grande parce qu’on la raconte en se lamentant; la manifestation n’est pas ce qui augmente ou diminue la vérité.

« Mais tout voile ne fut-il pas déchiré, au moins, le jour où, seule avec toi, j'accueillis tes paroles, lorsque tu chantais: Notre amour n’ose en dire davantmje (t) ? »

Laure aimait donc secrètement Pétrarque, c’est le poêle qui ose enfin nous l’apprendre lui-même après sa mort; son respect pour la mémoire de sa dame, et la continuelle défiance qu’il montre de lui-même, nous sont un sftr garant de sa sincérité,

(1/ nir più non n«# il nontrn ainnr. rantandn'

Tnnnfo ilrlln mortr.

qui d'ailleurs était si généralement connue que, dans une occasion solennelle, il fut le seul de tous les assistants qui se trouva dispensé d’un serment justificatif. Cette scène des Triomphes est décisive et convaincante; c’est, à la fois, l’argument, le commentaire et le résumé du divin poème d’amour que l’on va lire dans les sonnets de Pétrarque.

Après Dante, Pétrarque est le grand révélateur de l’amour chevaleresque et chrétien. Son Canzoniere est la véritable source du roman moderne, qui a pris pour but l’analyse métaphysique de l’amour dans sa lutte avec le devoir. Rousseau, qui connaissait et admirait Pétrarque, le cite sans cesse dans la nouvelle Hèloise (1), dont la situation est fondée évidemment sur celle de Pétrarque et de Laure. Il en est de même de Werther et, en général, des romans du même genre qui l’ont précédé ou suivi; c'est toujours le même drame à trois personnages : l’amant, l’amante et l'époux;c’est toujours l'amour brûlant d’un côté et l’a-

l ! Pétrarque est a la le le des poêles que Saint-Preux recommande a Julie •lettre XII). M. Pierre Leroux est le premier qui ail remarque l’analogie du earaciere de Rousseau avec relui de Pétrarque : même misanthropie, inetne* gortls de campagne cl de solitude, memes rêverie» et memes extases. Le sonnet XXX ne rappelle-t-il pas ces paroles de l’amant de Mme de W arc ns : « Que ne puis-je entourer d’un haluslre d'or cette heureuse place! que n’y puis-je attirer les hommages de toute In terre ’. Quiconque aime a honorer les monuments du salut des hommes n’en devrait approcher qu’à genoux. >»

' l'nnfrttiont. livre II .

NOTICE

mour chaste de l'autre; mais, dans Pétrarque, le roman est réduit à sa plus simple et à sa plus intime expression. Le rôle de l’époux est entièrement dans l’ombre. Le drame n’a que deux personnages, dont la situation est presque toujours la même, et, pour en sauver la monotonie et s’y intéresser, il n’y a qu’un moyen, c’est de croire à la réalité et à la sincérité de l’amour de Pétrarque et de Laure; hors de cette croyance, point de salut pour le lecteur. Nous supposons que ses propres souvenirs lui rappellent de quoi se compose une vie d’amoureux et de poêle; c’est une perpétuelle alternative de joie et de désespoir; c’est une succession infinie de petits incidents qui, par l’importance que le coeur y attache, sont d’aussi graves événements que les révolutions des empires;' car l’àme est la mesure de toute chose, et un rien, qui nousémeut, est plus important à nos yeux qu’une catastrophe politique qui ne nous touche pas. Un salut, un regard, un sourire, une larme, une rencontre, un nuage qui passe, un gant qui tombe, un reproche, un refus, un adieu, un retour, voilà les événements que le poète célèbre dans ses sonnets et dont il fait de petits tableaux achevés, dignes de PAlbane et de Raphaël. Telles sont les scènes de la promenade au soleil, de la main mise devant les yeux, et surtout celles des roses et du baiser.

Sans doute, il y a, quelquefois, du mauvais goût, de l’obscurité et des concetti blâmables dans les sonnets de Pétrarque; mais ces défauts étaient ceux de son temps; sans doute, le poète parle un peu trop souvent de la glace ou de la flamme qu’il ressent tour à tour; mais cefte comparaison n’est-elle pas, quelquefois, vraie? Nous en appelons à tous ceux qui ont le bonheur ou le malheur de s’en souvenir ou de l’éprouver.

Puis, combien ces défauts qui déparent quelques sonnets sont rachetés par la grâce, la tendresse et la délicate énergie de celte poésie enchanteresse sous laquelle il nous semble voir circuler

I i <4 PÉTRARQUE.

la passion la plus vive et la plus vraie, comme oo voit circuler un sang pur sous une peau transparente. Cette belle langue italienne devient un véritable instrument de musique entre les mains de Pétrarque; il s'accompagnait de son luth (1) en composant ses sonnets; il en composait en même temps l’air et les paroles, et des rapsodes errants allaient les chanter par toute l’Italie (2). Il aurait fallu le génie divin de Racine, le poêle des mystères du cœur, pour reproduire dans notre langue les harmonieuses richesses de ce style admirable qui se plie si bien à toutes les ardentes fluctuations de la passion.

On accusera peut-être ici notre partialité de traducteurs; le livre que l’on traduit, dira-t-on, est une maîtresse adorée dont on ne voit que les qualités; c’est peut-être vrai, mais n’avonsnous pas le droit de dire au lecteur qui blâmerait notre enthousiasme: Qui peut connaître Pétrarque mieux que nous? Qui l’a étudié avec plus d’amour et de fidélité? 11 est à nos yeux plus qu’un grand poète; c'est un ami avec qui nous avons fait connaissance au coin de notre foyer; c’est un compagnon de voyage qui nous a suivis partout; il a été le confident discret de nos joies et de nos peines pendant cinq années, et nous avons pu dire de lui ce qu’il dit quelque part de l’amour (3) :

Mais je ne puis trouver ni rive assez sauvage, Ni désert où Pétrarque avec moi ne voyage , Devisant avec moi qui devise avec lui.

(t) Pétrarque, dan* son testament, légué *on luth a Thomas Bambasin do Ferrare, ul rum tonel non pro ranitalr tæcul i fuyant, *rd ad luudrtn Uei elemi.

(U) il se plaint dans une lettre de ee que ce* chanteurs estropiaient souvent se* vers.

(5) Sonnet XV.

NOTICE

On s’imagine ordinairement que Pétrarque ne fut jamais qu’un poète amoureux, et passa tout son temps à chanter son amour et ses tourments; sans doute, sa passion domina toute sa vie, et c’est ce que nous avons surtout cherché à prouver; mais, toute sa vie, comme il le dit dans ses lettres, il chercha à se distraire de cette passion par les voyages, la politique et l'étude (1).

Il visita la France, l’Allemagne et l’Espagne, et écrivit, en 1337, une épilre célèbre sur la supériorité de l’Italie, comparée aux autres contrées de l’Europe.

En effet, au xiv° siècle, quels hommes l'Europe pouvait-elle opposer à Dante, à Pétrarque, à Boccace?

Dans ses voyages, Pétrarque se lia et entretint, à son retour, une correspondance suivie avec les poètes, les savants et les philosophes de tous les pays (2).

(I) «I.e voyage, dit-il dans son troisième dialogue de t'nntemptu mundt, fait plus de mal que de bien à qui porte son mal en soi et voyage avec lui-memc. Je suis comme la biche de Virgile, qui court les forêts et les champs, traînant avec elle le trait qui l’a blessée. » Le souvenir de Laure lé persécutait, il croyait In revoir partout, comme, par exemple, en traversant celte sauvage foret des Ardennes, chantée après lui par l’Arioste, qui y a mis la fontaine de l’ainour et de la haine, et par Shakespeare, qui en a fait la retraite de son mélancolique Jacques.

(4) On connaît le jugement que porta sur Pétrarque la reine de Suède, Christine, lorsqu’elle vivait retirer a Home :

Pclrarc», grandissime filosofo, grandissimo ioainorato, grandissime poêla !

PKTKAHyi H.

« Il a élé, dit M. de Sismondi, pendant le siècle dont sa vie occupe les trois quarts, lecenlre de la littérature italienne, et sa correspondance devint le lien magique qui, pour la première fois, unissait toute la république littéraire européenne. Cette gloire universelle, que ses hautes connaissances lui avaient attirée, fut aussi fréquemment employée dans une carrière politique. Aucun savant, aucun poète n’a sans doute élé chargé d’un si grand nombre d’ambassades auprès d’aussi grands potentats, comme l’empereur, le pape, le roi de France, le sénat de Venise, et tous les princes de l'Italie; et ce qui est bizarre, c’est que Pétrarque les remplissait comme appartenant, non pas à l’État qui le chargeait de ses intérêts, mais à l’Europe entière. Il recevait sa mission de sa gloire ; et, lorsqu’il traitait entre les princes, c'était presque comme un arbitre dont chacun voulait ménager le suffrage auprès de la postérité. » Comme tous les grands écrivains italiens, Pétrarque rêva l’indépendance et la régénération de l’Italie; il lui adressa une canzone sublime, digne d'être placée à côté des plus beaux morceaux de Dante ; il applaudit, un instant, aux tentatives du tribun Rienzi, qui essaya de rétablir à Rome le gouvernement républicain, et l’on croit que c’est à lui qu’il envoya, dans une canzone, les plus nobles encouragements et les plus généreuses espérances.

l.es qualités privées de Pétrarque n’étaient pas moins appréciées que son génie par ses contemporains. S’il ne fut pas heu-

NOTICE

MT

reux en amour, nul ne le lui davantage en amitié. Ses ainis les plus chers furent Cino de Pistoie, Boccace (1), son confesseur, le P. Denis de Borgo-San-Sepulcro , professeur à l’Universilé de Paris, et Sennuccio del Benc, poète et secrétaire du cardinal Colonne, qui fut le confident de son amour, et auquel il a adressé plusieurs de ses sonnets.

Ses relations avec les grands étaient pleines d'indépendance et de fierté. Le cardinal Colonne lui ayant fait un jour d'injusles reproches : « Vous m'avez traité comme un fils, je vous ai traité comme un père; nous sommes quittes, répondit Pétrarque. »

Comme Virgile, il reçut de ses contemporains le surnom de Parthenias; cependant il eut un fils naturel qui mourut avant lui et une fille qui lui survécut. Ce fut en 1537, au bout de dix ans d’un inutile martyre, qu’il eut une liaison passagère avec une femme inconnue dont il n’a jamais parlé (2). On peut dire, sans craindre de se tromper, que ce ne fut qu’une infidélité de ses sens, sans laquelle Pétrarque aurait été plus qu’un homme, et il n’est pas permis de douter que son cœur ne soit resté tout entier à Laure. On n’aime pas ainsi deux fois.

Pendant sa vie, Pétrarque dut sa gloire moins à ses poésies italiennes qu’à ses œuvres latines, moins à ses sonnets d’amour

11/ Il contribua» le retirer de sc* égarements «le jeunesse f v. nonne! XWtlIj. Boccace avait comment-»* par faire «les vers; mais, ajout lu ceux üc Pétrarque, il jeta les siens au feu et ne voulut plus écrire qu’en prose. Il tlontia à Pétrarque la Divine Comédie, tout entière écrite de sa main. Pétrarque, dans son testament, lui lit ce legs : Yerecunde admodum lanlo nVo tnm mudicum lego ; quinquaginta florenon au ri dr Florentin pro una renie hiemali ad ntudium lueubralionenque tuirturna*.

!i< Pourtant, dans un sonnet bizarre que nous n’avons pas traduit et qui est intitule : La Chute, il semble faire allusion à cet entrainement de ses sens et aux remords qui le suivirent, (’.’est une allégorie où on croit deviner que c’est en Italie qu’il vit cette femme qui lui rappela taure par une certaine ressemblance. Les curieux peuvent voir ce sonnet, qui commence ainsi ; Del mar Tirreno.

118 PKTKAKyi K.

qu’il son poème de Y Africa et à ses immenses travaux sur la littérature ancienne. C’est ce qui lui valut en partie les honneurs du triomphe, quand, le même jour, il reçut des lettres du sénat de Rome et des chanceliers de l’Université de Paris qui lui offraient la couronne de laurier. Il préféra la capitale du monde chrétien, et s’embarqua pour Naples, où le roi Robert, ce prince philosophe, ce confident de son amour, lui fit subir un examen public qui dura trois jours, et dont Pétrarque sortit triomphant pour aller à Rome et monter au Capitole. Ce fut le 8 avril 1341, le jour de Pâques , qu’eut lieu son couronnement. La pensée de Laure l’accompagna sans doute dans son triomphe, et Laure dut être lière de la gloire de son immortel amant.

Pétrarque n’avait composé ses poésies d’amour que pour soulager son cœur et distraire sa pensée.

Il croyait, comme ses contemporains, que sa gloire se fonderait principalement sur ses œuvres latines et surtout sur son volumineux poème de Y Africa, et cependant, qu’est-il arrivé? La postérité a oublié le politique, le savant, le philosophe, le poète épique ; elle ne s’est souvenue que de l’amant de Laure, et de ce monument immense et laborieux, que Pétrarque crut élever à sa mémoire, elle n’a voulu sauver que le volume de ses poésies italiennes; il n’est resté de lui que ses immortels sonnets ; ils ont suffi à sa gloire, et son amour y a fixé l’éternité de son génie: c’est qu’au milieu de ces innombrables travaux et de ces perpétuelles distractions de la pensée, son cœur n’était rempli que d’un seul objet ; c’est que Laure était l’àme qui animait sa vie et ne le quittait jamais. Et ne savons-nous pas que l’œuvre où le poêle met son âme tout entière est plus sûre de traverser les siècles et d’émouvoir la postérité, que celle où il ne mettra que les fruits de ses éludes et de son érudition?

A ce titre aussi, un autre ouvrage de l’auteur du Canzonierc mérite, ainsi que sa correspondance, d'échapper à l’oubli de la

NOTICE

postérité, parce qu’il nous admet dans l’intimité des pensées de Pétrarque. Comme Dante, comme saint Augustin, comme J. -J. Rousseau, Pétrarque nous a laissé scs confessions dans cette œuvre de son àgc mûr, qu’il appelait son secret , et qui est intitulée : Du Mépris du monde [ 1), et se compose de trois dialogues philosophiques et religieux, que le poète suppose avoir avec saint Augustin, son auteur de prédilection, dont les confessions ne le quittaient pas et avec qui il a plus d’une ressemblance de caractère et de génie.

Saint Augustin, dans l’un de ces dialogues , examine la vie de Pétrarque, en directeur sévère et attentif, et cherche à lui faire sentir la vanité des deux passions qui l’ont séduit tour à tour. « Vous avez, lui dit-il (2), deux chaînes dorées qui vous retiennent au monde; on ne peut vous les ôter sans votre consentement, et j’ai peur que vous ne vouliez pas le donner. Ces deux chaînes sont la gloire et l'amour. »

Le saint lui démontre toute la vanité de la gloire, et lui prouve qu'il n’avait pas besoin de tant de veilles et de fatigues pour apprendre à bien vivre et à bien mourir.

Pétrarque s’humilie et reconnaît la vérité des paroles du grand docteur; mais quand, arrivé à l’amour, saint Augustin veut aussi lui retrancher l'idée de Laure comme le plus grand obstacle qu’il trouve à son salut, oh! alors Pétrarque se récrie avec douleur; mais le saint continue, et fait une peinture énergique des égarements où l’a entraîné cette passion qui a absorbé toute la sève de sa jeunesse et qui, dans son âge mûr, le rend encore la fable de ses contemporains. Il lui rappelle que cet amour l’a conduit à l’oubli de Dieu, à l’oubli de lui-méme et de ses devoirs; et encore si cette passion insensée l’avait rendu

(I) De Conlemplu mundi. Dialogi III.

(i) Dialogue troisième. Dans res citations, nous nous serrons de l’abrégé exact qui a été fait de ce dialogue par M. Paccard, dans son livre sur Pétrarque et Laure, et nous n'en prenons que la substance.

I'2(» l'RTRARylR.

heureux, mais non; le saint lui énumère les dédains dont l.aurè Ta accablé el dont il n’a cessé de se plaindre; il lui représente tout ce qu’il a fait pour la gloire de cette femme, et combien elle en parait peu touchée, et il compare les faveurs légères qu’elle lui a données à ces petits vents frais de l’été qui ne rafraîchissent l’air un moment que pour faire sentir ensuite plus lourdement le poids orageux de l’atmosphère.

A tous ces arguments qu’il fournit lui-mème, le pauvre poète baisse la tête, avoue là vérité de ce tableau, mais déclare qu’il lui est impossible de ne plus aimer Laure; saint Augustin devient plus sévère et l’avertit que la vérité l’obligera peut-être A dire, sur l’objet de son amour, des choses qui blesseront srs oreilles; mais alors Pétrarque, poussé à bout, l’arrête cl s'écrie avec toute l’éloquence désespérée de la passion : «Savez-vous bien de qui il s’agit? Prenez bien garde à ce que vous direz d'elle! C’est l’objet qu’on aime qui doit décider si l’amour est une folie ou une sagesse, si l’amour est la plus honteuse ou la plus noble de toutes les passions. S’enllammer pour une femme méprisable, c’est un grand mal; s'attacher à une femme vertueuse qu’on aime et qu’on respecte, c’est, selon moi, le comble du bonheur. Laure est la plus noble et la plus pure de toutes les femmes. Dans une ville où on ne respecte rien, la calomnie a-t-elle jamais osé mordre sur elle? Pour moi, je l’avoue, je fus d’abord ébloui par la beauté de son corps, avant de l’aimer pour la beauté de son àme; mais c’est toujours ainsi que l’amourcommcnce. J’eus des désirs indignes d’elle et de moi ; j'ai fait tout ce que j’ai pu pour la séduire; mais je n’ai jamais obtenu d'elle la moindre faveur où l'honneur fût intéressé. Klle a résisté constamment à mille choses qui auraient dû la tenter et qui auraient séduit toute autre qu’elle. Combien de fois ne m’a-t-elle pas dit ; Convient-il ù un homme comme vous de faire ce que vous faites? Elle n’a rien épargné pour me ramener à la vertu, ni l'exemple.

NOTICE

ni les leçons, ni les reproches. Elle me désespérai l autrefois par ses refus, à présent je lui en sais pré et je l'en remercie. C’est la beauté de son Ame que j'aime maintenant, bien plus que celle de son corps, qui se flétrit chaque jour; et en voici une preuve sans réplique ; c’est que plus elle avance en Age, plus je sens mon amour pour elle redoubler. C’est à elle que je dois le peu que je suis, c'est elle qui m’a rejiré des précipices où l’ardeur de la jeunesse m'avait entraîné; c'est elle enfin qui a allumé en moi l’étincelle du génie et qui m’a montré le chemin du ciel, en s’offrant comme guide pour m'y conduire. »

Malgré l’éloquence passionnée de ce plaidoyer d'amour, saint Augustin reste inflexible, et c’est en vain que Pétrarque supplie à genoux celui qui dans sa jeunesse avait pleuré sur Di* don, de lui laisser l’amour de Laure. Enfin, vaincu par son propre témoignage, le pauvre poète s'écrie : « Je vous rends les armes et je ne vous répondrai qu’une chose, c'est que je suis désespéré, que je brûle d’amour, que je ne sais que faire et que j'implore vos conseils. »

Saint Augustin lui conseille les voyages, les distractions de l’étude et surtout la prière , ce refuge des coeurs blessés : « Implorez l’assistance divine; que vos prières soient ferventes, assidues et mêlées de larmes; il faut espérer que Dieu les exaucera. » •

Ce dialogue fut écrit en 1543.

Cinq ans après, la mort de Laure délivre Pétrarque de ses scrupules religieux et lui permet de l'aimer autant qu'il le désire, car ce n’est plus une femme qu’il aime, c’est une bienheureuse qui lui garde, A ses côtés, une place dans le ciel.

Laure fut une des victimes de la peste qui ravageait alors le midi de l’Europe ; elle mourut à l’àge de quarante et un ans, à Avignon, le 6 avril 1348, l’anniversaire du jour où elle apparut à Pétrarque. Son corps fut porté dans l’église des frères mineurs (les Cordeliers) et enseveli dans la chapelle de la Croix , à droite de l’entrée de l’église, chapelle que la famille de Sade avait choisie pour le lieu de sa sépulture. Cette église, une des plus belles d’Avignon, a entièrement disparu sous le marteau révolutionnaire. Le tombeau de Laure n’existe plus, et nous ne reconnaîtrions pas même la place qu’il occupa, si un touriste anglais, passant par Avignon, n’eût fait quelques recherches à cet égard , et n’avait élevé, à ses frais, un petit monument sur cette terre où Laure repose.

Nous avons vu en 1842, rue des Lis, dans l’ancien enclos des Cordeliers, divisé en divers jardins, le petit carré de terre entouré de cyprès où s’élève le cippe en pierre qui dispute encore à l’oubli le souvenir du tombeau de Laure. Sur une plaque de marbre nous avons lu cette inscription :

Qu6 clarius notescat locus,

Tarn indigents quam peregrinis,

Ubi rcquiescit Laura ilia, Retraita* amor.

NOTICE

Huiic cippuin posuit Carolus Kelsall, Angiieus,

Per Avenionem iter faciens,

Anno sal. MDCCCXXHI Nil amplius addere optimè inonent Nota hæc regii poetæ carmina.

Au-dessous de cette inscription, sont gravés les vers que lit François 1er en visitant le tombeau de Laure, le 8 septembre 1533 :

En petit lieu comprins vous pouvez voir Ce qui comprend beaucoup par renommée;

Plume, labeur, la* langue et le savoir Furent vaincus par l'amant de l'aimée.

O gentille i\me étant tant estimée,

Qui te pourra louer qu’en se taisant?

Car la parole est toujours réprimée Quand le sujet surpasse le disant.

Lit bibliothèque Ambroisienne de Milan possède un Virgile manuscrit qui a longtemps appartenu à Pétrarque et dont le frontispice fut peint par son ami Simon Memmi de Sienne, le même peintre qui fil son portrait et celui de Laure. Sur un papier collé à Pinlérieur de la couverture eu bois de ce manuscrit, on lit une noie de huit lignes, de l’écriture de Pétrarque, comme les notes marginales et interlinéaires qu’on trouve sur le Virgile. Voici la traduction de cette note qui est en latin :

« Laure, illustre par scs propres vertus et longtemps célébrée par mes vers, m’apparut pour la première fois, dans ma jeunesse, l’an du Seigneur 1327, le sixième jour du mois d’avril, dans l’église de Sainte-Claire d’Avignon, à l’heure matinale du jour; et dans la même ville, le même mois d’avril, le même

I2t l'ÉTRARylE.

sixième jour, à la même heure, en l’an 1348, cette lumière fut ravie à la lumière (1) pendant que je me trouvais à Vérone, ignorant, hélas ! mon malheur. Une lettre de mon ami Ludovieo m’apprit cette affreuse nouvelle à Parme, la même année, au mois de mai, le dix-neuvième jour dans la matinée. Ce corps, si chaste et si beau, fut enseveli dans le couvent des frères mineurs, le jour même de la mort, le soir. Je me persuade que son âme est, comme Sénèque le dit de Scipion l’Africain, retournée au ciel d’où elle était venue. Je ressens une amère douleur à retracer ce douloureux souvenir sur le livre qui revient le plus souvent sous mes yeux, afin que, par cette vue et par la pensée de la rapidité du temps et de la vie, je me rappelle sans cesse qu’il ne doit plus rien y avoir qui me plaise dans ce monde, et qu’après avoir vu rompre le nœud le plus fort qui m’y retenait, il est temps de fuir de Babylone ; ce qui , par la grâce prévenante de Dieu, sera facile, en pensant, fortement et virilement, aux vains soucis, aux fausses espérances, et aux terminaisons imprévues du passé. »

Ainsi, de 1527 à 15i8, pendant vingt et un ans, jour pour jour, heure pour heure, Pétrarque aima et chanta Laure sur la terre ; c’est entre ces deux dates célèbres que se déroule cette suite de sonnets et de canzones que le poêle intitula : Sonctli e can- : oni in vit a di madonna Laura.

Quand Laure eut quitté la terre, elle ne mourut pas, pour cela, dans le cœur du poêle ; au contraire, elle y régna plus que jamais, et sa présence s’y fait sentir partout ; aussi, après le beau et chaste poème de la vie de Laure, Pétrarque va nous donner le poème de sa mort, qu’il appellera : Sonetti e eanzoni in morte di madonna Laura.

Ces sonnets de la mort sont plus beaux, plus graves et plus

(T Al* h.i< lurr lu\ iIIh stiMraria csl.

NOTICE

louchants encore que ceux de la vie. Nous les avons presque tous traduits, non-seulement à cause de leur beauté, mais encore parce que nous y avons vu un ensemble, nn tout qu’il eût été dommage de ne pas respecter.

Chaque sonnet se succède, il est vrai, sans transition et sans liaison apparentes; le poêle, on le sent, les écrit sans dessein prémédité, au jour le jour, suivant l'inspiration du moment. Ce sont les papes décousues d'un journal; mais, dans ce journal, il y a un ordre véritable, un enchaînement et une gradation sensibles, enfin une péripétie intéressante, sinon de faits, du moins de sentiments qui sont les faits de la pensée. En un mot, ces sonnets sont comme autant de strophes du même poème d'amour, poème fait à l’insu du poète, car il est tout entier dans son cœur (1).

Les regrets de cette mort, qui lui enlève toutes ses espérances sur la terre, s'exhalent d'abord, chez le poète, en violentes exclamations de douleur (2); sombre et découragé, l’idée du suicide, qui est déjà venue le visiter pendant la vie de Laure, vient de nouveau traverser son esprit; mais, bientôt, son àme coui-

(I) Une partit* de ces sonnets turcni composés à Vaucluse, où Pétrarque revenait plus que jamais. Voici comme il décrit, dons une de ses lettres, la vie qu'il y mène depuis la mort de Laure :

Je Tais ici la guerre à mes sens, cl je les traite en ennemis. Mes yeux, (pii m'ont entraîné dans toutes sortes de précipices, ne voient plus que le ciel, l'eau cl les rochers. La seule femme qui s’oflrc à leurs regards est une servante, noire, séelie et brûlée eomme les déserts de la Libye. Mes oreilles ne sont plus llatlees par le sou d’une voix et d’un instrument qui ravissent mon âme. Je n'entends ici que des bœufs qui mugissent, des moutons qui belent, des oiseaux qui gazouillent, et des eaux qui murmurent. Je garde le silence depuis le matin jusqu'au soir, n’ayant, d’ailleurs, personne à qui parler. Je bois de l'eau et je me contente souvent d» pain noir de mon valet, et je le inange même avee une sorte de plaisir. Quand nn m’en apporte du hlane, je le donne presque toujours a relui qui l’a apporté. Mon valet, qui est un homme île fer, me reproche, quelquefois, la vie trop dure que je mène et m'assure que je ne pourrai pas la soutenir longtemps. »

Pour lie pas faire de cniit imeltes citations, lions renvoyons aux sonnets de la morl, dont ce qui suit est le résumé.

menée à s'élever au-dessus de ces regrets matériels, il comprend que Laure n’est pas entièrement perdue pour lui, il pressent déjà un guide céleste dans la sainte, mais un voile la lui dérobe encore.

Puis, son esprit se dégage des nuages de la matière ; il lui semble voir Laure, ou plutôt il la voit, et elle lui parle dans ses extases; il devine quand elle doit venir, et il reconnaît son ombre. Ces douces apparitions le consolent et lui font supporter la vie; plus tard elle lui parle, il sent alors que tout n’est pas fini pour son amour, et il prend une telle confiance dans l’avenir qui lui est réservé, qu’il remercie sa dame de lui avoir été cruelle sur la terre, puisque son martyre sera récompensé dans le ciel.

Mais quelquefois ces apparitions cessent ; c’est surtout lorsqu’il quitte Vaucluse, 0C1 Laure lui apparaît, de préférence, au milieu des bois et des eaux qu’elle aima tant pendant sa vie. Dès qu’il ne voit plus Laure, il retombe dans son désespoir et dans ses découragements; son àme se rattache à la terre; il est près de maudire ce long amour qui a usé sa vie ; mais bientôt il se repent de ce blasphème, et il reverra l'ombre adorée; et, cette fois, il montera un degré de plus de l’échelle des visions; son àme est devenue plus subtile et plus légère; ce n’est plus Laure qui descend, c’est lui qui monte, et il voit sa dame parmi les élus. Depuis cette précieuse faveur, ses regrets sont mêlés de douceur et d’espérance, il reconnaît la vanité de son amour terrestre; ce qu’il aimait était né de la terre et est retourné à la terre; maintenant ce qu’il aime, c’est cette àme, sœur de sou àme, c'est cette substance éternelle qui a passagèrement habité ce beau corps. 11 attend donc la mort qui ne peut plus l’effrayer, et il supplie Laure de venir, le jour même de son départ de la terre, au-devant île son àme avec tous ceux qui ont aimé et dont la souffrance a sanctifié l’amour.

NOTICE

Pour toute réponse à sa prière, comme gage de sa promesse, comme récompense de sa fidélité au passé et de sa foi dans l’avenir, Laure descend cette fois, mais c'est pour l'amener avec elle; elle est revêtue de toute la splendeur des bienheureuses ; elle le prend par la main et le conduit elle-même aux pieds de l'Éternel, et l'Élernel lui parle :

Ton sort est arrêté.

Il peut tarder encor vinpft ans ou davantage.

Ne te plains pas, c’est peu contre l’éternité (l)î

Le poème est fini ; aussi le poète n’a plus qu’un désir, c’est celui de mourir, et de mourir saintement, puisque la vue de lettre fera partie de la récompense éternelle. Il jette un regard de repentir et de résignation sur sa vie et sur son amour passés ; il se sent libre de cette passion terrestre qui l'enchalna si longtemps. Ce n’est plus à Laure qu’il s’adresse, c’est à Dieu seul, pour lui demander grâce et merci ; mais il n’oublie pas celle qu'il a tant aimée, et il termine son poème, en s’écriant qu'il doit son salut à la douce sévérité avec laquelle elle a traité son amour pour le ramener à Dieu.

Telle est l’analyse fidèle de ce que nous appelons le poème de la mort de Laure. Rien n’y manque, pas même le merveilleux.

Et ici, nous sommes embarrassés pour dire notre pensée, plus, peut-être, que pour la défendre contre les sourires d’incrédulité qui vont sans doute l'accueillir. Nous avons cherché â prouver la vérité de l'amour de Pétrarque; maintenant nous voudrions plus encore, nous voudrions faire croire à la réalité de ses visions; nous croyons qu’il est sincère lorsqu’il raconte les apparitions de sa damé ; il croit revoir cette ombre adorée et il la revoit; il croit l’entendre, et il l’entend.

Qu’on nous permette de développer quelques faits à l’appui

l ‘ Sonnet romposr après la mort.

de celte opinion, qui pourra sembler étrange au premier abord; nous ne prétendons pas tirer de ces faits une conclusion péremptoire et définitive; nous voulons seulement les soumettre au lecteur avec nos réflexions, et notre but sera atteint, si ces détails, peu connus jusqu’ici, ont, pour le lecteur, comme ils l’ont eu pour nous, l’efl'et de donner un plus vif intérêt à la lecture des sonnets de Pétrarque.

Pétrarque était né rêveur et enthousiaste, son caractère était mélancolique et inquiet, il était dans de perpétuelles agitations. Sans cesse, il soupirait après la solitude; sans cesse, il la quittait et il y revenait sans cesse. On connaît son goût pour les voyages, cette solitude vagabonde. Il ne savait rester nulle part. Cette instabilité d’imagination, cet amour de la solitude, font la base de son caractère.

L’imagination prédispose à l’enthousiasme, la solitude prédispose à la rêverie; de l’enthousiasme et de la rêverie à l’extase il n’y a qu’un pas.

Mais nous n’oserions pas le franchir pour le compte de notre poète, si nous n’avions à citer un fait bien curieux pour établir un précédent en faveur de notre opinion.

Dans la lxxiv0 de ses lettres familières, Pétrarque rapporte (pie, vers l’époque où il fut couronné à Rome, c'est-à-dire vers 1311 , son ami et très-cher protecteur, l’évêque Jacques Colonne, ayant été visiter son diocèse de Lombez en Gascogne, mourut, dans cette résidence, au moment où lui, Pétrarque, était allé à Parme. Cette même nuit, Pétrarque vit en songe son ami venir à lui, seul et avec une certaine précipitation. 11 lui demanda où il allait si vite et pourquoi il était ainsi sans suite; Colonne lui répondit en riant : « Je suis parti de Gascogne et je vais à Rome.» Comme alors Pétrarque lui proposait de l’accompagner, l'évè que lui dit d’un air sérieux et sévère :« Va-t’en, je neveux pas maintenant de toi pour compagnon. » «Ce lut à ce moment.

NOTICE

ajoute Pétrarque, que je m’aperçus qu’ii était mort, et j'en éprouvai tant de douleur que je me réveillai. La nouvelle de sa mort m’arriva vingt-cinq jours après ce songe, et, lorsque j’eus fait le calcul des dates, je trouvai qu’il était mort la nuit même «»ù il m’était apparu.»

Voilà donc Pétrarque doué de la seconde vue.

Si nous ajoutons foi au récit de sa lettre, pourquoi ne le croirions-nous pas aussi quand il nous dit, dans le dernier sonnet de la vie, que Laure lui apparut pour lui annoncer qu’il 11e devait plus la revoir?

Après la mort de Laure, il dut se rappeler l’apparition de son ami; dès lors ne pouvait-il pas, ne devait-il pas espérer qu’elle daignerait aussi venir le visiter et continuerait ù le consoler du liant du ciel.

11 n’en parle pas seulement dans ses sonnets, où on pourrait croire que ce n’est qu’une machine poétique; mais sans cesse, dans sa correspondance, il dit qu’il croit revoir Laure partout.

.Mais Laure vint-elle réellement visiter le poêle? L’ordre divin fut-il troublé en sa faveur, ou bien Dieu lui permit-il seulement de porter ses espérances jusqu’à l’extase et ses rêves jusqu’à l’apparence de la réalité?

Un autre fait qui vient à l’appui d’une opinion dont nous ne contestons pas l’étrangeté, c’est que, vers la fin de sa vio, Pétrarque devint sujet à de fréquentes attaques d’épilepsie qui semblent la conséquence naturelle de ses rêveries et de ses extases portées à l'excès.

Il dit, dans une de ses lettres, qu’entre autres fois ce mal le prit à Ferrare, dans la maison d’un ami, et qu’on le tint pour mort, pendant une léthargie de trente heures.

Averti, [tur cet accident, de sa lin prochaine, il revint se fixer dans son béiiéliced’ Arques, près Padouc,oi y lit son testament.

l’ETRARgiE.

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