I.A VIE NOl VELI.E
Ils sortaient de mon sein , revêtant une voix Dont le son lamentable avait , comme autrefois ,
Par un torrent de pleurs inondé ma paupière.
Mais le plus douloureux et le plus désolé S'écriait : Noble esprit, pure et sainte lumière,
Depuis votre départ, un an s’est écoulé.
Quelque temps après, comme j’étais en un lieu où le temps passé se retraçait à ma mémoire, je fus assailli de pensers douloureux qui imprimaient à mes traits toutes les marques extérieures du désespoir; de sorte que, m'apercevant de mon trouble extraordinaire, je levai les yeux l>our voir si d’autres me voyaient, et je vis une nobledame jeune et très-belle qui me regardait d'une fenêtre, et dont la ligure et le maintien exprimaient si parfaitement la pitié, quelle semblait lui avoir donné son cœur pour asile.
Les malheureux, qui voient que d’autres ont compassion de leurs maux, sentent couler plus facilement leurs larmes, comme si leur pitié pour eux-mêmes naissait de la pitié étrangère; ainsi je sentis que mes yeux recommençaient à se mouiller de pleurs. Mais, craignant de montrer mon peu de fermeté, je me dérobai aux regards de cette dame, et je disais en moi-même : Il est impossible que le très-noble Amour ne soit pas avec cette dame compatissante; je résolus donc de lui adresser un sonnet dans lequel je renfermerais tout ce qui vient d'être dit, et je commençai :
De la pitié nies yeux ont vu la douce image Sur voire front charmant apporlei la pâleur ;
DANTE
Lorsque vous avez vu l'aspect et le visage,
Que m’ont faits ici-bas le deuil et la douleur.
Je vis que vous rêviez, au fond de votre cœur,
A la triste existence où le destin m’engage;
Je sentis chanceler mes genoux, et j’eus |>eur De trahir ma faiblesse et mon peu de courage.
Ht je dus m’éloigner, car je sentais venir Des larmes que mes yeux ne pouvaient retenir Devant le doux aspect d'une pitié si belle!
Kntin je m'écriai : « Mon co*ur en est garant ,
Je ne puis en douter, il est aussi prés d’elle,
0*1 Amour qui me fait aller ainsi pleurant! »>
11 arriva ensuite «pie, partout oit cette dame me rencontrait, elle prenait un visage compatissant; la couleur de ses joues était pâle comme la couleur d'amour, cl elle me rappelait souvent ma très-noble dame, qui se montrait à moi avec une pâleur semblable; et plusieurs fois, ne pouvant pleurer ni soulager ma tristesse, j’allai voir cette dame pleine de pitié, dont la vue semblait faire couler les larmes «le mes yeux, et j’eus encore la volonté de lui
adresser des rimes dans le sonnet qui suit :
Jamais pâleur d'amour, jamais asj>ect charmant De pitié pour des pleurs et pour un long martyre Ne montrèrent encore, aux regards d’un amant.
Sur le front d'une femme, un plus divin empire
Que sur le vôtre, ô vous qui voyez si souvent Mes traits décolorés où la douleur respire;
LA VIE NOUVELLE
C'est par vous qu'il me vient, quelquefois, eu rêvant,
La crainte qu’à la (In mon cœur ne se déchire.
Je ne puis pas défendre à mes yeux consternés De chercher à vous voir, car ils sont entraînés Par un besoin ardent île pleurs et de prières.
Vous augmentez encor, par vos regards trop doux,
Ce désir éternel qui brûle mes paupières;
Mais je ne saurais plus pleurer auprès de vous.
J arrivai, dans mes rencontres avec cette dame, à ce point que mes yeux commencèrent à prendre un trop vif plaisir à la voir; j’en étais cruellement tourmenté, je me regardais comme un lâche, et je maudissais bien souvent la vanité de mes yeux, auxquels je disais dans mes pensées: « Vous qui aviez coutume de faire pleurer de eomluission ceux qui voyaient votre état douloureux, vous semble/ maintenant oublier votre dame, pour ne plus voir que celle dont les yeux se sont arrêtés sur vous; mais elle ne vous regarde que parce qu’elle regrette elle-même cette dame glorieuse que vous aviez coutume de pleurer; faites donc, au moins de votre côté, ce que vous pourrez pour ne pas l’oublier; moi, je vous la rappellerai souvent, yeux ingrats et maudits; car ce n’est qu’après ma mort que vos larmes doivent cesser. » Après cet entretien de ma jæiisée et de mes yeux, des soupirs profonds et pleins d’angoisse s’échappaient de ma poitrine.
Afln que cette lutte que j’avais avec mes sens ne fût pas connue seulement par le malheureux qui la subissait, je
ÜANTfc.
résolus de faire un sonnet et d'v peindre cet horrible état de mon cœur; le voici :
Les larmes de douleur que vous versiez sur elle Et depuis si longtemps, 6 mes yeux, inspiraient Un profond sentiment de pitié fraternelle Aux cœurs indifférents qui vous environnaient.
11 me semble, aujourd’hui, que vos pleurs sécheraient,
Si, par un prompt effort, mon cœur moins infidèle Ne s’élançait vers vous, en vous rappelant celle Pour qui vos pleurs amers comme un torrent coulaient.
Votre infidélité vient me remplir de doute.
Et si bien m'épouvante, hélas! que je redoute La dame dont les yeux contemplent vos douleurs.
Vous ne devez jamais, à moins que je n’expire.
Oublier notre Dame et dessécher vos pleurs.
Ainsi parla mon cœur;.... mais tout bas il soupire.
La vue de cette dame produisit en moi une telle métamorphose, que bien souvent j’y pensais comme à une (ærsonne qui me plaisait trop, et je raisonnais ainsi : Cette dame est une dame noble, belle, jeune et sage; elle m’est apparue, peut-être par la volonté d’ Amour, afin que j’aie un peu de rej>os dans ma vie: et souvent mes pensées rêvaient à elle si doucement, que mon cœur se mettait à l’unisson de mon raisonnement.
Puis il me venait une réflexion contraire qu’on |>ouvait dire inspirée par la raison , et je me disais ; Hélas ! quel est ce penser nouveau qui veut me consoler de si
LA VIE KOI V ELLE
lâche manière et ne me laisse |>ius libre «le songer à autre chose?
Cependant la fiensée tentatrice se relevait et reprenait le dessus en disant : « Lorsque tu souffres tant de ces tribulations d’Amour, pourquoi ne veux-tu pas sortir d’une si grande amertume ?Tn vois que c’est un souffle nouveau qui nous apporte les désirs d' Amour, et qu’il nous vient des yeux charmants de la dame qui s'est montrée si compatissante à tes peines. »
Ayant longtemps combattu avec moi-même de cette manière, je voulus encore en dire quelques paroles, et comme, dans cette lutte de mes pensers, ceux qui parlaient j*our cette dame avaient la victoire, je crus que je devais m’adresser à elle, et je tis ce sonnet :
Ix* penser tout nouveau, qui me parle de vous.
Vient en moi demeurer et planter sa bannière,
11 raisonne d'amour de si douce manière
Que mon cœur sympathise avec lui sans courroux.
Ht l'Ame dit au coeur : « Quel sentiment jaloux Descend nous consoler malgré notre prière?
Sa force* est-elle donc si puissante et si fière.
Que nul autre penser ne puisse entrer en nous? »
Ht le coeur lui répond : « Ame triste et pensive.
C'est un nouvel esprit d’Amour qui nous arrive.
Et porte devant nous ses désirs et ses vœux. »
Il a puisé sa vie et son nouvel empire Dans la tendre pitié de celle dont les yeux Se mouillaient à l’aspect de notre long martyre.
l>ANTfc.
Un jour, a l’heure Je noue, il s'éleva en moi, contre ce penser adversaire de la raison, une vision puissante; il me sembla voir cette glorieuse Béatrice avec le vêtement rouge qu’elle portait lorsqu'elle apparut à mes yeux |>our la première fois, et elle paraissait enfant et à cet âge où je la vis d’abord. Alors je me remis à vivre dans le passé, et je me la rappelai si vivement que mon cœur commença à se repentir de ce désir nouveau auquel il s’était si lâchement abandonné, au mépris de la raison qui conseillait la constance. Je chassai loin de moi cette tentation coupable, toutes mes pensées revinrent à leur très-noble Béatrice, et cefutavec un cœur si répentant et si honteux, que mes soupirs le manifestaient bien souvent, et au point que tous, en sortant de mon cœur, racontaient ce qui l’occupait uniquement, c’est-à-dire le nom de cette trèsnoble dame et la manière dont elle nous avait quittés; et il arrivait très-souvent que j’avais une telle douleur, que je m'oubliais moi-même et ne savais plus où j'étais.
Ce fut a ce nouvel embrasement de mes soupirs que se ralluma en moi le besoin de pleurer, si bien que mes deux yeux paraissaient ne désirer autre chose que des pleurs, et il arrivait souvent que, par cette continuité de larmes, ils s’environnaient d’une couleur de pourpre semblable à celle qui était le résultat de certains martyres intligés autrefois.
C’est ainsique mes yeux furent justement punis de leur inconstance et de leur vanité, et dès lors ils ne purent plusse lever sur les personnes qui auraient pu, par leurs regards, les entraîner «à une semblable trahison.
Voulant alors que ce désir coupable, cette tentation de
LA VIE NOUVELLE
vanité parussent si bien anéantis, que personne ne pût, dorénavant , tirer aucune induction des précédents sonnets, je résolus d’en faire un dans lequel je raconterais ce que je viens de dire, et voici ce que j’écrivis :
Enfin , par les efforts de ces nombreux soupirs Qui naissent des pensers où mon cœur s’abandonne.
Mes deux yeux sont vaincus, et n’ont plus les loisirs.
Ni force, ni vouloir pour regarder personne.
Leurs orbites creusés sont comme deux désirs be répandre des pleurs où leur chagrin rayonne,
Et cela, tant de fois, que l’Amour les couronne L)e ce cercle sanglant qu’avaient les vieux martyrs.
Ces soupirs, ces pensers, par leur constant murmure.
Me jettent dans le cœur une angoisse si dure.
Que de pitié l’Amour s’émeut à leur abord.
Ah ! c’est qu’ils ont en eux , écrits en traits de flamme ,
Le nom cher et sacré, le doux nom de ma dame.
Et mille souvenirs de su touchante mort!
Après cette tribulation , vers ce temps où une grande quantité de monde va voir cette image sacrée que Jésus- Christ nous laissa, comme le modèle de sa très-belle figure que voit actuellement ma dame dans sa gloire, il arriva que quelques pèlerins passèrent dans une rue qui se trouve à peu près au milieu de la cité où naquit, vécut et mourut la très-noble dame, et il me parut qu’ils marchaient avec un air pensif. Je me dis alors à moi-même, en les
DANTK.
voyant : Ces pèlerins me paraissent venir d’un pays éloigné, et je ne crois pas qu’ils aient jamais entendu parler de cette dame; ils n’en connaissent rien et leurs j>ensers sont occupés de toute autre chose, car ils pensent, sans doute, à des amis absents que nous ne connaissons pas.
Puis j’ajoutai : S’ils étaient réellement d'un pays voisin, on lirait quelque trouble sur leur visage au moment où ils passent dans le milieu de cette ville affligée.
Enfin je me disais encore : Si je pouvais les arrêter un peu, je les ferais, certainement , pleurer avant leur départ de notre ville, parce que je leur «lirais des choses qui feraient pleurer quiconque les entendrait.
Après qu’ils eurent passé outre, je me proposai de faire un sonnet dans lequel je manifesterais ce que je m’étais dit à moi-même; et, afin que cela parût plus touchant, je résolus de faire comme si je leur adressais la parole.
Je fis donc ce sonnet :
Ah! pèlerins pensifs, guidés par l'espérance.
Qui , sans doute en ces lieux rapides passagers ,
Marchez, l’esprit rempli de pensers étrangers,
Venez-vous de si loin , selon toute apparence ,
Que vous ne sentiez pas, en traversant Florence,
Des larmes ruisseler de vos yeux affligés?
En voyant tous nos cœurs dans le chagrin plongés.
Ne comprenez- vous rien à leur morne souffrance?
Si vous vous arrêtez pour savoir nos douleurs,
Je suis sûr qu’il n'est pas un seul de vous, qui puisse Sortir de la cité sans répandre des pleurs!
LA VIE NOUVELLE
Cette ville a perdu sa belle Béatrice,
Et ce qu’on en raconte a le don précieux D'émouvoir tous les cœûrs, de mouiller tous les yeux!
Ensuite deux dames de distinction me prièrent de leur envoyer quelques-unes de mes rimes; je pensai à ce que je devais à leur position dans le monde , et résolus d’accompagner celles que je leur enverrais, d’une composition nouvelle, croyant ainsi répondre à leur prière d’une manière plus respectueuse.
Je fis alors un sonnet qui raconte mon état, et le leur envoyai avec le précédent et avec un autre qui commence : Venite a intender li sospiri miei. Voici le sonnet que je fis alors:
Le ciel là-haut admet, au sein de sa puissance.
Un soupir (1) égaré de mon cœur soucieux...
C’est Amour qui lui donne, avec l’intelligence.
Une aile et le pouvoir de monter jusqu’aux cieux.
Et quand il entre, il voit un être radieux A qui l’on rend hommage et dont la transparence Jette un si vif éclat, qu’étranger dans ces lieux ,
11 s’étonne, il s’incline et l'admire en silence!
Au retour, quand mon cœur l’interroge en tremblant ,
Et s'il veut retracer cet astre étincelant...
Son langage a des mots que je ne puis entendre.
(t) Dantf persoiinilic un ilt* srs soupirs.
DANTK.
Mais je sais que d’un ange il veut m'entretenir;
De Béatrice alors le tendre souvenir
Revient à mon esprit... et je puis tout comprendre.
Après ce sounet, j’eus une étonnante vision , dans laquelle je vis des choses qui m’ont fait prendre la résolution de ne plus rien dire de cette sainte jusqu’à ce que je puisse en parler plus dignement; et, |W)ur arriver là, je fais de nobles efforts, comme elle-même le sait.
De sorte que, s’il plaît à celui par qui toutes les choses existent de prolonger un peu ma vie, j ’espère dire d’elle ce qui n’aura jamais été dit d’aucune dame.
Et, quand j’aurai accompli mon dessein, qu’il plaise à ce Dieu de bonté de permettre à mon âme d’aller voir la gloire de ma dame, je veux dire de cette sainte Béatrice, qui voit, glorieusement face à face, celui qui est : per urnniu secula benedictus.