COMPOSÉS PENDANT LA VIE DE LACHE
Préface poétique que Pétrarque mil on ti'te «le ses sonnets <|iian<l il pensa à les réunir.
O vous qui, dans ccs clianls où ma voix s’abandonne, Écoutez les soupirs dont j’ai nourri mon cœur Au temps de ma première et juvénile erreur.
Kn ce temps où j’étais tout une autre personne;
Si de mille façons je pleure et je raisonne (1),
Flottant des vains espoirs à la vaine douleur;
J’en appelle à tout homme amoureux et rêveur.
Qu’on me plaigne du moins, si l’on ne me pardonne!
<!ar je vois aujourd'hui comment du monde entier Je fus longtemps la fable, et souvent j’ai pitié Et rougis de moi-même au fond de ma pensée.
(Mi! repentir tardif dont la honte est le fruit!
Je vois bien qu'ici-has, pour notre âme insensée,
Ce qu’on croit le bonheur n’est qu’un songe qui fuit.
(I) Uayionnre, celte expression rappelle les questions «le scolastique amoureuse «pii se «léliatlaient alors dans les cours d'amour. Laure était la min* de la cour d'amour d’Avipnon.
PETRAKÿl'K.
1<> Vendredi-Saint, l'anniversaire du jour où le soleil se voila devant la mort du Christ, qu'il voit l^iure pour In première fois, dans une église d'Avignon.
Le jour anniversaire où, pâle à l’horizon,
Le soleil d’un Dieu mort a pleuré la torture,
Ce jour-là, vous m’avez surpris par trahison,
Et vos yeux m ont frappé d’une atteinte trop sûre,
Madame; et, sans penser qu’en la sainte maison Il fallût contre Amour conserver une armure,
Je priais avec tous et j’étais sans soupçon,
Quand ce grand jour de deuil vit naître ma blessure.
Et l’Amour, me voyant désarmé dans ces lieux, Trouva la voie ouverte à mon cœur par mes yeux Devenus pour les pleurs une source d’eatt vive;
Mais il eut peu d’honneur d’un combat inégal, Puisqu’il n’a pas osé diriger l’arc fatal Vers vous, toujours armée et sur la défensive.
SONNETS
Un pauvre villas île Judée vil naître le Christ, un humble hameau de . Provence vit naître Lanre.
Celui dont l’infinie et divine Ixmté,
Après avoir créé l’un et l’autre hémisphère,
A bien voulu, plus tard, en venant sur la terre,
' Racheter de son sang toute l’humanité,
Quand il daigna répandre ici sa vérité,
Et des livres sacrés accomplir le mystère,
Tira de leurs filets l’humble Jean, l’humble Pierre,
Et les fit, dans le ciel, régner à son côté.
Ce fut à Béthléem, ce ne fut point à Rome,
Que ce Dieu voulut naître, alors qu’il se fit homme Pour remettre en honneur la sainte humilité :
Ainsi, de notre temps, c’est d’un humble village Qu’il fit lever pour nous le soleil de notre âge,
O fortuné séjour, ô séjour enchanté!
l’KTKAKyUE.
Il parvient à dire le nom de Laure à l'aide de l'allégorie du
laurier (t).
Pourchanlcr votre nom gravé dans ma mémoire, Tout en le conservant pur et mystérieux,
Je veux toujours couvrir son éclat radieux De l’ombre du LAUrier, symbole de la gloire.
D’abord j’avais voulu chanter votre victoiRE Et répéter, tout haut, votre nom glorieux;
Mais mieux vaut le soustraire aux regards curieux, On le devinera sous ce voile illusoire.
L’AUdace était trop grande à prononcer ce nom,
Et le REspect m’apprit qu’il valait mieux me faire, Et garder le LAUrier pour cacher ce mystèRE,
A moins que contre moi ne s’irrite Apollon,
Si j’ose, moi mortel, avec l’arbre qu’il aime,
Faire de votre nom le gracieux emblème.
(I) Nous avons traduit ce sonnet, pour donner au lecteur un exeni| des concetti le plus reprochés à Pétrarque.
SONNKTS.
Il envoie à un ami des oiseaux qu’il a pris aux filets dans le pays de taure, et il les fait parler ainsi dans ces vers :
Au pays qui vit naître et grandir en beauté La noble Dame où Dieu, par sa grâce, déploie Tant d’éclat que celui qui vers vous nous envoie,
La nuit voit de ses yeux le sortimeil écarté,
Nous volions, gais oiseaux, en toute liberté,
Et nos ailes dans l’air se baignaient avec joie,
Sans soupçonner alors que nous serions la proie .
D’un oiseleur perfide en son habileté.
Privés du doux séjour de la voûte sereine,
Ce qui peut seulement nous consoler du sort,
De la captivité, peut-être de la mort,
C’est de voir que, captif d’une amoureuse peine,
Notre maître nous venge et, malgré son effort, Succomlie sous le poids d’une plus lourde chaîne.
• «r'Av* Aï
uo
Il n'espère attendrir I.aure que dan* un %e plus avancé, lorsqu'il pourra cacher sou uniour sous le voile de l'amitié.
Si je puis, dans ma vie aux jours si tourmentés, Conduire assez longtemps mes tristes destinées Pour voir, par le i>ouvoir de mes jeunes années, Dame, de vos beaux yeux s’effacer les clartés,
Et les cheveux d’or fin devenir argentés,
Et de ce front tomber les guirlandes fanées,
Et ces vives couleurs à pâlir condamnées,
Et flétris ces beaux traits que ma voix a chantés.
Peut-être Amour fera qu'enfin je vous apprenne Mon douloureux martyre et mes longs déplaisirs, Et les heures, les jours et les ans de ma peine.
Si le temps est, alors, contraire aux beaux désirs, Au moins puis-je espérer qu’à mes maux il amène Quelques secours tardifs de plus tendres soupirs !
SONNKTS.
lit
Onaïul il comparu Laure aux femmes <|ui l’entourent, sa la-aute à elle s’en accroît, et son amour à lui s’en augmente et se purifie.
Quand, parfois, au milieu d’autres dames, Amour Apparaît sur le front de ma dame immortelle, Autant chacune, alors, semble moins belle qu elle, Autant croît le désir qui m’enflamme à mon tour.
Et je bénis le temps, le lieu, l’heure et le jour Où j’élevai si haut mon œil tendre et fidèle;
Tu lui dois, ù mon âme, une grâce éternelle De ce qu elle a daigné faire en toi son séjour.
D’elle seule te vient le penser qui t’inspire Et qui, te dirigeant vers le bien souverain ,
Te force à mépriser ce que l’homme désire.
D’elle te vient enlin ce courage serein
Qui tout droit vers le ciel et te guide el t’anime,
Et l'emporte déjà dans un es|>oir sublime.
Il la quitte, et s'étonne tle pouvoir vivre encore loin d’elle et hors de
l'air qu’elle respire.
Sans force, et me traînant à peine, à chaque pas.
Mon front, vers ces beaux lieux, se retourne en arrière; Je respire un moment la brise qui m’est chère,
Et je m’en vais plus loin, en m’écriant: Hélas!
Puis, songeant au doux bien que je laisse là-bas,
A mon chemin si long, à ma vie éphémère,
J’arrête encor ma marche, et, plein de ma misère,
Je baisse vers le sol mes yeux mornes et las,
Et je ne comprends pas, lorsque je me rappelle Que mon âme en ces lieux est restée avec elle,
Comment mon pauvre corps peut vivre maintenant.
Mais Amour me répond : Ami, qu’il te souvienne Que c’est le privilège et le droit d’un amant De s'affranchir des lois tle la nature humaine.
SONNETS
Ici semble percer la chaste jalousie <le Laure; il s'excuse de regarder les autres rouîmes en se comparant an pèlerin qui va voir à Home *7 sauto volto (I).
De ses fils bien aimés qu’il embrasse en tremblant Et de riiumble maison qui vit son premier âge,
Le bon vieillard, courbé, s’éloigne en chancelant.
Et part pour entreprendre un long pèlerinage.
Hors d’haleine, le front de sueur ruisselant,
Et de ses derniers jours traînant le lourd bagage,
Il presse autant qu’il peut son pas faible et trop lent. Pâle, rompu des ans et brisé du voyage.
(l'est à Home qu’il va, ranimé par l’espoir
De voir les traits humains du Dieu qu’il doit revoir.
Face à face, au-dessus de la voûte éthérée.
Madame, ainsi je vais, cherchant dans tous les lieux,
De tout noble visage interrogeant les yeux.
Pour retrouver encor votre image adorée.
(I) C’est le I «| ni conserva l’empreinte de la ligure du Christ, lorsque sainte Véronique essuya sa sueur de saup sur la route du Cal-
vaire.
l'IïTRARQI’F.
xu.
Première vision de Luire qui était malade et qui lui apparuil en sonjr«*
pour le rassurer.
Déjà des feux brillants de l’étoile amoureuse L’orient s’enflammait; et du septentrion Calisto, qui rendit si jalouse Junon,
Commençait à blanchir l’ombre plus vaporeuse.
C’était l’heure où, pieds nus, chaque vieille (lieuse Se lève, et, pour filer, ranime son tison,
L'heure où l’amant, qui voit le jour à l’horizon,
Fuit et pleure déjà l’absence douloureuse,
Quand ma Dame, malade, apparut à mon cœur Et non pas à mes yeux, sa route; accoutumée Qu’un sommeil plein d’angoisse avait alors fermée.
Dieu! quelle était changée, et blanche de pâleur! Elle semblait me dire : Oh! ne perds jioint courage, Tu |K)urras, ici-bas, voir encor mon visage!
SONNETS
Il tombe malade à son tour de tristesse et de découragement; il implore la mort et il aspire an repos du ciel.
Plus je sens que j’arrive et touche au dernier jour Qui met si vite un terme à l’humaine misère,
Plus je vois que le temps, sur son aile légère,
Me ravit chaque espoir envolé sans retour.
Je dis à mes pcnsers ; « O mes pensers d’amour. Comme aux feux du soleil une neige éphémère,
Le poids de notre corps va se fondre sur terre,
Pour nous rendre la paix dans un meilleur séjour.
Avec lui vont mourir ces espérances vives,
Ces sourires, ces pleurs, folles alternatives Qui, tout en les trompant, irritaient nos désirs:
Et nous verrons, là-haut, combien de choses vaines Ont ici-bas causé nos plaisirs et nos peines,
Et nous ont fait pousser d’inutiles soupirs. »
l'KTHAKyUK.
L'idée «lu suicide lui est venue, mais la religion l'a arrêté; il ne se tue pas, mais il trouve la mort bien longue à venir.
Si j’avais cru pouvoir affranchir par la mort Mon âme de l’amour qui la tient prisonnière, J’aurais déjà livré, de moi-même, à la terre Ce corps las et brisé sous le fardeau du sort.
Mais, craignant de ne faire, en ce funeste effort, Que changer de regrets, de maux et de misère, Devant l’affreux passage, étrange et noir mystère, Je reste suspendu, regardant l’autre bord.
Il serait temps enfin que la corde homicide De l'arc, qui fut toujours de sang humain avide, Lançât le dernier trait qui doit percer mon cœur.
Et j’en supplie Amour, et cette Mort cruelle Qui m’a marqué le front de sa morne couleur,
Et ne se souvient plus de m’appeler vers elle.
SONNETS
HT
Il cherche la solitude, niais il y retrouve toujours l'Amour, son inséparable compagnon de route.
Seul et plein de pensers, aux champs les plus déserts, Je vais, comptant mes pas, et mon œil les dirige Aux lieux où je ne vois ni trace ni vestige Imprimés sur le sol par les hommes pervers.
Là je trouve un abri contre les yeux ouverts D’un monde curieux; car, en butte au vertige,
Mon pauvre cœur, éteint à tout autre prestige,
Laisse voir de l’Amour les feux trop mal couverts.
De sorte qu’aujourd’hui , forêt, fleuve ou prairie, Plaine ou montagne, tous, savent quelle est ma vie; Je ne veux la cacher qu’au monde que j’ai fui.
Mais je ne puis trouver ni rive assez sauvage,
Ni désert, où l’Amour avec moi ne voyage,
Devisant avec moi, qui devise avec lui.
l’KTKAItyt'K.
XVf.
Il sc plaint dos obstacles qui l'ont empêché do voir su dame, qui parait lui avoir ncoordo un rendez-vous ; la jalousie de l'epoux do Laure semble percer dans ce sonnet.
Si l'aveugle désir, qui les heures devance,
Ne m’a pas abusé, mon espoir esl détruit;
Au moment où je {tarie, hélas! le temps s'enfui! ,
Le temps, que m’a promis un instant de clémence.
Quelle ombre froide a fait avorter la semence Qui devait me donner après la fleur le fruit?
Quelle bète sauvage en mon ltercail rugit?
Quel mur entre la coupe et les lèvres s’avance?
Je ne sais; mais l’Amour, «le ma joie envieux,
Ne m’a donc du bonheur fait entrevoir l’image Que {tour rendre mon sort encor plus rigoureux.
Je me souviens, hélas! d’avoir lu ce passage Qui dit qu’il ne faut point appeler l’homme heureux Avant qu'il n’ait atteint le terme du voyage.
SONNETS
Au retour de et* doux mois d’avril, où il vit Laure pour la première fois, il bénit toutes les circonstances de son amour.
( fli ! béni soit le jour, et le mois, et l’année,
Le temps et la saison, et l’heure et le moment,
Le pays et la place où mon àme enchaînée • Sentit ces deux beaux yeux la frapper doucement;
Et béni soit l’Amour et sa flèche empennée,
Qui me fit éprouver le doux premier tourment;
Et sois bénie aussi, blessure fortunée,
Qui fais chanter mon cœur tout en le consumant !
Soyez bénis, soupirs et plaintes que mon àme Kéjiète en invoquant le doux nom de ma Dame, Larmes, désirs, espoirs, vous qui m’avez trompé!
Soyez bénis, mes vers, et toi, muse, bénie,
Qui, pour sa renommée, inspires mon génie,
El toi, |»enser ardent d'elle seule occupé!
PKTKAHyUB.
XVIU.
Ouxitmic anniversaire ch* son amour, B avril 13118. — Acte de repentir i|ii
adresse à Dieu.
Père du ciel, après les jours que j’ai perdus,
Après les longues nuits vainement dépensées A contempler, au fond de mes folles pensées,
Les beautés qui rendaient tous mes sens éperdus,
Permettez désormais que mes yeux soient rendus A vos pures clartés trop longtemps effacées,
Et que, sans triompher de mes' fautes passées,
De mon fier ennemi (t) les vœux soient confondus!
(kir, ô Seigneur! déjà voici l’onzième année Depuis qu’à ce dur joug ma vie est condamnée!
Et plus faible, j’en sens plus lourdement le poids.
Prenez enfin pitié d’une indigne souffrance,
Et vers un meilleur but que mon âme s’élance,
En pensant qu'aujourd'hui vous fûtes mis en croix!
jl) L'Amour.
SONNhTS.
U lui dit qu'elle a beau faire avec touteo ses rigueurs, que rien ne la fera sortir de son coeur, qui sera sa demeure éternelle.
Si jamais vous pouvez, par vos airs de hauteur,
En abaissant les yeux, en détournant la tête,
Eu étant, plus qu'uue autre, à nie fuir toujours prête, En re|)Oussant des vœux pleins d’amour et d'honneur,
Si jamais vous pouvez un jour sortir du cœur Où l’amour, pour vous seule, a gravé sa conquête, J’avouerai, respectant la main qui me maltraite,
Que vous aviez raison de me tenir rigueur.
Car une noble plante, au feuillage timide,
Ne peut se trouver bien dans une terre aride,
Et bénirait la main prête à la transplanter;
Mais, puisque le destin, vous réservant mon âme,
Vous défend d’être ailleurs, tâchez au moins, madame, D'aimer un peu l’asile où vous devez rester.
FKTKARÿUK.
iriâ
Il décrit à son ami Colonne les combats qui se livrent en lui à la vue de Rome et an souvenir de Vaucluse.
L’aspect grand et sacré de la terre romaine Me fait sur le passé gémir, tout abattu,
Et me crie à l’oreille : Arrête, que fais-tu?
Reste dans ce chemin qui vers le ciel t’entraîne.
A la sainte pensée une pensée humaine Succède, en me disant : Pourquoi fuir éperdu ? Souviens-toi, souviens-toi, combien de temps perdu ! Vers notre Dame enfin que ton pied nous ramène I
Alors de ce penser j’accueille les raisons,
Et me sens comme un homme assailli des frissons Que donne d’un récit l’émotion subite.
Puis le premier revient, et l’autre prend la fuite ; Jusqu’ici je ne sais lequel sera vainqueur;
Ils luttent, et toujours lutteront dans mon cœur.
SONNETS
11 s’étonne de n’être pas encore las de rêver et d’écrire toujours sur cet
éternel sujet.
Je suis las de penser, et m’étonne toujours Comment je vis encore et comment mes pensées, Conservant leur vigueur sous des fardeaux si lourds, A s’occuper de vous ne se sont [joint lassées;
Et comment, à chanter d’éternelles amours,
A célébrer vos yeux, aux paupières baissées,
A crier votre nom, et les nuits et les jours,
Ma poitrine et ma voix ne se sont point brisées;
Et comment mes deux pieds ne se meurtrissent pas A poursuivre partout votre trace et votre ombre,
En perdant vainement leur fatigue et leurs pas;
Et d’où viennent ces vers, et ces pages sans nombre, Toutes pleines de vous, mais peu dignes du jour Moins par ma faute, hélas! que par celle d’Amour.
PF.TRARQl E.
A Simon Memtni, peintre et sculpteur «le Sienne, élève de Giotto, qui fit à Pétrarque le portrait «fe Laure (f).
Les peintres, les sculpteurs, sur la terre applaudis, Polyclète lui-même et tous ceux d’un autre âge En vain auraient cherché, mille ans et davantage,
Le modèle des traits dont j’ai le coeur épris.
Toi, sans doute, ô Simon, tu fus au paradis D’où ma Dame est venue ici comme en passage,
Et, pour nous témoigner de son divin visage,
Tu la vis dans le ciel et tu nous la peignis.
Ton œuvre fut vraiment de celles dont la trame
Ne sourdit que là-haut et non pas ici-bas
Où nos membres mortels font une ombre à noire âme.
Merci donc! car, plus tard, tu ne le pouvais pas Lorsque, redescendu dans la vallée humaine,
Ton œil reprit son voile et ton âme sa chaîne.
(1) c.e fut pendant son séjour à Avignon, où il fut appelé par Benoit Xll pour peindre les histoires des martyrs sur les murs du palais papal ; on voit encore quelques restes de res fresques elTarees.
SONNETS
xxm.
Pourquoi ne peut-il, comme Pvgmalion, donner la vie à ce portrait (1)?
Lorsque vint à Simon cette idée inspirée
De faire, en ma faveur, ce ravissant portrait,
S’il avait pu donner à son œuvre admirée La voix, l’intelligence, aussi bien que le trait,
Quel bonheur plus complet pour mon âme enivrée!
Car, dans ce cadre d’or, ma Dame m’apparaît Douce, comme mon cœur l’a toujours désirée.
Et je lis dans ses yeux un plus tendre intérêt:
Et j’approche aussitôt pour causer avec elle:
Elle semble écouter ma parole fidèle,
Sans courroux: mais sa bouche, hélas ! reste sans voix.
Heureux Pygmalion! dans ton divin ouvrage Mille fois tu reçus d'une charmante image Ce que je ne voudrais obtenir qu’une fois!
(t) Ce portrait est une miniature sur vélin qu'on voit encore à la bibliothèque laurentiounc de Florence; elle a été dernièrement dessinéo <el gravée par M. A. Bridoux.
Pétrarque.
Treizième anniversaire de son amour, t» avril 1340. — Il implore l'assistance de Dieu pour triompher de l’Amour.
Je me sens si courbé sous le poids mérité Des péchés, fruits amers d’une longue habitude,
One je crains de tomber, sous un fardeau si rude,
Aux mains d’un ennemi (i) cruel et redouté.
Mais d'un céleste ami (2) l'ineffable bonté M'a tiré de ma peine et de ma servitude,
Puis il a disparu; dans mon inquiétude,
Mes regards l'ont en vain cherché de tout côté.
Mais sa voix nous a dit : O vous, qui dans le doute Travaillez ici-bas, je vous montre la route;
Soyez libres, venez, vers moi venez enfin !
Quel amour, quelle grâce, ô colombe légère,
Me prêtera ton aile et ton essor divin
Pour m’élancer là-haut, loin, bien loin do la terre?
(1) Satan.
‘2 Jésus-Christ.
SONNETS
J WSf
Si Laure ne prend pas pitié de lui, il prétend qu'il renoncera à sou amour, même pour lui éviter le crime de sa mort; mais dès les premiers vers on sent qu’il ne le pourra jamais.
Je ne fus jamais las, ô ma Dame adorée.
D’un amour qui vivra jusques à mon trépas;
Mais je me hais moi-même, et je suis enfin las Des pleurs dont ma paupière est toujours altérée.
Je ne veux, à ma mort, qu’une tombe ignorée;
Je veux qu elle soit nue, et qu’on n’y grave pas Votre nom qui serait votre blâme ici-bas,
Car il dirait à tous ma mort prématurée.
Pourtant, si vous pouviez, sans le martyriser,
Vous contenter d’un cœur plein de votre penser,
Prenez, il en est temps, pitié de qui vous aime.
Mais, si votre dédain n’espère que ma mort,
Votre espoir est trompé, votre dédain a tort,
J’en rends grâce à l’Amour, j’en rends grâce à moi-même.
Il revient à Vaucluse, et y rencontre Laure iju'il ne s’attendait pas retrouver, et son amour puise un nouvel espoir dans cette rencontre imprévue.
J'ai toujours aimé, j’aime, et j’aimerai sans cesse, Toujours de plus en plus, ce bienheureux séjour Où je reviens pleurer mes feux et mon ivresse, Chaque fois que mon cœur se sent blessé d’amour.
Je veux aimer le temps et l’heure où sa tendresse Aux vils soins d’ici-bas m’enleva sans retour :
Je veux l’aimer, surtout, Elle, dont la sagesse Et l’exemple, vers Dieu, me guident chaque jour.
Mais qui donc eût pensé que, réunis ensemble,
Ces attraits adorés, devant lesquels je tremble, Viendraient dans sa personne encor pour m’assaillir?
Un facile triomphe à ton pouvoir me livre,
Amour, mais mon espoir croît avec mon désir,
Sans quoi je serais mort aux lieux où je veux vivre.
SONNETS
K son frère Gérard qui venait de perdre celle qu'il aimait; Gérard fut si touché de ce sonnet , qu’il courut se faire chartreux près de Marseille, comme on le voit dans le testament de Pétrarque.
La dame, dont tu fus l’amoureux serviteur,
A quitté tout à coup notre terre attristée.
Et l’on peut espérer qu'au ciel elle est montée,
Car ses jours n’ont été que grâce et que douceur.
Reprends donc, il est temps, cette clef de ton cœur Qui, tant qu’elle a vécu, dans ses mains est restée, Et, n’ayant plus d’entrave à ta marche apportée, Va, par le droit chemin, rejoindre cette sœur.
Du lourd fardeau d'amour allégeant ton voyage,
Tu peux porter enfin les autres sans broncher, Ainsi qu’un pèlerin qui n’a plus de bagage;
Car tu vois qu’à la mort tout s’en va trébucher,
Et tu sens combien l’âme a besoin de marcher légère, pour tenter le périlleux passage.