XX VIII
A son ami Boccace qui eut aussi une Laure qu'il célébra sous le nom de Fiammetta, et qu’on croit être la ülle du roi Robert de Naples.
Puisque donc, comme moi, vous avez éprouvé Combien l’événement trompe notre espérance,
Vèrs ce bien souverain qui des autres dispense U faut tenir plus liant votre cœur élevé.
La vie est comme un champ par l’homme cultivé Où toujours le serpent sous les fleurs se balance;
Si parfois son aspect séduit notre ignorance,
C’est pour prendre à sa glu notre cœur énervé.
Avant donc que pour vous le dernier jour ne vienne, Suivez le petit nombre et non la foule vaine,
Si vous voulez avoir l’âme et l’esprit en paix.
Mais, frère, direz-vous, cette route écartée Que lu nous vas prêchant, tu l’as souvent quittée,
Et je t’en vois plus loin, aujourd’hui, que jamais.
SONNETS
loi
Quatorzième anniversaire de son amour, 0 avril 1341. — Il parle des environs du château de Vaucluse et des fenêtres uu midi et au nord, où il voit quelquefois ta dume de ses pensées.
Fenêtre, où le soleil doit toujours rayonner,
Où mon astre adoré, quand il lui plaît, s’arrête,
Et vous aussi, fenêtre, où j’entends résonner Le souflle impétueux du vent de la tempête:
Banc de pierre, où je vois les Iteaux jours ramener Ma Dame avec le rêve où son cœur se reflète;
Sable pur, où souvent je la vis dessiner L’empreinte de ses pieds et l'ombre de sa tète;
Place toujours chérie, où m’a frappé l’Amour; Saison qui, chaque année et dans le même jour, Renouvelle en mon sein ma blessure immortelle;
Visage, doux parler dont les divins accents Font battre encor mon cœur et tressaillir mes sens, Vous me faites de pleurs une source éternelle!
Hi-2
Il célèbre la place où sa dame s'arrêta pour lui faire un salut, et il appelle sur ce lieu les larmes sympathiques de son umi Sennuccio del Bcne.
Petit coin, plus heureux que les plus vastes plaines, Où j’ai vu ses beaux pieds s’arrêter, et ses yeux Tourner, de mon côté, leurs regards radieux Qui versaient à l’entour des clartés plus sereines:
L’image, que l’artiste incrusta dans les veines Du plus pur diamant, pourrait s’effacer mieux Que le doux mouvement du salut gracieux Dont toujours ma mémoire et mon âme sont pleines.
Chaque fois que mes yeux te verront, chaque fois Mon front s’inclinera pour rechercher la trace, Qu’elle a laissée ici, de son salut courtois.
Si tu vois Sennuccio, cher et petit espace,
Et si de notre maître (1) il suit encor les lois,
Dis-lui que d’une larme il te fasse la grâce.
(I) 1/ Amour.
SONNETS
U revient sans cesse à cet endroit où il la rencontra, et il ne peut plus
vivre ailleurs.
Hélas! dès que d’ Amour une attaque nouvelle Vient troubler mon repos, je reviens, tout confus,
A la place où naguère un salut me vint d’Elle Et jeta tant de feux dans mes sens éperdus.
Là, je suis plus tranquille, et mon cœur se rappelle;... Là, le soir, le matin, quand sonne l’angelus,
Je revois de ses veux la lueur immortelle,
Et de tout autre objet je ne me souviens plus.
Mon souvenir évoque, en ces lieux, son visage Dont la brise m’apporte une incertaine image,
Et de son souffle pur je me sens enivrer.
Comme un esprit venu du paradis sublime,
Elle habite toujours cet air qui me ranime,
Et mon cœur, autre part, ne peut plus respirer.
KKTHAHyi’K.
Kit
Il rencontre Liuru à la même place ; il remarque sou émotion, et il en oublie toute sa douleur passée.
La Dame, dont je porte en moi l’image aimée, M’est apparue encore aux lieüx chers à mon cœur; Je frissonnai d’amour, et, pour lui faire honneur, Pâle, je m'avançai, l’âme émue et charmée.
Elle, dès qu’elle vit ma figure alarmée,
Se retourna vers moi, si belle en sa rougeur,
Qu elle aurait arrêté dans toute sa fureur La main de Jupiter, et l’aurait désarmée.
Déjà je ne pouvais supporter plus longtemps Sa parole suave et ses yeux éclatants,
Lorsque, parlant encor, soudain elle est partie...
Maintenant, quand je pense à ce salut charmant.
Je me trouve le cœur si plein d’enchantement Que ma douleur, depuis, je ne l’ai plüs sentie.
SONNETS
IfiT »
U fuit Avignon et sc retire à Vaucluse, où il serait heureux si taure était plus généreuse et son ami Colonne moins persécuté.
Loin des murs ou s’endort la Babylone impie Qui pour tous ses méfaits n’a ni honte, ni pleurs,
De cet asile impur, de cette mer d’erreurs,
J’ai dû fuir, pour donner plus d’espace à ma vie.
Et seul ici, suivant que l’Amour m’y convie,
Je fais moisson de vers, ou d’herbes, ou de fleurs, Parlant avec moi-même, et vers des temps meilleurs Dirigeant mes peusers, qui n’ont point d’autre envie.
Il m’importe très-peu du vulgaire, ou du sort,
Et très-peu de moi-même, et mon cœur presque mort, Au dehors, au dedans, reste froid sur la terre.
Deux êtres seulement, ici-bas, ont mes vœux;
Ah! puissé-je voir l’un pour moi plus généreux! Puisse l'autre, toujours, être grand et prospère!
PETRAHgtK.
Ijiure marche entre lui et le soleil ; sans doute éblouie par la vive lumière, elle abaisse ses regards vers le poète, qui s’en glorifie.
Entre ses deux amants, modeste en sa beauté,
Hier je vis la Dame à la démarche altière ;
En elle était l’Amour, le maître de la terre;
D’un côté le soleil, moi de l’autre côté !
Ne pouvant pénétrer au palais enchanté De son plus noble amant, son regard moins sévère Se retourna vers moi ; puisse-t-elle se plaire A ne montrer jamais plus de rigidité !
Par un prompt changement, la juste jalousie Dont, pour un tel rival, mon âme était saisie,
Fit place à l’allégresse et calma mon esprit;
Et lui, sentit couler sur son divin visage Des pleurs, et se cacha le front sous un nuage:
Tant Sa défaite, au coeur, lui laissait de dépit!
SONNETS
Ko souvenir de ce regard est ineffaçable, et il l’emporte partout avec
lui (I)
Plein de cette douceur ineffable et cruelle Une versa dans mes yeux son aspect enchanté,
Je voudrais désormais fermer mon œil fidèle Pour ne plus contempler une moindre beauté.
Je ne veux ici-bas ne voir que la plus belle;
Tout autre objet aimé jadis, et souhaité.
N’est plus rien pour mon cœur; tout ce qui n'est |>as elle, Comme une chose vile, est par moi rejeté.
Au fond d’une vallée à tous les yeux fermée,
De mes tristes soupirs retraite accoutumée,
J’aime à rêver pensif et seul avec Amour;
Et là, dans les aspects de ce site sauvage,
Je retrouve, partout, une céleste image Que retrace, à mes yeux, le souvenir d’un jour.
(I) Nous . sommes au seizième anniversaire de son amour, c'est-à-dire au mois d'avril 13i:i.
PETHARyUE.
HiS
A Antonio Bcccnri, de Fer rare, qui dans une canzone avait déploré lu mort de Pétrarque, dont le bruit s’était répandu en Italie.
Ce chant triste et pieux qui me charme, et m’assure De votre noble esprit et de votre amitié,
M’a tellement touché par sa tendre pitié,
Que je veux, par ces vers, que mon cœur vous rassure :
Non, je n’ai pas senti la dernière morsure De celle que j’attends avec le monde entier,
Mais, sans le soupçonner, j'allai jusqu’à moitié Du seuil où l’on reçoit la mortelle blessure.
Puis, j’en suis revenu, car là je vis écrit Que le terme du temps, à ma course prescrit,
N’était pas arrivé dans la sombre demeure;
Et je n’en pus, alors, lire le jour ni l’heure.
Ainsi donc votre cœur, dans ses regrets touchants.
Pour un autre que moi doit réserver ses chants.
SOXNETS.
MO
Il ta prendre coniti1 de sa dame, qui s'émeut de ce départ, pâlit et baisse ses yeux pleins d'une muette éloquence et d une secrète pitié.
La charmante pâleur, qui, soudain, d’un nuage Vint voiler les rayons de son divin souris,
M’émut si vivement, que mon cœur, tout surpris, Reflua, pour la voir, jusque sur mon visage.
Et je connus alors comment, au Paradis (t),
Face à face on se voit; son front eut un langage De muette pitié que moi seul je compris,
Par l’étude constante où l’Amour m’encourage.
Toute grâce angélique ou divine bonté,
Dont l’Amour ait jamais fait don à quelque Dame, Ne serait que dédain et colère à côté.
De ses yeux, vers la terre, elle inclinait la flamme; Son silence éloquent semblait dire : Eh! pourquoi Mon plus fidele ami s'éloigne-t-il de moi?
(Il- Où, daim le pur séjour où l’esprit seul n'envole,
Ix's ange* amoureux se parlent sans parole.
Comme le* yeux aux yeux.
Lamaktikk.
HETRAHqlE.
Peinture de l'Anmur et des mille contradictions du neur qui le ressent.
Si ce n’est pas l’amour, qu’éprouve donc mon cœur?
Si c’est l’amour, mon Dieu î que faut-il que j’en pense? Si c'est un bien, d’où vient qu’il flétrit l’existence?
Si c’est un mal, d’où vient qu’il a tant de douceur?
Si c’est ma volonté, d oit provient ma douleur?
Si c’est contre mon gré, quelle est mon espérance?
0 Mort, qui fais ma vie, adorable souffrance,
Oui vous donna, sur moi, cet ascendant vainqueur?
Si je le veux ainsi, toute plainte est futile...
Triste jouet des vents, ma nacelle fragile Flotte sans gouvernail au milieu de la mer;
Légère de vertus, d’erreurs embarrassée.
Elle entraîne au hasard mon corps et ma pensée. Et, frissonnant l’été, je brûle en plein hiver.
SONNETS
I<es quatre comparaisons dont se sert le poète dans ce sonnet sont célèbres en Italie.
Me voici comme un but à la tlèche inhumaine; Comme neige au soleil, comme nuage au vent Et comme cire au feu... Madame, bien souvent, J’ai demandé merci, mais ma prière est vaine.
Vos regards seuls ont fait la blessure soudaine Contre laquelle il n’est aucun soulagement,
Et c’est un jeu pour vous de voir chaque élément, L’air, le feu, le soleil, se railler de ma peine.
Le désir est le feu, les pensers sont les traits,
Et le visage est l’astre où l’Amour prit sa flamme Pour éblouir mes veux et consumer mon àtne.
Et la divine voix, dont j'adore à jamais Le chant mélodieux, est la brise ennemie Qui fait, connue un nuage, enfuir ma triste vie.
PRTKAHgi K.
Pour plaire à Laure, il saura souffrir t*u silence. — Michel-Auge a commente ce sonnet devant l’académie de la Crusca.
Amour, qui règne en maître an fond de ma pensée Et trône dans mon cœur, à tout autre fermé.
Se montre quelquefois, au dehors, tout armé;
Et sur mon humble front sa bannière est placée.
Ma Dame l’aperçoit et s'en montre offensée,
Et j 'apprend* d'elle, ainsi, qu’il faut, pour être aimé, Souffrir, et réprimer l'espoir trop enflammé Qui voudrait triompher de la raison lassée.
Amour l’entend, s’effraie, et rentre dans mon cœur-, Il n’en veut plus sortir, et jetant là ses armes Il y cache sa crainte, et sa honte, et ses larmes!
Que puis-je faire alors, quand tremble mon seigneur, Sinon de lui rester jusqu'à la mort fidèle?
Mourir en bien aimant est une tin si belle!
SOWETS.
XU.
A mu' «lame qui cherchait à le consoler; mais, en l'écoutant, il no pense qu’à Laure et ne voit qu'elle seule.
Lorsque je vous entends si doucement parler, (domine l’Amour l’enseigne «à qui suit son empire, Mon désir se rallume et dans mes yeux respire,
Tel qu’il ferait encor des cœurs éteints brûler.
C’est elle, en vous voyant, que je crois contempler, Elle, la noble Dame, auteur de mon martyre,
Et si belle, qu’au bruit de mon cœur qui soupire Comme au son d une clocbe, il faut me réveiller.
Ses blonds cheveux au vent, je la vois empressée A rentrer dans mon cœur palpitant et troublé, Comme celle qui, seule, en possède la clé;
Mais ce bonheur, qui rend ma voix embarrassée, Fait que je n ose pas la montrer, au grand jour. Telle qu’elle est en moi sur un trône d’amour.
PKTR ARQUE.
Dans quelque endroit et dans quelque situation d’esprit »n de corp qu'il so trouve, il restera tidèle à son 'amour
Mettez-moi dans les lieux que le soleil dévore,
Aux lieux où sa chaleur cède au froid plus puissant. Aux lieux où son éclat est doux et bienfaisant,
Aux lieux de son couchant, aux lieux de son aurore:
Mettez-moi dans les lieux que le luxe décore,
Ou dans l’humble cabane au chaume jaunissant, Dans la nuit sombre, ou bien au jour resplendissant, Au printemps, à l’hiver, ou vieux, ou jeune encore:
Dans l’abîme profond, sur terni, au Paradis,
Sur le mont qui s’élève, ou le val qui s’abaisse, - Ame libre ou clouée à des membres raidis;
Obscur, ou plein de gloire,... avec la même ivresse Mon cœur sera toujours ce qu’il était jadis.
Après quinze ans passés, aimant, aimant sans cesse.
SONNETS