Dante
Une toute petite ville, hérissée de tours, de clochers, serrée entre des murs très hauts : telle qu'on en retrouverait l'image naïvement peinte sur les pages des manuscrits'. Au cœur même de cette rude forteresse où les nobles cavalcadent et flânent, parmi les marchands qui s'affairent et le peuple qui grouille, une petite place noire entre les murailles moisies d'une antique église. C'est la Florence où Dante naît, durant la deuxième partie du mois de mai i265^; et c'est le quartier de Saint- Martin-l'Evèque, où se dresse la maisonnette aux pierres frustes^ qui est celle de sa famille \
^ Particulièrement au Biadaiolo, mss. de la bibl. Laurentienne, cod. tempiano-laurcnziano, n° 3. Cf. Biagi. Una rappr. fig. di Colle val d'Eisa ecc, estr. dalla Miscell. stor, délia Valdelsa, anno. VII, fasc. I, Castelfîorentino 1899, in-8°.
- Manuale délia letteratura italiana, compilato da A, d'Ancona c O. Bacci ; Firenze 1904, in-12, t. I, p. 275.
•^ Dante e il suo secolo ; Florence i865, in-4'^; La casa di Dante Alighieri
PP
■1 DE LA NAISSANCE DE DANTE A LA MORT DJ' iJÉATRICE
Florence ne fut jamais pliis florentine qu'en ce temps, où naît son poète. De i2()o, — cinq années avant la naissance de Dante, — à 1267, — deux années après, — il y a deux dates capitales pour l'histoire de la cité. Les doux grands partis politiques, Gibelin et Guelfe, noms d'emprunt qui dissimulent à peine l'éternel et l'universel dissentiment du parti noble avec le parti populaire, ces deux moitiés ennemies, du peuple florentin, viennent de connaître ou vont connaître : les Gibelins, l'extrémité du triomphe et de la défaite, les Guelfes, la défaite éphémère et le triomphe sans conteste.
En 1260, c'est la bataille de Montaperti *, le grand écrasement des Guelfes. Le 4 septembre de cette annéelà, les troupes guelfes de Florence étaient vaincues, anéanties par les Gibelins alliés aux Siennois, ces éternels ennemis du peuple florentin. Plus de quatre mille hommes ensanglantèrent de leurs cadavres les torrents voisins : ce fut :
Le grand massacre et carnage
Qui fit devenir l'Arbia toute rouge -.
La Vierge Marie, patronne des Siennois, sembla protéger ses fidèles : une nuée grise, marbrée de rouge par les feux de l'ost, couvrit, durant la nuit, le camp siennois, et les Florentins, épouvantés par le présage qui appa-
i?i Firenze ; relaz. délia comm. nuinicipalo ecc, ; Firenzo 18G9, in-Zi"^ ; Pirancsi (G.). Le case degli Alighieri, 2* éd., Kirenzc igoS, iu-8". Le case degli Alighieri, da J. dcl Badia. ap. Giornale dantcsco, l. XII, I, 1904, p. 10-12 ; sur « Guelfes et Gibelins » Ammivalo. Ist. fiorcntine ; Firenze 1647, ^^ 'o^t. I, partie I, livre 11, p. iSa.
^ // iibrodi Montaperti, pubbl. par cura di Ces. Paoli. Firenze 1899, in-4'', et La Batlaglia di Montaperti, mena. stor. di C. Paoli. Siena 1869, in-8*^ ; cf. aussi Rapp. délia Comm. ist. dalla Soc. senese di st. patria municip. per la ricerca di tulto chc in Sicna si rif'er. a D. Alighieri e alla D. C. rolaz. dol D'' Vv. Capelliui ap. Bull, detla soc, 1. 1, p. 44-48, et Davidsohu, Forschungen zur Gcsch. von Florenz, 1908, lY" partie, p. 143-174.
'^ Dante, Inferno, X, 86.
raissait à la veille du combat, se répétaient : « C'est le manteau de la Madone, elle veille sur eux M »
« Et ceux de Sienne, dit une chronique, avaient trois sortes différentes de casaque, selon que c'était ceux du quartier de la Cité, ceux du quartier Saint-Martin, ou ceux de la Porte Gamollia. Les casaques des premiers étaient blanches, pour signifier l'aide que leur portait la Vierge Marie ; les soubrevestes des seconds étaient rouges, en signe qu'on allait verser le sang ; et le troisième gonfalon, avec ses soubrevestes noires, voulait dire : mort d'homme'. » Après la victoire, ce fut un jeu pour les Siennois et leurs alliés gibelins, de détruire vingt-deux châteaux ennemis, en battant l'estrade deux mois durant. A la fin, « surchargés de proie et butin, ils s'en revinrent à Sienne, à cause de l'hiver \ »
De ce coup, le parti des Guelfes fut abattu dans Florence pour cinq années. L'existence même de Florence fut un moment mise en question, à l'assemblée d'Empoli, et, sans Farinata des Uberti, maître des vainqueurs, la ville était jetée à bas. « Je fus seul, là-bas, lui fera dire Dante, là-bas où chacun souffrit que Florence fût détruite, je fus le seul qui la défendis à visage découverte »
Etla liste des édifices rasés, dans Florence reconquise, par les représailles des Gibelins revenus en maîtres, forme un terrible commentaire aux vers du poète, aux paroles des chroniqueurs. Tandis que le magnanime Uberti, sauveur de sa cité, dormait, à l'ombre de l'antique Baptistère, son dernier sommeil de preux, les
' Corazzini. Sonini. di slor. fiov. ; Fironze 1899, iti-12, IV, p. 54, et Gino Capponi. Storia délia Rep. di Firenzc ; Fircuze 1888, iii-12, t. II, chap. v, p. 47-48.
- Cron. (Ici sec XIV, ap. Paoli, Documcnti, op. cit., p. 85.
^Ibid., p. 89.
* Inf., X, 91-93.
ruines s'amoncelaient de jour en jour, accumulées par une haine furieuse, la pire de toutes, bien plus âpre et plus malfaisante que la vengeance d'ennemis étrangers : la rancune des nobles Gibelins, redevenus tout-puissants dans leur patrie.
Entre le 4 septembre 1260 et le 11 novembre 12G6, les Gibelins, maîtres de la cité, ravagent pour plus de cent trente mille livres \ en maisons, tours, palais, constructions de toute espèce appartenant aux Guelfes bannis et vaincus. Et c'est comme un écho du poème dantesque, ce vieil inventaire du saccage, où résonnent les noms, illustrés par la Dwine Comédie^ des Cavalcanti, des Buondelmonti, des Adimari, du comte Guidoguerra, des Donati.
L admirable historien" qui énumère et qui commente les destructions amassées par la vengeance gibeline, s'arrête enfin aux maisons mêmes des Alighieri ; la demeure « un peu abîmée, — aliquantulùm destructa^ » — de Geri del Bello rappelle l'un des épisodes les plus poignants de VEiifer : ce Geri del Bello, c'est le parent des Alighieri, c'est le damné muet qui, dressé au pied de l'avant-dernier ponceau dans les Malebolge, montre au doigt le poète et lui reproche, avec ce geste et ce silence de menace, l'opprobre que laisse à la race de Dante une mort violente, et toujours invengée.
Je l'ai vu, — dit Virgile à Dante — au bas du petit pont, Te montrer, et te menacer fortement avec le doigt, Et je l'ouïs nommer : Geri del Bello ^.
Pourtant, malgré les factions qui la déchirent, parmi
* Chiffre énorme pour une époque où la main-d'œuvre, les matériaux sont à vil prix,
- I. del Lungo Dal secolo e dal poeinn di Dante, Bologna 1898, in-ii, p. 65-74-
'-'■ Inferno. XXIX, v. 25 et suiv. Del Lungo, loc. cit., p. 73.
le changement perpétuel de la politique et des lois « muables comme ombre de lune* », Florence s'accroît et prospère. Gomme un métal longtemps frappé, refrappé, forgé, tout brûlant et vermeil, sur Tenclume, ce petit peuple, artisan magnifique de ses destinées', se renouvelle sans relâche, retrempe sa force parmi les épreuves où d'autres périraient vingt fois. Et Machiavel, le plus florentin des génies, écrira fièrement, lorsqu'il rappellera ces temps héroïques de la cité : « Si jamais république montra des divisions remarquables, celle de Florence en offrit, les plus remarquables du monde ; à cause que la plupart des républiques, dont on sait quelque chose, furent contentes d'une seule division, par laquelle, suivant les cas, elles ont, tantôt accru, tantôt ruiné leur cité ; mais Florence, non contente d'une seule, en a fait naître plusieurs... A Florence, d'abord se divisèrent entre eux les nobles, ensuite les nobles et le peuple, et en dernier lieu, le peuple et la populace' ».
On peut répéter, à la distance où nous sommes aujourd'hui d'événements mieux connus, les paroles où Machiavel revient encore à célébrer le triomphe de Florence*. « Suivant mon jugement, il me paraît que nul autre exemple ne démontre autant la puissance de notre cité, que celui de ces divisions-là, lesquelles auraient eu le pouvoir d'anéantir toute cité, pour grande et puissante qu'elle fût. Néanmoins, la nôtre, il semblait qu'elle en devînt toujours plus grande; telle était la valeur de ces
' N. Tamasio. Vita di popolo nei sec. XIII e XIV, ap. Artc, scienza e fede ai giorni di Dante, Milan 1901, in-12, p. 49 et 76.
- « La sostanza délia storia, la fece il popolo. » Del Lungo. La gentc nuova in Firenzc: &^. Daatenei tempi di Dante; Bologne, 1888, in-12, p. 19.
^ Istorie florentine : Proemio; dans Opère di Niccolà Machiavelli, éd. Fanfani et Passerini ; Florence 1873, t. I, p. 6 ; voir Dante. Purgatoire, VI, 142 à fin.
* Ibidem.
6 DE LA rs'AISSANCE DE DANTE A LA MORT DE BÉATRICE
citoyens, et telle la puissance de leur génie et de leur esprit à faire grands eux-mêmes et leur pays, que tous ceux qui demeuraient saufs de si grands maux, pouvaient plus efficacement élever leur patrie avec leur mérite, que n'avait pu la malignité de ces accidents qui les avaient abaissés, pour dégrader cette môme patrie. »
Agrandie par la première seigneurie gibeline, en 1248, ornée de ponts nouveaux, que réclamait Tafllux d'un peuple porté à près de quatre vingt mille âmes \ Florence frappait, en 1232, ce florin d'or qu'elle imposait au monde des trafics, et qui devint comme un symbole de son pouvoir financier et de sa gloire même^ Son opulence et sa vigueur proviennent, comme toute richesse et tout succès matériel, de l'accord qui existe entre sa formation, sa croissance de cité libre, et les lois profondes qui dirigent alors l'histoire de l'Italie : entre tous les municipes italiens, celui-ci, qui est Florence, voit germer et croître la liberté populaire avec une force sans égale, parce que cette liberté naît dans un terrain à peu près défriché des broussailles que la féodalité barbare accumule sur d'autres points ^ La main des maîtres étrangers ne s'est guère appesantie sur Florence et sur la Toscane : le comte Hugo dort en l'abbaye, comme un bon patron de la cité, et Dante fera, de la comtesse Mathilde, la dame idéale qui l'accueille et le purifie, au seuil du Paradis*.
Même sous l'apparence du gouvernement gibelin, le
^ Santini(P.). Studi sull'aiilica costituzione del Coinune di Firenze, Fircnzc 1901-1905, in-S", 2 voL, t. II, p. 2 et 17.
- Villari (Pasq.). / primi due secoli délia st. di Firenze : Eircnzc 1898, 2 voL in-8'^, t. I, p. 288-9, ctYettori. Il fiorinu doro; Orsini, Storia délie monele ; Firenze 1760, cités ibid.
•' Del Liingo. Préface au Sonwtario de Corazzini, p. vi.
* L. Rocca. Matelda, ap. con Dante e per Dante, Milano iSgS, in-12, p. 93- 143. Dante, Purgatoire, ch. XXYIII et suivants ; et Benveuuli de llanibaldis do Imola Coincnlum etc. Florence 1887, in-8'^ t. lY, p. 164. « llaec est ergo comitissa Malliildis. m
mouvement guelfe, le sourd progrès du parti populaire, se reconnaît, durant les années qui précèdent immédiatement la naissance de Dante, de même que le triomphe, s'en assure aussitôt après. Obscurément, patiemment, sans relâche, et sous le joug même qui semblait affirmer une politique contraire, « Florence allait se refaisant guelfe '- » .
Guelfes étaient les inspirateurs de toutes les bonnes réformes : malgré les émigrations qui commençaient à détourner le parti vaincu vers les routes de la France % ceux qui avaient pu demeurer à Florence agissaient en sourdine, avec opiniâtreté. La liberté, la force de la patrie se préparaient par leurs conseils, « tout se fit par le dessein des Guelfes^ ». C'était le parti populaire, celui qui tenait au cœur même de la cité. Ceux qui étaient hors de Florence recevaient du Pape les armes héraldiques, l'aigle de gueules sur champ d'argent, avec la guivre de sinople * ; ceux qui restaient ou qui rentraient à Florence pouvaient désormais porter la tète haute : les lois civiles étaient leur œuvre, les ouvrages de la défense ou de la beauté civile étaient leur œuvre, la puissance guerrière de la patrie était leur œuvre \
Le quartier de la ville où Dante est venu au jour, celui de la Porte Saint-Pierre, était habité par mainte famille guelfe : les Adimari, les Visdomini, les Donati, qui lui donneront une épouse, les Pazzi, les délia Bella, ses parents par alliance, les Ardinghi, les Tedaldi « surnommés de la Génisse » ; et déjà les Cerchi « grandis-
^ Del Lungo. Dal sec. e dal poeina cli D. p. 65.
-cl fiorcntini incominciorno ad andare in Francia, ecc, » dit F. da Buli. Commeiilo sopra la Dis'ina Cominedia. Pisa 1808, in-8", t. III, p. 455, ad Parad., XV, 1 1Q-126.
■* Machiavel. Ist. fior. II, VI, p. 70, éd. cit.
* Ammirato. Istorie, I. II, 129. B, et C.
s Machiavel, Ihid., II, IX, p. 74, X, p. 65.
saient bien qu'ils fussent marchands* ». Malgré les évictions et les exils prononcés par les Gibelins vainqueurs, nombre de Guelfes, avoués ou non, étaient restés : on ne vide point une ville par la moitié, et les rigueurs apparentes sont tempérées, la plupart du temps, par les mœurs et par la nécessité de vivre en commun ".
i Buti. Comm. III, 485, ad Parad., XVI, vers 137-147.
- Jacopo délia Lana. Commento. éd. Scarabelli. Bologne, 1866, t. I, p. 2i3.
« Il fut du peuple, il fut'de condition moyenne' », assurent les vieux commentaires. Et d'autre part, on le dit noble, et lui-même semble se plaire à se dire de noble race. On peut accorder l'un et l'autre.
Sans doute, le père de Dante fut un citoyen sans éclat, homme de loi plutôt modeste, et qui ne fit nulle action méritoire ni périlleuse, n'excita ni haine gênante ni sympathie durable ; un de ceux-là, semble-t-il, qui « vécurent exempts d'infamie et de los- ». Dante n'a jamais prononcé le nom de son père, jamais une allusion ne lui échappe. Tandis qu'il place les parents tout de suite après Dieu, pas un mot ne consacre, au Panthéon de ses amours et de ses haines, l'homme quelconque dont il fut le fds \ Et pourtant il devait comprendre ces sentiments si forts qui peuvent relier un fils à son père, celui qui dans la Vita Nuova écrivait ces paroles : « Nulle amitié n'est si intime comme de bon père à bon enfant, et de bon enfant à bon père ' ».
Sa naissance dut être accueillie avec l'allégresse
' Jac délia Lana, III, 364- v. dcl Lungo. D. nei t. di D. p. 3o5. 2 Inf. III, 36.
^ V. Scherillo. Alcuni capitoli délia biografia di Dante; Torino, 1896, in- 8°, ch. i; p. 11-12.
* Vita Nuova. Ed. Barbi, XXII, p. 52.
lo DE I.A NAISSANCE DE DANTE A LA MOUT DE BÉATRICE
qu'excitait alors la venue d'un héritier mâle, continuateur de la race et du nom *. Race antique et nom florentin depuis assez longtemps ; mais point illustres, ni bien nobles dans le sens féodal du mot', famille sans héros, sans opulence, sans pouvoir. Au reste, à l'exception des vrais seigneurs, les nobles de ce temps se confondent assez aisément avec les citoyens ordinaires; ils sont mêlés avec eux par la coutume qui s'est répandue de résider en ville, contrairement aux mœurs des pays voisins'. Au-dessous, à côté de ceux qui ont, comme les Lamberti et les Soldanieri, des a honneurs grandissimes » et le privilège de se faire ensevelir « à cheval », ou bien, comme les Elisei, le droit d'asile en leurs « loggie * », il y a place pour une caste intermédiaire, composée d'anciennes familles, de moyenne situation, bien apparentées, peu puissantes, La famille des Alighieri fut une de celles-là.
Origine excellente, qui donne au poète le plus pur sang florentin, sans le surcharger d'un rang et d'une tradition qui pèseraient et gêneraient pour l'avenir. Il nous le dit lui-même, en exposant sa théorie de la noblesse : dans son Banquet, au quatrième traité, la chanson qui orne cette partie de l'ouvrage est tout entière consacrée à distinguer la vraie noblesse de la fausse ; et la vraie, c'est uniquement la valeur personnelle.
Noblesse est partout, où est mérite.
Mais non point mérite où est noblesse.
^ F, Giordano da Rivalta., Prediche; Bologne, i8(36, ia-ia, p. io8; ^VoveZlino, nov. 25, ap. Arte scieiizac fede ai tempi di Dante; Milan, 1903, in-12, p. 47 et 74.
- Barbi. dans Bull. Soc. Dant. n. ser. II, 137, « Scarsa di uomini, ricciiozze e aderenze ».
3 Fra Salinibcnc. Chronica. Parme. 1857, iu-4", p. 91-102, et Irad. ital. de C. CanlarcUi; Parme i883.
^ Scip. Ammirato. Dolle famiglie nobili (îorciUiue ; Florence iGiG, in-i'ol., p. 25.
ORIGI?sES DE DANTE. FAMILLE ET NAISSANCE ii
De même qu'il y a le ciel partout où est l'étoile, Mais le contraire n'est point vrai.
Et tout le traité, le plus long des quatre qui furent composés, commente et amplifie ces sentences' qui ne sont point d'un patricien. Et, dans le poème souverain, qui exprime sur toutes choses la pensée suprême de Dante, le chant XVP du Paradis commence par des vers ironiques sur « la pauvre noblesse du sang ». Les plus anciens commentaires allaient jusqu'à voir dans ces terzines une invective « dérisoire contre la noblesse florentine^ ».
C'est que Dante peut à merveille être d'antique race florentine sans être nullement des « Grands » et noble à quartiers. La population de la cité, au xiii® siècle, est composée d'hommes nouveaux. « 11 n'est personne meshuy, s'écrie un frère prêcheur, qui sache quel était son cinquième aïeul, à peine son trisaïeul, à peine même le bisaïeul ^ » Et Machiavel fixe, pour le renouvellement de la cité a un âge d'homme* ».
Dante, lorsqu'il évoque son trisaïeul Gacciaguida, ne remonte pas au delà. L'ancêtre qui lui apparaît au Paradis prononce le vers fameux, en parlant de son propre fils Alighieri, qui a nommé la race :
Celui-là fut mon fils, et fut ton bisayeul.
^ // Convito. [Convivio.) éd. Fraticelli. Florence, 1893, iu-12, IV, p. 240 et suiv. Tutte le opère di D. A. éd. E. Moore, 0.x.iord. 1897, iu-ia, p. 293 et suiv. Voir plus bas l'analyse de cette œuvre. — Cf. encore L' Alighieri. riv. mcnsile di cose dantesche. ecc. Verona. 1889 etsuiv. iu-4'', I. p. 368-72, II. 7-19. 129-141 et 270-282 et III, 2i3-223 et 410-418, et G. Todeschini. Scritti su Dante. Vicenza. 1872. t. I. p. 350 et suiv. — Je cite aussi uuo fois pour toutes, la Daiitologia de Scartazzini, dans la Coll. de manuels Hœpli, Milan. 1906, in-i'2. p. 4j-53.
- Commenta d'anonimo fiorentino del sec. XIV. Bologne, 1866, in-8°, t. III, p. 3oi.
'■' G. da Piivalta Prediche ap. Arte, scienza e fede a t. di Dante, p. 5o.
* Opère complète. Floi'cnce i843, in-4'', p. 58o, col. 2.
la DE LA NAISSANCE DE DANTE A LA MORT DE BEATRICE
Il appert que ce bisaïeul vivait en 1189 ; les documents le prouvent; Dante ne peut donc remonter au delà d'un siècle dans l'histoire de sa lignée. Encore ces annales de famille sont-elles confuses pour lui ; les années se brouillent, et la date où le bisaïeul est mort lui semble mal connue'.
L'année où naquit Cacciaguida, le trisaïeul, paraît mieux fixée pour le poète " ; mais c'est alors la gloire même et les hauts faits de cet aïeul chevalier qui flottent dans son esprit; et que Dante ait confondu, d'après une tradition domestique, Conrad III de Hohenstaufen, et Conrad II le Salique, et n'ait pas bien distingué quel Empereur avait anobli son trisaïeul, cela n'est guère capital. On aime mieux se figurer qu'il prenait ces contes du foyer aux lèvres d'une antique aïeule, médiocrement édifiée sur les Empereurs et sujette à confondre règnes et princes : c'est elle qui
Tirant la chevelure à sa quenouille,
Bavardait avec sa famille
Des Troyens, de Fiesole et de Rome'.
Les Troyens, qui le mèneront à Virgile ; Fiesole et Rome, auxquelles il lui plaît de se rattacher. Et c'est ici la vraie noblesse : le vieux sang \ le pur sang, pur comme au temps où « la race des citoyens, qui se trouve aujourd'hui mêlée de Campi, de Gertaldo et de Figline, se voyait pure jusque dans le dernier artisan" ».
L'artisan, « l'artista », l'artiste, c'est le nom qui pour Dante veut dire le « citoyen » ; l'artiste, c'est le Florentin,
^ T. Casini, Commentaire au Ch. xv, du Paradis, éd. cil. p. 681-2.
2 Par., XVI, 37.
3 Par,, XV., 124-126.
* Del Lungo. I)ino Gompagni e la sua cronica. Florence. 1879-1887. l. 1. a" partie p. ii34 et Dante nei t. di D. La génie nuova. p. io5. ^ Par. XVI. 49-5i, et Ziugarelli. Dante. Milan, in-4**, p. aa.
ORIGINES DE DANTE. FAMILLE ET NAISSANCE i3
« sûr de son art, mais à la main qui tremble » lorsqu'il sent la beauté naître sous ses doigts^' Dante réprouve « la confusion des personnes » qui fait, avec les petitsfils des mendiants banlieusards, des citoyens florentins'.
Que ses aïeux soient d'antique souche florentine, et guelfes ^ cela lui suffit. Il les aimera doublement, puisqu'il est orphelin de bonne heure ; l'orphelin aime les ancêtres, connus ou non, comme si l'imagination lui faisait regagner ce que lui ôte la nature. Et puis, il est aisé d'aimer ses ancêtres, de les parer avec mille vertus ; on ne les a point éprouvés, ils ne vous ont jamais fait souffrir.
Il naît au cœur de la cité, dans la plus ancienne enceinte des murailles'. Si la famille n'est pas opulente, elle a pourtant ses petits biens de campagne, outre les maisons de la ville \ Et Tenfant, qui s'imprégnera si profondément des images et des traditions rustiques, connut dès ses premières années ce va-et-vient de la ville aux champs, qui aiguise l'amour de l'une et des autres, en variant sans cesse les impressions et les images de l'existence quotidienne.
Dante lui-même, entre les splendeurs de son Paradis, a pris soin de déterminer sous quel signe astrologique
^ Del Lungo. Firenze artigiana nella storia e in Dante. Florence 1906, in-i2 p. 21 et 53. Paradis XIII, 77-78; XVI, 5i; XXX, 3i-33.
2 Par., XVI, 67.
" Inferno., X, 4^, et suiv.
^ Corara. auoiiimo, éd. citée. III, 307.
'' Acte de restitution des biens confisqués à Dante, publ. par dcl Lungo. Esilio di Dante. Florence. 1881. in-12, p. i58-16o. et Nuo\'i documenti délia famiglin di D. A., da Eug. Casanova e R. Davidsohn, dans Bull, délia soc. dant. VI. 97, anno 1898-99. — Voir aussi ibid. ser. I. n" 8. p. 728, art. de M. Barbi. Cf, aussi sur la famille collatérale de D. Imbriani. Studi danteschi. Florence. 1891, les documents sont capitaux, bien que publics sans grande critique. Mais ce livre, comme celui du prof. Bartoli, doit être étudié avec précaution.
il était né : c'est sous la constellation des Gémeaux « qui suit le Taureau ».
O glorieuses étoiles, ù lumière pleine
De vertu grande, où je rapporte
Tout mon génie, quel qu'il puisse être,
Avec vous naissait, et se celait avec vous
Cet astre qui est père de toute vie mortelle,
Quand je sentis pour la première fois l'air toscan...
Suivant Fastronomie cFIIipparque, où le moyen âge apprenait, le Soleil entre dans la constellation des Gémeaux à la date du 21 mai ; Dante serait né dans les dix derniers jours du plus beau mois printanier, de ce mois qui marque en Toscane la joie du monde et les plus douces réjouissances ^
C'était alors une coutume consacrée, que tous les enfants nés au cours d'une même année recevaient le baptême ensemble, au baptistère de Saint-Jean, le samedi saint ; le 2G mars 1266, quelque dix mois après la naissance de Dante Alighieri, les voûtes du vieux temple, du (( beau Saint Jean, fontaine de mon baptême », comme l'appellera plus tard le poète, entendaient résonner ce nom, en qui devait s'incarner la gloire même de Florence".
Alighieri, Alaghieri, le nom de famille était padouan^ d'origine germanique. Comme les Sighieri *, autre nom florentin d'alors, ces formes étaient répandues dans l'Italie aussi bien que dans la France ; Augier, Laugier, c'est le même, et la Provence en regorge, ainsi que le
^ Par., XXII, 111-117. Moore. Studies. III. 55-65. — Bull, délia Soc. dant. VIII. 263. — O. Zanotti Bianco. Sullep. délia nasc. di 1). Toriuo 1900.
- Zingarelli. Dante, p. 28.
3 Par., XY, 187; voir sur une origiuc analogue des Brunelloschi : Vita di Filippo di ser Brunellesco. i\^. opérette istor. di Autonio MaueUi. Florouce 1S87, P-77-
* Boccaco. Dûcani. l. II, giorn. lY, now 8, p. 281, éd. do Mil. m kSoj, in-8''.
ORIGINES DE DANTE. FAMILLE ET NAISSANCE i5
Nord, d'Aiidigier. Et la race était de pur sang, plante choisie, parmi le « fumier des bêtes fiésolanes », et venue des Romains autrefois \ Sorte de tradition morale plus que physique, où le poète ne trouva pas une médiocre fierté.
Celle qui apprit à Tenfant les traditions domestiques, c'était peut-être une brave aïeule
Qui tirait sa chevelure h la quenouille
Et parlait avec ses enfants
Des Troyens, de Fiesole et de Rome.
pour médire de Fiesole et se réclamer des Romains. C'est ce que le poète laisse deviner". Mais le premier visage féminin qui rayonna, pour peu de temps, sur celui dont l'œuvre naquit par la femme et se créa tout entière pour la femme, ce fut le visage de sa mère, dame Bella\
On ne sait que ce nom de Bella, sans avoir pénétré les origines maternelles du poète. Tout son nom, à cette mère plus illustre que pas une, à cette Bella souveraine, est dans une ligne tronquée d'un acte officiel : « Dominae Beilae olim matris dicti Dantis : dame Bella, jadis la mère dudit Dante. » Elle s'appelle Bella, comme la Vierge s'appela Marie. Et pour la célébrer, Dante aura recours aux paroles mêmes de l'Evangile. « Heureux, dit la femme du peuple à Jésus, heureux le ventre qui te porta, et les mamelles que tu as sucées. » Ces mêmes paroles, Virgile les reprend pour saluer Dante avec ferveur, avec tendresse :
Bénie est celle-là qui de toi fut enceinte !
et, comme pour mieux affirmer l'élan d'amour et de
1 Inf., XV, 73-78.
- « Indovinare » comme dira L. Bruni ; voir Par. XV, 124-126.
3 Gaspary. St. -délia lott. it. trad. Zingarelli I, 194. — Scherillo., 18-44.
révérence, le poète, qui sent son cœur déborder au souvenir maternel, entoure ce vers admirable où sa mère est oloritîée, par deux autres vers qui respirent l'allégresse et l'amour :
Il me ceignit le col, ensuite, avec ses bras Me baisa le visage, et me dit : Ame altière, Bénie est celle qui fut enceinte de toi ! *
C'est qu'au fond de son « âme altière », Dante a gardé l'image de celle qui « veillait aux soins du berceau »
Et consolait l'enfançon avec ce parler Qui d'abord ravit les pères et les mères -.
Bella fut une bonne mère ; et son enfant lui a tressé, pour récompense, une telle couronne de gloire que jamais la mère d'un homme n'en porta de plus éclatante. Un seul vers suffit, dans un chant du poème, un vers illuminé par les rayons de l'Evangile.
C'est elle qui apprit à l'enfant ces mots puérils qu'on retrouve dans la Divine Comédie. Avec a papa, maman », le petit Florentin demande, en fils de race, « pain et deniers^ ». Manger et gagner, c'est l'instinct du peuple marchand et rapace.
La mère bien-aimée avait conçu l'enfant durant cette saison brûlante de « l'an du Christ 1264, es laquelle apparut au ciel une étoile chevelue, avec grands rayons et chevelure en arrière, laquelle se levant à l'Orient avec grande lumière, jusqu'à ce qu'elle fût au milieu du ciel, vers rOccident, sa chevelure resplendissait, et cela dura trois mois, c'est-à-dire jusqu'au mois de novembre. Et
1 Inf., YIII, 44-45.
- Par., XV, 121 3.
' Inf., XXXIII, 9. — De viilg. eloq. II. — Piirg., XI, io4-io5. — Par., XXXIII, 107-108. — Cf. d Ovidio. Studi sulla D. C. p. 5i6-5i9.
ladite comète signifia diverses nouveautés en maintes parties du siècle^ ».
Un songe, raconté par Boccace, aurait, suivant la légende, éclairé la mère sur la destinée de Tenfant <ju'elle portait dans ses entrailles. « Cette dame, écrit Boccace, étant grosse, et guère éloignée du temps d'enfanter, vit en songe quel devait être le fruit de son ventre... Il paraissait à la noble dame, en son rêve, qu'elle était sous un très haut laurier, sur une verte prairie, auprès d'une source très limpide, et là elle se sentait mettre au monde un fils, lequel, en un temps très bref, se nourrissant uniquement des baies qui tombaient du laurier, et des ondes de la source claire, lui semblait devenir un pasteur, et qu'il s'ingéniait de tout son pouvoir à cueillir des rameaux à l'arbre dont le fruit l'avait nourri ; et, comme il s'efforçait à cette œuvre, il paraissait à la mère qu'elle le voyait tomber, et se relever, non plus homme, mais sous la figure d'un paon. De laquelle chose elle reçut un étonnement si fort que son sommeil en fut interrompu ". »
Fable assez pareille aux légendes que Dante lira dans Donat, sur la naissance de Virgile, ou placera, dans la Divine Comédie^ sur ce saint Dominique
Dont à peine créé, fut pleine A tel point l'âme de vif génie Qu'en sa mère elle le fit prophète,
et que sa marraine « vit en songe l'admirable fruit
Qui devait sortir de lui et de ses disciples^. »
^ Giov. Villani. Cron. 1. VI, ch. xci. p. 109, et là-dessus il cite Stace et Lucain, si chers à Dante.
2 G. Boccaccio. Vita di D. éd. Macri-Leone, p. 10. — Ed. Solerti, p. i3. — Répété et commenté à la fin du traité ib. p. 64-70, et 75-82, et dans le Compendio, éd. E. Rostagno. Bologne 1899, p, 64-72. — Scherillo, p. 34-38.
3 Par., XII, 60-66.
i8 DE LA NAISSANCE DE DANTE A LA MORT DE BÉATRICE
Mais la tendresse naturelle du fils pour la mère se passe de ces ornements fabuleux. Elle lui a donné l'amour impérissable de la femme, ce besoin d'âme et d'idéal qui inspirera l'œuvre entière. Lorsqu'il veut décrire le geste de la protection souveraine, parmi les périls de l'Enfer, c'est l'attitude maternelle qui lui vient à l'esprit :
Mon guide alors soudainement me prit,
Comme la mère qui s'éveille à la rumeur.
Et voit, auprès, les flammes allumées ;
Si, qu'elle prend son fils, et fuit, et ne s'arrête,
Ayant souci bien plus de lui que d'elle-même,
Si bien qu'elle se vêt seulement de chemise *.
Et peut-être Bella fit-elle ce geste de sauver son fils, durant un de ces incendies fréquents en ces petites villes, aux maisons tassées, sans eau, sans secours d'aucun genre '.
C'est toujours l'amour filial qui fait dire au poète, aidé par Virgile au plus profond de l'Enfer :
Il me portait sur sa poitrine Comme son fils, non comme un compagnon ^.
Enfin, ce dévot de la Vierge-Mère, au sommet de son Paradis, près de la Mère surhumaine, veut placer la Mère terrestre, celle qui, sans engendrer un Dieu, mit au monde la créature où ce Dieu devait s'incarner; mais, pour glorifier sainte Anne, il ne croit pas pouvoir mieux faire que de la figurer, tout uniment, sous les simples traits d'une mère : l'extase mystique est vaincue par l'amour humain :
1 Inf., XXIII, 37-42.
2 V. Villani, ch. VII, 1. CXVI et CXVIII, p. iSS-iS;.
3 Inf., XXIII, 5o-5ï.
ORIGINES DE DANTE. FAMILLE ET NAISSANCE îo
En face de saint Pierre je vis siéger Anna, Si contente d'admirer sa fille, Qu'elle ne tournait point les yeux pour chanter Osanna *.
Dante connut surtout sa mère à l'âge où « balbutiant, on l'aime et on Técoute » ; mais on peut bien croire que jamais cette âme fervente n'aurait eu les passions viles de ceux qui « lorsqu'ils ont leur parler viril, désirent voir ensevelir celle qui les a mis au monde ^ ». Il fut un de ces hommes pieux envers les morts, tels qu'il les décrit dans le Purgatoire, il eut leur sentiment filial pour les trépassés :
Afin que leur mémoire reste, Sur les ensevelis les tombes terrestres Portent marqué ce qu'ils furent jadis.
Aussi l'on y pleure bien souvent Par l'aiguillon du souvenir amer Qui éperonne seulement les gens pieux \
Même pour peindre Béatrice, guide suprême de son œuvre, il pense toujours et encore à sa mère :
Ainsi la mère au fils paraît superbe Comme elle me parut à moi... * »
Sévère et pleine de reproches, Béatrice l'emplit de piété : elle lui rappelle sa mère, quand elle le réprimandait, et qu'il souffrait, et qu'il l'aimait avec le cœur plein d'amertume.
Et, dans ce doux Purgatoire, la partie de son grand poème qui demeure la plus humaine, toute baignée d'un air serein, traversée d'aube et d'espérance, il peint
1 Par., XXXII, i33-i35.
2 Par., XXVII, i33-i35.
3 Purg., XII, 16-21.
t Purg., XXX, 79-81.
ao DE LA NAlSSAiN'CE DE DANTE A LA MORT DE BEATRICE
encore, au môme chant, « la confiance ingénue de Tenfantelet qui court à sa maman, »
Lorsqu'il a peur ou lorsqu'il est affligé ',
tandis que, dans le Paradis, Béatrice, aux premiers instants de l'initiation divine, après un pieux soupir « tourne ses yeux vers lui, avec cet air que prend la mère envers son fds qui délire ^ ».
Trop pieux et trop pudique en son amour de fds, Dante n'a pas montré clairement, dans son poème, l'image de dame Bella ; mais autour du nom maternel, aux pages les plus radieuses, il met une auréole éblouissante ; comme la Trinité divine, la figure de sa mère ne saurait être qu'entrevue, à travers des clartés trop fortes.
Heureuses les mères qui meurent à l'âge où leur enfant peut les aimer et leur a déjà donné tout son cœur, mais qui s'en vont, aussi, d'assez bonne heure pour lui laisser leur souvenir intact et comme dans sa fleur! Car c'est un printemps éternel qui embellira leur image. Jamais dégradées par la vie, jamais froissées par les rudesses que l'âge viril fera naître chez l'enfant le plus aimé, ces mères privilégiées, qui ont laissé leur fds tout jeune, demeurent toujours jeunes pour son amour, et rayonnent dans sa mémoire avec un charme incorruptible; assez grand pour se souvenir, l'enfant n'a gardé de sa mère que la mémoire de tendresse et de beauté. Devenu l'homme, puissant ou fameux, il retrouve sa mère, au fond de son ancienne vie, avec les traits de la jeunesse, avec la splendeur du matin. Et Dante, si c'est lui qui voit et qui écrit, sera conquis pour toujours à la puissance féminine, âme de son œuvre, parce que sa mère a penché sur ses premières années le front d'une femme divine.
1 Purg.,xxx, 43-45.
2 Par., I, 100-102.
ORIGINES DE DANTE. FAMILLE ET NAISSANCE ai
Dante perdit sa mère quand il avait huit ans, ou environ*. Outre les preuves matérielles qu'on a cherchées pour le croire, il est une preuve morale, et pour nous, ce sont les meilleures, à défaut d'extrait mortuaire ou d'acte analogue. Ce n'était point, alors, l'usage parmi les gens de bien, que l'on fît sa propre chronique et celle des siens. Et Dante ne dit rien de précis, lui qui parle si nettement sur autrui : « di se onestamente tacette », écrira Boccace, « il eut la convenance de se taire sur luimême ^ ». Mais ce que l'on sait de sa vie peut, en l'examinant de près, suppléer à ce qu'il dédaigne de raconter.
i Scherillo, p. 3o.
2 Boccace, Vita di D., éd. Macri-Leone, p. 7. — Compendio, éd. Rostagno, p. 6.