LA NEUVIÈME ANNÉE. — BÉATRICE
Le premier grand événement qui, de son aveu même, ait marqué sur Tâme de Dante, c'est l'apparition de Béatrice. « Neuf fois déjà, depuis ma naissance, le ciel de la lumière * était revenu presque au même point de sa révolution, lorsqu'à mes yeux apparut pour la première fois la glorieuse dame de mon esprit, laquelle fut par maintes gens nommée Béatrice, lesquels ne savaient point la valeur du nom qu'ils disaient'. Elle avait déjà passé dans cette vie le temps qu'il était nécessaire pour que le ciel étoile pût évoluer vers l'Orient d'un douzième de degré ^ ; si bien qu'elle m'apparut presque à l'aurore de sa neuvième année, et moi je la vis à peu près au terme de la mienne. Et elle m'apparut vêtue d'une couleur très noble, d'une pourpre douce et décente, ceinte et parée ainsi qu'il seyait à son très jeune âge... Depuis lors, je dis que l'amour devint le maître de mon àme '. »
L'enfant, qui allait accomplir sa neuvième année, rece-
^ Du soleil, d'après Plolémée, cf. Coriyivio, II, 3-4. — Purg., XXXII, Sa. — Par., I, 37, XYII,8o.
^ C'est-à-dire son sens secret, le « scnhal » des troubadours ; voirRajna. La gcnesl délia D. C. ap. Vita ital. nel trecento. p. i55. — D'Ancona. La vita nuova. Pise, 1884, in-12. p. 6-20. — Casini. /,« vita niiova, p. 4- — Moore, Studies II, p. 92-93.
^ Witte, ap. d'Ancona, p. 20. Todeschini, 1,324. ot suiv. — D'après Dante lui-même, Béatrice avait, en mai 1274» Huit ans et quatre mois. * Vita Nitova. II, p. 4 et Barbi.
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vait en ce jour de mai 1274 Fémotion qui dominera sa vie tout entière, et son œuvre. Et pourquoi la recevait-il si profonde et si souveraine ? Car ce serait ignorer toutes les lois physiques et morales que de nier ou seulement de discuter ces amours précoces, cruellement impérieuses. Mais ces amours-là ne s'implantent que chez les êtres façonnés trop tôt, et rudement, par les épreuves. Dante avait dû perdre sa mère quelque temps avant la rencontre qui décida de son destin ; puisque, dans le charmant récit qu'il fait, Boccace mentionne « le nommé Alighieri », tout seul avec son fils. Et comme nous savons d'ailleurs que le fils aîné du second lit, François, demifrère de Dante, naquit avant 1279*, la mort de dameBella, mère de Dante et première femme d'Alighieri le père, advint avant 1278 et bien plus probablement précéda mai 1274; sans doute même ce deuil avait frappé plus tôt, car la présence du mari, avec Fenfant, à une fête, montre que la mort de la mère et de l'épouse avait déjà reculé dans les jours lointains.
C'était une fête, et très grande, que le premier mai florentin. Jamais Boccace ne fut plus poète qu'en le décrivant : « Au temps, dit-iP, où la douceur du ciel revêt de ses ornements la terre, et tout entière, par la variété des fleurs entremêlées aux verts feuillages, la fait riante, c'était l'usage en notre cité, pour les hommes et pour les femmes, que chacun dans son quartier festoyât en compagnie de choix ; c'est pourquoi entre autres, à l'aventure, Foulque Portinari, homme très honorable en ce temps parmi les citoyens, le premier jour de mai avait recueilli les voisins de son entourage en sa maison, à festoyer ; entre lesquels se trouvait le nommé Ali-
^ Schcrillo, p. 3o. — Imbriani, p. 70-109.
- Vita di Dante, éd. Macri-Leone i3. — Compendio, cd. Roslagno i3. Je traduis la Vita, plus complète.
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ghieri, et, comme les petits enfants, surtout aux lieux de fête, ont continué de suivre leur père, Dante dont la neuvième année n'était pas encore accomplie, Tavait suivi.
(( Et là, mêlé parmi les autres de son âge, desquels, tant mâles que femelles, il se trouvait à force dans la maison de celui qui donnait la fête, les premières tables servies, selon que le permettait son bas âge, il se mit à se divertir enfantinement avec les autres. Il y avait parmi la foule des jouvenceaux une fille du susdit Foulque, dont le nom était Bice (bien que toujours il la nommât du nom primitif, c'est-à-dire Béatrice), laquelle avait quelque huit ans, joliette à ravir, pour son âge enfantin, et d'air noble et plaisant à l'extrême, avec des manières et des paroles bien plus graves et modestes que son petit âge ne le comportait ; et outre cela, elle avait les traits du visage fort délicats et disposés à merveille, et pleins, outre la beauté, de tant d'honnête charme, que bien des gens la tenaient pour une créature presque angélique. Celle-ci donc, telle que je la dépeins, ou peut-être beaucoup plus belle, apparut en cette fête, non point, je crois, pour la première fois, mais pour la première fois douée du pouvoir d'éveiller l'amour, aux j^eux de notre Dante; lequel, encore qu'il fût un enfant, reçut en son cœur avec tant d'amour la belle image de Béatrice, que, depuis ce jour, onques, tant qu'il vécut, il ne s'en départit.
« Quel destin marquait ce moment, nul ne le sait; mais, soit conformité de complexionet de manières, ou qu'une spéciale influence du ciel opérât en ceci, soit que, comme nous voyons par expérience dans les fêtes, par la douceur de la musique, par l'allégresse générale, par la délicatesse des mets et des vins, les esprits même des hommes mûrs, et bien plus encore ceux des jeunes hommes, se dilater et devenir aptes à pouvoir aisément
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s'éprendre de toute chose qui plaît : il est certain qu'il en advint ceci, que Dante dès son petit âge devint très fervent serviteur de l'Amour. »
La voilà, dans sa première apparition de vierge sage, celle qui sera toute l'âme de l'œuvre dantesque. Ses yeux ont rencontré les yeux de Dante ; et ce regard de deux enfants a confondu leur âme entière.
« Depuis, dit un vieux commentaire, Dante, tout entier adonné à Béatrice, se rendait partout où elle allait, croyant voir dans les yeux de cette jouvencelle la félicité souveraine, et il souffrit pour elle des larmes, des veilles et des peines infinies; cependant cet amour fut très honnête, toujours, si bien que jamais signe d'acte passionné n'apparut chez l'amant ni chez l'amante. Et ceci fut le très certain pronostic et augure de l'amour futur, qu'il devait porter à la grande Béatrice sacrée ^.. »
Elle vient, revêtue de pourpre, noble couleur, plus atténuée pour cette enfant de huit ans, mais la même qui resplendira sur la Femme idéale, au sommet du Purgatoire :
Sur un voile blanc ceinte d'olivier
Une dame m'apparut, sous un vert manteau
Vêtue de couleur de flamme vive -.
Et c'est bien dans ses yeux que Dante prend l'enchantement souverain. Sans trêve, dans son grand poème, il parlera de la puissance que ces yeux divins ont sur lui. Déjà, dans une canzone qui est comme l'esquisse de la Divine Comédie, le poète dira :
^ Benv. da Imola, IV, 211.
- Purg. XXX, 3i-33. Pour le rouge, couleur noble, voir Zdekauer. La vita privata dei Senesinel dugento. Siena, Lazzeri 1896, p. 45- — Villari. I primi due secoli délia st. di Firenze. Fir. 1898, I, 281. — Sacchetti, Novelle, L. p. 124-6, t. I. Fir. 1888, iii-i2.
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Des choses apparaissent en son aspect,
Qui révèlent des plaisirs de Paradis,
Je dis en ses yeux et dans son doux sourire *.
Ce sont les mots même du Paradis. Or, cette canzone divine, « Amour qui me parle dans l'âme», cette canzone favorite, c'est la même que Casella, le musicien ami de Dante, fait résonner si doucement, pour consoler le pèlerin surnaturel, au seuil du Purgatoire '-. C'est elle qui ravit de contentement et Virgile et ceux qui Pentourent.
Mais c'est dans le grand poème que se relève la hantise miraculeuse de ces yeux. Virgile d'abord avait dit, en parlant de Béatrice, afin d'animer Dante :
Ses yeux luisaient beaucoup plus que l'étoile... Ses yeux déjà, il me les semble voir.
... Jusqu'à ce que viennent joyeux les beaux yeux Dont les pleurs me firent venir vers toi^...
Et puis, Béatrice apparaît, Mathilde et les quatre servantes célestes, nymphes au Purgatoire, astres au ciel, vont mener Dante aux pieds de l'Aimée surnaturelle.
... Avec elles me menèrent Où Béatrice était tournée vers nous.
Elles dirent : « Fais en sorte de ne point épargner tes regards. Nous t'avons mis en face des émeraudes D'où l'Amour te lança jadis ses traits. » Mille désirs plus brûlants que la flamme Fixèrent mes yeux sur ces yeux resplendissants*.
^ Sonetti e canzoni di div. autori toscani. Florence 1627. In-8°, 1. IV, p. 36- 37. Convivio, III, 168.
- Purg. II, 106-1 19,
3 Inferno. II, 55. — Purg. XXYII, 54 et i36-37.
* Purg. XXXI, II 3- 120, — et ihid., 109 : « Menrenti agli occhi suoi. u — « Emeraudes », non point pour marquer la couleur des yeux, mais pour en décrire l'éclat; dans le sens de « joyaux ». V. enc. Vita miova, XXI, Si-Sj.
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Et les Vertus théologales, enlaçant leurs danses mystiques, viennent supplier Béatrice de tourner ses regards sur ce pécheur terrestre, qui traversa pour la revoir les gouffres des supplices :
Tourne, Béatrice, tourne tes yeux saints, Chantait leur voix, vers ton fidèle, Qui, pour te voir, a fait tant de chemin. Par grâce fais-nous cette grâce, et lui dévoile . Aussi ta bouche, afin qu'il puisse découvrir La seconde beauté que tu cèles*.
Il disait, presque avec les mêmes paroles, en cette Vita nuova qui est comme la chrysalide où se forme le grand poème : « Les yeux, principe de l'Amour. — La bouche, fm de l'Amour... »
Ainsi Dante, fasciné par cette lumière spirituelle, par ce « soleil de ses yeux^ », a-t-il soin de marquer l'instant
Où de ses yeux elle frappe mes yeux^.
Il s'absorbe dans ce regard qui l'identifie à l'Aimée :
Béatrice me regarda, avec ses yeux emplis
D'étincelles d'amour, et si divins, Que la force de mon regard céda, vaincue, Et je restai comme éperdu, les yeux baissés '*.
Dans l'Empyrée, en pleine extase adorante, il sentira
La splendeur de ses yeux riants
diviser vers plusieurs objets son âme absorbée en un
* Purg. XXXI, i33-i38. Voir pour les « beautés » de la dame au moyen âge, R. Renier. // tipo estelico délia donna nel Medio Evo. Ancona, i856, in-i2. Vita nuova éd. Barbi. XXX, p. 49-
2 Par. XXX, 75.
3 Purg. XXXIII, 18.
* Par. IV, 139-142.
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seul', et le ravir à la contemplation unique de l'Etre suprême.
C'est que le Paradis est dans les yeux de Béatrice :
Dans ses yeux brûlait un sourire Tel que je pensai, avecles miens, toucher le fond De ma grâce et de mon Paradis".
Et Béatrice le sent bien, elle l'en raille avec douceur :
Triomphant de moi avec la lumière d'un sourire
Elle me dit : « Tourne-toi, et écoute,
Car ce n'est point en mes yeux qu'est le Paradis^. »
Saint Jean l'Evangéliste, enfin, sur le seuil du dernier mystère, parle en ces termes à Dante qui s'élève vers Dieu :
« La Dame, qui par cette divine Région te conduit, possède en son regard La puissance qu'avait la main d'Ananias. »
Et Dante répond à l'apôtre rayonnant :
« A son plaisir, tôt ou tard Vienne le remède à mes yeux, qui furent les portes Par lesquelles Elle pénétra, avec le feu dont sans trêve je brûle *. »
Visionnaire, et visionnaire hanté par l'Amour sous sa forme réelle, ainsi Dante nous apparaît, ainsi voulait-il se montrera son temps comme à l'avenir. Il écrivait plus tard à son ami Cino de Pistoïa :
J'ai vécu avecque l'amour Depuis que le soleil marqua mon neuvième âge ".
1 Par. X, 62-63.
2 Par. XV, 34-36. Cf. Vita nuova, II, 9.
3 Par. XVIII, 19-21.
* Par. XXVI, 8-i5. Ananias rendit la vue à saint Paul. — On a compté que Dante parle des yeux au singulier, 2i5 fois, et au pluriel, 53 fois. C'est une image qui revient sans cesse. — Scartazzini. Enciclop. dant, II, i355.
s Canzonierc éd. Giuliani, p. 173 et 249-251. — éd. Fraticelli, p. i44-