A quel genre littéraire appartient la Comédie
de Dante.
Depuis Boccacio et le quatorzième siècle jusqu'à nos jours, la Comédie de Dante a été l'objet de nombreux commentaires, et Ton aurait mauvaise grâce à insinuer que, par ces travaux, l'intelligence de ce poème n'ait pas progressé. Mais il est incontestable que l'explication de la Comédie, au point de vue philologique et littéraire, laisse encore beaucoup à désirer. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à se rappeler les nombreux passages faussement interprétés, et surtout l'incertitude où se trouvent encore, de leur propre aveu, beaucoup de littérateurs, concernant le but du poète et le genre littéraire auquel la Comédie se rattache.
Pour nous, nous dirons, sans crainte de nous tromper, que la Comédie n'est pas, comme on le dit, une épopée, pas même un poème épique ou narratif, destiné à intéresser par le récit d'événements importants ou de grandes
actions, mais elle est du genre didactique^ le poète ayant
eu pour but, non d'intéresser par des récits, mais d'instruire, en prouvant, par les faits qu'il raconte, des vérités de l'ordre social, moral, philosophique, et religieux. Pour démontrer cette thèse, rappelons, d'un côté, la nature de la poésie narrative ou épique, et de l'autre, les caractères essentiellement didactiques que présente le poème de
Dante.
En poésie, comme dans l'histoire, il faut distinguer
entre V événement et ï action. L'événement est ce qui est arrivé, c'est-dire ce qui a été la résultante des actions combinées de plusieurs individus, et d'un concours de circonstances qui sont indépendantes de l'homme , et même souvent opposées à sa volonté individuelle. L'événement étant au-dessus et indépendant de l'action humaine individuelle, on l'a considéré généralement comme amené par des puissances surhumaines appelées dieux, démons, divinité, destin, hasard. L'action, au contraire, est le produit de la volonté d'un seul individu qui, agissant avec intention, soit qu'il réussisse, soit qu'il succombe, porte la responsabilité morale de ce qu'il a voulu exécuter. Les hommes de l'Antiquité, sentant leur faiblesse physique et morale, d'où est née leur religion, n'ont jamais cru à une action pure, comme résultant de la volonté humaine seule; ils voyaient dans tout ce qui se faisait et arrivait dans le monde un événement produit par une puissance surhumaine; de sorte que même leurs héros étaient censés agir, non d'après leur volonté individuelle, mais sous l'impulsion et toujours avec l'aide de puissances divines. Chez tous les peuples la poésie primitive a d'abord chanté les événements nationaux produits par des héros considérés comme protégés par leurs dieux. Cette poésie primitive était partout du genre mixte épico4yrique ; épique, en ce qu'elle racontait un événement généralement connu ou
traditionnel, et lyrique, en ce qu'elle le célébrait avec l'enthousiasme du sentiment patriotique et religieux.
Quand plus tard ces événements traditionnels chantés par la poésie épico-lyrique devinrent plus anciens, on les célébra avec plus de détails fictifs et avec moins d'enthousiasme lyrique. Du genre' mixte primitif épico-lyrique sortirent, comme genres spéciaux, d'un côté la poésie épique ou narration proprement dite, de l'autre la poésie lyrique, qui chante^ non des événements, mais des sentiments.
Chez les Grecs, la poésie épique prit d'abord ses sujets dans les traditions anciennes (sansc. vadjas, gr. epos) et les transmit, détachées les unes des autres, sous forme de rhapsodies. Des rhapsodies, rapprochées les unes des autres et réunies en une unité poétique, formèrent Vépopée (gr. epo-poiia, faisant, c'est-dire disant ou racontant des traditions). Les anciennes traditions nationales appartenant à l'âge héroïque, l'épopée prit par cela même les caractères distinctifs de cet âge ; et comme les héros étaient censés agir sous l'impulsion de puissances surhumaines, la distinction qu'on établit plus tard entre le mythos (tradition concernant les dieux) et le épos ou logos (tradition concernant les hommes) n'existait pas encore dans l'épopée. Aussi l'action surnaturelle des puissances surhumaines n'y est pas à considérer simplement comme un ornement fortuit et accessoire ajouté par la poésie , mais comme l'essence même de cette espèce de poésie narrative. Plus tard les poètes épiques ayant choisi pour sujet un grand événement, soit historique, soit contemporain, leurs poèmes, tels que par exemple la Pharsale de Lucain, ne pouvaient plus avoir tous les caractères de l'ancienne épopée, mais ils devinrent des poèmes épiques proprement dits. Au Moyen âge le poème épique se chan-
gea en roman chevaleresque, tel que les Nibelungen et le Shahnamé, et aujourd'hui le roman proprement dit remplace l'épopée héroïque, le poème épique, et le roman chevaleresque des temps passés.
Si l'on a saisi les caractères distinctifs de l'épopée, comme étant le récit poétique d'un événement traditionnel héroïque, supposé dirigé par des puissances surhumaines, on comprend, du. premier coup, que la Comédie de Dante n'est pas une épopée; elle n'est pas même du genre épique ou narratif, puisque le poète ne veut raconter ni un événement ni des faits devant intéresser comme récit, mais que, par les faits auxquels il fait allusion et qu'il raconte incomplètement, il veut avant tout enseigner ou prouver des vérités, qu'il croit importantes dans l'ordre social, moral, intellectuel, et religieux.
Gomment Dante at il été amené à concevoir et à composer son poème didactique la Comédie? L'histoire politique et littéraire de son époque nous explique le poète, et l'histoire du poète nous fait corhprendre son œuvre.