Béatrice de' Portinari
Béatrice était la fille du Florentin Folco de' Portinari. En 1274, Dante, âgé de 9 ans, ayant été conduit par son père à une fête dans la maison de Folco, y vit pour la première fois Béatrice, moins âgée que lui d'un an, belle, gracieuse, aimable, qui, sans lui parler, produisit sur lui uneimpression ineffaçable (voy. p. 47). Rappelons à ce sujet qu'à 8 ans un autre poète, lord Byron, devint amoureux d'une enfant nommée Mary Duff. «N'est- il pas étrange, « écrivait-il dix-sept ans plus tard, que j'aie été si entière- « ment, si éperdument épris de cette enfant, à un âge où je ne « pouvais pas ressentir l'amour, ni savoir le sens de ce mot ? K Je me rappelle tout ce que nous nous disions l'un à l'autre, « nos caresses, ses traits; je n'avais plus de repos, je ne a pouvais dormir.... Mon angoisse, mon amour étaient si «violents que parfois je me demande si j'ai eu depuis un « autre attachement véritable. Quand^ plus tard, j'appris « son mariage, ce fut comme un coup de foudre ; j'étouf- « fais, je tombais presque en convulsion ^. y>
Cette sensibilité prématurée se comprend dans le naturel ardent de ces deux enfants, poètes prédestinés ; mais pour apprécier selon la vérité cet amour précoce, il faut
^ Taine, ERstoire de la littérature anglaUey III, p. 545.
en retrancher la part de passion que Dante et Byron y ont ajoutée après coup avec intention, l'un, après plus de quinze ans, transportant dans son enfance la passion de sa jeunesse , l'autre , pour renchérir sur l'exemple de Dante, prêtant, dix-sept ans plus tard, à une affection enfantine, un caractère déjà quelque peu romanesque. Cette sensibilité précoce n'était pas encore une passion amoureuse allumée par l'ardeur de la jeunesse ; c'était de l'amour, comme, suivant l'expression de Victor Hugo, « l'aube est du soleil ». C'était un commencement d'amour d'adolescent, c'est-à-dire une affection pure et virçinale, où l'instinct sexuel n'est pas encore épanoui, mais est comprimé par le respect qu'inspire la jeune fille à l'adolescent, adorant en elle un être angélique, noble et di^in. Aussi dans ses Mémoires, intitulés Vita nnova^ Dante parlant, comme d'un souvenir, de son affection pour Béatrice, dit il : « Bien que son image qui me suivait sans cesse « fût un moyen qu'Amour employait pour me subjuguer, « cependant elle avait une vertu si généreuse et si puis- « santé qu'elle ne souffrit jamais qu'Amour me gouvernât, «c bien que je fusse privé des conseils de la Raison, si ^ utiles en pareilles circonstances. > Jusque-là il n'y avait donc rien, dans cette affection, qui ressemblât à un amour sérieux, ni même à un amour de troubadour. Pendant neuf ans le jeune Dante voyait de temps à autre Béatrice en public, mais ne lui parlait jamais.
L'affection que Dante encore enfant avait éprouvée pour Béatrice entra naturellement dans une nouvelle période, et présenta une nouvelle phase, sans rien perdre cependant de sa pureté première, lorsque l'adolescent devint jeune homme. C'est alors, à l'âge de 18 ans, qu'il commença à se produire comme poète, et à célébrer, dans ses chants de troubadour, la dame de sa pensée.
On connaît le caractère distinctif de la poésie amoureuse des troubadours. Cette poésie s'est formée de la fusion de deux éléments, différents entre eux quant à leur origine historique, mais ayant l'un pour l'autre une affinité très prononcée. Ces deux éléments sont l'un l'amour platonique, et l'autre la galanterie chevaleresque, laquelle était une conséquence naturelle des mœurs des classes élevées de la société féodale. En effet , d'après l'idée poétique qu'on s'était formée des devoirs de la hiérarchie féodale, le chevalier homme- lige devait hommage , fidélité et amour, non seulement à son msdtre ou seigneur, mais aussi à l'épouse de son seigneur ou à sa Maîtresse, autrement appelée Dame. La galanterie chevaleresque n'était donc en quelque sorte qu'une autre forme, la forme féodale de l'amour platonique, et constituait, par son alliance avec lui, ce qu'on a appelé l'amour chevaleresque. Cet amour était considéré, non comme une passion des sens, mais comme une vertu de l'âme, même comme la source de tonte vertu, et de tout mérite chevaleresque. Cependant, dans la pratique, la galanterie ou l'amour chevaleresque des troubadours ne savait que rarement se maintenir dans sa pureté ou son idéalité théorique. C'est que, dans tous les temps, et c'est là le danger qu'elle présentera toujours, la galanterie se trouve placée comme sur une pente glissante où le culte désintéressé, voué à la dame y court sans cesse risque de tourner en une passion sensualiste, s'adressant à la femme.
Le jeune Dante, dès l'année 1283, essaya d'abord, en chantant sa dame Béatrice, de prendre sur le ton encore peu élevé de la poésie amoureuse des troubadours provençaux et italiens contemporains ; mais bientôt plus sûr de lui<> même , obéissant mieux à son caractère, à ses goûts, à son génie, initié davantage au platonisme, et
inspiré surtout par Tamour mystique d'un saint François d'Assisi et par le culte poétique de la sainte Vierge, ce jeune poète fut le premier à concevoir ce qu'il nomma Vintellect de l'Amour {intelleUo d'Amore)^ c'est-à-dire l'idéal ou l'essence du véritable amour, de l'amour spiritualiste. Il fonda, avec quelques-uns de ses confrères en poésie, ce qu'il pouvait appeler la confrérie des Féanœ d'Amour {Fedeli dAmore)^ lesquels faisaient vœu d'être fidèles à l'amour des choses célestes et divines, dont les nobles dames, chantées dans leurs poésies, passaient pour être les personnifications ou les symboles terrestres. En effet, comme dans la poésie dramatique et didactique de cette époque^ l'usage s'était introduit de personnifier les idées et les qualités morales par des dames allégoriques fictives, telles que^ par exemple, dame Bonté, dame Justice, etc., il devait paraître également naturel, en suivant un procédé différent mais analogue, de considérer certaines dames vivantes ou historiques comme les personnifications de certaines vertus et qualités métaphysiques.
Le jeune Dante choisit par conséquent, parmi les dames et demoiselles de Florence, les soixante plus belles et plus sages, par chacune desquelles il représentait la qualité morale qu'il supposait prédominer en elle, ou c[ui était indiquée par la signification de son nom de baptême, tel que Lucitty Giovanna, Matelda^ Béatrice. Ensuite, parmi ces soixante dames et demoiselles, celle qu'il choisit de préférence comme objet de son amoiir platonique, et comme sujet de ses poésies spiritualistes, fut Béatrice, la fille de Folco de' Portinari. Cette jeune personne, dont le nom de Béatrice signifiait héatifiantSy devint pour le jeune poète, non seulement la personnification de la &éatitudcy c'est-à-dire du bonheur suprême qu'elle lui donnait, dans cette vie, par la vue de sa beauté et de sa vertu,
mais encore de la félicité qu'elle lui préparait dans le ciel par l'amour qu'elle lui inspirait pour la vérité, la sainteté, et la justification étemelle.
Dante a célébré en poète la métamorphose qu'a subie son premier amour de troubadour, se changeant en amour platonique et spiritualiste. Il a célébré cette métamorphose dans un sonnet dans lequel il suppose avoir eu une vision où figure le dieu de l'amour sensuel se changeant en dieu de l'amour spiritualiste (voy. p. 53).
Cette vision, dont les troubadours auxquels l'Allighieri l'avait adressée n'ont pas su donner la véritable explication, est l'expression poétique de la lutte intérieure par laquelle le jeune Dante a dû passer, au début de sa carrière, pour arriver à se décider franchement, et avec une entière conviction, sur la nature de l'amour qu'il allait chanter, et sur le ton qu'il voulait prendre, comme troubadour^ dans ses poésies amoureuses. Dans cette vision , qui est évidemment fictive, il représente le dieu Amour, qui est ici le symbole de la passion des sens, s'efforçant de subjuguer Béatrice, en l'engageant à manger le cœur ardent du jeune Dante, afin de la fasciner par ce moyen et de l'ensorceler. Mais comme elle montre une répugnance invincible à subir la domination de cet amour sensualiste, le dieu, plein de dépit, cesse d'insister, et finit par se diriger avec elle, en versant des larmes de regret, vers la région céleste, où il se transforme en Seigneur de l'amour spiritualiste. Béatrice ne sera donc pas, pour notre poète, une amante, une maîtresse ordinaire; elle sera son guide spirituel, la cause de sa béatitude terrestre et éternelle. Aussi c'est dans ce sens relevé qu'il faut expliquer, non seulement toutes les poésies amoureuses de Dante, mais encore les traits de galanterie racontés dans ses Mémoires (voy. p. 55). Nous nous rappellerons que.
de même que Tamour platonique s'est souvent exprimé, jusque dans les hymnes chrétiennes, dans le langage de Tamour naturel, de même Dante croit aussi devoir observer quelquefois, dans l'expression de son amour spiritualiste, les formes , les us et coutumes de la galanterie chevaleresque des troubadours. Parmi les poésies amoureuses composées par Dante dans cette première période de 1283 à 1287, citons comme exemple un sonnet dans lequel l'amour chanté par notre poète tient le milieu entre la galanterie des troubadours et ce que Dante a appelé Vintellect ou l'idéal de l'amour. Ce sonnet est adressé aux troubadours Guido Cavalcanti et Lappo Gianni degli Uberti, père de Fazio :
Guido, vorrei ehe tu e Lappo ed io, etc.
Guido, je voudrais que toi et Lappo et moi Nous fussions saisis par un enchantement, Et transportés sur un navire, qui, par tout vent, Allât sur mer, à votre gré comme au mien ,
Si bien que ni le beau ni le mauvais temps Ne pût nous causer quelque embarras, ' Mais qu'avec notre affection toujours vivace en nous, Notre désir s'accrût de rester ensemble.
Et que Marne Vanna et puis Marne Lagia . Avec celle qui est sur le nombre Trente * , Fussent placées près de nous par l'excellent Enchanteur;
1 Madame Vannaf abréviation de Oiovanna (Jeanne), appelée anssi JPrimavera (Prîmevëre), est le nom de la dame toscane da troubadour Guido Cavalcanti. Lagia, abréviation de Al<tffia, est le nom de la dame du troubadour Lappo. Je crois qu'il faut lire, avec le manuscrit Magliabecbien 991 , Lagia à la place du nom de JBicej qui, simple note marginale ajoutée pour expliquer le vers suivant, a été mis dans le texte à la place de Lagia, Dans la liste des 60 plus belles et plus sages Florentines, Dante avait placé Béatrice (Bice) la trentième f c'est-à-dire à la^place d'hon-
Qu'avec elles nous puissions causer toujours d'amour, Et que chacune d'elles fût toute contente, (ktmme nous, je crois, nous le serions tous.
En 1287, Béatrice, âgée de 21 ans, devint l'épouse du chevalier messer Simon de' Bardi. Ce mariage ne diminua en rien le culte que notre jeune poète avait voué à cette dame ; il agrandit même aux yeux de Dante le mérite de Béatrice, en considération de l'influence plus efficace que sa position de femme mariée lui permettait d'exercer, par son exemple, sur l'esprit et le cœur des dames de sa connaissance. Voici comment notre poète, sans la moindre ombre de jalousie, exprime sa satisfaction au sujet de ce mariage et de l'influence bienfaisante qu'il procurait à sa dame :
« Ma dame, non seulement fut l'objet des hommages et « des louanges de tous, mais de plus, beaucoup de dames « furent louées et honorées à cause d'elle. M'étant aperçu « de cette circonstance, et voulant la faire connaître à « ceux qui ne pouvaient en être témoins, je me proposai « de l'exprimer en vers, et fis ce sonnet, qui dit comment « le mérite de Béatrice opérait sur les autres dames :
Vede perfettamente, etc.
« Qui aperçoit Béatrice au milieu des dames « Voit complètement tout moyen de perfection : « Et celles qui sont en sa compagnie doivent a Remercier Dieu de la faveur qu'il leur accorde.
neur, ayant 29 dames à sa droite et 30 dames à sa gauche. Dante, qui attachait une grande importance au chifire 9 multiple de troiSf avait aussi fait une canzone dans laquelle le nom de Béatrice se trouvait toujours le 9®, le 18®, le 27®, etc., des autres noms. Dante, suivant Thabitude des troubadours de ne designer leurs dames qu^esceptionnellement par leur nom, désigne ici Béatrice en disant Celle qui, au su de ses amis, est placée sur le nombre trente. Cette désignation énigmatique par un nombre a son analogue dans le nombre 515 (DXY) qui désigne TEmpereur et le Pape réformateur.
(4 Sa beauté produit un si salutaire effet, « Qu'au lieu de provoquer la jalousie des dames, « Elle les fait marcher avec elle, « Vêtues de noblesse, d'amour, et de foi.
« Tout devient modeste en sa présence; « Non seulement sa beauté l'embellit elle-même, « Elle réfléchit encore sa vertu sur les autres.
<( Telle est la noblesse de son être « Que nul ne peut se souvenir d'elle « Sans qu'il ne soupire doucement d'amour. »
Béatrice, à peine mariée depuis trois ans, mourut le 9 juin 1290, à Tâge de 24 ans. Cette mort était une catastrophe pour le jeune poète. Cependant, comme Dante n'avait eu pour Béatrice d'autres sentiments que ceux du véritable Simour, il ne la pleura pas, dans ses vers, avec les accents déchirants d'un amant qui a perdu sa maitresse ; mais sentant toute la profondeur de la perte que sa vie morale, sa vie de poète, faisait par la mort de sa dame, il déplora son malheur irréparable en le considérant comme une calamité^ non seulement pour lui, mais encore pour la cité, qui perdait en Béatrice sa splendeur et sa gloire (voy. p. 58).
Après la mort de Béatrice, sans doute pour faire diversion à sa douleur, Dante, âgé de 25 ans, se mit avec ardeur à l'étude des sciences naturelles et de la philosophie. 11 alla à Paris, où il suivit l'enseignement philosophique du docteur Séguier du Brabant. Il en revint, après un an, à Florence, où il se maria, à l'âge de 26 ans, avec Gemma, fille de Manette de' Donati, et s'allia par ce mamariage à l'une des familles de la plus ancienne noblesse urbaine. Il est possible que plus tard quelque dissentiment se soit élevé entre Gemma, appartenant à une famille
guelfe, et son mari Dante, poussé dans le parti gibelin; mais rien ne prouve, comme l'insinuent quelques biographes, que ce mariage n'ait été heureux, à cause de l'incompatibilité d'humeur du mari et de son épouse.
Dante, marié et bientôt père de famille, considéra la première partie de sa vie, ou sa jeunesse, comme terminée à l'âge de 25 ans. Il commença dès lors la seconde partie de sa vie, et composa successivement une nouvelle série de poésies lyriques.
Cette nouvelle série, qui marque la seconde phase ou période de la poésie amoureuse de Dante, diffère de la première, en ce que le sujet n'en est plus, exclusivement, la béatitude, dont Béatrice était la source et le symbole, mais la consolation, que le poète, après avoir perdu sa dame, trouva dans la Philosophie, qu'il appela, pour cette raison, sa Consolatrice, Or, comme Dante aimait à person* nifier les sciences et les vertus par des dames, soit fictives, soit réelles, particulièrement par l'une des soixante plus belles et plus sages dames et demoiselles de Florence, il célébra, dans la seconde série de ses poésies lyriques, la Philosophie consolatrice, sous le symbole d'une dame qui, après la mort de Béatrice, avait tâché de le consoler en lui témoignant une vive compassion.
Il est plus que probable que, de même que l'Allighieri a chanté Béatrice comme symbole de la Béatitude, il ait chanté sa fiancée et plus tard son épouse Gemma comme la Consolatrice, ou comme le symbole de la Sagesse ou de la Philosophie. Le nom de Gemma signifiait pierre précieuse (Purgat.y 23, 31) et astre céleste {Purgat., 9, 4; Parad,, 15, 22; 18, 115) ou étoile; et c'est sous l'image d'une étoile que Dante aimait à représenter la Philosophie dans ses poésies lyriques.
Cependant, après la mort de Béatrice, Dante, bien
qu'amant de la Philosophie, et mari de Gemma, le symbole de la Sagesse humaine , renchérit naturellement sur Famour platonique qu'il avait eu pour sa première dame. Béatrice, qui, de son vivant, avait été pour lui individuellement le symbole de son salut terrestre et éternel, devint, après sa mort, la personnification de la béatitude générale, le salut et la patronne de toute âme chrétienne, et par suite le reflet de la très sainte Trinité, en un mot le Génie du christianisme. Idéalisant, transfigurant ainsi Béatrice comme Génie du christianisme, Dante, poète, ne se perdit cependant pas dans un mysticisme sans forme et sans poésie. C'est le propre des conceptions poétic[ues de l'Allighieri, comme de tout véritable poète, d'idéaliser toute personne et toute chose en leur prêtant une signification typique, supérieure à celle qu'elles ont dans la nature et dans l'histoire, de les transfigurer ainsi quant à l'idée, sans pour cela détruire en elles leur figure historique, leurs qualités naturelles, ni les mouvements et attributs de la vie réelle. Aussi Béatrice, bien qu'elle devînt le Génie du christianisme, n'est elle cependant pas, dans la poésie de Dante, une simple figure allégorique, ni une idée abstraite, personnifiée dans une femme sans réalité, sans vie, sans individualité. Voilà pourquoi, trompés par cette forme poétique si concrète de Béatrice^ des esprits éclairés, comme Claude Fauriel, n'ont pas su ou voulu comprendre que cette fille de Folco Portinari soit devenue, dans la pensée de Dante, quelque chose comme la Théologie ou la personnification du Génie du christianisme.
Cependant c'est précisément en cette qualité dé Génie du christianisme que Béatrice redevint ^e nouveau le sujet de la poésie de Dante. Persuadé que le christianisme est supérieur à la philosophie, Dante cessa vers 1297 de
composer des poésies lyriques en l'honneur de la dame Consolatrice ou de la Sagesse humaine, el songea à chanter de nouveau son amour pour Béatrice, transfigurée, dans sa pensée, en Génie du christianisme.
n entreprit de dire de Béatrice ce qui n'avait jamais été dit d'aucune femme, et à cet effet, il commença vers 1296 la composition d'un poème didactique, en vers latins, dans lequel il voulut représenter le Génie du christianisme personnifié dans Béatrice, trônant au Paradis terrestre, y recevant les hommages de toutes les illustres Dames, symboles des différentes vertus et sciences, et communiquant à ces personnages symboliques, pour les transmettre à la chrétienté ecclésiastique et laïque, les trésors de vérité, de charité, et de béatitude renfermés dans l'Évangile, trésors auxquels, dans la pensée de Dante, même les damnés de l'enfer pouvaient encore espérer de participer, à la fin des temps.
Ce poème allégorique latin était dans le genre du Petit Trésor (Tesoretto) en langue italienne, et du Trésor en langue d'oil du Florentin Brunetto Latini. Commencé vers 1296, il est resté inachevé en 1300, après la composition des sept premiers chants. Il ne reste plus aujourd'hui de ce poème latin que les trois terzines hexamétriques suivantes, qui en formaient le commencement :
« Ultirna régna canam, fluido conterwina mundo « SpiHtibus que lata patent que prœmia aolvunt « Pro meritis cuicumque suis^ data lege Tonantis.
« Je chanterai les Régions extrêmes confinant au Monde fluide a Qui, au loin, s'ouvrent aux âmes, et paient la récompense « A chacun, selon son mérite, d'après la loi du Tonnant. »
Non seulement dans ce poème didactique latin, mais encore dar\s les poésies lyriques italiennes composées par
Dante dans cette période de 1295 à 1300, Béatrice était représentée comme la Béatitude ou comme la Rédemption générale. Ainsi dans la canzone : Donne ch* avete intelletto d'amore, bien que Béatrice soit déjà morte, le poète la représente encore comme étant désirée dans le ciel suprême,
Madonna è desiata in sommo cielo
et, y faisant allusion à son poème latin, Dante se représente lui-même comme quelqu'un
Qui dira, dans TEnfer, aux damnés :
« J'ai vu Tespérance des bienheureux. »
E che dira nello inferno, a' malnati : - « lo vidi la speranza de' beati. »
Ce poème latin a été la première ébauche qui, développée et transformée dans la suite par Dante, est devenue son œuvre capitale, La Comédie divine (voy. p. 65).
Dans La Comédie^ Béatrice n'a, quant au fond, rien d'une amante terrestre; elle est entièrement le Génie vivant du christianisme, le symbole de la foi, de la charité, et de l'espérance. En eifet, c'est considérée en cette qualité que Béatrice, dans La Comédie ^ entreprend de sauver son amant Dante, qu'elle le fait conduire à travers l'Enfer et le Purgatoire par Virgile, le symbole de la philosophie et de la science , qu'elle reçoit son amant à l'entrée du Paradis terrestre, qu'elle lui fait subir l'examen de conscience sur les principes fondamentaux du christianisme, qu'elle le déclare ensuite son propre pape et son propre empereur, qu'elle le conduit au Paradis céleste, où elle l'abandonne à la direction de saint Bernard, qui est au-dessus d'elle en dignité, parce qu'il est le symbole de la vie contemplative en Dieu, laquelle, selon Dante, est au-dessus de toutes les pratiques de la religion.
On le voit, la poésie de l'Allighieri, depuis ses premiers sonnets et canzones jusqu'aux conceptions sublimes de La Comédie^ a toujours pour sujet l'amour pour Béatrice. Mais d'après tout ce que nous venons de dire, on comprend que ce serait se méprendre étrangement sur le caractère de cet amour et de la poésie amoureuse de Dante, si l'on ne voyait dans Béatrice qu'une femme terrestre^ ou, comme certains commentateurs le pensent, une maîtresse de Dante dans le sens ordinaire ou même dans le sens plus relevé de ce terme.