‹ Dante Sa Vie Et Ses CeuvresChapitre 28 sur 43 · La Pitié (Pietade) ou la Consolatrice · texte numérisé non relu

La Pitié (Pietade) ou la Consolatrice

A première vue , Dante semble lui-même nous indiquer l'existence d'une autre maîtresse qui serait venue prendre, dans son cœur^ la place qu'y avait occupée antérieurement Béatrice. Voici ce qu'il dit dans ses Mémoires ou sa Vita nuova :

« Une année après la mort de Béatrice, comme j'étais « en un lieu où je réfléchissais au temps passé, je me « sentais accablé par de si douloureux souvenirs, que cmon visage trahissait les sentiments pénibles dont «j'étais agité. M'étant aperçu de ce trouble, je levai les « yeux et j'aperçus une noble et jeune dame, fort belle, € qui du haut d'une fenêtre observait mes traits avec tant « de compassion qu'il semblait que la Pitié (la Pietade) « tout entière fût en elle. Comme il arrive aux malheu- « reux d'être prompts à pleurer quand les autres semblent « s'intéresser à eux, je sentis alors que mes yeux voulaient « se mouiller de larmes. Mais honteux de laisser voir mon « triste état, je me dérobai aux regards de la noble dame, « et je disais en moi-même : « Il n'est pas possible qu'avec « « cette dame compatissante ne se trouve pas le plus noble

« <r amour. » C'est pourquoi je résolus de faire un sonnet « pour le lui adresser...

« Il arriva que partout où cett e dame me voyait, son € expression devint compat issante, et sa figure d'une couce leur pâle, presque comme celle d'Amour ; ce qui fut « cause que, plusieurs fois, cela me fit souvenir de ma « très noble dame (Béatrice), qui s'était montrée avec une « couleur semblable....

« Par la vue de cette dame j'en arrivai à ce point que « mes yeux commençaient à prendre trop de plaisir à la «voir. J'en éprouvai du cbagrin; je condamnai ma fai- « blesse, et plusieurs fois même je maudis la vanité de « mes yeux. »

Dans un autre passage , Dante parle de la lutte qui s'établit dans son cœur entre l'amour qu'il portait à la dame compatissante et l'amour qu'il continuait à éprouver pour Béatrice, et qui finit enfin par l'emporter. « Un «jour, dit il dans ses Mémoires, vers l'heure de none, «je crus voir cette glorieuse Béatrice, vêtue de rouge « comme anciennement, jeune et à l'âge où je la vis pour « la première fois. Alors mes pensées se reportèrent sur « elle ; et^ en rappelant son souvenir d'après l'ordre des « temps, mon cœur commença à se repentir douloureuse- «ment du désir auquel il s'était lâchement laissé aller « pendant quelques jours, au mépris de la constance que « lui conseillait la Raison. Dès que le coupable désir fut « chassé, tout es mes pensées se reportèrent vers la très « noble Béatrice. »

11 semble résulter de ces passages que Dante était tombé amoureux d'une jeune dame ou demoiselle qui, compatissant à sa douleur, voulait le con soler de la perte de Béatrice; que Dante a lutté contre l'amour qu'il éprouvait pour cette jeune dame compatissante qui, pour lui,

était comme la pitié et la consolation personnifiées; qu'enfin ayant chassé ce nouvel amour qui lui semblait un coupable désir, Dante reporta toutes ses pensées vers Béatrice, sa première dame.

Quand on connaît la prédilection de Dante pour les conceptions et le style symboliques, on comprend tout d'abord que, comme il s'agit ici de l'amour pour Béatrice, le symbole de la béatitude terrestre et éternelle, la dame compatissante, qui est considérée comme une rivale de Béatrice, doit également avoir une signification symbolique. Cependant on aurait tort de prendre cette dame compatissante simplement pour la personnification abstraite et poétique de la pitié et de la consolation. Car c'est le propre des allégories de Dante de se rattacher généralement à un fait ou à une personne réelle, et d'idéaliser ensuite ce fait et de transfigurer cette personne au point que son caractère réel et historique s'eflace et se confond entièrement avec la signification morale ou métaphysique d'un personnage allégorique. Il est donc probable que cette jeune dame compatissante était efiectivement une personne réelle, sans doute une des soixante plus belles el plus sages dames ou demoiselles de Florence ; et il me parait plus que vraisemblable que c'était M"« Gemma de Donati, que, pour une raison ou pour une autre , le jeune Dante et ses amis considéraient comme la personnification de la Philosophie ou Sagesse humaine, et qui dix-huit mois à peu près après la mort de Béatrice, devint l'épouse de l'Âllighieri. Mais bien que la dame Consolatrice ou Gemma ait été, comme Béatrice, une personne réelle y Dante, suivant son habitude, ne la chantera pas , comme telle, dans sa poésie de troubadour; il ne s'intéressera à elle, dans ses chants, comme il l'a fait pour Béatrice, que par rapport à son caractère symbolique ou comme personnifica-:

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tion d'une chose intellectuelle, morale, ou métaphysique. Quelle était la chose ou Tidée dont Gemma ou la dame Consolatrice devint le symbole dans la poésie de TAlighieri? C'était la Philosophie. Dans un de ses ouvrages en prose, intitulé : Le Banquet {Convito)^ composé après coup^ Dante a exprimé nettement quel était le caractère symbolique de la dame Consolatrice, en parlant d'elle en ces termes : « La dame dont je suis devenu amoureux après a mon premier amour, fut la très belle et la très humble « fille de TEmpereur de l'univers, à laquelle Pythagore a «c donné le nom de Philosophie. » Il est donc entendu que, quels qu'aient été les sentiments d'amour qu'ait éprouvés Dante pour la dame compatissante ou pour sa femme Gemma, il ne l'a cependant chantée, dans sa poésie, que comme symbole de la Philosophie.

Comment l'Allighieri devait il maintenant envisager son amour pour la dame Consolatrice ou la Philosophie, par rapport à son autre amour pour Béatrice ou le Christianisme? Il dut l'envisager d'après la valeur qu'avait, selon lui, la philosophie par rapport à la foi chrétienne. Pour comprendre son jugement sur la valeur relative de l'une et de l'autre, il faut se rappeler qu', au Moyen âge, du moins au commencement de cette période, la philosophie, c'est-à-dire la recherche de la vérité indépendante du dogme, n'existait pas ; elle était encore confondue avec la théologie, de sorte que les philosophes n'étaient pas encore distincts des docteurs théologiens. Plus tard, vers la fin du douzième siècle, surtout à Paris, à la Sorbonne, la philosophie, comme recherche et pensée indépendante du dogme, commença à se séparer de la théologie ou orthodoxie positive. Âbailard et plus tard le docteur Séguier du Brabant, qui professait dans la rue du Fouarre du quartier Latin, étaient les premiers initiateurs de ce mou-

vement d'évolution philosophique *. Après la mort de Béatrice en 1290, Dante, âgé de 25 ans, peut-être pour faire diversion à sa douleur ou engagé par son maître Brunetto Latini, qui avait séjourné longtemps en France, alla à Paris pour un an, en 4291, et y suivit l'enseignement du docteur Séguier, dont il conserva un pieux souvenir, au point que, plus tard, en composant La Comédie, il plaça le professeur parisien parmi les docteurs bienheureux du Paradis céleste. Au commencement de 4293, étant revenu à Florence, Dante continua ses études littéraires et scientifiques qu'il comprenait sous le nom de Philosophie, et qu'il considérait comme un moyen de se consoler de la mort de Béatrice. A son amour pour Béatrice succéda dans son cœur l'amour pour la dame Consolatrice ou pour Gemma de' Donati, qu'il appelait la Philosophie, et qu'il épousa vers cette époque. S'étant remis à la poésie, il composa de 429S à 4298 une nouvelle série de chants lyriques qui différaient, pour le sujet et le ton général, des poésies de la première période, car il célébrait dans ces chants, non plus Béatrice, le symbole du salut terrestre et éternel, mais la dame Consolatrice ou la Philosophie.

Cependant, malgré la valeur que Dante accordait à la philosophie, il n'allait pas jusqu'à en concevoir et admettre l'indépendance absolue et légitime par rapport à la théologie. Il maintenait, avec les esprits les plus avancés de son temps, l'opinion que la philosophie était subordonnée à la théologie ou au dogme chrétien. Déjà le père de l'Église, Ambroise de Milan, au quatrième siècle, avait formulé cette pensée en disant : Philosophia theologiœ ancilla (la philosophie est la servante de la théolo-

* Voy. Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 96-127.

logie), et ce jugement était partagé par Dante avec tous les docteurs et savants de son époque.

Si nous entendons par philosophie la science scolastique, c'est-à-dire la tradition prétendue scientifique avec ses raisonnements basés sur des notions préconçues, et si l'on entend par théologie la foi ou la conscience morale qui est Vessence du christianisme, il faut dire que Dante avait bien raison de prétendre que la foi (la conscience) est supérieure à la philosophie (la science) ; car qu'est ce que vaudrait toute la philosophie dans l'humanité, si, dépourvue de la conscience morale, elle manquait de pratique et de justice? et quel cas devrait on faire de l'esprit humain en général, s'il était condamné à se soumettre sans réclamation à ce qui est dans le monde physique et dans l'histoire, et ne revendiquait sans cesse ce qui, d'après la conscience morale, doit être ?

En parlant des quatre vertus cardinales qui constituent et représentent la Philosophie par opposition aux trois vertus théologales qui constituent et représentent la Religion ou Béatrice, Dante les personnifie et lès introduit, parlant ainsi d'elles-mêmes {Purg,, 31, 36) :

« Ici Nymphes nous sommes et dans le ciel Étoiles nous sommes. « Avant que Béatrice descendît dans le monde, « Nous lui fûmes destinées pour servantes. »

D'après cela, Dante {Convito, chap. 1) dit encore que le commentaire est le serviteur du texte; la philosophie, qui explique la religion, est donc également la servante de la religion.

Aussi, en représentant la Philosophie comme sa CSonsolatrice après la mort de Béatrice^ Dante la considérait il, non comme pouvant et devant entièrement nous tenir lieu de théologie ou de foi religieuse, mais seulement comme

devant nous consoler ou nous édifier en partie, en l'absence ou à défaut de celle-ci .

Dante considérait donc aussi, dans ses poésies, Béatrice ou le Génie du christianisme comme sa véritable dame y et la dame Consolatrice ou la Philosophie comme la Servante de Béatrice. On comprend d'après cela qu'il finit par représenter dans ses poésies son amour pour la Philosophie ou la Servante de la théologie comme une espèce d'infidélité commise à l'égard de Béatrice, la seule Maitresse ou dame véritable et légitime. Dans son langage allégorique et poétique, Dante semble se faire un reproche de préférer la servante à la dame; il se repent douloureusement de son désir coupable, au point que, chassant ce désir, il reporte toutes ses pensées sur Béatrice et décide, par conséquent, de cesser les chants en l'honneur de la Philosophie, pour recourir à son premier amour, à 1 amour de Béatrice. Aussi, laissant la poésie lyrique dont le sujet avait été la Sagesse humaine, se préparait il , dès 1295, pour pouvoir parler dignement de Béatrice, et dire dans un poème latin qu'il méditait, ce qui, d'après son expression, n'avait encore jamais été dit d'aucune femme.

D'après les explications que nous venons de donner^ on comprend que rien n'est plus contraire à la vérité que la pensée d'après laquelle la dame Pitié ou la dame Consolatrice aurait été une maîtresse de Dante, que ce poète aurait aimée après la mort de Béatrice, et qu'il aurait chantée dans plusieurs de ses poésies lyriques, comme par exemple le troubadour Pierre Raimon a chanté sa dame Alixandres.

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