‹ Dante Sa Vie Et Ses CeuvresChapitre 33 sur 43 · La Lizetta · texte numérisé non relu

La Lizetta

Nous avons rapporté et expliqué ci-dessus (p. 131) les paroles adressées par Béatrice à Dante dans le Paradis terrestre {PurgaL 31, terz. 15-20). Dans ces passages elle lui reproche son amour pour la Pargoletta (la Fillette), qui est, nous le savons, la Philosophie ou la Science humaine. Mais les commentateurs, se méprenant sur le sens de ces paroles , ont cru qu'elles exprimaient le reproche adressé à Dante d'avoir oublié Béatrice pour se livrer à l'amour d'autres femmes. Ils cherchaient, par conséquent, quelles pouvaient avoir été ces maîtresses de Dante , et ils ont apporté à l'envi les noms de plusieurs femmes qui, nous l'avons démontré , n'ont jamais existé en dehors de l'imagination de ces littérateurs, et n'ont du leur prétendue existence qu'à de fausses interprétations, et à des suppositions erronnées de leur part. C'est ainsi que l'auteur inconnu de l'O^^imo Commento fait mention, dans une glose ajoutée au vers 55 du 31^ chant du Purgatoire, d'une certaine Lizetta, comme ayant été l'une des maîtresses de Dante. Je ne sais quelles ont été les raisons ou preuves sur lesquelles il croyait pouvoir appuyer son assertion. Il est possible que Dante, dans sa jeunesse, ait aimé, en tout honneur, une demoiselle du nom de Lizetta. Mais en tout cas, cet amour, s'il a existé, il ne Ta pas chanté dans ses poésies : car le nom de Lizetta , ni même une allusion à ce nom , ne se trouve dans aucune des œuvres de l'Allighieri.

Si l'on connaît la légèreté avec laquelle les littérateurs

ont inventé des amantes de Dante , l'on n'hésitera pas à

croire que cetle Lizetta est, aussi bien que les autres, une

des prétendues maîtresses attribuées gratuitement à notre poète.

Nous avons vu, partout ce qui précède, que les preuves apportées pour établir que Dante ait eu , soit simultanément, soit successivement, plusieurs maîtresses, et qu'il ait été un amant volage, sont nulles devant la critique et l'exégèse. On dira peut-être qu'il y a néanmoins forte présomption que Dante, par tempérament, ait été adonné aux femmes; car Boccace dit que la luxure tenait une large part dans la nature de cet illustre poète. Nous répondrons que Boccace , auteur dont on a surfait singulière* ment l'esprit , le talent, et le mérite littéraire , a été incapable d'apprécier convenablement le génie et le caractère de Dante. Lui qui n'excellait qu'à raconter des historiettes déjà bien racontées avant lui , n'a absolument rien compris à la signification morale et littéraire de La Comédie, liui, aux mœurs impures, se plaisant à des récits lubriques^ comment aurait il pu comprendre l'àme élevée, pure, et virginale de Dante? Envieux de la grandeur morale et intellectuelle de l'AUighieri , qui contrastait si singulièrement avec son génie inférieur et son caractère relâché, il se vengeait sur cet homme supérieur en le calomniant et en lui attribuant ses propres vices. Ses paroles in questo mirifico poeta trovo amplissimo luogo la lussuria, sont une indigne calomnie, dont l'Italie, dans l'intérêt de son propre honneur, aurait dû depuis longtemps faire bonne justice. Cependant, pour justifier les paroles calomnieuses de Boccacio, on a prétendu que Dante s'est accusé luimême de luxure. Dans les terzines 7, 14, 48 du chant 4®'^ de VInferno, il dit qu'il a été empêché par la Lonze de monter sur la Montagne du salut. Or, d'après presque tous les commentateurs, à commencer par Boccacio, suivi de tutti quanti y la Lonze désigne, prétendon, la luxure. Mais nous répéterons que cette explication est complètement erronée. Est il donc si difficile de comprendre que, dans

le passage en question, les animaux symboliques, le Lion^ la Lonze, et la Louve ne signifient autre chose que les trois antipathies ou colères de Dante , le parti français , les partis Blanc et Noir de Florence, et le parti de la cour de Rome ? Si certains biographes et commentateurs de Dante ont prétendu que ce poète était entaché de luxure, et qu'il en a fait lui-même l'aveu , ils n'ont pu apporter d'autres preuves à l'appui de cette assertion calomnieuse, que précisément ce passage dont ils ont donné cette fausse interprétation. Ensuite, disons le encore, s'il était vrai que Dante eût eu conscience et qu'il eût voulu faire l'aveu de ce qu'on appelle sa luxure, il aurait senti et déclaré sa faiblesse au moment où il arrive au cercle de l'Enfer dans lequel les luxurieux expient leur péché. Mais arrivé là, Dante ne fait aucun retour sur lui-même , il ne se sent nullement luxurieux. S'il l'avait cependant été effectivement, de quel front oserait il flétrir certains luxurieux qu'il place dans l'Enfer, lui qui n'aurait pas valu mieux qu'eux? Comment le public, qui devait connaître les mœurs de Dante, aurait il accueilli les paroles flétrissantes du poète, s'il avait su que, lui aussi, était un grand luxurieux? Ajoutons que Dante aurait dû frapper sa poitrine et faire son peccavi, au moins et surtout, lorsqu'au Purgatoire il s'est trouvé en présence des âmes qui s'y purifiaient précisément du péché de la luxure. Si , dans cette occasion, Dante n'a pas songé à s'accuser de la faiblesse qu'on lui prête , cela prouve évidemment qu'il ne se croyait pas entaché de ce vice, et que, sous ce rapport, sa réputation honorable était faite dans le public, au point qu'il n'a jamais cru nécessaire de se justifier, ni de donner au public, «ur son compte, une opinion plus favorable que celle qu'il avait déjà.

Une preuve, au contraire, concernant la chasteté de

Dante j qui, il est vrai, n'aura pas, et pour cause, grand poids auprès d'une certaine catégorie d'hommes, mais qui est péremptoire, parce qu'elle repose sur le rapport direct entre la physiologie, la psychologie, et la morale, c'est le fait que l'incontinence, la luxure, et ses suites interrompent et neutralisent toujours , pour assez longtemps , l'énergie intellectuelle et morale dans l'homme. Aussi n'y at il que les hommes chastes qui soient capables d'une grande et profonde contention d'esprit, et d'une grande abstraction scientifique et philosophique de la pensée. Or, Dante, qui s'est montré à la fois grand poète et grand savant et métaphysicien, et qui se mouvait avec aisance dans les abstractions scientifiques et philosophiques , prouvait pour cela même qu'il n'a éprouvé que rarement l'influence , déprimante pour l'esprit, des appétits de la chair. Il existe, ensuite, une connexité nécessaire dans l'homme, entre la sphère dans laquelle se meut son imagination ou son appétit sensuel, et celle où se meut habituellement sa pensée. Si Boccacio retrace souvent des scènes lubriques, c'est que son imagination et sa chair ont été habituellement sollicitées par la luxure. Dante, au contraire, est, de tous les poètes connus^ le plus chaste dans la pensée et dans l'expression ; et , s'il est continuellement chaste dans ses écrits, si personne n'a jamais mieux parlé de la pudeur que lui dans son Banquet, chapitre 25, cela prouve évidemment que la pudeur a été dans ses mœurs et jusque dans sa nature physique.

Il y a plus : plusieurs témoignages prouvent que Dante, par principe littéraire autant que par principe moral, condamnait l'inconstance, la légèreté, et le libertinisme dans l'amour. C'est ainsi que, dans un sonnet adressé au poète Cino de Pistoja, qui était, sans doute, quelque peu libertin, il le rend attentif à son inconstance, qui déplaît dans

ses chansons d'amour, et aux moyens par lesquels il faudra corriger ce défaut. Voici ce sonnet :

lo mi credea, etc..

Je croyais avoir abandonné complètement Cette forme de votre poésie, Messer Gino !

Puisque dorénavant une autre route convenait A mon navire, s' éloignant plus du rivage ;

Mais parce que j'ai appris plusieurs fois sur vous Que vous vous laissez prendre à tout petit crochet, Permettez que, pour un moment, j'applique A ce genre de plume mon doigt fatigué.

Quiconque s'énamoure, comme vous le faites, Et à chaque plaisir se lie et s'en détache, Prouve qu'Amour l'a légèrement blessé de ses traits.

Si votre cœur se plie à tant de désirs.

Par Dieu ! je vous prie de le corriger.

Pour que vos actes répondent à vos douces paroles.

Ce sonnet date, sans doute, de l'année d307; il a été composé postérieurement à la canzone adressée à Marcello, dans laquelle Dante dit qu'il s'est remis à la poésie lyrique (voy. p. 156). Mais cette pièce exprime les principes de conduite que l' Allighieri a toujours suivis , non seulement dans ses œuvres, mais encore dans toute sa vie.

Terminons par indiquer la cause principale pourquoi Dante a été si souvent et pendant si longtemps calomnié, et pourquoi on l'a accusé, non seulement de luxure, mais de tant d'autres vices et péchés mortels. C'est que Dante a été non seulement poète , mais aussi savant , philosophe, théologien, et homme politique. Sachant que la vraie poésie a, comme la science, la morale, et la religion, un but social , savoir l'amélioration et l'édification de l'humanité, il a touché, en poète réformateur, à toutes les ques-

Cions sociales, morales, politiques, et religieuses de son temps, et leur a donné, sous forme poétique, une solution désintéressée et vraie, c'est-à-dire conforme au moins aux données de sa science et de sa conscience. Dante a donc soulevé et soulève encore aujourd'hui les passions de ceux qui ne partagent pas ses idées ni ses aspirations , et q^ii se croient froissés par elles dans leurs croyances et dans leurs intérêts. Les grands hommes et les hommes de génie, comme Dante, nous l'avons dit (p. 102), pèsent sur le monde par leur pensée progressive et leur action réformatrice : aussi, par une réaction naturelle, le monde aveugle^ égoïste, et corrompu pèse à son tour sur eux par sa haine, par ses persécutions, et par ses calomnies. Mais c'est le devoir de tout homme de cœur et d'intelligence de prendre la défense de ces martyrs de leur conscience, et de proclamer sans cesse que contre l'erreur et la calomnie la revendication de la vérité et de la justice est étemelle.

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