La Pietra
Les commentateurs et les biographes de l'Allighiéri ont imaginé une autre prétendue maîtresse de ce poète, du nom de la Pietra. Us ont cru trouver l'indication et la preuve
de l'existence de cette personne dans une sextine de Dante, laquelle commence par ce vers :
Alpoco giorno ed al gran cerchio d'omhra,
et dont chaque strophe renferme le mot pietra.
Comme personne jusqu'ici n'a compris cette sextine, il importe que j'en donne ici le commentaire complet.
Deux choses nous frappent dans la poésie des troubadours, d'abord une versification souvent très artifîcielley dont les poètes se plaisent et se piquent d'honneur à surmonter les grandes et nombreuses difficultés, et ensuite un fond exprimé d'une manière obscure et énigmatique. J'ai expliqué, dans Les Chants de Soi, pourquoi, dans l'Antiquité et au Moyen âge, le langage énigmatique était souvent préféré au style clair et naturel. La poésie des nobles et des chevaliers aimait à se distinguer, par une diction recherchée, de la poésie populaire, qui s'en tenait généralement à un style plus simple et plus intelh'gible. Aussi les meilleurs d'entre les troubadours provençaux, les modèles de la poésie chevaleresque, tels que Arnault Daniel et Giraut Riquier, s'exprimaient ils très-souvent d'une manière énigmatique. Ce style obscur était désigné, en Provence, par les termes techniques de dus (fr. clos), pour dire qu'il était une lettre close pour le vulgaire, et de car (fr. c/ier, précieux), pour dire qu'il était seulement à l'usage des gens précieux ou de bel air. Ce que les troubadours appelaient trobar en caras rimas (composer en style précieux), les skaldes du Nord l'appelaient composer en style obscur (ôliôst), ou caché (folgity.
Parmi les espèces de poésie provençale qui réunissaient à la fois les difficultés de la versification et l'obscurité énigmatique du fond , il faut citer principalement la sex-
1 Voy. Les Chante de Soi, p. 153-161.
Une (îtal. sestinà), ainsi nommée parce qu'elle se compose de six strophes suivies d'une reprise (ital. ripresa) de trois vers. Chacune des six strophes compte six vers. Ces vers ne riment pas entre eux, mais se terminent tous ensemble par six mots, toujours les mêmes dans les six strophes^ seulement placés chaque fois dans un ordre différent, d'après une règle fixe. Ordinairement le poète ne choisit pas lui-même ces six mots; mais, afin que la gloire de surmonter les difficultés de la composition en soit, pour lui, plus grande, on les lui prescrit d'avance, comme on le fait pour les houts-rimés. Ensuite , comme la sextine doit être une espèce d'énigme, et comme l'énigme est plus difficile à deviner si l'on attribue à l'objet proposé dés qualités contradictoires, le poète, en composant une telle pièce, doit s'arranger de manière à y faire figurer le plus grand nombre possible d'idées et d'expressions antithétiques. Les principales de ces idées et de ces expressions contradictoires doivent ensuite être résumées, en peu de mots, dans la reprise (ripresa). Par son fond énigmatique la sextine rentre généralement dans l'espèce de poésie que les Provençaux appellent Devinalh (énigme). Si l'on ignore le sujet ou le mot d'une telle sextine, tout y reste énigmatique; mais quand on a deviné le mot de l'énigme, les différentes parties de ces sortes de poésies deviennent parfaitement claires. Pour augmenter les difficultés de la composition, on prescrit généralement au poète le sujet qu'il aura à traiter. Enfin bien qu'il ne soit pas permis de terminer les six vers des six strophes de la sextine par d'autres mots que ceux qui sont choisis ou désignés d'avance, il est cependant permis et même recommandé au poète, afin d'augmenter par là les quiproquo ou difficultés énigmatiques, d'employer ces mots dans les différentes
significations qu'ils comportent. Le troubadour Arnault
Daniel passe pour être Tinventeur de la forme de la sextine ; du moins la plus ancienne pièce de cette espèce que nous ayons , se trouve dans les poésies de ce troubadour.
Dante, dans sa jeunesse, était grand admirateur de Arnault (v. p. 21), ce qui l'a sans doute engagé à l'imiter en composant la sextine q[ue nous avons à expliquer. Cette pièce a dû avoir été composée avant 1300; car de 1300 à 1306, nous l'avons vu (v. p. 156), Dante n'a composé aucune poésie du genre lyrique ; et puis, il cite cette sextine deux fois dans son traité De vulgari eloquentia (lib. II, cap. 10 et cap. 13) qu'il a achevé et publié dans le cours de l'année 1307.
Les six mots choisis par Dante ou à lui prescrits pour terminer les six vers de chaque strophe de la sextine, sont ombra, colli, erba, verâ^, pietra, et donna. Il a employé ces mots dans leurs dififérentes acceptions. Ainsi le mot ombra signifie tantôt ombre d'hiver, tantôt ombre d'arbre, tantôt ombre opposé à Soleil. Le mot colli est employé tantôt dans le sens de collines, tantôt dans la signification de colli del braccio (poignets). Erba est pris tantôt dans le sens de verdure, tantôt dans celui d'herbe. Verde a tantôt la signification de feuillage vert, tantôt celle de verdure du printemps. Pietra signifie successivement pierre, roc, et pierre précieuse. Donna est pris tantôt dans le sens de femme, tantôt dans celui de dame.
Le sujet choisi par Dante pour sa sextine ou peut-être imposé à lui, c'est le Laurier, l'arbre d'Apollon, du dieu de la poésie, le Laurier qui était autrefois la nymphe Daphné, métamorphosée en arbre sous les étreintes divines d'Apollon. Pour rendre ce sujet plus énigmatique, Dante traita non pas du laurier en général, mais d'un laurier en par* ticulier. Il y avait, dans les proches environs de Florence, un laurier planté sur une élévation rocailleuse, entourée
d'une prairie; Dante venait souvent s'asseoir à l'ombre de ce Laurier, qu'il appelait son Amour {il mio disio). Pour spécialiser encore davantage le sujet déjà spécial de ce laurier particulier, afin d'augmenter ainsi les difficultés énigmatiques, le poète s'est proposé de célébrer, dans sa sextine, la visite qu'il a faite à cet arbre, au commencement de l'hiver, et d'y exprimer les pensées et les sentiments que lui inspira cette visite faite dans ces circonstances particulières. Voici maintenant d'abord la traduction littérale du texte de la sextine, et ensuite la paraphrase de chaque strophe.
Aux courtes journées, et au grand cercle d*hiver
Ainsi qu\iux blancheurs des montSy je suis arrivé ici, hélas!
Alors que se perd la couleur dans Vherhe;
Cependant mon Amour n'a pas changé son feuillage ;
Il est tellement enraciné sur le dur rocher
Qu'il parle et qu'il sent comme s'il était ma dame.
Paraphrase de la première strophe : — Je suis arrivé ici auprès du laurier, hélas! au commencement de l'hiver, alors que les journées sont courtes, que le soleil ne parcourt que le grand cercle hivernal, que les hauteurs de l'Apennin sont couvertes de neige, et que la couleur de l'herbe, de verte qu'elle était, est maintenant jaune. Cependant^ malgré ces changements opérés par l'hiver, le laurier, mon Amour, n'a pas changé son feuillage, lequel est resté vert conformément au vœu d'Apollon qui disait à Daphné :
Tu quoque perpétues semper gère frondis honores * .
L'arbre chéri est si fortement uni au dur rocher qu'il domine, comme Test une femme à son amant ; il est comme Daphné encore vivante, et semble avoir le don de la parole et du sentiments
1 Ovid. Metam,
Traduction de la seconde strophe :
Elle se tient comme gelée, cette jeune dame.
Semblable à la neige répandue à rompre.
Car elle n'est pas Tivifiée, pas plus qu'une pierre^ Par la douce saison qui réchauffe les collines^ Et en change la blancheur en verdure.
Les couvrant de fleurettes et à^herbe.
Paraphrase de la seconde strophe: — Cependant, semblable à la nature hivernale qui Tenloure, Daphné le laurier, cette dame jeune (nova'h se tient aussi firoide, conune la neige dans les lieux ombragés; car maintenant elle n'est pas encore vivifiée par le doux printemps qui, réchauffant les collines, et les couvrant de fleurettes et de gazon, les fait passer de la couleur blanche à la couleur verte.
Traduction de la troisième strophe:
Quand elle aura sur sa tête une guirlande d^herbe, EUe effacera de mon âme toute autre dame.
Car l'or ciselé se mêlera au feuillage Si brillamment qu'Amour viendra se placer à son onibrc^ Lui qui me serre entre ses mignons poignets Plus fortement que la chaux ne retient la pierre.
Paraphi-ase de la troisième strophe: — Quand, au printemps, Daphné, ma jeune dame, a sa cime ornée d'une couronne de verdure, elle exerce sur moi un tel charme, qu'elle me fait oublier Tamour de toute autre dame. Car ses fleurs jaunes crispées se mêlent alors agréablement au feuillage vert ; ce qui produit un aspect si beau qu'Amour, le dieu de la poésie (v. p. 140), vient se placer avec moi à son ombre, lui qui, pour m'inspirer la poésie et l'amour, me serre dans ses poignets mignons, et me tient plus fortement que la chaux ne relient la pierre.
Voici la traduction de la quatrième strophe :
Ses attraits ont plus de puissance que la pierre magique ; Les blessures qu'elle fait ne sauraient être guéries par
nulle herbe.
Pour cela je me suis enfui à travers plaines et montagnes Pour pouvoir échapper à une aussi puissante dame. Nulle part à sa lumière n'ont pu faire ombre Ni coteau, ni maison, ni feuillage vert.
Paraphrase de la quatrième strophe : — Les charmes que l'arbre d'Apollon exerce sur le poète sont plus puissants que les fascinations des pierres précieuses et magiques, et nulle médecine ne saurait le guérir de la passion poétique qui l'obsède. Il a beau se répandre dans le monde, courir à travers plaine et montagne, pour échapper aux attraits fascinateurs de cette Daphné toute-puissante; nulle part les plaisirs qu'il goûtera, soit dans les châteaux élevés sur les collines, soit dans les habitations des villes , soit dans la solitude des bois, ne sauraient lui faire oublier l'influence et le pouvoir des rayons lumineux du regard de cette déesse tyrannique.
Traduction de la cinquième strophe:
Déjà je l'ai vue vêtue de verdure^
Si belle qu'elle aurait inspiré à un roc
L'amour que j'éprouve rien que pour son ombrage.
Aussi lui ai je demandé d'être, dans son beau pré de gazon,
Aussi amoureuse, comme si elle était encore Vamante,
Qui fut entourée, tout autour, des divins poignets.
Paraphrase de la cinquième strophe : — Souvent au printemps je l'ai vue vêtue de verdure et si belle qu'elle aurait inspiré à un roc insensible l'amour que j'éprouve rien que pour son ombrage. Aussi lui ai je alors demandé de m'inspirer, de m'étreindre dans ses bras sur son beau pré ga-
zonoé, aussi amoureuse comme si elle était encore Daphné, enserrée tout autour par les poignets divins d'Apollon.
Traduction de la sixième strophe :
Mais les ondes remonteraient plutôt sur les hauteurs Avant que ce tendre tronc verdoyant Comme le ferait une belle dame, s'enflammât d'amour Pour moi, qui me prendrais bien à dormir sur son rocher Pendant toute ma vie, et à aller paître son herbe, Uniquement pour pouvoir jouir de son feuillage ombreux.
Paraphrase de la sixième strophe : — Mais malheureusement le doux et verdoyant laurier Daphné, cette amante d'Apollon, ne brûlera point pour moi de la flamme amoureuse des dames, bien que je lui sois tellement dévoué que je me prendrais volontiers à dormir sur son roc pendant toute ma vie, et à aller paître l'herbe de son pré, uniquement pour avoir toujours la jouissance de l'ombre de son feuillage, et d'éprouver à ses pieds des inspirations poétiques.
Traduction de la reprise :
Quand les coteaux projetteront plus noire leur ombre. Alors, rajeunie, sous une belle verdure, ma dame Les fait disparaître, ainsi que son rocher, sous le gazon.
Paraphrase de la reprise : — Maintenant je ne puis que me contenter d'attendre avec impatience le retour du printemps, où les coteaux, le soleil étant plus brillant, projetteront des ombres plus noires. Alors ma dame cachera, derrière la belle verdure de son feuillage, les collines maintenant grisâtres, et fera disparaître son rocher sous une herbe fraîche et touffue.
Telle est cette sextine qui, bien comprise, ne renferme absolument rien qui puisse faire supposer qu'il y soit question d'une maîtresse de Dante nommée Pietra.
Peu de temps après avoir composé cette sextine^, Dante voulut se surpasser lui-même en surmontant des difficultés de composition et de versification plus grandes encore : il fut, comme il le dit lui-même, le premier qui fît ce qu'on a appelé depuis sextine redoublée (jsestina doppia), laquelle renferme six strophes, les cinq premières de douze vers chacune, et la sixième de six vers, tous les vers, dans chaque strophe, se terminant par cinq mots choisis ou désignés d'avance, et se répétant dans un ordre déterminé. Le sujet de la sexline redoublée composée par Dante est, à peu près, le même que celui de la sextine simple^ que nous venons d'expliquer. Ce sujet c'est l'amour sans retour que le poète porte à son Laurier, à l'arbre de la Poésie, qui malheureusement ne répond pas à son amour et lui refuse l'inspiration et la couronne poétiques qu'il lui demande vainement. Pas plus que la sextine simple, cette sextine redoublée, Amor, tu vidi hen, etc., n'a été, jusqu'ici, bien comprise. C'est pourquoi nous allons, à titre de commentaire, en donner ici la paraphrase.
Première strophe. — Amour, tu vois que mon laurier insensible, Daphné, ma prétendue dame, ne me fait, en aucune saison, la faveur de se soucier de ta puissance qui est cependant accoutumée à subjuguer toutes les autres dames. Voyant, au contraire, par la flamme d'amour qui pour elle brille dans mon œil, que je suis en son pouvoir, elle se montre passée maîtresse eu fait de cruauté. Sa cruauté est telle qu'elle ne paraît pas avoir le cœur tendre d'une femme, mais que son cœur est plus froid en amour que ne l'est celui de quelque animal féroce. En toute saison elle me fait l'effet d'être une belle statue, faite d'une pierre magique, par un artiste qui aurait dû la tailler dans
* Voy. De vulgari eîoquentia, II, 13.
une pierre vulgaire , afin qu'elle n'eût pu , n'étant plus si helle, exercer sur moi son irrésistible fascination.
Seconde strophe. — Aussi, moi qui, t'obéissant, ô Amour! à cause de la beauté de cette dame, suis d'une constance inébranlable. comme un roc, je porte caché en moi la blessure que m'a faite cette dame de marbre, pour laquelle tu m'as frappé d'un amour si malheureux, comme si tu m'avais voulu punir de ce que, pierre insensible , je t'avais depuis longtemps ennuyé par mon insensibilité. Ton coup m'a frappé au cœur, à l'endroit, où je suis, comme un roc, d'une constance inébranlable. On ne saurait jamais trouver aucune pierre magique qui, par la puissance qu'elle tiendrait soit du soleil, soit de sa propre lumière, eût eu un tel pouvoir ou un tel éclat, qu'elle eût pu m'aider à inspirer l'amour pour moi à cette dame de pierre, afin qu'elle n'eût plus continué, par l'effet de sa froideur, à me mener à la tombe, où, à mon tour, je serai froid, de la froideur de la mort.
Troisième strophe. — Seigneur Amour ! tu sais que sous la Tramontaine, dans les régions du Nord, l'eau, par le grand froid, devient une espèce de pierre cristalline, et que l'air, se trouvant toujours entouré d'éléments froids, se métamorphose là de manière que, par ,suite de ce froid même , l'humidité prédomine dans ces contrées. C'est ainsi qu'en présence de cette dame, qui est toujours une belle statue froide , mon sang , en toute saison, se glace également, et que, même eii poésie, ma douce pensée amoureuse qui, me réjouissant plus que toute autre chose , me raccourcit le temps , prend par ce contact une forme sans inspiration, une expression froide, laquelle m'échappe ensuite, produite qu'elle est par l'amour qu'a inspiré sa beauté à mon cœur , où est entré l'éclat merveilleux de cette dame impitoyable.
Quatrième strophe, — D'un côté , en elle s'accumule l'éclat de la beauté parfaite aussi bien que , de l'autre , le froid glacial de toute espèce de cruauté lui court au cœur, où ne règne pas, en ma faveur, l'amour que tu inspires. Aussi dans mes yeux reluit elle si belle que , si je suis en sa présence , je la regarde comme une pierre magique , et si je suis loin d'elle, je me tourne là où brille son éclat. De ses yeux tombe sur moi cette douce lumière qui m'enflamme d'amour, et qui me rend indifférent pour les autres dames. Si seulement elle était une dame qui eût plus de pitié, à l'égard de moi, qui ne réclame, jour et nuit, que l'occasion et le loisir rien que pour la servir, et la louer par mes compositions poétiques , et qui ne demande pas de jouir d'une longue vie, dans le but de satisfaire quelque autre désir amoureux.
Chiquième strophe. — C'est pourquoi , Amour ! puissance qui a existé avant le temps, avant le mouvement, avant la lumière sensible, aie pitié de moi, qui souffre d'un temps si mauvais. Pénètre enfin dans le cœur de ma dame, car il en esttemps; afin que, par ton entrée, il en sorte le froid, qui y existe à mon égard, et qui, m'ôlant toute joie, ne me permet plus de jouir, comme d'autres, de la vie. Car si, dans l'état où je suis, la tempête, que tu suscites en moi, me saisit, cette gentille dame de marbre me verra m'étendre dans un petit cercueil de pierre, pour ne plus me relever, qu'après l'accomplissement des temps, où je pourrai alors voir si jamais il a été , dans le monde , une autre belle dame semblable à ma dame au cœur dur.
Siodème strophe, — Chanson ! je porte, dans mon âme, une dame telle que, combien qu'elle soit pour moi de pierre, elle me donne cependant du courage et de l'inspiration pour une œuvre devant laquelle tout autre homme
recule et reste froid. Malgré le froid que m'oppose ma dame qui devrait m'inspirer , j'ai osé faire en poésie cette nouveauté qui brille, en loi dans ta composition^ telle qu'il n'en a jamais été fait de semblable auparavant, dans aucun temps.
On le voit, cette sextine redoublée , ainsi que la sextine simple précédente, ne chante pas les rigueurs d'une dame réelle, mais elle a pour sujet Daphné, l'arbre d'Apollon, qui devait être pour Dante sa dame favorable , la source d'une inspiration supérieure , qu'elle lui refuse cependant obstinément, au grand regret du poète.
Il nous reste à expliquer comment il s'est fait qu'on ait trouvé dans la sextine simple , et surtout dans la sextine redoublée, que nous venons de commenter, la preuve de l'existence d'une maîtresse de Dante nommée Pietra.
En Italie, beaucoup de poètes bourgeois du seizième siècle étaient obligés, pour vivre, de se faire les adulateurs des nobles. Pour flatter leurs protecteurs , ils s'avisaient souvent de leur faire accroire qu'une dame ou demoiselle de leurs ascendantes avait autrefois été chantée par quelque ancien troubadour distingué; et, à l'appui de leur dire, ces flatteurs trouvaient facilement, dans quelque poésie lyrique incomprise, une prétendue allusion au nom de cette dame. Or, Dante, pendant qu'il séjournait à Padoue en 1292, avait appris à connaître la famille noble des Scrovigni; mais il n'était pas entré en relation d'amirié avec elle. Le nom de cette famille était sans doute synonyme du nom latin de Scrofigni (issus de la Truie) ; aussi les Scrovigni portaient ils le blason d'argent à la truie pleine, d'azur. Dante avait appris, à Padoue, par la réputation, qu'un des membres de cette famille était un grand usurier. C'est pourquoi lorsque, plus tard , entre 1306 et 1312, il composa VInfemOy se rappelant cet usurier pa-
douan, il le plaça dans le cercle où est puni le péché de Tusure {Infemo, 17, 64). Pour eifacer cette tache imprimée par Dante aux Scrovigni , et pour faire croire que cette famille avait été, au contraire, honorée par les chants lyriques de l'AUighieri, un poète padouan du seizième siècle, nommé Antonio Maria Amadi, adulateur des Scrovigni, s'avisa de chercher dans les poésies de Dante une prétendue preuve que ce grand poète avait chanté, en troubadour, une demoiselle de cette famille, nommée Pietra. Or, trouvant dans les deux sextines, surtout dans la sextine redoublée que nous venons d'expliquer, le mot de pieira (pierre) répété dans chaque strophe, ne comprenant pas ou ne voulant pas comprendre le sens de cette sextine, et sachant que ses confrères et les autres littérateurs italiens ne le comprenaient pas plus que lui, il prétendit avec assurance , dans ses Annotazioni sopra una canzon morale (Padova, 1565, p. 84), que cette sextine redoublée a été composée exprès par Dante pour rendre hommage à sa dame Pietra de Scrovigni. il n'est plus besoin de réfuter cette singulière erreur , qui n'a pu se maintenir jusqu'ici que parce qu'on ne savait pas donner la véritable explication des deux sextines que je viens de commenter ^.
* Dans rëdition des Poésies de ParUe par Fraticelli se trouvent ajoutées à la fin, p. 321 et 324, deux autres sextines qui ne sauraient être authentiques. En effet, elles sont calquées mcUérieUement sur la première sextine de Dante. Les pensées et les expressions qu^on y trouve ne sont pas celles de rAlllghieri. Les formes de langue sont, ce me semble, celles du quinzième siècle. Il y a plus: celui qui a ainsi imité les sextines de Dante, ne les a pas même comprises; et quand on y regarde de près, ces sextines no paraissent composées que de phrases de poésie amoureuse juxtaposées à Faventure pour le besoin de la versification.