‹ Dante, sa vie et ses œuvresChapitre 38 sur 47 · Séjour de Dante en Flandre et à Londres · texte numérisé non relu

Séjour de Dante en Flandre et à Londres

La manière dont notre poète décrit les digues de Bruges (Inf., 15, 4) prouve évidemment qu'il les a vues de ses yeux. Il n'a pas fait le voyage de Flandre après son premier séjour à Paris en 1291 , puisqu'il n'avait alors pas même assez d'argent pour se faire recevoir Docteur; il n'a pu faire ce voyage qu'après le second séjour à Paris dans l'année 1298; et, depuis son retour à Florence jusqu'à sa mort, il n'a plus quitté le sol de l'Italie..

En effet, en 1301 (29 juin), il est encore à Florence, puis à Rome; en 1302 il est à Siena et à Gorgonza, près d'Arezzo ; en 1303 à Vérone; en 1304 encore à Vérone; en 1305 chez Moroello Malaspina;' en 1306 (en juin) à San Godenzo, dans le Casentin, puis à Bologna, et le 27 août à Padoua; en 1307 dans la Lunigiana ; en 1308 dans la Romagna; en 1309 à Forli; en 1310 à Gênes; en 1311 chez TJgguccione délia Faggiuola et en Toscane; en 1312 à

Arezzo; eu 1313 à Pisa; en 1314 à Venise; en 1315 à Lucca; en 1316 à Verona; en 1317 dans la Romagna; en 1318 à Gubbio; en 1319 à Mantua, et à Udina; en 1320 à Verona, et enfin à Ravenna, où il meurt le 14 septembre 1321 , âgé de 56 ans quatre mois et sept jours.

Il n'est pas probable que Dante ait eu une mission spéciale à la cour de Flandre ; il est plus probable qu'il ait été chargé, en 1298, à la fois d'une mission auprès du roi de France et auprès du roi d'Angleterre, et qu'il n'ait passé par la Flandre que pour se rendre à Londres. La preuve que Dante a été en Angleterre résulte d'abord d'un vers de Boccace, dans une épitre & Pétrarque, où il est dit que Dante visita :

Parisios dudum extremosque Britannos ,

et ensuite du vers 120 du 12« chant de l'Inferno, où Dante indique, à la fois indirectement et discrètement, le but de sa mission auprès du roi Edouard. 11 paraît que Charles d'Anjou, l'ami de Guido de Moutfort, du meurtrier du neveu du roi d'Angleterre , ait prié la république de Florence et le roi de France d'intercéder auprès d'Edouard I er , qui, depuis près de vingt-huit ans, demandait vengeance du meurtre (voy. Inf., 12, 120), et que Daiite ait été chargé de négocier cette affaire à la fois à PaHs et à Londres.

Il est pénible d'avoir à dire que Boccacio, cet esprit éminent, manque si souvent de tout jugement et de toute critique historique. C'est ainsi qu'il dit que Dante est allé à Paris pendant son exil, et, chose singulière, il place ce voyage peu de temps avant 1310. 11 y a deux raisons également pérernptoires, pour réfuter cette assertion absurde. La première c'est qu'on peut démontrer , année par année, que Dante, depuis 1301 jusqu'à sa mort, a séjourné dans

différentes parties de l'Italie, et qu'il n'a fins jamais quitté le sol de la Presqu'île (voy. p. 180). La seconde preuve, qui devient inutile par la première, c'est qu'il est psychologiquement impossible que Dante , l'ennemi de la politique française, qu'il considère comme la cause de son exil, et qui pour cela a gardé jusqu'à sa mort un vif ressentiment contre la France, se soit avisé d'aller de nouveau à Paris. Est ce que jamais un réfugié ou un exilé songe à aller séjourner dans le pays, dont le gouvernement a causé son exil? Il est impossible de supposer que Dante, soit allé à Paris , surtout vers 1340 , à une époque où il attendait avec impatience en Italie l'arrivée de l'empereur Henri VII. Il est impossible encore de supposer que Dante, l'exilé, soit allé à Paris comme chargé d'affaires d'un parti politique, lui qui, à cette époqne, s'était isolé de tous les partis; et enfin il serait puéril de croire qu'il soit allé à Paris, pour achever ses études , lui qui , au moment où il se met à composer sa Comédie était , comme théologien et comme philosophe, au moins tout aussi savant qu'aucun docteur de la chrétienté, et qui, précisément à cette époque, en voulait aux Sorbonnistes de ce qu'ils s'attaquaient à Thomas d'Àquin que , lui , il considérait , non sans raison , comme le prince des théologiens. On pourrait tout au plus faire la supposition que, vers 1310, Dante se soit rendu à Avignon pour disposer le Pape complètement en faveur de l'empereur Henri de Luxembourg, et que les ennemis de Dante, pour le représenter comme traître à la patrie, aient répandu le bruit qu'il soit allé à Paris pour disposer également Philippe le Bel en faveur de cet empereur.

Page 1