III. LE PRÉTENDU SACRILÈGE DE DANTE
Un fait de la vie de Dante que nous ne connaîtrions pas, si lui-même n'y avait fait allusion, est rapporté dans un
passage de La Comédie, à propos de la punition infligée aux Simoniaques dans PEnfer (Inf. , c. 49, v. 43-24). Pour comprendre le fait et l'allusion qui s'y rapporte, il est nécessaire d'expliquer, mieux qu'on ne l'a fait jusqu'ici, tout le passage renfermant l'un et l'autre.
Dante est arrivé au troisième Malbouge (Malebolga) de l'Enfer, où s'expie le péché de la Simonie. Du haut du pont rocheux, où il est placé, il voit, à sa gauche, s'élevant, dans le fond et sur les parois de la fosse , des cylindres ou tubes pierreux, qui, de loin, ressemblaient à des cierges dressés, ou à des bouts de grandes chandelles allumées. Dante appelle ces tubes des fourreaux (fôri, p. fodri) parce que dans ces tuyaux en pierre étaient renfermés, comme dans un fourreau , les pécheurs simoniaques. Leur corps y était serré, la tète en bas, et les pieds en haut, de manière que les mollets sortaient de l'ouverture du cylindre. De plus, une flamme brûlait sur la plante des pieds des pécheurs, et vacillait, depuis le talon jusqu'à la pointe du pied. Contrairement à ce qui se voit, à l'ordinaire, que la flamme brûle au haut bout, ou à l'extrémité supérieure (l'estrema buccia ! ) des chandelles ou des choses onctueuses (cose unte), la flamme brûlait ici à l'extrémité inférieure, ou sur la plante des pieds des Simoniaques, Cette brûlure , sur la partie du corps aussi
1 Le mot buccia dérive de burcia; il appartient à la famille sansc. hhradj (dessécher), gr.frugo (rôtir), lat. frigo (dessécher), et signifie écorce, cosse, bourgeon, tuyau (norr. borkr, ail. borke. Dante se sert encore de l'expression estrema buccia, quand il parle d'Erisichthon , arrivant à force d'abstinence à une maigreur ou sécheresse de peau extrême; Purgat., 23, 25 : *
Erisiton se fosse fatto secco cosi a buccia strema,
ici il compare la peau à une cosse ou écorce arrivée à la dernière sécheresse (cf. gluma, Horatius, Carm., 4, 10).
sensible que la plante du pàôd , constituait le plus grand tourment de cette. classe de pécheurs.
On comprend la raison pourquoi Dante a imaginé, pour cette classe de damnés, un genre de punition aussi singulier. C'est que la simonie est le péché particulier aux ecclésiastiques ; elle consiste à vendre , pour un avantage temporel, ou une rétribution pécuniaire, les pardons et les indulgences, qui sont de£ choses spirituelles, des dons du Saint Esprit, qui, comme tels, doivent être accordés gratuitement et non vendus. Les sept dons spirituels doivent communiquer aux fidèles les clartés célestes. Aussi Dante représentet il ailleurs (Purg., 29,73) ces dons sous le symbole de sept candélabres. Ensuite, d'après le précepte du Christ, chaque chrétien et surtout chaque ecclésiastique doit être comme une lumière ou un flambeau, qui répand la clarté et la chaleur évangélique. Aussi la flamme du Saint Esprit doit elle brûler sur la tête du chrétien, comme elle a brûlé sur le front des membres de la première église, lors de Peffusion du Saint Esprit, à la première Pentecôte. Comme les dons célestes ne doivent pas être ravalés à terre , les simoniaques , en les vendant pour des biens terrestres, renversent par cela même l'ordre naturel et divin, et c'est pourquoi, en punition de ce péché, le corps des simoniaques est renversé, et, au lieu d'avoir la tête illuminée par la flamme céleste , leurs pieds sont brûlés par le feu terrestre douloureux. Enfin, pour que les damnés soient maintenus dans leur position renversée si gênante , Dante a imaginé des fourreaux en pierre, dans lesquels ils sont étroitement serrés.
En voyant les cylindres en pierre des simoniaques, Dante les compare à ces tubes en terre cuite , qui étaient placés comme fonts baptismaux autour de la piscine dans l'église de Jean Baptiste à Florence. Par une association
d'idées assez naturelle, il se rappelle qu'il a brisé un de ces cylindres-baptistères, pour sauver un garçon, qui s'y noyait, et que, pour ce fait * ses ennemis l'ont accusé de sacrilège.
Voici maintenant l'explication du passage de PInfèrno, qui est l'allusion à ce fait, et qui jusqu'ici n'a pas été suffisamment compris.
Dante dit qu', à la distance où il s'est trouvé placé sûr le pont de la fosse , les tubes des simoniaques ne lui semblaient pas plus longs ni moins larges que les cylindres qui tiennent lieu de fonts baptismaux (fatti per luogo dé battuzzatori) dans l'église de Jean Baptiste. Disons, à cette occasion, quelle était l'origine, la construction, et l'arrangement intérieur de cette église, laquelle était un ancien temple de Mars transformé, datant de l'établissement des premiers colons à Florence. Rappelons, à cet effet , que Fœsulœ, aujourd'hui Fiesole, était un ancien bourg étrusque, consacré aux observations météorologiques augurales, ou aux Nymphes Hyades (v. Silv. Ital.). Rome s'étant emparée de cette station, y établit un fort, avec des colons militaires (Cicero, Mur. 24). Des colons Faesulans descendirent, dans la suite, des hauteurs, pour s'établir sur l'Arnus (Arno), nommé communément le fleuve (fluor, fluentum); aussi appelât on ces colons les Riverains ou les Fluviaux (Fluentini ou Fluorentini, Plin. III, 8; 3, Tacit. ann. 1 , 79; Florus III, 21). Ces Riverains formèrent plus tard le municipe romain Florentia (Fluviale, Riveraine). Gomme le mot fluor (flux) fleur d'eau, se prononçait comme flôr (fleur), on croyait dans la suite que Florentia signifiait Florissante. On mit dans les armoiries de la ville les fleurs de lis; on consacra la cathédrale à Santa Maria del Fiore ; et Dante appela il fiore, le florin florentin avec l'empreinte du lis (Parad. 9, 130).
Les colons militaires à Florentia avaient un temple dédié à Mars, et construit en rotonde octogone. Aprè& l'adoption du christianisme cette rotonde fut consacrée à Saint Jean Baptiste, et appelée Battisteo (se. tempio, temple du Battiste). La cella du temple payen fut changé en chœur, et en l'honneur du nouveau patron, le Baptiseur par excellence, on établit au centre de l'église une piscine ou bassin en marbre, octogone comme la rotonde, et servant de baptistère. Le Battisteo était d'abord l'unique église dans l'ancienne Florence. Or, au Moyen âge, on baptisait, aux grands jours de fête, un grand nombre d'enfants à la fois. Aussi, afin de pouvoir servir le peuple plus promptement et plus commodément, établit on autour du bassin en marbre, aux quatre angles de l'octogone,, quatre baptistères ornementés, en terra cotta. Ces baptistères, en forme de tuyaux surmontés d'une cuvette évasée, recevaient en bas par une ouverture l'eau du grand bassin de marbre, de sorte que l'eau des quatre baptistères était de niveau avec l'eau du bassin principal.
D'après les renseignements positifs donnés dans les- Gloses (Chiose) par Iacopo Allighieri, fils de Dante, il arriva qu', au samedi saint, entre le vendredi saint et le dimanche de Pâques, probablement dans Tannée 4300, un enfant, Antonio de Baldenaccio de' Cavicciuli , monta, par espièglerie, dans la cuvette d'un des baptistères, comme pour y prendre un bain ; il glissa malheureusement dans le cylindre, de manière à y être pris, sans pouvoir ni remuer ni remonter. L'eau du cylindre, déplacée par le corps de l'enfant fut poussée en haut, de sorte que le prisonnier courut le risque de se noyer. Dante averti encore à temps de cet accident , brisa d'un coup la paroi fragile du cylindre en terre cuite, et sauva ainsi l'enfant; ce à
quoi il n'aurait pas réussi, si le cylindre avait été en marbre dur comme le bassin central.
Plus tard, lorsque, après son Priorat, Dante vivait dans l'exil, ses ennemis politiques lui reprochèrent aussi d'avoir commis un sacrilège, comme ayant brisé un meuble de l'église réputé sacré. C'est pourquoi Dante profita dç l'occasion qui se présenta à lui à propos des cylindres des simoniaques, pour justifier, en peu de mots, ce prétendu sacrilège. Il rappelle que c'est uniquement pour sauver la vie d'un enfant qu'il a brisé le baptistère, et il ajoute :
e questo sia suggel ch' ogni uomo sganni ', et que cela soit un bill d'indemnité , afin que tout homme
[m'excuse.
1 Sugetto (sceau) est le signe extérieur d'approbation, indiquant que récrit, auquel il est attaché, a l'approbation supérieure. Le sceau, indiquant l'approbation, est donc ici synonyme de bill d'indemnité, et cette approbation doit engager tout homme sensé à excuser ce prétendu sacrilège.
Ogni uomo sganni est généralement mal interprété. Disons que ogni uomo n'est pas l'accusatif de sganni, et ne signifie pas détrompe chaque homme, mais c'est le nominatif; che ogni uomo sganni, signifie : que tout homme excuse. En effet, le vieux verbe italien sgannare se compose de la négation s 1 (pour dis) et du verbe dérivé de ganna (p. gânda) qui est emprunté au gothique ga-ando. Ando appartient à la famille and (gr. anti, opposé), ennemi; andon (prendre en mal, traiter en ennemi), poursuivre, accuser; v. ail. geanden (reprocher, accuser), punir; ital. ganna (reproche, accusation), coulpe; v. ital. gannare (mettre en faute), accuser; ingannare (rendre fautif), séduire, tromper; sgannare (mettre hors de cause), disculper, exouser (bas. lat. excausare). Le terme juridique pour dire disculper, était en français exoiner, qui dérive de sokn (recherche, poursuite, procès); bas. lat. exsonnium, p. exsocnium, mise hors de cause, et signifie, comme l'italien sganna, exoinement, excuse (voy. Fascinât, de Gulfi,
Cela signifie que le motif d'avoir voulu sauver une vie humaine, doit fournir un bill d'indemnité, afin que tout homme raisonnable excuse cet acte que les méchants et les imbéciles seuls taxent de. sacrilège.