‹ DantonChapitre 100 sur 208 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Je demande que la Convention juge mes raisonnements et méprise les qualifications injurieuses cl flétrissantes qu'on ose me donner. Je demande qu'aussitôt que les mesures de sûreté générale seront prises, vos commissaires partent à l'instant, qu'on ne reproduise plus l'objection qu'ils siègent dans tel ou tel côté de cette salle. Qu'ils se répandent dans les départements, qu'ils y échauffent les citoyens, qu'ils y raniment l'amour de la liberté, et que s'ils ont regret de ne pas participer à des décrets utiles, ou de ne pouvoir s'opposer à des décrets mauvais, ils se souviennent que leur absence a été le salut de la patrie.

Je me résume donc : ce soir, organisation du tribunal, organisation du pouvoir executif, demain, mouvement militaire; que demain vos commissaires soient partis; que la France entière se lève, coure aux armes, marche à l'ennemi; que la Hollande soit envahie; que la Belgique soit libre; que le commerce d'Angleterre soit ruiné; que les amis de la liberté triomphent de cette contrée; que nos armes, partout victorieuses, apportent aux peuples la délivrance et le bonheur, que le monde soit vengé.

(Danton descend de la tribune couvert des plus vifs applaudissements; l'Assemblée ajourne ses différentes propositions.)

(Moniteur du 13 mars 93.)

Qu'on se rappelle les circonstances où se trouvait la France, on verra qu'elles sont identiques à celles du 1 er septembre 92 ; si vous voulez éviter les mêmes scènes de massacre, crie Danton, créez un tribunal dans lequel le peuple ait confiance. Le tribunal est créé, les soupçons n'ont plus de raison d'être; les massacres n'ont pas lieu. Mais le danger passé, une fois de plus on maudit Danton d'avoir institué ce tribunal; et ce tribunal devait un jour le condamner lui-même, aux longs applaudissements de ceux qu'il avait sauvés de la mort ou de l'infamie.

Nous n'avons pas à suivre ici les opérations stratégiques de Dumouriez en Hollande, à le juger comme général, comme citoyen et comme Français; le dernier projet auquel il s'arrêta est détaillée au livre 8, chapitre I* de ses mémoires, il y est dit :

Qu'il préservera la république batave des commissaires de la Convention et du jacobinisme... Qu'il lui proposera l'alliance avec la France, mais à la condition que celle-ci reprendra la Constitution de 1780, pour faire cesser son anarchie, et, en cas de refus, qu'il marchera sur Paris avec les troupes de ligne françaises et 40,000 Belges et Bataves pour dissoudre la Convention • et anéantir le jacobinisme.

Il ajoute :

Tel est le projet qui n'a été connu que de quatre personnes. — S'il faut en

196 DANTON (l79ô).

croire le général Miranda, trois de ces personnes étaient Danton, Lacroix et Wcstcrmann, dit en note l'éditeur des mémoires.

Sous l'influence de quelle crainte Danton aurait-il, je ne dis pas partagé, mais tenu secrets les desseins du général? Il appréhendait, répond ra-t-on, queDumouriezne divulguât ses rapines. Raisonnons. La suite des événements a dû prouver au général que le tribun n'embrassait pas sa politique; restait donc à Danton le mérite seul de l'avoir tenue secrète. Croit-on que, vingt ans après les événements, cette discrétion du montagnard ait été une raison suffisante pour que Dumouriez dans ses mémoires ne révélât pas la connivence? Cette révélation posthume flétrissait à jamais Danton, sans nuire à la mémoire du général qui n'était tenu au secret que pendant la vie de son complice. Le royaliste avait donc tout à gagner à faire l'aveu; et, pour la glorification de sa personne, il en a fait tant d'autres qu'on ne comprendrait pas cette réserve exceptionnelle. Toutefois le rusé général ne fit pas connaître de suite quelle était son intention secrète. On n'a pas oublié sa proclamation aux Belges dans laquelle il se plaint des vexations tyranniques des agents du pouvoir exécutif; on peut voir au Moniteur le texte de son ordre du jour du 11 mars, enfin sa fameuse lettre du 12. Cette lettre nous ramène à la justification de Lacroix, c'est à dire à la troisième mission de Danton.

Dumouriez quitta l'armée qu'il commandait en Hollande, il arriva à Anvers le 10 mars 1792, et le là il écrivait à la Convention une lettre dictatoriale.

Un décret rendu le 17 mars nous renvoya dans la Belgique; nous arrivâmes à Bruxelles le 19; nous nous concertâmes avec nos autres collègues, et le lendemain nous nous rendîmes à l'armée... Notre conférence avec le général dura jusqu'à 3 heures du matin; nous lui reprochâmes vivement ses torts envers la Convention nationale; il les reconnut, s'en excusa sur le mécontentement qu'il avait éprouvé en se voyant forcé d'abandonner ses succès en Hollande. Il adressa à la Convention une lettre qui parut la satisfaire... Nous revînmes à Bruxelles le 21 au matin. (Moniteur du 22 février 94.)

A propos de cette lettre dictatoriale, Danton avait été d'avis (lue le comité ne la lut pas à la Convention. On enverra plus loin les raisons. Mais le secret en transpira ; il courut à ce propos les bruits les plus contradictoires.

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