‹ DantonChapitre 115 sur 208 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

pour transiger avec la royauté, après avoir désespéré, comme ils en sont convenus, de l'énergie populaire, ont voulu sauver les débris de la royauté; car, on ne peut trop le répéter , ceux qui ont voulu sauver l'individu, ont par-là même eu intention de donner de grandes espérances au royalisme. (Applaudissements d'une grande partie de l'Assemblée.) Tout s'éclaircira ; alors on ne sera plus dupe de ce raisonnement par lequel on cherche à insinuer qu'on n'a voulu détruire un trône que pour en rétablir un autre. Quiconque auprès des rois est convaincu d'avoir voulu frapper un d'eux, est pour tous un ennemi mortel.

Une voix. — Et Cromwell ? (Des murmures s'élèvent dans une partie de

l'Assemblée.)

Danton, se tournant vers l'interlocuteur. —Vous êtes bien scélérat de me dire que je ressemble à Cromwell. Je vous cite devant la nation. (Vngrand nombre de voix s'élèvent simultanément pour demander que l'interrupteur soit censuré; d'autres pour qu'il soit envoyé à l'Abbaye.)

Danton. — Oui, je demande que le vil scélérat qui a eu l'impudeur de dire que je suis un Cromwell soit puni, qu'il soittraduit à l'Abbaye. { On applaudit. \ Et si, en dédaignant d'insister sur la justice que j'ai le droit de réclamer, si je poursuis mon raisonnement , je dis que quand j'ai posé en principe que quiconque a frappé un roi à la tète, devient l'objet de l'exécration de tous les rois, j'ai établi une vérité qui ne pourrait être contestée.

Plusieurs voix. — C'est vrai !

Eh bien ! croyez-vous que ce Cromwell dont vous me parlez ait été l'ami des rois* Une voix. — 11 a été roi lui-même!

Danton. — 11 a été craint, parce qu'il a été le plus fort. Ici ceux qui ont frappé le tyran de la France seront craints aussi. Ils seront d'autant plus craints que la liberté s'est engraissée du sang du tyran. Ils seront craints, parce que la nation est avec eux. Cromwell n'a été souffert par les rois que parce qu'il a travaillé avec eux. Eh bien! je vous interpelle tous. (Se tournant vers les membres de la partie gauche.) Est-ce la terreur, est-ce l'envie d'avoir un roi qui vous a fait proscrire le tyran? (L'Assemblée presque unanime: Non, non !) Si donc ce n'est que le sentiment profond de vos devoirs qui a dicté son arrêt de mort, si vous avez cru sauver le peuple, et faire en cela ce que la nation avait droit d'attendre *de ses mandataires , ralliez-vous (s'adressant à la même partie de l'Assemblée), vousqui avez prononcé l'arrêt du tyran contre les lâches (indiquant du geste les membres de la partie droite) qui ont voulu l'épargner (une partie de l'Assemblée applaudit); serrez vous ; appelez le peuple à se réunir en armes contre l'ennemi du dehors, et à écraser celui du dedans, et confondez, par la vigueur et l'immobilité de votre caractère, tous les scélérats, tous les aristocrates, tous les modérés (l'orateur, s'adressant toujours à la partie gauche , et indiquant quelquefois du geste les membres du côté opposé); tous ceux qui vous ont calomniés dans les départements. Plus de composition avec eux! (Vifs applaudissements d'une grande partie de l'Assemblée et des tribunes.) Reconnaissez-le tous, vous qui

n'avez jamais su lirerde votre situation politique dans la nation le parti que vous auriez pu en tirer ; qu'enfin justice vous soit rendue. Vous voyez, par la situation où je me trouve en ce moment, la nécessité où vous êtes d'être fermes, et de déclarer la guerre à tous vos ennemis, quels qu'ils soient. (Mêmes apjtiaudissemedls.) II faut former une phalange indomptable. Ce n'est pas vous, puisque vous aimez les sociétés populaires et le peuple, ce n'est pas vous qui voudrez un roi. (Les applaudissements recommencent.- Non, non! s'écrie-i-o* arec fitrce dans la grande majorité de l'Assemblée.) C'est à vous à en Oter l'idée à ceux qui ont machiné pour conserver l'ancien tyran. Je marche à la République ; marchons-y de concert, nous verrons qui de nous ou de nos détracteurs atteindra le but.

Après avoir démontré que loin d'avoir été jamais d'accord avec Dumouriez, il nous accuse textuellement d'avoir fait la réunion à coups de sabre, qu'il a dit publiquement qu'il nous ferait arrêter, qu'il était impossible à Delacroix et à moi, qui ne sommes pas la commission, de l'arracher à son armée; après avoir répondu à tout ; après avoir rempli cette tâche de manière à satisfaire tout homme sensé et de bonne foi, je demande que la commission des six, que vous venez d'instituer, examine non seulement la conduite de ceux qui vous ont calomniés, qui ont machiné contre l'indivisibilité de la République, mais de ceux encore qui ont cherché à sauver le tyran {nouveau* applaudissements d'une partie de l'Assemblée et des tribunes) , enfin de tous les coupables qui ont voulu ruiner la liberté, et l'on verra si je redoute les accusateurs.

Je me suis retranché dans la citadelle de la raison; j'en sortirai avec le canon de. la vérité, et je pulvériserai les scélérats qui ont voulu m'accuser. (Danton descend de la tribune au milieu des plus vifs applaudissements d'une très grande partie de l'Assemblée et des citoyens.— Plusieurs membres de l'extrémité gauche se précipitent vers lui pour l'embrasser. — Us applaudissements se prolongent.)

(Moniteur du * avril 93.)

Si l'on veut savoir quelle profonde impression produisit cette séance, qu'on lise ce récit d'un témoin siégeant à la Convention même.

Je n'oublierai jamais l'instant où Lasource commença son inconcevable accusation contre Danton. Lorsqu'à l'aide de rapprochements captieux, il essayait de transformer ce redoutable montagnard en un partisan secret de Dumouriez; lorsqu'il rassemblait des inductions forcées pour former un fantôme de corps de délit, et qu'il coordonnait tous les éléments de cet échafaudage misérable sans cacher une espèce de complaisance et de contentement secret; Danton, immobile sur son banc, relevait sa lèvre avec une expression de mépris qui lui était propre et qui inspirait une sorte d'effroi; son regard annonçait en même temps la colère et le dédain; son attitude contrastait avec les mouvements de son visage, et l'on voyait dans ce mélange

Page 1