CHAPITRE V
bizarre de calme et d'agitation qu'il n'interrompait pas son adversaire parce qu'il lui serait facile de lui répondre et qu'il était certain de l'écraser. Mais lorsque Lasource eut terminé sa diatribe, et qu'en passant devant nos bancs l>our s'élancer à la tribune, Danton dit à voix basse, en montrant le côté droit : « Les scélérats, ils voudraient rejeter leurs crimes sur nous ! » il fut facile de comprendre que son impétueuse éloquence, longtemps contenue, allait rompre enfin toutes les digues, et que nos ennemis devaient trembler.
En effet son discours fut une déclaration de guerre plus encore qu'une justification. Sa voix de stentor, retentit au milieu de l'assemblée, comme le canon d'alarme qui appelle le soldat sur la brèche. 11 avait enfin renoncé aux ménagements qu'il avait crus utiles à la chose publique, et certains désormais de ne voir jamais les Girondins se réunir à lui pour sauver la liberté, il annonçait hautement que cette liberté chérie pouvait être sauvée sans eux. Assez souvent il avait refusé de relever le gant qu'on lui jetait presqu'à chaque séance. Le gage du combat était enfin accepté, et en paraissant pour la première fois dans l'arène armé de toutes pièces, il dut prouver au côté droit que l'on ne pourrait pas sans peine renverser un athlète comme lui
Après son énergique début, Danton parla plus de deux heures, et suivit l'accusateur dans toutes ses imputations. La réponse était facile, elle fut accablante d'évidence et de vigueur. 11 démontrait que toutes les haines de Dumouriez avaient été pour la Montagne, toutes ses affections pour le côté droit; il démontrait que de la Montagne étaient partis, contre l'ancien collègue de Roland, les premiers soupçons qui, le 12 mars même, avaient été repoussés par le côté droit comme un crime de lèse-nation. Enfin, poursuivant tour à tour les faits cités par Lasource et ses raisonnements, il les réduisit également en poussière
Après avoir complété sa justification, Danton reprit l'offensive
Pour juger de tout l'effet que produisit sur nous cette éloquente improvisalion, il faut se rappeler que Danton avait jusqu'alors cherché à amener une réconciliation entre les deux côtés de l'Assemblée. Il faut se rappeler que, bien qu'assis au sommet de la Montagne, il était en quelque sorte le chef du Marais. 11 faut se rappeler enfin qu'il avait souvent blùmé notre fougue, combattu les défiances de Robespierre, et soutenu qu'au lieu de s'occuper de guerroyer contre les Girondins, il fallait les contraindre à nous seconder pour sauver de concert la chose publique. Peu de jours même avant la malencontreuse levée de boucliers de Lasource et l'accablante réplique qu'on vient de lire, Danton avait eu une conférence avec les principaux chefs du côté droit, conférence dans laquelle on était convenu de marcher d'accord, et de ne plus songer à autre chose qu'à battre l'étranger et à confondre l'aristocratie. Nous aimions tous Danton; mais la plupart d'entre nous pensaient qu'il jugeait mal de l'état des choses quand il espérait rétablir l'union entre les Girondins et la Montagne. La plupart d'entre nous, il est vrai, avaient consenti à marcher avec lui vers la fusion sur laquelle il paraissait fonder tant d'espérances : mais c'était plutôt pour tenter un essai auquel on croyait peu, que dans la conviction de la réussite que Danton nous promettait. Aussi, lorsque ce cha-
leurcux orateur, maladroitement provoqué par l'un des éclaireurs de la partie adverse, répondit avec tant de force à d'imprudentes attaques, lorsqu'il déclara si hautement la guerre à des hommes avec lesquels nous avions vu depuis longtemps qu'il n'était point de paix possible ; lorsqu'il brûle en quelque sorte ses vaisseaux pour s'enlever toute possibilité de retour, nous Fûmes transportés d'une espèce d'enthousiasme électrique, nous regardâmes la résolution inopinée de Danton comme le signal d'une victoire certaine Quand il descendit de la tribune, un grand nombre de députés coururent l'embrasser et la salle retentit du bruit réitéré de nos applaudissements. Cependant cet incident n'eut pas de suite : Lasourcc n'ayant fait aucune motion formelle, la Convention reprit simplement la suite de ses travaux ; mais si le discours de Danton n'amenait aucun résultat positif, il en avait un immense pour la direction des esprits. Nous étions rassurés sur notre avenir, et les Girondins ne nous paraissaient plus à craindre, depuis qu'il était décidé à les combattre : son acquisition valait à nos yeux une armée. {Mémoires de Kéné Levasseur, t. 1", chap. Y.)
Plus loin Levasseur répondant aux différentes accusations des Girondins, ajoute :
Ils ont osé dire que Danton se frayait un chemin au trùne, lui qui dans son enthousiasme patriotique a associé tant de désintéressement à un dévouement sublime; Danton qui, lorsque les aristocrates furent vaincus et les ennemis repoussés, aima mieux se laisser traîner à l'échafaud que de combattre pour se défendre; Danton qui se retira dans ses foyers domestiques dégoûté du maniement des affaires, lorsque la cause lui sembla gagnée, et qui ne reparut un instant sur la scène publique que pour ressaisir les royalistes de la Commune, masqués en démagogues et en athées.
Les deux amis de la liberté, n'ont point tenu compte du procès; ils s'étaient promis de condamner sans entendre la défense.
Danton et Lacroix qui, tirés du sein de la Convention furent chargés de se rendre à Bruxelles, y commirent des spoliations qui firent rougir leurs collègues du corps législatif, qui ne sentaient que trop qu'une pareille conduite avilissait le sénat français aux yeux des étrangers auxquels il était si important d'inspirer de la confiance. Une des fautes graves de ces deux commissaires, fut de charger des détails de leurs opérations le commissaire ordonnatcurRonsin, anarchiste et brigand déterminé, qui, pour faire ses exécutions et apposer les scellés, ne se servait la plupart du temps que de fripons qui lui ressemblaient et qui séquestraient, à leur profit une partie des effets commis à leur surv eillance. Nous avons ouï de braves militaires, des soldats français dignes de porter ce nom, s'indigner encore, de retour dans leurs foyers, des spoliations dont ils avaient été témoins.
{Histoire de la Révolution de France, par deux amis delà liberté, tome X, .V partie, 2* époque.)