CHAPITRE VU
le monde sent la nécessité d'une loi sur les étrangers ; mais on sent aussi qu'il faut une loi développée, et que ce qu'on vous propose n'est qu'un principe déjà établi par vous, mais qui serait d'une exécution dangereuse, si on ne le modifiait par aucune exception. 11 faut bannir les étrangers qui nous troublent par leurs intrigues, mais il ne faut pas imprudemment appauvrir la population et le commerce.
11 est tel étranger qui établi et domicilie en France, est plus patriote que beaucoup de Français. Je dis donc que ce décret, dont le principe est bon, doit encore être mûri dans un comité. Quant à ce qu'on a improprement qualifié d'otage, cette mesure ne paraît pas urgente puisque l'Assemblée presque entière s'accorde à la dire inutile. Les autres articles du projet méritent une discussion solennelle. Chacun dira son opinion sur les grandes mesures de salut public que vous avez à prendre. On prouvera que des administrateurs n'ont pas le droit de créer une représentation nationale, ni de provoquer les citoyens d'un département à exercer isolément et partiellement les actes de souveraineté.
Le peuple ne s'ébranlera pas pour réclamer par la violence quelques députés que vous avez cru devoir poursuivre devant la nation, et qui ne doivent attendre leur liberté que d'un jugement légalement prononcé par un tribunal national que vous organiserez solennellement à cet effet. Non, le peuple ne fera pas la guerre civile pour des individus.
Me résumant, je demande le renvoi du projet au comité de salut public, et l'ajournement à deux jours.
{Moniteur du 10 juin 93.)
A propos d'un rapport sur Bordeaux.
Danton. — Fonfrèdc n'a pas fait complètement l'éloge des citoyens de Bordeaux; s'ils n'ont pas formé le projet de traiter avec la ville de Londres, jamais aussi ils n'ont conçu le projet de marcher contre Paris, ni contre la Convention ; il peut y avoir des intrigues à Bordeaux, mais les Bordelais sont et seront toujours de dignes Fi aurais, et le plan de constitution qu'on vient de lire sera une pièce d'opposition contre ceux qui auraient pu les égarer. (On applaudit.)
{Moniteur du 12 juin 93.)
C'est quelquefois un moyen d'amener les gens à son parti, que de les y comprendre, et dans ce moment de défection générale, Danton sentait très bien qu'il n'était pas politique d'annoncer publiquement les succès des contre-révolutionnaires.
Cependant on demandait de tous côtés une Constitution, tant on sentait le besoin de lois qui parlassent au nom de tous, qui détrônassent les individualités. C'était le rêve des patriotes de bonne foi, qu'on n'attendait que l'expression de la vérité pour se
ranger de son parti. Il s'agissait de savoir comment on recueillerait les votes.
Danton. — La question n'est pas éclaircie. Nous sommes tous d'accord sur un principe consacré par la déclaration des droits. Ce principe veut que chacun puisse émettre librement son opinion, et ce principe doit surtout être reconnu lorsque le peuple exerce sa souveraineté. Vous ne pouvez donc pas empêcher un citoyen qui ne sait pas signer, de voter à haute voix.
Je ne demande pas que vous obligiez personne à voter de telle ou telle manière; je demande que chacun ait la liberté de voter à son choix ; j'observe seulement que la lumière et la publicité sont les aliments naturels de la liberté. Je demande donc que le riche puisse écrire, et que le pauvre puisse parler.
(Moniteur du 14 juin 93.)
N'oublions pas, à propos de la Constitution de 93, que Danton avait été choisi pour faire partie de la commission de législation. Gela n'a rien qui nous étonne après tout ce que nous avons lu déjà; il était digne de cette distinction. Mais que penser des auteurs qui nous le représentent encore aujourd'hui comme un homme bon tout au plus pour haranguer le bas peuple?
Il ne suffisait pas à Danton d'avoir soulevé l'insurrection du 31 mai, pour en Unir avec des ennemis irréconciliables, avec des patriotes que leur haine contre les Montagnards avait entraînés dans le fédéralisme; il devait en prendre hautement la responsabilité pour ne pas mettre Paris au ban de la France. C'est ce qu'il fit sans équivoque, avec l'énergie d'une conscience qui n'a rien à se reprocher.
Danton. — Nous touchons au moment de fonder véritablement la liberté française, en donnant à la France une Constitution républicaine. C'est au moment d'une grande production que les corps politiques comme les corps physiques paraissent toujours menacés d'une destruction prochaine. Nous sommes entourés d'orages, la foudre gronde. Eh bien, c'est du milieu de ses éclats que sortira l'ouvrage qui immortalisera la nat ion française. Rappelezvous, citoyens, ce qui s'est passé du temps de la conspiration de Lafayette. Nous semblions être dans la position dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui, rappelez-vous ce qu'était alors Paris; les patriotes étaient opprimés, proscrits partout ; nous étions menacés des plus grands malheurs ; c'est aujourd'hui la même position, il semble qu'il n'y ait de périls que pour ceux qui ont créé la liberté. Lafayette et sa faction furent bientôt démasqués : aujourd'hui les nouveaux ennemis du peuple se sont trahis eux-mêmes, ils ont fui, ils ont changé de nom, de qualité, ils ont pris de faux passeports.