CHAPITRE IX
Club des Jacobins.
A propos de la repartie que Robespierre adressa à Camille, quand celui-ci eut fait la fameuse réponse : « brûler n'est pas répondre, » Danton prit la parole :
Camille ne doit pas s'effrayer des leçons un peu sévères que l'amitié de Robespierre vient de lui faire. Citoyens, que la justice et le sangfroid président toujours à vos décisions. En jugeant Desmoulins, prenez garde de porter un coup funeste à la liberté de la presse.
{Moniteur du 10 janvier.)
Comme il voudrait tourner en questions de principe toutes ces querelles de personnes. Après le vote de janvier 93, était-il possible de douter que la majorité, qui avait demandé la mort du roi, ne fût républicaine? Dès lors le but du vrai patriote ne devait-il pas être de maintenir la concorde entre les gens d'un même parti? Étudiez Danton, vous verrez que là tendirent tous ses efforts à partir de cette date, même sous le règne des Girondins , car ceux-ci n'étaient que des démocrates aigris par des déceptions d'amour-propre.
Il croyait si peu à l'impossibilité des mesures qu'il avait proposées, que lui-même en demandait la modification quand il ne les croyait plus bonnes.
Le comité des finances avait répondu à Forestier qu'on ne pouvait lui donner les comptes du ministère de la guerre, dont les besoins sans cesse renaissants ne permettaient pas d'attendre un décret pour lui remettre les fonds qu'il demandait. Cambon avait reparti : « tu seras bien fin si tu peux percer les ténèbres qui environnent ce ministère; car il y a plus d'un an que je cherche à y reconnaître quelque chose, et je n'y vois pas encore clair. »
Djlnton. — La Convention nationale a déjà prouvé qu'après avoir, de concert avec le peuple, conquis la liberté, elle saurait la régir et la conserver. Citoyens, un abus vient de vous ôlre dénoncé; je pense que le ministre de la guerre, ne doit plus puiser dans le trésor national, mais je vous engage à ne rien précipiter ; nous avons vaincu par la force nationale et avec le comité de salut public ; décrétez le principe et renvoyez les détails à votre comité de salut public, afin de ne point ralentir le cours de vos succès. Je pense aussi que tout membre qui médite sur les moyens de donner une grande
force au gouvernement provisoire que vous avez décrété, doit porter le résultat de ses réflexions au comité de salut public. Ce qui épouvante l'Europe c'est de voir la manivelle de ce gouvernement entre les mains de ce comité, qui est l'Assemblée elle-même. Je demande qu'en décrétant le principe, les propositions de Bourdon soient renvoyées aucomité de salut public, pour en faire un rapport; je demande qu'il fasse également un rapport sur les moyens de perfectionner le gouvernement provisoire. Je suis convaincu qu'un conseil délibérant est mauvais, qu'il vous faut un directeur de la guerre responsable, un directeur de l'intérieur responsable, etc., et que le comité du salut public doit diriger l'action du gouvernement dont la Convention nationale l'a chargée.
La proposition de Danton est adoptée.
{Moniteur du 8 janvier 94.)
Convention nationale.
Amar était venu, au nom du comité de salut public, faire son rapport sur l'arrestation de Fabre d'Églantine.
Danton. — La situation politique de la nation et de la Convention nationale est telle que toutes les vérités peuvent lui être dévoilés sans danger. Le comité de sûreté générale a bien agi en mettant sous la main de la loi un homme présumé coupable; mais comme la Convention n'a pas de travaux qui prolongent ses séances, pourquoi ne se chargerait-elle pas de la recherche des coupables? Rendons justice au peuple; pourquoi les accusés ne seraientils pas traduits à la barre pour s'expliquer, après que le comité de sûreté générale aura pris les mesures convenables pour qu'aucun coupable n'échappe, qu'aucun fil de l'intrigue ne se perde? Un décret d'accusation a été proposé d'après un principe que j'avoue; mais pouvez -vous vouloir interdire aux accusés la faculté d'être entendus ? Sans doute il peut se trouver des occasions où le peuple soit pressé de punir, où chacun ait le droit de poignarder un scélérat qui veut perdre la liberté. Brissot et consorts ne pouvaient être entendus ; ils étaient déjà condamnés ; la liberté était menacée de trop près; mais lorsqu'on vous dévoile des turpitudes, un agiotage, des corruptions; lorsqu'on tient les principaux fils de toute l'intrigue, lorsqu'on vous dénonce un faux qui peut être désavoué et attribué à une main étrangère, pourquoi n'entendrions-nous pas ceux qu'on accuse ?
Je demande que la Convention confirme l'arrestation de Fabre d'Églantines, que le comité de sûreté générale prenne toutes les mesures qui seront nécessaires, et qu'ensuite les prévenus soient traduits à la barre, afin qu'ils soient jugés devant tout le peuple, et qu'il connaisse ceux qui méritent encore son estime. Ma proposition n'est pas contraire à celle du comité, je demande qu'elle soit adoptée.
Vadier et Billaut-Varennes combattent la proposition; celui-ci déclare que l'affaire de Fabre se rattache à une autre.
CHAP1ÏKE IX
Danton.— Aussitôt qu'une conspiration est découverte, le soupçon ne doit plus planer sur tel ou tel individu, le glaive de la loi doit frapper les coupables. Il faut qu'un rapport général soit fait à la Convention, afin de lui faire connaître toutes les ramifications de cette horrible conspiration; car si Vadicr ne nous eût annoncé que celle qui vient d'être découverte se liait à celle dénoncée par Chabot, la République et nous l'eussions ignoré. Je demande que les comités réunis de salut public et de sûreté générale consacrent une partie de leurs veilles à réunir tous les fils de ce complot, et qu'ils fassent leur rapport aussitôt qu'ils le pourront sans compromettre les intérêts de la patrie Mon intention n'a pas été d'accuser le comité, je lui rends
justice.
{Moniteur du 15 janvier 04).
Y a-t-il là une reculade, comme on Ta soutenu? Évidemment non. On présente d'abord Fabre d'Églantine comme coupable d'escroquerie : eh bien, dit Danton, que la Convention l'entende.
Un membre du comité ajoute qu'il y a plus qu'un faux dans l'affaire de Fabre, qu'il y a conspiration : dans ce cas, réplique Danton, la chose est plus grave, que le comité nous en fasse un rapport.
Il faut avoir besoin de faire plier les faits à un système arrêté d'avance, pour trouver autre chose dans les deux allocutions précitées.
Ne pouvant empêcher les partis de s'accuser réciproquement, il voudrait au moins qu'ils ne se fissent pas juges, c'est pourquoi il en appelle à la Convention dans un moment où les circonstances ne sont pas si pressantes qu'elle ne puisse prendre le temps de décider sur le sort de ses membres.
Convention nationale.
De jeunes élèves de la patrie étaient venus demander à la Convention une députation pour assister à une fête civique en l'honneur des martyrs de la liberté. Ils avaient chanté un chant patriotique, et la loi en avait demandé l'insertion au Bulletin.
Danton. — Le Bulletin de la Convention n'est point du tout destiné à porter des vers dans la République, mais de bonnes lois rédigées en bonne prose. Un décret, d'ailleurs, ordonne l'examen préliminaire du comité d'instruction Danton. 20
publique pour tout ce qui peut concerner les arts et l'éducation. Je demande donc le renvoi au comité.
Dubouchet insiste, sur ce que de tels chants produisent un effet prodigieux.
Danton. — Il ne faut pas invoquer des principes que nous reconnaissons tous, pour en tirer des conséquences fausses. Sans doute les hymnes patriotiques sont propres à enflammer, à électriser l'énergie républicaine ; mais qui de vous est en état de prononcer sur la chanson qu'on a chantée à la barre? En avez-vous bien entendu et le sens et les mots?Pouvez-vous m'en instruire, car moi je n'ai pu en juger. Pourquoi donc empêcher la Convention de se mettre en mesure pour juger avec connaissance de cause ! Le vrai moyen est le renvoi au comité d'instruction publique. Qui plus que moi sent la nécessité d'encourager les arts et les jeunes talents! Nous n'avons point fondé une République de Visigoths; après l'avoir solidement instruite, il faudra bien s'occuper de la décorer ; mais dans les petites choses comme dans les grandes, la Convention ne doit jamais prendre de détermination indiscrète et inconsidérée. J'insiste pour le renvoi.
Le renvoi est décrété.
(Moniteur du 16 janvier 94.)
On pouvait croire dans l'affaire de Fabre qu'il voulait sauver un ami; ici il s'agit d'un député qu'il connaît à peine, il demande l'application des mêmes mesures : que le comité fasse un rapport, que la Convention décide s'il y a crime, et que le tribunal juge.
Bourdon demande que la Convention chasse de la représentation nationale Dentzel, convaincu de n'être qu'un aristocrate.
Danton. —A ne consulter que la justice nationale, la proposition de Bourdon doit être adoptée; les faits qu'il a articulés contre Dentzel sont graves; s'il est coupable, comme j'incline à le croire, la Convention ne se bornera pas à le chasser de son sein; mais elle le traduira au tribunal révolutionnaire. Mais suivons une marche sage qui nous mette à l'abri des erreurs.
Je demande que les comités de salut public et de sûreté générale se saisissent de l'accusation , et fassent arrêter l'individu s'ils le jugent convenable.
N'oublions pas lors de son jugement en avril, que ce qu'il demande pour lui, il l'avait demandé pour d'autres à une époque où il ne pouvait soupçonner qu'il put être mis en cause, dans