CHAPITRE X
faut-il que le don d'une brillante imagination lui ait été fait par la nature comme un présent perfide; au lieu du titre d'historien qu'il lui serait si facile d'acquérir, faudra-t-il que la postérité lui décerne celui de poète de l'histoire?
Le bruit de l'arrestation de Danton se répandit bientôt dans tout Paris ; on resta consterné, l'audace môme du coup en assurait le succès. On attendait en silence quel parti prendrait l'Assemblée; Legendre monte à la tribune.
Citoyens, quatre membres de cette assemblée sont arrêtés de celle nuit. Je sais que Danton en est un ; j'ignore les noms des autres. Qu'importe leurs noms, s'ils sont coupables? Mais, citoyens, je viens demander que les membres arrêtés soient traduits à la barre où vous les entendrez el où ils seront accusés ou absous par vous.
Citoyens, je ne suis que le fruit du génie de la liberté. Je suis uniquement son ouvrage, et je ne développerai qu'avec une grande simplicité la proposition que je vous fais. Mon éducation n'est point l'ouvrage des hommes; elle n'est que l'ouvrage de la nature. N'attendez de moi que l'explosion d'un sentiment.
Ciloyens, je le déclare , je crois Danton aussi pur que moi , et je ne pense pas que qui que ce soit me puisse reprocher un acte qui blesse la probité la plus scrupuleuse (Des murmures interrompent l'orateur.)
Claizel. — Président, maintiens la liberté des opinions.
Le président. — ■ Oui, je la maintiendrai. Nous resterions tous ici pour sauver la liberté. ( On applaudit.)
Legendre. — Je n'apostropherai aucun membre des comités de salut public et de sûrelé générale ; mais j'ai le droit de craindre que des haines particulières et des passions individuelles n'arrachent a la liberté des hommes qui lui ont rendu les plus grands , les plus utiles services. Il m'appartient de dire cela de l'homme qui, en 1792, fit lever la France entière par les mesures énergiques dont il se servit pour ébranler le peuple, de l'homme qui fit décréter la peine de mort contre quiconque ne donnerait pas ses armes ou n'irait pas en frapper l'ennemi.
L'ennemi élait alors aux portes de Paris, Danton vint et ses idées sauvèrent la patrie.
J'avoue que je ne puis le croire coupable , et ici je veux rappeler le serment que nous nous fîmes en Du, qui engagea celui de nous deux qui verrait l'autre survivre à son attachement pour la cause du peuple à le poignarder sur-le-champ, et dont j'aime à me ressouvenir aujourd'hui. Je le répète, je crois Danton aussi pur que moi : il est dans les fers depuis cetle nuit. On a craint sans doute que ses réponses ne détruisissent les accusations dirigées contre lui. Je demande, en conséquence, qu'avant que vous entendiez aucun rapport les détenus soient mandés et entendus.
Fayai combat celte proposition sur ce qu'elle serait un privilège.
Robespierre. — A ce trouble depuis longtemps inconnu qui règne dans cette assemblée, aux agitations qu'ont produites les premières paroles de celui qui a parlé avant le dernier opinant, il est aisé de s'apercevoir, en effet, qu'il s'agit ici d'un grand intérêt ; qu'il s'agit de savoir si quelques hommes aujourd'hui doivent l'emporter sur la patrie. Quel est donc ce changement qui paraît se manifester dans les principes des membres de celte assemblée, de ceux surtout qui siègent dans un côté qui s'honore d'avoir été l'asile des plus intrépides défenseurs de la liberté. Pourquoi une doctrine, qui paraissait naguère criminelle et méprisable, est-elle reproduite aujourd'hui? Pourquoi cette motion, rejetée quand elle fut proposée par Danton pour Bazire, Chabot et Fabre d'Eglantine , a-t-elle été accueillie tout à l'heure par une portion des membres de cette assemblée? Pourquoi? Parce qu'il s'agit aujourd'hui de savoir si l'intérêt de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur l'intérêt du peuple français. {Applaudissements.)
EU quoi! n'avons-nous donc fait tant de sacrilices héroïques, au nombre desquels il faut compter ces actes d'une sévérité douloureuse, n'avons-nous fait ces sacrilices que pour retourner sous le joug de quelques intrigants qui ^prétendaient dominer?
Que m'importent à moi les beaux discours, les éloges qu'on se donne à soimême et à ses amis? Une trop longue et trop pénible expérience nous a appris le cas que nous devions faire de semblables formules oratoires. On ne demande plus ce qu'un homme et ses amis se vantent d'avoir fait à telle époque, dans telle circonstance particulière de la révolution; on demande ce qu'ils ont fait dans tout le cours de leur carrière politique. {On applaudit.)
Legendre paraît ignorer les noms de ceux qui sont arrêtés : toute la Convention les sait. Son ami Lacroix est du nombre de ces détenus. Pourquoi feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut, sans impudeur, défendre Lacroix. 11 a parlé de Danton parce qu'il croit sans doute qu'à ce nom est attaché un privilège. Non, nous n'en voulons point de privilèges; non, nous n'en voulons point d'idoles. {On applaudit à plusieurs reprises.)
Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prétendue idole pourrie depuis longtemps, ou si dans sa chute elle écrasera la Convention et le peuple français. Ce qu'on a dit de Danton ne pouvait-il pas s'appliquer à Brissol, à Pétion, à Chabot, à Hébert même et à tant d'autres qui ont rempli la France du bruit fastueux de leur patriotisme trompeur. Quel privilège aurait-il donc? En quoi Danton est-il supérieur à ses collègues, à Chabot, à Fabre d'Eglantine, son ami et son conlident, dont il a été l'ardent défenseur? En quoi est-il supérieur à ses concitoyens? Est-ce parce que quelques individus trompés et d'autres qui ne l'étaient pas se sont groupés autour de lui pour marcher à sa suite à la fortune et au pouvoir? Plus il a trompé les patriotes qui avaient confiance en lui, plus il doit éprouver la sévérité des amis de la liberté.
Citoyens, c'est ici le moment de dire la vérité. Je ne reconnais à tout ce qu'on a dit que le présage sinistre de la ruine de la liberté et de la décadence des principes. Quels sont, en effet, ces hommes qui sacrifient à des liaisons