CHAPITRE X
obligation bien remarquable : celui-ci lui fit rembourser sa charge d'avocat au conseil ; on assure même que le prix lui en a été payé deux fois. Le fait du remboursement est facile à prouver. (C'est par la protection de Mirabeau que Danton fut nommé administrateur du département de Paris,, en 1790, dans le temps où l'assemblée électorale était décidément royaliste.)
Les amis de Mirabeau se vantaient hautement d'avoir fermé la bouche à Danton ; et , tant qu'a vécu ce personnage, Danton resta muet.
Je me rappelle une anecdote à laquelle j'attachais dans le temps trop peu d'importance : dans les premiers mois de la révolution, me trouvant à dîner avec Danton, Danton me reprocha de gâter la bonne cause, en m'écartant de la ligne où marchaient Barnave et Laraeth, qui alors commençaient à dévier des principes populaires.
Danton tachait d'imiter le talent de Fabre ! mais sans succès, comme le prouvent les efforts impuissants et ridicules qu'il fit pour pleurer, d'abord à la tribune des Jacobins, ensuite chez moi.
Il y a un trait qui prouve une âme ingrate et noire : il avait hautement préconisé les dernières productions de Desmoulins : il avait osé aux Jacobins, réclamer en leur faveur la liberté de la presse, lorsque je proposais pour elles les honneurs de la brûlure. Dans la dernière visite dont je parle, il me parla de Desmoulins avec mépris : il attribua ses écarts à un vice privé et honteux, mais absolument étranger à la révolution. Laignelot était témoin. La contenance de Laignelot m'a paru équivoque : il a gardé obstinément le silence. Cet homme a pour principe de briser lui-même les instruments dont il s'est servi , quand ils sont décrédités ; il n'a jamais défendu un seul patriote, jamais attaqué un seul conspirateur ; mais il a fait le panégyrique de Fabre à l'assemblée électorale dernière; il a prétendu que les liaisons de Fabre avec les aristocrates, et ses longues éclipses sur l'horison révolutionnaire étaient un espionnage concerté entre eux pour connaître les projets de l'aristocratie.
Pendant son court ministère, il a fait présent à Fabre, qu'il avait choisi pour son secrétaire du sceau et pour son secrétaire intime, des sommes considérables puisées dans le trésor public. Il a lui-même avancé 10,000 francs. Je l'ai entendu avouer les escroqueries et les vols de Fabre, tels que des souliers appartenant à l'armée, dont il avait chez lui magasin.
Il ne donna point asile à Adrien Duport comme il est dit dans le rapport ; mais Adrien Duport qui, le 10 août, concertait avec la cour le massacre du peuple, ayant été arrêté et détenu assez longtemps dans les prisons deMelun, fut mis en liberté par ordre du ministre de la justice, Danton... Danton rejeta hautement toutes les propositions que je lui fis d'écraser la conspiration et d'empêcher Brissot de renouer ses trames, sous le prétexte qu'il ne fallait s'occuper que de la guerre.
Au mois de septembre, il envoya Fabre en ambassade auprès de Dumouriez. Il prétendit que l'objet de sa mission était de réconcilier Dumouriez et Kellermann qu'il supposait brouillés. Or, Dumouriez et Kcllcrmann n'écrivaient jamais à la Convention nationale sans parler de leur intime amitié. Dumou-
riez, lorsqu'il parut à la barre, appela Kellei mann son intime ami ; et le résultai de celte union fut le salut du roi de Prusse et de son armée. Or, quel conciliateur que Fabre pour deux généraux orgueilleux qui prétendaient faire les destinées de la France.
C'est en vain que dès lors on se plaignait à Danton et à Fabre de la faction girondine ; ils soutenaient qu'il n'y avait point là de faction, et que tout était le résultat de la vanité et des animosités personnelles. Dans le même temps, chez Pétion , où j'eus une explication sur les projets de Brissot , Fabre et Danton se réunirent à Pétion pour attester l'innocence de leurs vues.
Quand je montrais à Danton le système de calomnie de Roland et des Briscolins, développé dans tous les papiers publics, Danton me répondait : Que m'importe! l'opinion publique est une putain, la postérité une sottise. Le mot de vertu faisait rire Danton : il n'y avait pas de vertu plus solide, disaitil plaisamment , que celle qu'il déployait toutes les nuits avec sa femme. Comment un homme à qui toute idée morale était étrangère, pouvait-il être le défenseur de la liberté? Une autre maxime de Danton était qu'il fallait se servir des fripons : aussi était- il entouré des intrigants les plus impurs. Il professait pour le vice une tolérance qui devait lui donner autant de partisans qu'il y a d'hommes corrompus dans le monde. C'était sans doute le secret de sa politique qu'il révéla lui-même par un mot remarquable : ce qui rend notre cause faible, disait-il à un vrai patriote, en feignant de partager mes principes, c'est que la sévérité de nos principes cfTarouche beaucoup de monde.
il ne faut pas oublier les thés de Robert , où d'Orléans faisait lui-même le punch, où Fabre, Danton et Wimpfen assistaient. C'était là qu'on cherchait à attirer le plus grand nombre des députés de la Montagne qu'il était possible, pour les séduire ou pour les compromettre.
Dans le temps de l'assemblée électorale, je m'opposai de toutes mes forces à la nomination de d'Orléans; je voulus en vain persuader mon opinion à Danton : il me répondit que la nomination d'un prince du sang rendrait la Convention nationale plus imposante aux yeux des rois de l'Europe, surtout s'il était nommé le dernier de la députation. Je répliquai qu'elle serait donc bien plus imposante encore s'il n'était nommé que le dernier suppléant ; je ne persuadai point : la doctrine de Fabre d'Eglantine était la même que celle du maître ou du disciple, je ne sais trop lequel...
Analysez maintenant toute la conduite politique de Danton : vous verrez que la réputation de civisme qu'on lui a faite était l'ouvrage de l'intrigue et qu'il n'y a pas une mesure liberticide qu'il n'ait adoptée.
On le voit dans les premiers jours de la révolution montrer à la cour un front menaçant et parler avec véhémence dans le club des Cordeliers ; mais bientôt il se lie avec les Lamelh et transige avec eux ; il se laisse séduire par Mirabeau et se montre aux yeux observateurs l'ennemi des principes sévères. On n'entend plus parler de Danton jusqu'à l'époque des massacres du Champde-Mars ; il avait beaucoup appuyé aux Jacobins la motion de La Clos qui fut le prétexte de ce désastre et à laquelle je m'opposai. Il fut nommé le rédac-