‹ DantonChapitre 56 sur 208 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

qu'on y réfléchisse. C'était le poste le plus périlleux , le plus difficile. Celui qui allait l'occuper devait maintenir l'équilibre entre la commune insurrectionnelle qui criait vengeance contre la cour et ses défenseurs au nom des onze cents cadavres étendus sur le pavé de Paris, au nom d'une population exaspérée par la misère, par le sang qui fumait encore, par le triomphe; le ministre de la justice, dis-je, devait tenir le niveau de la balance entre une telle assemblée municipale et le corps législatif qui, parlant au nom de la France, allait au contraire incliner au pardon, à la dignité, à l'humanité. Si le ministre penchait d'un côté ou de l'autre, ou bien il entraînait la révolution dans des excès compromettants, ou bien il s'exposait à rendre, par trop d'indulgence , la contre-révolution plus audacieuse encore. Citez un homme autre qui eût eu, dans une telle crise, le bras assez puissant, la tête assez forte, le cœur assez énergique, pour se poser vaillamment entre les deux partis, et tenir l'équilibre ! Citez un homme autre que la commune, que le peuple, eût bien voulu accepter comme intermédiaire. Robespierre n'avait pas assez de courage civil ; Marat, pas assez de calme; les Girondins pas assez de sympathie; et tout le reste, pas assez d'autorité individuelle. Ce fut une inspiration pour l'Assemblée que d'avoir nommé Danton , ce fut un bonheur pour la révolution que de l'avoir accueilli, ce fut le salut de la France, ce fut la gloire immortelle de l'élu.

Et maintenaint laissons parler les ingrats et les injustes.

A propos de la nomination de Danton au ministère de la justice, Lafayette écrit :

N'est-il pas remarquable que Danton, nommé par la majorité ministre de la justice, fut précisément celui que la cour payait depuis deux ans et employait comme espion des Jacobins?

(Mémoires de Lafayette, tome III, page 388.)

C'est ce qui prouve que la dénonciation est un devoir, quand on a les preuves de trahison en mains. Comment M. Lafayette peut-il s'étonner que la majorité ne sût pas ce qu'il ne lui avait pas révélé, puisqu'il n'a écrit ses mémoires que bien longtemps après la mort de Danton ?

Peltier n'est pas plus juste que le général Lafayette.

DANTON (l792)

Le ministre <le la justice fut le terrible Danton, ce farouche avocat au conseil, de la section des Cordelière, celui-là même qui avait dit à tous ceux qui parlaient de pétitions contre Pétion, contre les Marseillais, contre la déchéance : nous vous répondrons à bout portant. Danton s'adjoignit aussitôt pour secrétaires de la justice Fabre d'Eglantine et Camille Desmoulins, l'un rédacteur des Révolutions de Paris et l'autre des Révolutions de France et de Brabanl.

(Peltier, Histoire delà révolution du 10 août, tome I", pages 38 et 301.)

Il y a ici un mot à relever : ce farouche avocat au conseil, dit Peltier. N'avions-nous pas raison d'avancer que Danton devait être avant la révolution déjà célèbre comme avocat? C'est un ennemi qui en fait l'aveu.

Le girondin Barbaroux amplifie encore sur les deux autres :

Le département de la justice fut donné à Danton, serviteur de Lameth, puis de d'Orléans, mais qui ne voulait plus servir que sa propre ambition, et devait marcher à la dictature d'un pas égal avec Robespierre cl Ma rat. Le choix de Danton a perdu la France.

[Mémoires de Barbaroux, édition Berville et Barrière; page 78.)

Madame Roland a l'intelligence troublée par la haine :

Danton se trouvait au département qui donne le moins à faire; d'ailleurs il s'embarrassait fort peu de remplir les devoirs de sa place et ne s'en occupait guère ; les commis tournaient la roue; il confiait sa griffe, et la manœuvre se suivait telle qu'elle, sans qu'il s'en inquiétât. Tout son temps, toute son attention était consacrée aux combinaisons, aux intrigues utiles à ses vues d'agrandissement de pouvoir et de fortune. Continuellement dans les bureaux de la guerre, il faisait placer aux armées les gens de son bord; il trouvait moyen de les intéresser dans les fournitures et les marchés ; il ne négligeait aucune partie dans laquelle il put avancer ces hommes, lie d'une nation corrompue dont ils deviennent l'écume dans les bouleversements politiques , et sur laquelle ils dominent durant quelques instants ; il en augmentait son crédit et se formait une faction, bientôt devenue puissante,

car elle règne aujourd'hui

{Appel à l'impartiale postérité, par la citoyenne Roland, in-8* en S parties. Extrait de la 1", pages 57-65.)

Elle revient vingt fois sur Danton dans ses Mémoires; on sent qu'elle est blessée profondément par quelque trait sanglant dont l'aura transpercée le redoutable lutteur. On nous en a cité plusieurs, nous n'en avons cité aucun, ne voulant pas faire de ce livre un recueil d'anas.

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