CHAPITRE IV
Rappelé au ministère à cette époque, Roland y rentra avec de nouvelles espérances pour la liberté; il est grand dommage, disions-nous, que le conseil soit gâté par ce Danton qui a une réputation si mauvaise? Quelques amis à qui je le répétais à l'oreille me répondirent : que voulez-vous? il a été utile à la révolution et le peuple l'aime; on n'a pas besoin de faire des mécontents il faut tirer parti de ce qu'il est.— C'était fort bien dit , mais il es! plus aisé de ne point accorder à un homme de moyens d'influence que de l'empêcher d'en abuser. Là commencèrent les fautes des patriotes ; dès que la cour était abattue, il fallait former un excellent conseil dont tous les membres, irréprochables dans leur conduite, distingués par leurs lumières, imprimassent au gouvernement une marche respectable, et aux puissances étrangères de la considération. Placer Danton , c'était inonder le gouvernement de ces hommes qui le tourmentent quand ils ne sont pas employés par lui, qui le détériorent et l'avilissent dès qu'ils participent à son action. Mais qui donc aurait fait ces réflexions? Qui eût osé les communiquer et les appuyer hautement ?
{Mémoires deM rae Roland, pages 57-58, 1" partie.)
Nous devons dire comment il composa son ministère.
Le conseil de justice auprès du ministre de ce département est composé aujourd'hui de MM. Paré, ancien président du district des Cordeliers, Collot d'Herbois, Barrère de Vieuzacet Robespierre.
{Moniteur du 22 août 92.)
Dans une note ajoutée au texte de ses Mémoires , madame Roland dit que Paré avaitété maître-clerc de Danton (page 49).
Danton avait donc, au moment où éclata la révolution une étude avec des clercs à son service? Cela suppose une assez bonne position, comment alors l'a-t-elle appelé un pauvre avocat sans cause, dont la femme mourait de faim et de misère. Quand on veut bien mentir, dit le proverbe, il faut avoir bonne mémoire. On verra plus tard qu'en effet la charge d'avocat aux conseils supposait une nombreuse clientèle.
Enfin nous lisons dans la correspondance de Camille. (Paris, Ebrard, 1838) :
Mon cher père, vous avez appris par les journaux les nouvelles du 10 août. Il ne me reste qu'à vous faire part de ce qui me regarde. Mon ami Danton est devenu ministre de la justice par la grâce du canon : cette journée sanglante devait finir, pour nous deux surtout, par être élevés ou hissés ensemble. Il l'a dit à l'Assemblée nationale :
« Si j'eusse été vaincu , je serais criminel. La cause de la liberté a triomphé. »
Camille Desmoulins.
Camille était secrétaire du ministre.
Nous n'avons pas cru qu'il fût nécessaire et intéressant pour l'histoire de consigner ici tous les arrêtés ministériels que rendit le ministre de la justice pendant la durée de ses fonctions; on les trouvera dans les livres spéciaux. Mais nous devons reproduire ses discours devant l'Assemblée, parce qu'ils sont les véritables actes sur lesquels la postérité le jugera.
Et d'abord s'eflforcera-t-il, en effet, de faire contrepoids à l'Assemblée trop molle, trop hésitante dans ses délibérations, et à la Commune trop violente? Écoutons les engagements qu'il prend. Dès le 11, il monte à la tribune pour prêter serment d'usage.
Citoyens, la nation française, lasse du despotisme, avait fait une révolution ; mais trop généreuse elle a transigé avec les tyrans. L'expérience lui a prouvé qu'il n'est aucun retour à espérer des anciens oppresseurs du peuple. Elle va rentrer dans ses droits... Mais dans tous les temps, et surtout dans les débals particuliers, là où commence l'action de la justice, là doivent cesser les vengeances populaires. Je prends devant l'Assemblée nationale l'engagement de proléger les hommes qui sont dans son enceinte : je marcherai à leur tête, et je réponds d'eux (On applaudit). (Moniteur du 13 août 1794.)
Certes, il y a du courage, à parler ainsi, quand les victimes étaient encore là gisantes. Comme en quelques lignes seulelement il répond bien à toutes les atteintes : il vengera le peuple : la Commune dut applaudir. Mais il le vengera armé du glaive de la justice; l'Assemblée dut respirer. Or, où commence la justice , doivent cesser les vengeances personnelles : Quel doux espoir ces paroles durent verser dans le cœur de tous ces vaincus tremblants, qu'on traînait en ce moment devant l'Assemblée pour qu'elle décidât de leur sort! Sera-ce trop s'avancer que de dire qu'on aurait dû graver ces paroles sur l'airain pour qu'elles s'inculquassent dans tous les cœurs. Mais non, l'Assemblée qui n'en sent pas toute la portée, ne tressaille pas d'enthousiasme; la Commune craint déjà qu'elles neutralisent son action; et la postérité les oublie ; et celui qui les a prononcées est encore aujourd'hui traduit au pilori de l'infamie, comme un tigre altéré de sang! Oh ! comme je comprends bien