CHAPITRE V
Danton. — J'appuie la proposition du renvoi au comité, avec d'autant plus de raison que le principe qu'on vient d'énoncer paraîtra peut-être susceptible de quelques restrictions. En même temps que nous devons donner aux peuples voisins la liberté, vous devez leur dire : vous n'aurez plus de roi; car tant que vous serez entouré de tyrans, leur coalition pourra mettre votre liberté en danger. En nous députant ici, la nation française a créé un grand comité d'insurrection générale des peuples; remplissant noire missien, mûrissons nos principes et ne précipitons pas nos discussions. Je demande le renvoi au comité diplomatique. (On applaudit.) (Moniteur du 29 septembre 92.J
Ainsi, au point de vue de Danton, il y a solidarité de liberté entre les nations, comme il y a solidarité de liberté entre les citoyens d'une même cité.
Une autre fois la municipalité de Paris demandait un prêt de deux millions pour le remboursement des billets de la maison de secours qui restaient en circulation.
Cambon s'opposait à ce prêt sous prétexte que la nation ne devait pas faire de sacrifices pour une borde d'agioteurs, et demandait qu'au contraire on exigeât que la municipalité rendit compte de l'emploi de trois millions déjà accordés.
Danton. — Sans doute les deniers nationaux ne doivent pas être prodigués, mais il ne s'agit ici que d'un prêt. Pourquoi la municipalité de Paris se trouve-t-clle forcée de vous le demander, c'est parce que l'Assemblée législative n'a pas assez senti que le papier particulier ne devait pas rivaliser avec le papier national ; la nature des choses avait forcé les citoyens de Paris à recevoir ces petits billets. L'Assemblée ne voudra pas que le citoyen indigent soit victime du défaut de loi pour réprimer l'agiotage. Peut-elle faire un crime à la municipalité de lui avoir exposé la situation politique de cette ville.
(Moniteur du 29 septembre 93.J
Encore une preuve de plus que le radicalisme de la théorie a besoin, surtout en matière de science économique, d'être tempéré par la prévoyance de la pratique. Ces deux sciences sont sœurs ; tout État ne sera bien gouverné que quand la politique et l'économie politique se donneront la main. En toutes circonstances les exclusifs ont fait tout le mal.
Pendant que les orateurs de la bourgeoisie combinaient entre eux les moyens de perdre Danton, discutaient à la tribune les principes politiques, les volontaires, qui s'étaient levés à la
voix du tribun du peuple, gagnaient le 20 décembre contre les Prussiens la bataille de Valmy. Un mois après Montesquiou s'emparait de Chambéry, Anselme prenait Nice, Lille résistait héroïquement aux bombes des Allemands. La victoire semblait prendre pied sur le sol de France pour saluer la République.
Le 3 octobre une lettre de Custine annonçait la prise de Spire sur les Autrichiens. L'Assemblée tressaillait d'enthousiasme.
Danton. — Je demande qu'il soit déclaré que la patrie n'est plus en danger. {Il s'élève quelques murmures.) Je prévois toutes les objections qu'on pourra me faire ; mais je déclare d'avance qu'elles sont indignes des Français républicains. Lorsque vous avez déclaré la patrie en danger; vous connaissiez le principe de ce danger; c'était la royauté que vous avez abolie. Certes, il n'est aujourd'hui aucun de nous qui ne soit convaincu que, loin d'avoir à craindre pour notre Liberté nous pouvons la porter chez tous les peuples qui nous entourent. Lille, il est vrai, est assiégé, mais il y a plus de 9,000 hommes effectifs qui le défendent ; et si cette garnison n'avait pas été commandée par un chef plus que suspect et que le pouvoir exécutif vient de destituer, déjù celte ville aurait, par des sorties vigoureuses, fait repentir l'ennemi de son audace. Je vois d'un autre côté non seulement les Prussiens repoussés et tombant, soit sous le fer de la liberté, soit sous le poids des maladies, mais le général Custine prenant Spire, et, par un combinaison savante, pouvant se réunir au général Biron pour porter la guerre dans tout l'empire. Quel est donc actuellement le danger de la patrie?
Celte proposition n'est pas appuyée.
{Moniteur du 5 octobre 92.)
Il me souvient qu'à Rome, après une défaite, le sénat nota d'infamie quiconque avait désespéré du salut de la patrie. Nous venions, nous, de remporter une victoire, Danton veut qu'on décrète que la patrie n'est plus en danger, et les envieux et les timides de la Convention chicanent sur les détails !
Marat non plus ne nous paraît pas avoir senti toute la portée dune telle motion ; Marat, à force d'observations, avait surpris tous les détours de la politique, mais Danton en avait le génie. La confiance en soi décuple les forces, c'était le moment de l'inculquer à nos soldats.
Voici ce que dit Marat :
Jamais les applaudissements n'ont été plus bruyants, qu'après, la lecture de Custine; l'allégresse était fondée, ce sont là les premiers avantages marqués des armes françaises sur nos ennemis.