‹ Danton émigré;Chapitre 14 sur 31 · DÉCRÉTONS QUE NOUS NE NOUS MÊLERONS PAS DE CE QUI SE · texte numérisé non relu

DÉCRÉTONS QUE NOUS NE NOUS MÊLERONS PAS DE CE QUI SE

passe chez nos voisins, mais décrétons aussi que la République vivra, et condamnons à mort celui qui proposerait une transaction autre que celle qui aurait pour base les principes de notre liberté. »

Aussitôt l'Assemblée demanda la priorité pour la proposition de Danton et adopta la rédaction suivante :

« La Convention nationale déclare, au nom du peuple français, qu'elle ne s'immiscera en aucune manière dans le gouvernement

(1) Décret du 19 novembre 1792. — R.

(2) D'après le Logotachygraphe (n° 106, 17 avril 1792, séance de la Convention du samedi 13 avril) Danton aurait dit : « .... Nous touchons au moment où il faudra dégager la liberté, — pour mieux la conserver, — de tous ces enthousiasmes. Je m'explique : dans un moment d'énergie, — et certes, ce moment était beau, — nous avons rendu un décret qui porte que nous ne traiterons jamais qu'avec les peuples qui auront un gouvernement de concordance avec nos principes. Si nous tenions à la concordance de ce décret, nous serions obligés d'aller donner des secours à des patriotes qui, à la Chine, voudraient Taire une révolution...

u ... Eh bien, citoyens, donnons nous-mêmes l'exemple de cette raison: décrétons que nous ne nous immiscerons point dans ce qui se passe chez nos voisins, mais que la nation s'abîmera plutôt que de souscrire à toute transaction. Notre souveraineté ! notre République! »

(Applaudissements réitérés de toute la salle.)

des autres puissances, mais elle déclare en môme temps qu'elle s'ensevelira plutôt sous ses propres ruines que de souffrir qu'aucune puissance s'immisce dans le régime intérieur de la République et influence la création de la Constitution qu'elle veut se donner.

« La Convention décrète la peine de mort contre quiconque proposerait de négocier ou de traiter avec des puissances ennemies qui n'auraient pas préalablement reconnu, solennellement, V indépendance de la nation française, sa souveraineté, l'indivisibilité et l'unité de la République fondée sur la liberté et Véga- Jiïé(i). »

C'est ce décret qui porta le premier coup, mais irrémédiable, au système de la guerre de propagande, au cosmopolitisme militaire, qui cessa, de ce jour, d'être la doctrine de la Convention nationale en matière de politique extérieure (2).

Il resta le programme et le rêve d'un parti, et conserva longtemps encore des soutiens à la Commune de Paris et aux Jacobins (Pache, Hébert, etc.), dans la Convention (Anacharsis Cloots, etc.), au ministère de la guerre surtout (Audouin, Vincent, Ronsin, Bouchotte, etc.), dans le journalisme (le Cosmopolite, le Batave, le Père Duchêne).

Mais cette coalition, très ardente et très bruyante, ne

Sut jamais regagner la prépondérance à sa politique, et .obespierre lui-même n'y réussit pas davantage lorsqu'il voulut insérer dans la déclaration des droits de l'Homme

(1) Moniteur, n° 106.

(2) Nous devons rappeler aussi que le comité Diplomatique, présidé par Anacharsis, et qui avait été l'âme de l'échauffourée parlementaire du 19 novembre, fut supprimé en janvier suivant, et que Cloots ne fut point nommé membre du comité de Défense générale, comité des Vingt-cinq, substitué au premier, tandis que Danton s'y trouvait porté. Il y a là un indice certain d'un changement de politique.

Enfin , il ne faut pas oublier que le maître-œuvre de Cloots, son discours du 26 avril 1793 sur les bases constitutionnelles de la République du genre humain, ne reçut pas la consécration de rAsscmblée, et que le projet de décret en trois articles qui en était le corollaire ne fut, à notre connaissance, ni discuté, ni mis aux voix, ni adopté.

m DANTON ÉMIGRÉ.

des articles cosmopolites à la façon de l'orateur du genre humain et revenir à la pensée du décret du 19 novembre; la Convention refusa de rétrograder vers un système jugé et condamné par l'expérience; elle consacra nettement le principe à jamais sage de la non-intervention (1).

« Le comité, avait dit Robespierre à la séance du 24 avril, dans la discussion du projet de Constitution, a encore absolument oublié de consacrer les devoirs de fraternité qui unissent tous les hommes à toutes les nations et leur droit à une mutuelle assistance. Il parait avoir ignoré les bases de l'éternelle alliance des peuples contre les tyrans. On dirait que votre déclaration a été faite pour un troupeau de créatures humaines parqué sur un coin du globe, et non pour l'immense famille à laquelle la nature a donné la terre pour domaine et pour séjour.

« Je vous propose de remplir cette grande lacune par les articles suivants. Ils ne peuvent que \ous concilier l'estime des peuples; il est vrai qu'ils peuvent avoir l'inconvénient de vous brouiller sans retour avec les rois. J'avoue que cet inconvénient . ne m'effraie pas ; il n'effrayera point ceux qui ne veulent pas se réconcilier avec eux. Voici mes quatre articles :

« Art. I er . Les hommes de tous lès pays sont frères, et les différents peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens d'un même État.

« II. Celui qui opprime une nation, se déclare l'ennemi de toutes.

« m. Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès de la liberté et anéantir les droits de l'Homme, doivent être poursuivis par tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des brigands rebelles.

« IV. Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient, sont des esclaves révoltés contre le Souverain de la terre, gui est le genre humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la Nature. »

A quoi Robert, de Paris, un dantoniste, avait répondu le jour suivant :

« Laissons aux philosophes, laissons-leur le soin d'examiner l'Humanité sous tous ses rapports : nous ne sommes pas les re-

(1) Article GX1X de la Constitution de 1793.

présentants du genre humain. Je veux donc que le législateur de la France oublie un instant l'univers, pour ne s'occuper que de son pays; je veux cette espèce d'égoïsme national sans lequel nous trahirons nos devoirs, sans lequel nous stipulerons ici pour ceux qui ne nous ont pas commis, et non en faveur de ceux au profit desquels nous pouvons tout stipuler. J'aime tous les hommes, j'aime particulièrement tous les hommes libres, mais j'aime mieux les hommes libres de la France que tous les autres hommes de l'univers. Je ne chercherai donc pas quelle est la nature de l'homme en général* mais quel est le caractère du peuple français. » — (Séance du vendredi 26 avril.)

A quelque temps de là, le 15 juin 1793, toujours au courant de la discussion du projet de constitution présenté à l'Assemblée, alors par Hérault de Séchelles, Thuriot ayant demandé que toute guerre fut soumise, avant d'être commencée, à l'assentiment de la nation, convoquée en assemblées plébiscitaires, Danton présenta les objections suivantes :

« Le système du comité (de Constitution) remplit parfaitement l'objet de Thuriot lui-même.

« Il n'a pas assez considéré que le peuple français ne peut jamais faire de guerre offensive. Mais quand le gouvernement verra que des puissances voisines font des préparatifs sur nos frontières, quand il aura la conviction que ces préparatifs sont dirigés contre nous, ne doit-il pas tâcher de les prévenir? En théorie, en raison et en Justice, l'agression, là, n'est pas une guerre offensive. Quand je vois un ennemi qui me couche en joue, je tire sur lui le premier si je peux, et je ne fais en cela que me défendre. Voilà donc un genre de guerre que les puissances ennemies caractériseront peut-être de guerre offensive, mais qui ne sera que purement défensive, et que le Corps législatif doit pouvoir déclarer.

« Une guerre offensive serait celle où, sans aucune provocation, nous combinerions des attaques inopinées et injustes, dans des vues d'agrandissement de notre territoire. Le Corps législatif ne serait jamais secondé dans une telle entrepnse. Sans doute, si des puissances ennemies nous ont suscité une guerre injuste, si elles nous ont entraînés à des dépenses énormes, nous pourrons séquestrer momentanément une portion de leur territoire pour nous indemniser (c'était le cas de la Belgique et de la Savoie), mais c'est encore au Corps législatif à veiller à cet é%ax& vra. \^fctfà&

de la nation. Cette espèce de séquestre sera une chose tellement juste et simple, qu'il n'y aura aucune nécessité de convoqua" le peuple pour le faire (i). »

Il était donc fermement arrêté dans l'esprit de ce grand politique, dès le mois d'avril 1793 au plus tard, qu'il n'y avait de légitime et d'assuré, pour la République, que la

{guerre défensive; que notre pays pouvait et devait, dans e cas présent, attaquer la coalition formée contre lui et s'efforcer de lui faire mettre bas les armes, mais qu'il ne fallait plus ni conquêtes, ni annexions, ni même dt ingérence a aucune sorte dans les affaires des autres peuples, pour les contraindre à telle ou telle sorte de gouvernement.

Gela est si vrai, que la constitution promulguée le 10 août de cette mémorable année, rédiçée par un comité dont Danton faisait partie, et qui avait Hérault de Sèchelles pour rapporteur, contenait, quant aux affaires étrangères, comme conclusion de toute la discussion des articles, en* opposition à ceux qu'avait proposés Robespierre, les deux paragraphes que voici :

« CXVIII. — Le peuple français est l'ami et l'allié naturel des peuples libres.

« CXIX. — Il ne s'immisce point dans le gouvernement des autres nations, il ne souffre pas que les autres nations s'immiscent dans le sien. »

(1) Pour donner une idée du revirement qui s'était opéré dans les esprits, depuis la journée du 19 novembre 1792, nous citerons l'incident Gareau :

Philippeau ayant conclu à ce que la déclaration de toute guerre fût faite par le Corps législatif et stipulée par une loi, son collègue s'écria : « Je demande que l'opinant soit rappelé à Tordre. Sa conclusion ne tend à rien moins qu'à faire croire qu'une guerre offensive est légitime et qu'elle est possible chez un peuple ! »

De son côté, Roger-Ducos avait combattu la môme proposition, ou à peu près, en s'appuyant sur la déclaration faite par Danton à la Convention nationale le 13 avril précédent : « Le peuple français ne veut plus s'immiscer dans le gouvernement d'aucun pays; il a solennellement renoncé à entreprendre aucune guerre dans le seul désir des conquêtes ».

On avait fait du chemin en si peu de temps.

En parlant de la retraite de Danton à Arcis-sur-Aube, au mois de septembre 1793, après sa sortie volontaire du comité de Salut public et son refus obstiné d'y rentrer, après l'immense effort qu'il venait de soutenir en août pour faire accepter par la Convention rétablissement du gouvernement révolutionnaire, la dictature du comité de Salut public, et au moment du sacrifice magnanime qu'il avait assurément cru devoir faire de sa personne au bien public, M. Avenel, empruntant les gouailleries de l'orateur du genre humain, s'écrie : Notre pacificateur-plâtrier fit le plongeon! et aussitôt, par une inconséquence d'esprit assez criante, mais qui lui est familière, sans s'apercevoir aucunement qu'il se condamne lui-môme et qu'il relève d'autant celui qu'il voulait abaisser, il dit, à propos de la ligne de conduite alors suivie par le nouveau gouvernement : Cétait là de la politique dantoniste, mais les meneurs du Comité la confisquèrent toute à leur profit (1).

L'aveu est naïf! et d'autant précieux. Nous ne voyons rien à y ajouter.

Une seule considération, cependant : c'est que la politique extérieure du grand comité, surtout en l'an III, rétrograda plutôt vers la ligne de conduite toute monarchique et d'intérêt exclusif de Louis XIV, que vers la doctrine de la Constituante et de la Convention, et vers la politique d'Henri IV et de Danton, qui se serait mal accomodée, pensons-nous, de l'enlèvement des chefs-d'œuvre d'art des nations vaincues ou de la conquête pure et simple de la Belgique et de la Savoie; à Bâle, nous le tenons pour certain, le conventionnel aurait seulement stipulé l'occupation provisoire des deux pays comme garantie militaire et gage d'indemnité, mais sans aucune idée d'appropriation définitive.

En 1794-95 l'influence du grand homme d'Etat se reconnaissait encore dans les discussions de l'Assemblée,

(i) Lundis révolutionnaires,]}. 21-22. — Anacharsiz Clooi^l'wateur du genre humain, T. II.

non seulement pour le fond de la politique, mais môme quant à la forme de son exposition.

Dans les débats qui eurent lieu au courant de ventôse sur les attributions du comité de Salut public, Pierre- Jean Audouin, député de Seine-et-Oise, directeur du Journal universel, voulant conserver au gouvernement (au comité de Salut) la direction des affaires diplomatiques, disait :

« De quoi s'agit-il aujourd'hui ? de ne point nous laisser éblouir par les succès brillants que nous avons obtenus ; de ne point saper les fondements de noire liberté et de notre bonheur par le tumulte de nos irrésolutions et la fougue de nos emportements ; de réprimer, par la conscience de nos intérêts, les saillies de nos passions et de donner un démenti solennel aux adversaires de la démocratie, en leur prouvant que chez le peuple français la raison est compagne de la liberté, et que la saine philosophie est aussi la saine politique »

« Qu'ils (nos ennemis) n'ignorent pas que notre ambition n'est point cette ambition vorace des Romains dans leur décadence ; que la haine brutalement ruineuse et l'orgueil insensé des conquérants dévastateurs ne sont point l'âme de notre politique; que notre philosophie se révolte à. la vue des fleuves de sang que la guerre fait couler; que nous ne sommes point éblouis par cette fausse gloire qui n'égare les esprits que pendant le sommeil de la raison, et que nous n'avons pris les armes que pour obtenir des lois impartiales, des magistrats esclaves des lois consenties par le peuple, une liberté appuyée sur les vertus civiles, les vertus militaires, les vertus politiques, sur le respect des lois sagement rédigées, en un mot, sur un gouvernement démocratique tellement organisé qu'il n'y ait ni opprimés ni oppresseurs, et qui prévienne les maux qui pourraient naître, et de l'ambition ou de l'inconstance, ou d'un fol orgueil, ou des factions, enûn, des passions diverses qui, pendant tant de siècles, ont tyrannisé le genre humain. »

C'est cette politique qui amena la France à conclure la paix avec la Toscane, la Prusse, la Hollande, l'Espagne, la Bavière, le Wurtemberg, Hesse-Cassel, la Diète germanique, le Portugal, Naples, la Sardaigne, et, bientôt après, la Suède. Qui donc oserait affirmer que le

ï/ïcateur-plâtrier de Gloots et de M. Avenel, que

le politicien inepte des modernes Girondins et de M. Antonin Proust, — Danton, — n'ait conçu et préparé ce magnifique résultat?

Aussi, l'importance du brusque dédit qu'il opposa au système de la guerre de propagande, cette restriction pleine de sagesse et portant en soi le principe d'une réformation capitale, tout un système politique nouveau : la non-intervention, le respect de l'autonomie des peuples et la seule légitimité de la guerre défensive, n'échappèrent-ils à aucun des membres intelligents de la Convention. Outre ceux que nous avons déjà cités, Girondins et Montagnards, Thomas Paine, entre autres, — esprit éclairé et sagace s'il en fût, — s'en montra éminemment frappé et dut en faire apprécier le prix à ses collègues.

Déjà, le 23 iuin 1793, à la Convention nationale, dans la cérémonie ae prestation de serment du ministre des Affaires étrangères, Deforgues (François-Louis-Michel Chemin), nommé par le comité de Salut après le 31 mai, s'écriait : « Bientôt la République n'aura plus d'ennemis que ceux de l'Humanité, ses vertus, son gouvernement sauront ramener à elle les peuples égarés. Déjà vous avez remporté une victoire éclatante et dont les avantages sont incalculables, en décrétant que jamais la nation française ne se mêlerait des gouvernements étrangers... »

Mais il n'y a pas jusqu'à Brissot qui n'ait été frappé de ce grand événement politique et qui ne l'ait avoué. Dans sa dernière lettre à ses commettants (22 mai 1793), je lis : « On prendra une idée de la liberté d'opinions qui règne dans la Convention, quand on saura que Danton seul, et deux ou trois autres de son parti, pouvaient faire, sans être hués, la proposition de rapporter ce décret du 19 novembre. Il faut lui rendre justice, il le fit avec adresse. »

Quoi qu'il en soit, c'est Thomas Paine qui, dans une lettre dont nous avons déjà parlé, releva avec le plus de netteté et de force, l'importance de cette transformation. Il écrivit à Danton, à la date significative du 6 mai 1793, ces quelques lignes vraiment digues d'être çwasœwfefcRi \

« Je suis excessivement attristé des dissensions, des jalousies, des mécontentements et du malaise qui régnent parmi nous, et qui, s'ils continuent, amèneront le déshonneur et la ruine de la République...

« Je désespère, aujourd'hui, de voir atteindre le grand bat de l'affranchissement de V Europe; et ce qui me fait désespérer, ce n'est pas la coalition des puissances étrangères, ce ne sont pas les intrigues des aristocrates et des prêtres, c'est la maladresse tumultueuse avec laquelle les affaires intérieures de la Révolution sont menées.

« Toutes nos espérances doivent maintenant se restreindre à la France seule, et j'approuve complètement votre proposition de n'intervenir dans le gouvernement d'aucun pays étranger, et de ne permettre à aucun pays étranger d'intervenir dans le gouvernement de la France; ce décret était un préliminaire nécessaire à la cessation de la guerre (1). »

Il est vrai que l'on n'a pas craint de prétendre, pour rabaisser l'immortel promoteur du gouvernement révolutionnaire et de la guerre de défense, l'émigré de 1791 et de 1793, que cette politique avait été révélée, en quelque sorte, au comité de Salut public, par l'abbé Soulavie, un de ses agents en Suisse, dans une lettre écrite à Robespierre, au temps où celui-ci menait la France (2).

Or, les faits sont là, qui parlent d'eux-mêmes ; et, à elle seule, la lettre de Thomas Paine, commentant le discours du 13 avril, conçue dans le même esprit et presque dans les mêmes termes que la note de Soulavie, suffirait à établir la priorité en faveur de Danton.

En effet, l'agent diplomatique disait à l'Incorruptible, mais bien après Thomas Paine et Danton : « Il faut nationaliser la Révolution, ne plus voir que la France, et revenir à la politique traditionnelle du pays. Il faut armer,

(1) Ce document se trouve, comme nous l'avons dit dans la première partie de notre travail, p. 5 et 6, aux Archives nationales. La traduction que nous en donnons ici est celle de M. Taine, dans la Revue critique; mais nous avons mis à la fin de nos Pièces justificatives, n° 19, la version française qui est aux Archives, AF ii 49, papiers déposés au comité de Salut public; elle diffère sensiblement de l'autre.

(2) G. Avencl, Lundis révolutionnaires, p. 21-22,

non pour aller au Rhin, — c'est la guerre éternelle, — mais afin de dicter la paix, paix sans conquêtes, etc..

« Etouffer i/esprit de propagande.

« Expulsion sévère de tous les étrangers.

« Un gouvernement fort, stable.... (1) »

Il ne nous semble guère possible d'établir un fait historique beaucoup plus solidement que celui-ci.

Mais alors vient se poser une question encore plus délicate.

Est-ce sous la pression seule des faits, d'après l'enseignement que les événements mêmes fournirent à son génie, que Danton abandonna le parti de la guerre pour s'en tenir, comme but politique, au maintien de la paix; ou bien cette évolution est-elle due à quelque influence étrangère, à celle de Talleyrand, par exemple?

Un passage de l'éloge académique du célèbre diplomate, prononcé par M. Mignet, que nous avons déjà appelé en témoignage dans le cours de ce travail, semblerait l'indiquer :

« Revenu à Paris peu de temps avant le 10 août, dit l'illustre historien, il (Talleyrand) fut témoin de la chute du trône. Cette catastrophe et ses terribles suites lui inspirèrent le désir de retourner promptement à Londres. Quoiqu'il n'y fût alors chargé d'aucune fonction (2), voulant encore être utile à la cause de la Révolution, il adressa à la nouvelle République, sur la conduite qu'elle devait tenir au dehors, des conseils

(i) Papiers trouvés chez Robespierre.

(2) M. Mignet commet ici, croyons-nous, une erreur (V. notre chap. I er , Danton en Angleterre); le diplomate, en retournant à son poste à ce moment, était, au contraire, confirmé dans sa mission

Î>ar le conseil Exécutif et devait plus que jamais poursuivre 'alliance nationale entre la Grande-Bretagne et la France.

Encore, d'après la Biographie de tous les ministres (1825), ce ne serait pas Talleyrand seul qui aurait en, en ces jours difficiles) de la préoccupation pour sa sécurité. On lit en effet dans cet ouvrage, à propos de son renvoi à Londres : « On prétendit alors que cette seconde mission lui avait été accordée sur la demande d'un des membres les plus marquants de ce conseil (Danton), pour le soustraire aux dangers qui le menaçaient en France. Effective* ment, il est probable que s il fût rentré à cette époque, U u'eAJ, ^*&

empreints d'une modération prévoyante. 11 lui dit qu'elle devait se montrer désintéressée en devenant victorieuse; que le territoire de la France suffisait à sa grandeur et au développement futur de son industrie et de sa richesse ; qu il était de son utilité comme de son honneur de ne rien y ajouter par la conquête ; que toute incorporation de pays serait une cause de péril pour elle en augmentant le nombre de ses ennemis, et une atteinte à sa gloire en démentant les déclarations solonnelles faites au commencement de la Révolution ; enfin, que sa politique serait plus habile en se fondant, non sur l'acquisition des territoires, mais sur l'émancipation des peuples (1). »

Certainement M. Mignet a eu sous les yeux le mémoire diplomatique que le « grand négociateur » envoya de Londres au Conseil exécutif, en la personne de Lebrun et Danton (le premier avait la minute, et le second un double ou une expédition), puisqu'il en a si admirablement résumé les points essentiels et signalé la' portée supérieure.

Or, si un document aussi remarquable et aussi original, qui ne pouvait émaner que d'un politique du premier ordre, est arrivé sous les yeux de Danton (et cela était inévitable) antérieurement au 13 avril 1793, jour où

évité le sort des Bailly, des Chapelier, des Thouret, des Barnavc, et de tant d'autres fondateurs de la liberté. »

Ce qui a pu tromper M. Mignet, c'est une lettre écrite par Talleyrand, de Londres môme, au ministre Lebrun, à la date. du 23 septembre 1792 (Archives des Affaires étrangères, Corr. d'Angle T. 582), dans laquelle il se donne, en effet, en -parlant au ministre, comme n'y ayant aucune mission du gouvernement.

Ce fait serait, selon nous, de la plus haute importance pour établir qu'il agissait alors auprès du cabinet anglais, principalement dans la négociation du Moër-Dyck entre lord Auokland et Du mou riez, au nom de Danton et de la Montague, et non pas à celui de Lebrun et de la Gironde.

(1) Mignet, Notices historiques, T. 1 er , p. 191. Ce discours est du 4 mai 1839.

Nous avons recherché aux archives du ministère des. Affaires étrangères et nous donnons à nos pièces justificatives, n° 20, le mémoire de Talleyrand. C'est un document précieux : écrit en entier de la main de l'auteur, daté et signé, sans doute inédit.

celui-ci condamna devant l'Assemblée la guerre de propagande, il n'a pu que l'éclairer fortement et peser sur son esprit pour l'élever à l'adoption définitive de la politique de paix.

Faut-il en conclure que le diplomate fut, ici, l'inspirateur de l'homme d'Etat ?

Si Ton tient compte, d'une part, des antécédents et surtout des actes ultérieurs de Talleyrand, qui se montra toujours dépendant du fait accompli, et, plus ou moins, l'esclave delà force; et, d'autre part, si l'on considère la spontanéité et la vigueur d'un génie politique aussi primesautier que celui de Danton, qui prenait corps à corps les difficultés du présent et dont les attaches philosophiques ne remontaient guère au delà des Encyclopédistes, on sentira qu'il est très possible que la conception de la politique normale qui s'imposait alors, comme de nos jours, à la République française et à tout l'Occident, à 1 élite humaine, ait aussi bien et même plutôt dû naître chez le second que chez le premier. (Voir la pièce justificative n° 20.)

Il est vrai que Talleyrand avait concouru à édifier et voter la Constitution de 1791, dont le titre VI, § 1, portait :

La nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes, et n y employera jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple.

Mais quelle entorse ne sut-il pas donner, plus tard, lorsqu'il servit la politique de Bonaparte, et même sous le Directoire, à la droiture de ses premières aspirations?

D'esprit élevé et richement cultivé, à vues larges, très capable d'embrasser l'ensemble du problème social et politique correspondant à son époque, — mais sans

Srand caractère ni fortes convictions, et d'ailleurs dénué e scrupules, — cet homme, si éminent à certains égards, avait, de nature, toutes les aptitudes du diplomate. C'était, dans le genre, un artiste consommé, un virtuose incomparable, un joueur irrésistible et passionné 1 Mais

rien de l'homme d'Etat véritable, c'est-à-dire du citoyen qui, sincère, probe, inébranlable,- plein de génie, doué par naissance et préparé par éducation, saisit fortement et de haut les obligations contingentes, le devoir, et se voue corps et âme, jusqu'à la mort, à la tache que le développement de la civilisation impose aux meilleurs et aux plus forts, dans une société en transformation.

Or, revenons à l'histoire.

On ne saurait en douter, de tous les politiques de son temps, Danton est celui qui comprit le plus vite et le mieux (de primesaut, on peut dire) les impossibilités de la guerre de propagande et fa nécessité d'éluder, dans l'application, des conceptions subjectives aussi absolues que celles de la métaphysique révolutionnaire, et de subordonner leurs déductions, presque toujours utopiques, à la réalité, aux conditions pratiques des choses, aux nécessités des situations.

Faut-il s'en étonner?

Doué d'un sentiment social ardent, d'un génie politique vigoureux, compréhensif et créateur, d'un caractère hautement énergique, il avait été appelé par sa profession à des occupations élevées, embrassant toutes les faces de la haute administration. De plus, il s'était luimême solidement instruit. Il appartenait, en philosophie, à l'école encyclopédique : jurisprudence, économie politique, politique proprement dite, histoire, langues vivantes, rien ne lui était étranger de ce qui est nécessaire à un homme public (1). Ainsi né et préparé, il était mûr, à trente ans; des événements inouïs, auxquels il eut tant de part, vinrent tirer de sa puissante nature tout ce qu'elle était capable de donner.

C'est alors et ainsi qu'il devint, en quelques mois, le politique admirable qui mena la Révolution pendant sa période la plus périlleuse et la plus féconde.

On n'a à lui reprocher que le manque de personnalité, d'ambition, qui lui fit commettre sa plus irrémédiable

(1) V. notre mémoire sur la vie privée du conventionnel, Paris, **; et Les FAeuthéromanes, in-32, Paris.. 1884.

faute : le refus d'entrer au comité de Salut public devenu gouvernement! Abstention fatale, que le moraliste peut tenir pour magnanime, mais que lç politique condamnera toujours, puisqu'elle laissa surgir Robespierre et Bonaparte.

Bien autre fut l'accession des Girondins etde la Plaine, de tous les républicains modérés, et celle des Hébertistes surtout, à la propagande armée.

Les derniers y restèrent attachés quand même, jusqu'à l'échafaud et malgré la leçon des événements; ils en firent une religion, en quelque sorte, et l'un des motifs de leur dernière insurrection.

On peut voir dans le livre de M. Avenel sur Cloots le détail de la lutte à mort qu'ils engagèrent contre Danton pour ce point particulier de son programme politique, aussi bien que quant à la prépondérance que l'homme d'Etat avait obtenue pour le gouvernement (le comité de Salut public), sur les partisans de l'autonomie communale.

Aucune haine de parti, même celle des Roland et de Buzot, ne fut comparable à la rage d'Hébert et de sa suite : à preuve, le vertige qui tient encore son panégyriste, cependant si éloigné du combat.

On sait d'ailleurs que c'est dans les péripéties de cette guerre sans merci que le pauvre Cloots reçut la mort et que Robespierre trouva joint pour abattre Danton.

Aucune histoire n'est plus instructive que ce funèbre et sanglant épisode; il faut que l'esprit de parti, dans tous les temps, soit bien aveugle et bien incurable pour n'en avoir pas tiré, de nos jours, plus d'enseignement et de profit.

Quant aux Girondins, qui, il faut le reconnaître, alliaient des tendances philosophiques tout opposées à leurs instincts propagandistes, tendances qu'ils voulurent à plus d'une reprise appliquer à cette si grave question des relations extérieures, ils ne surent ou voulurent aucunement résister à l'entraînement de 1792, et furent, au contraire, les auteurs bien réellement responsables du décret du 19 novembre.

Oui, malgré leurs doctrines économistes et leurs velléités pacifiques, ils comptèrent parmi les promoteurs les plus ardents de la propagande armée! Des témoignages considérables et décisifs l'attestent, entre autres les actes publics, certains écrits et tous les journaux du temps. On peut y retrouver aisément les discussions qu'ils soulevèrent aux Jacobins, et la lutte que Brissot, leur homme d'Etat, y soutint, en particulier, ainsi qu'à l'Assemblée législative et à la Convention nationale, en faveur de la politique de conquête. Dès 1791, il avait proposé de rappeler nos ambassadeurs de Stockholm, de Saint-Pétersbourg, Madrid et Rome; de dénoncer le traité de 1756 et d'exiger satisfaction de la maison d'Autriche. En 1792 il s'était opposé à l'évacuation de l'évôché de Bàle par les troupes françaises, et il avait été, la même année, l'un des parrains de la guerre de propagande, codifiée par lui-même et par sou parti dans le décret du 19 novembre. Enfin, en janvier et février 1793, en même temps que Kersaint, son coreligionnaire politique, proposait d'étendre la guerre de propagande à toutes les mers et à toutes les colonies, Brissot fut le promoteur de la déclaration de guerre à l'Angleterre et au stathouder des Provinces-Unies. Ce qui a fait dire à Soulavie : « Les Girondins ont armé l'Europe contre leur patrie; » et à Jomini : « La guerre allumée par les sophismes des Girondins venait à peine de commencer et déjà l'Europe était dans une confusion absolue. »

Il est si vrai que Brissot, et tous les siens, étaient, dès le début de la Révolution, cosmopolites et partisans des idées de Cloots, que Robespierre, dans la discussion sur la guerre (au printemps de 1792), au club des Jacobins, put lui adresser ces justes reproches :

«... Vous vous chargez vous-même de la conquête de l'Allemagne, d'abord ; vous promenez notre armée triomphante chez tous les peuples voisins; vous établissez partout des municipalités, aes directoires, des assemblées nationales, et vous vous écriez vous-même que cette pensée est sublime !

« ...Nos généraux, conduits par vous, ne sont plus que les missionnaires de la Constitution ; notre camp, qu'une école de droit public; les satellites des monarques étrangers, loin de mettre aucun obstacle à l'exécution de ce projet, volent au-devant de nous, non pour nous repousser, mais pour nous écouter.... La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d'un politique, est de croire qu il suffise à un peuple d'entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n'aime les missionnaires armés; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c'est de les repousser comme des ennemis. »

Et Robespierre ajoutait :

« Je ne connais rien d'aussi léger que l'opinion de M. Anacharsis Cloots. Je réfuterai en passant et par un seul mot le discours étincelant de M. Anacharsis Cloots (prononcé dans une des séances précédentes du club, au cours de la discussion sur la guerre), etc. »

On ne pouvait mieux dire.

Aussi ne comprenons-nous pas comment M. Marc Dufraisse a pu se méprendre au point qu'il l'a fait, à cet égard, et qu'il ait cherché à décharger les Girondins d'une aussi évidente attache? Comment a-t-il pu passer sous silence, dans sa très savante analyse, la séance du 19 novembre et le discours de Kersaint du 1 er janvier 1793? comment a-t-il pu oublier, enfin, ce passage topique du Brissot démasqué de Camille Desmoulins?

« Si je passe à l'examen des services de Brissot depuis qu'il est à l'Assemblée nationale, qu'a-t-il fait pour la nation qui réponde à cette grande attente qu'il avait excitée? // a allumé de la paille, répondait à celte question M. de Lauraguais-, il n'a paru se donner de mouvement que pour faire déclarer la guerre offensive. Il a parlé au moins huit heures sur cette question, tant aux Jacobins qu'à l'Assemblée nationale. MM. Billaud-Varenne, Machenaud, Robespierre, Doppet et moi, avons discuté, dans des discours irréfutables, s'il était d'une bonne politique de prendre ce moment pour rompre Jes traités, guerroyer avec toutes les puissances, et municipalfser l'Europe. Brissot et Rœderer ont été vaincus en raison et en éloquence, comme Va dit Danton. Le ta-

lent de Robespierre s'est élevé en cette occasion à une hauteur désespérante i>oiir les ennemis de la liberté, il a été sublime, il a arraché des larmes, il a levé un coin du masque que je viens d'arracher (i). »

Et, revenant sur le même sujet à la fin de sa carrière. Desmoulins ajoutait :

« Le patriote Gloots, dans la grande question de la guerre, a offert douze mille francs à la barre (de l'Assemblée nationale), en don patriotique, pour les frais de l'ouverture de la campagne, afin de faire prévaloir l'opinion de Brissot qui, comme Gloots, voulait faire la guerre au genre humain et le municipaliser. Quoiqu'il ait des entrailles de père pour tous les hommes, Cloots semble en avoir moins pour les nègres ; car, dans le temps, il combattait pour Harnave contre Brissot dans l'affaire des colonies; ce qui montre une flexibilité de principes et une prédilection pour les blancs, peu dignes de l'ambassadeur du genre humain. En revanche, on ne peut donner trop d'éloges à son zèle infatigable à prêcher la République une et indivisible des quatre parties du monde, à sa ferveur de missionnaire jacobin, à vouloir guillotiner les tyrans de la Chine et du Monomotapa. H n'a jamais manqué de dater ses lettres, depuis cinq ans, de Puris, chef-lieu du Globe; et ce n'est pas sa faute si les rois de Danemark, de Suède, gardent la neutralité et ne s'indignent pas que Paris se dise orgueilleusement la métropole de Stockholm et de Copenhague (2). »

Ce qui a trompé M. Marc Dufraisse, c'est peut-être la tactique osée qu'adoptèrent les Girondins à propos de leur ingérence dans la politique cosmopolite, après notre désastre de Belgique, toute semblable à celle qu'ils avaient suivie après les massacres de septembre, auxquels ils n'étaient pas étrangers? Ils condamnè-

(1) Cette mémorable dispute avait son retentissement dans toute l'Europe et principalement en Angleterre. Les Toriesy publiaient avec fracas les discours de Brissot, si menaçants pour le maintien de la paix, en les faisant procéder d'une préface d'Edmond Burke; et les Whigs ripostaient en répandant à profusion les pamphlets de Camille Desmoulins, Jean-Pierre Brissot démasqué et Y Histoire des Hrissotins.

<2) Le Vieux Cordelier t deuxième numéro, 20 frimaire an II.

rent audacieusement, après coup, l'un et l'autre événement, bien qu'ils s'y fussent activement compromis, et en rejetèrent la responsabilité sur leurs collègues de la Montagne et notamment sur la députation de Paris.

Qu'on en juge encore par ce court extrait de la dernière lettre apologétique de Brissot à ses commettants, sur sa politique et celle de la Convention, — le chant du cygne (22 mai 1793) :

Parmi les causes de la guerre avec l'Angleterre, il place en première ligne : a l'absurde et impolitique décret du 19 novembre (1792), qui a justement excité les inquiétudes des cabinets étrangers ; décret auquel les hommes éclairés se sont en vain opposés; décret anéanti par les anarchistes même qui l'avaient provoqué avec fureur; anéanti après une fatale expérience (l envahissement de la Belgique, de la Hollande, du Palatinat, de la Savoie et du comté de Nice); mais anéanti trop tard, puisque le mal existait (1). »

Est-ce cynisme, est-ce imbécillité ?....

Il n'en est pas moins vrai que cette tactique impudente et grossière, suivie par tous les Girondins, finit par les décharger, aux yeux de la foule, de leur responsabilité à l'égard du cosmopolitisme armé.

D'ailleurs, on peut remarquer que leur doctrine, pour l'action extérieure de la République, comme pour la direction intérieure de la France, se confond avec celle des Hébertistes, qui n'ont fait que l'exagérer ; cela résulte sans doute de ce que l'un et l'autre parti appliquait exactement la métaphysique révolutionnaire, les principes^ sans hésiter ni modifier, sans se soucier des impossibilités pratiques ni les corriger jamais d'après l'empirisme élevé et les vues positives des Encyclopédistes, familières à quelques Montagnards et à Danton surtout.

Mais c'est sous le Directoire, après la rentrée à jamais

(1) J.-P. Brissot, député du département d' Eure-et-Loir e, à ses commettants, sur la situation de la Convention nationale, sur l'influence des anarchistes et les maux qu'elle a causés, sur la nécessité d'anéantir cette influence pour sauver la République. — In-8, Paris, P. Provost, 1793.

déplorable des Girondins dans la Convention nationale, et avec leur appui, que commença, en même temps qu'une rétrogradation sanglante et funeste, ce qu'Auguste Comte a si justement appelé Yorgie militaire, c'est-à-dire la mise en œuvre réelle du système de propagande armée, que le Consulat et l'Empire se chargèrent de porter à de si monstrueuses conséquences.

Rien ne démontre mieux que le résultat obtenu par ces guerres insensées, sous les deux Bonaparte, la justesse et la pénétration de vue de Danton, de Thomas Paine, de l'abbé Soulavie et de Talleyrand lui-même, lorsqu'il servait la Convention au lieu du faux César, et le bien fondé delà politique réservée de notre grande Assemblée nationale et du comité de Salut public, quant à la conduite que devait tenir la Révolution à 1 égard de l'Europe.

Napoléon I er , le représentant le plus complet de la révolution armée, avait par deux fois ramené en France la défaite et l'invasion ; Napoléon III ne voulut pas moins faire.

En 1859, revenant à la guerre de propagande, il s'essaya, lui aussi, à délivrer l'Italie et à abattre le despotisme autrichien. Il prit donc à l'Empereur, pour le donner au roi de Piémont, le Milanais, en attendant la Vénétie, et il reprit à l'Italie, par plébiscite et pour s'indemniser de ce service, Nice et la Savoie.

Mais en 1870, onze ans plus tard, la Prusse, par laquelle Louis-Napoléon avait laissé écraser l'Autriche et le Danemark, prit sa revanche de la cession que nous avait faite le roi de Piémont, et nous enleva l'Alsace et une partie de la Lorraine. Peu s'en fallut que le nouveau roi d'Italie ne s'alliât avec les Allemands contre nous 1

Si nous renforcions nos frontières sur les Alpes, nous les perdions du côté du Rhin, la frontière de fer était tournée au sud-est, et nous avions au flanc la trouée des Vosges!...

Une revanche est donc encore nécessaire. Voilà la guerre éternelle... l'état d'activité militaire perma-

nent auquel Henri IV et l'abbé de Saint-Pierre, tous les philosophes du grand siècle, la Constituante et la Convention, avaient espéré de mettre fin...'

Les dispositions développées en Europe, à notre égard, par cette monomanie guerrière de la démocratie française en faveur des peuples opprimés , ont été assez bien résumées par la question suivante, adressée, non sans malice, à un grand journal de Paris, en 1875, par une feuille militaire de Bruxelles :

« Depuis cinquante ans la duchesse de Berry, Chateaubriand, et, après lui, Montalembert, ont revendiqué la Belgique pour la légitimité, Talleyrand pour la branche cadette, Ledru-Rollin pour la République, Napoléon III pour l'Empire, et M. Thiers pour tous les Français sans distinction d'opinion. Nous le demandons : où sont, alors, en France, les amis et les défenseurs de la nationalité belge (1)? »

De nos jours, enfin, sous prétexte d'expansion civilisatrice, la fâcheuse influence de la guerre de propagande ne s'est-elle pas encore montrée dans la prétention de nos gouvernants à nous refaire un domaine colonial?...

Avec la Convention s'éteignit donc bien réellement et définitivement, dans tout l'Occident européen, et môme en France, l'esprit éclairé, pacifique, humanitaire et antimilitaire de la grande école du xviu e siècle. Seuls, quelques rares philosophes, mais des plus grands, et quelques groupes politiques trop peu influents pour compter dans le gouvernement des Etats, en ont maintenu la glorieuse tradition.

(i) V. La nouvelle politique de la France, par le D r Robinet, 1 vol. in-18, Paris, 1875.

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