LA GUERRE DE PROPAGANDE
Nous venons de rappeler les actes essentiels du passage de Danton aux Affaires étrangères : l'entente avec les Whigs et la prolongation de la neutralité du gouvernement anglais jusqu en 93, la paix avec la Suisse et les Etats-Unis d'Amérique, des négociations très suivies avec la Suède, le Danemark et la Turquie pour en obtenir une alliance offensive et défensive, des pourparlers avec la Sardaigne, la Bavière et la Prusse pour les détacher de la coalition. Il nous reste à rechercher quelle est la direction générale et définitive que l'homme d'Etat sut imprimer à la politique internationale.
Afin d'y parvenir, nous devons pénétrer encore plus avant dans les choses et examiner ce qu'était, au fond, un mouvement considérable qui caractérisa, au début, c'està-dire à la fin de 1792 et au commencement de 1793, l'action extérieure de la République, à savoir le système de la propagande armée ou de la guerre de délivrance ; quels en furent les promoteurs; sur qui porte, au vrai, la responsabilité d'une telle politique; enfin, en ce qui concerne ce mémoire, la part que Danton put avoir dans la création de la thèse, ou plutôt dans son application, car il fut étranger à tout dogmatisme.
On sait quelle puissante influence la métaphysique révolutionnaire, les principes, ont eue sur la conduite de notre pays au début de 1 explosion rénovatrice.
Il ne pouvait en être différemment.
Eh bien, la guerre de propagande fut la conséquence naturelle et inévitable de la doctrine révolutionnaire des droits de l'Homme ou de la souveraineté populaire, appliquée aux relations internationales.
Ces droits, cette souveraineté étant déclarés absolus et universels, propres à tout le genre humain, sans exception de temps ni de lieux, la royauté, où qu'elle subsiste, est illégitime et contre nature, c'est une tyrannie, une usurpation, une monstruosité sociale, et le devoir de tout peuple libre est de la renverser pour rendre à la nation opprimée ses droits primordiaux et inaliénables, sa liberté naturelle.
Telle est la doctrine.
Quant à la politique qui en dérive, elle ne se trouve ni moins absolue ni moins assurée; chez tout peuple libre ou en possession des droits primordiaux, la guerre ne peut avoir qu'un seul but : affranchir les nations op-
Srimées et renverser leurs oppresseurs ; c'est la pierre es peuples contre les rois, et tout peuple libre la doit aux peuples qui veulent sortir de l'esclavage.
Toutefois, d'abord fixée en théorie, la propagande armée eut bien des tâtonnements dans la pratique, pour arriver presque aussitôt à une fin de non-recevoir absolue. Les premiers croyants, les purs, eussent voulu qu'une fois tous les tyrans renverses et chassés, chez les
{>euples qui nous environnaient et qui nous appelaient à eur aide, nous laissassions ceux-ci entièrement libres, maîtres de leurs destinées. C'était le rêve dans toute sa candeur! Mais voilà que les nations affranchies elles-mêmes, sachant et redoutant leur propre faiblesse et le retour inévitable de leurs anciens maîtres, refusèrent tant de libéralité, et demandèrent à cor et à cris, on peut le dire, non seulement la protection effective de la France, mais leur incorporation formelle à la République.
11 fallut donc aller nlus loin, bien au delà de ce que désiraient d'abord l'abbé Grégoire, Lasource, Bancal ou Gensonné, et c'est alors que surgit la systématisation de J.-B. Cloots, plus tard Anacharsis. Acceptée par Brissot
et par la plupart des Girondins, ainsi que des Monta-
Snards, ceux-ci en beaucoup moins grand nombre, elle fut éfinitivement accaparée par les Hébertistes, dont elle constitua toute la politique à l'égard de l'étranger.
Pour eux et pourCloots, il n'y avait qu'un souverain : le seigneur genre humain, le peuple, maître absolu de la planète; qu'une loi : les droits de l'Homme, la souveraineté du peuple; qu'un mode légitime de relations internationales : la République universelle; qu'un moyen normal d'administration publique : la division de toute la terre en municipalités et en départements, sous l'action de Paris,, chef-lieu du globe, et symbole ou signe tangible de l'unité de l'espèce. Corps et biens, tous les
f>euples, tous les germains ou tous les frères devaient aire partie de l'immense matrie.
L'événement seul, c'est-à-dire une guerre acharnée, gigantesque, de presque toute l'Europe contre la France, et qui dura vingt-huit années, depuis 1793 jusqu'en 1815, — elle couve encore, de nos jours, sous la poussière des traités, — pouvait démontrer l'inanité d'une telle espérance. Mais, au début, les plus fermes eux-mêmes y furent pris ; très peu échappèrent au mirage.
Rien ne le montre mieux que la déviation présentée à cet égard par une intelligence aussi exceptionnellement élevée et vigoureuse que celle de Gondorcet.
Jeté par la force des choses dans la politique quoiqu'il fût doué d'une nature qui le destinait essentiellement à la vie spéculative, il y subit la pression des événements et de la doctrine comme s'il n'eût été qu'un esprit ordinaire.
Son premier discours sur la politique extérieure, à l'Assemblée législative, et la déclaration aux puissances qui en est le corollaire, étaient un commentaire admirable des convictions pacifiques, antimilitaires, qui avaient inspiré la Constituante; et, néanmoins, Gondorcet en arriva progressivement à admettre la guerre de propagande dans diverses adresses qu'il rédigea peu de temps après : Aux Hommes libres, Aux Espagnols, Aux Bataves, Aux Germains; enfin, il en consacra défini ti-
vement la théorie dans son Appel à tous les peuples (février 1793), invoquant à son appui le décret du 19 novembre 1792 !
Étant données la situation internationale qui s'était développée à la fin de cette année, ainsi que l'ardeur de tous pour les principes révolutionnaires, un pareil entraînement était donc pour ainsi dire fatal.
Il n'y a pas à s'émerveiller, par conséquent, — le contraire seul eût été surprenant, — qu'au commencement de Tan I er , à une époque où le Contrat social avait chez nous, selon la remarque d'Auguste Comte, plus d'ascendant que n'en eut jamais, de par le monde, l'Evangile ou le Coran, la France républicaine ait voulu la guerre de délivrance, au moment où les armées de la coalition battaient en retraite devant nos phalanges victorieuses; et que l'affranchissement de la Belgique, cette sœur opprimée, cette victime en révolte contre le despotisme impérial, lui soit apparu comme un devoir inéluctable.
Tout la portait à cette détermination : et sa foi politique, et son effervescence patriotique, et son triomphe inattendu, au début de sa guerre avec l'Empire, et les événements qui venaient de s'accomplir dans les Pays- Bas. Aussi peut-on affirmer que s'il se fût trouvé des politiciens assez avisés et assez osés pour vouloir la détourner alors d'un tel dessein, ils n'auraient pas été entendus et se seraient attelés au rocher de Sisyphe.
Cette première erreur était d'autant moins évitable, que, outre le poids des antécédents militaires de notre pays, les provinces belges, par leur développement politique et social, par leurs divisions intérieures et par la domination étrangère qu'elles subissaient avec tant d'impatience, enfin, par leur situation géographique, étaient tout spécialement préparées à recevoir l'influence française. La Convention nationale et le conseil Exécutif se trouvaient ainsi tout naturellement invités à les agréger au nouveau système politique inauguré par la Révolution, et ce sont bien réellement les réfugiés de ce pays
et d'autres encore, venus chez nous à la suite de leurs déchirements intérieurs, qui, à Paris, et fort avant qu'on eût songé à y porter le théâtre de la guerre, appelèrent de tous leurs vœux et attirèrent de toute leur force, chez eux, les armes de la France (1).
Ce sentiment si élevé, qui entraîna nos pères à se faire partout les champions du droit, aussi bien que leur admirable dévouement à la patrie et à la République, trouvèrent ainsi leur plus complet, leur plus éclatant et leur 5 lus pur épanouissement dans le mouvement militaire ont l'éclat irrésistible assura en même temps l'intégrité du sol français, le maintien du nouvel ordre de choses et l'expansion de la sympathie internationale.
Des efforts héroïques, des triomphes sans précédent, mirent la Révolution hors de page, firent reconnaître la République par la coalition, et, par des annexions demandées par les peuples affranchis eux-mêmes, reculèrent nos frontières bien au delà de ce qui avait jamais été rêvé par l'ambition de nos rois.
Ce sont aussi ces succès c inouïs », dont la cause profonde résidait dans le saint enthousiasme de 1792 et dans le culte des droits de l'Homme, dont l'influence n'a
Î)u échapper même à un esprit aussi calculateur et aussi roid que celui de Jomini, qui ont laissé de si cuisants regrets à tous nos réactionnaires, aristocrates ou ploutocrates, lesquels, aujourd'hui encore, n'ont pu prendre leur parti des victoires de l'an II, et de celles qui suivirent, jusqu'à la fin du Directoire.
Incapables de comprendre cet élan sublimé, ils le tiennent pour sacrilège et, en quelque sorte, entaché de défi) Ce qui le prouve, c'est la création, chez nous, de 1792 à 1793, de corps composes d'étrangers : légion des Allobroges, légion batave ou hollandaise, légion des Belges et Liégeois, légion prussienne, légion germanique, légion franche étrangère, légion des Américains, régiment des Patriotes génois, etc. ; les légions italique et polonaise ne furent créées qu'en l'an VII.
Ce qui le montre bien mieux encore, ce sont les adresses et les députations envoyées à la Convention par tous les peuples voisins de la France (V. à la fin de ce volume les pièces 2 à 16 et 24).
monialité, ou le considèrent avec amertume, comme une incompréhensible fantaisie de leur Dieu (1).
Ouvrons donc les journaux du temps, consultons les écrits de l'époque, étudions, dans nos archives, les papiers d'Etat, reportons notre attention sur les circonstances et les termes dans lesquels fut élaboré et rendu par la Convention, sous la présidence de l'abbé Grégoire (un des partisans les plus chauds et les plus candides de la guerre de propagande), le décret décisif du 19 novembre 1792; tous, ou presque tous en France, et Brissot et Legendre, et Ruhl et Lasource, et Sergent et Carra, et Cloots et Lebrun, et Collot d'Herbois et Dumouriez, la Convention et la Commune, les Cordeliers et les Jacobins, veulent faire déborder sur le monde la Révolution armée.
« Ruhl : Je vais vous dénoncer un fait qui prouve que, tandis que vous travaillez avec tant de zèle à la propagation de la liberté et de l'égalité chez tous les peuples qui nous environnent, les ministres de France auprès des cours étrangères travaillent avec un zèle égal à étrangler celte même liberté. Le baillage de Darmstadt, qui devait vous appartenir d'après le traité de Ryswick, a arboré la cocarde nationale et demandait à être français. Le duc des Deux-Ponts, pour arrêter ce mouvement, s'est hâté d'envoyer des troupes dans ce baillage, pour saisir les magistrats et les amener dans les cachots de Deux- Ponts. A la tète de ces troupes on a remarqué le sieur Del porte {sic), ministre de France à la cour de Deux-Ponts. Les citoyens du duché de Limbourg et du baillage de Darmstadt demandent donc notre protection contre l'invasion des despotes. D'un autre côté, le club des Amis de la Liberté et de l'Égalité, établi à Mayence, m'a écrit pour m'engager à vous demander si vous voulez accorder votre protection aux Mayençais, ou les abandonner à la merci des despotes qui les menacent; je demande, moi, que vous déclariez que les peuples qui voudront fraterniser avec nous seront protégés par la nation française,
« Fermont. Dans le moment où les armées de la République marchent pour assurer la liberté des peuples voisins, je ne vois pas comment on peut douter des intentions de la France. Je
(1) V. les divagations de Joseph de Maistre sur ce sujet, dans ses Considérations sur la France, Paris, 1796.
demande le renvoi de la proposition de Ruhl au comité Diplomatique, qui doit s'occuper en ce moment de déterminer le mode dont {sic) nous devons non pas protéger mais garantir la liberté des peuples qui nous environnent.
« Legendre appuie cette proposition et demande que le comité fasse son rapport le plutôt possible.
« Brissot. Le comité Diplomatique vous fera un rapport vendredi prochain sur les principes d'après lesquels la France doit accorder sa protection à tous les peuples qui la réclament.
« Le citoyen Grégoire est chargé de vous faire ce rapport.
« Quant à la protection à accorder aux Mayençais, elle a été proclamée plusieurs fois dans des adresses. J'en demande le renvoi au comité Diplomatique, pour servir de base au rapport que je vous annonce.
« Ruhl lit une adresse des Mayençais par laquelle ils marquent qu'on les menace de l'abandon de la nation française.
« Brissot. Alors, je demande qu'on décrète le principe et qu'on en renvoie la rédaction au comité Diplomatique.
« N... Je demande que le pouvoir exécutif soit chargé de donner des ordres aux généraux d'armée pour venger à Vinstant les peuples qu'on a opprimés.
« Carra. En déclarant la souveraineté de la nation française, vous avez reconnu la souveraineté de toutes les autres nations; avant, de renvoyer au comité, vous devez donc commencer par déclarer que vous reconnaissez la souveraineté de tous les peuples de la terre. Vous avez délivré vos voisins de la tyrannie, vous ne devez pas les abandonner quand ils se jettent dans vos bras.
« Lépaux (La Réveillère). Je demande que la Convention déclare que la nation française accordera fraternité et secours à tous les peuples qui voudront jouir de la liberté.
« Lasource. Je ne m'oppose point à la proposition qui est faite de déclarer que vous accorderez fraternité et secours aux peuples qui voudront conquérir la liberté. Je vous prie d'observer qu'ici plusieurs questions sont enchaînées les unes aux autres. Vous aurez d'abord à régler la conduite des généraux envers les peuples chez lesquels ils porteront les armes de la République. Vous déciderez ensuite la proposition d'aujourd'hui. Enfin, il vous restera à traiter une grande question que je n'ai pas aperçu qu'on discutât : c'est la conduite que vous aurez à tenir envers les peuples qui voudront se réunir à vous. Englober toutes ces questions, ce serait faire une mauvaise loi, ou plutôt, ce serait n'en point faire. Je demande donc la priorité pour le projet de décret du comité Diplomatique sur la conduite des généraux en pays étranger.
« Lépanx propose, et la Convention adopte la rédaction suivante :
« La Convention nationale déclare, au nom de la Nation française, qu'elle accordera fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté, et charge le pouvoir Exécutif de donner aux généraux les ordres nécessaires pour porter secours à ces peuples et défendre les citoyens qui auraient été vexés ou qui pourraient l'être pour la cause de la liberté.
« Sergent. Je demande que ce décret soit traduit et imprimé dans toutes les langues.
« Cette proposition est décrétée (i). »
Etait-il possible de convertir en une expression légale plus complète et plus énergique, avec une unanimité plus enthousiaste, la théorie révolutionnaire des relations internationales?
Nous ne le croyons pas.
Aucune protestation ce jour-là dans la Convention, aucune dissidence sensible entre les Girondins et les Montagnards : Taccord put sembler complet.
Cependant il faut reconnaître que la fraction intransigeante de la Montagne, sous la conduite de Robespierre, avait, antérieurement, résisté avec vigueur. Le député d'Arras, Camille Desmoulins, Marchenaud, Billaud-Varenne, soutenus par Danton, avaient formé, au commencement de 1792, lors des premières discussions sur la guerre, une coalition qui eut pour conduite de tenir tête à Brissot et à ses collègues, à l'Assemblée législative et aux Jacobins sur cette question (2).
Il est vrai que plus tard Robespierre, lors des débats
(1) Moniteur, novembre 1792. — Un discours du député Guy de Kersaint, prononcé le 1 er janvier 1793, et qui avait pour but de faire étendre par la Convention nationale, à toute la terre, .en Asie, en Australie, en Afrique et dans les Amériques, la guerre de propagande ou de délivrance, par une conflagration maritime universelle, complote la séance du 19 novembre, au moins comme exposé de principes, et donne une idée de l'état d'esprit des Girondins quant à cette grave question.
Nous avons rapporté quelques extraits de ce morceau d'éloquence politique à nos pièces justificatives (n° 17). Il nous paraît indispensable d'en prendre connaissance.
(2) V. plus loin, pour le détail de la discussion.
relatifs à l'élaboration et au vote du projet de constitution de Tan I or (1793), n'hésita pas à se contredire, — par respect pour les principes ou pour s'attacher les Hébertistes par des témoignages de sa foi à la guerre de délivrance (1). Mais on ne peut, néanmoins, s'empêcher de remarquer ici, — et le fait est grave, — que ni lui, ni Billaua, ni Danton, ni Camille, ne prirent la parole dans la séance décisive du 19 novembre 1792. Ces réserves faites, il faut dire que toute la France nouvelle, à de très rares exceptions près, se montra disposée à porter aux quatre coins du monde, à la pointe de ses baïonnettes, la Constitution libératrice, à affranchir les peuples de l'Europe tout au moins, où Ton comptait
Î provoquer un soulèvement général par les efforts tutéaires de la grande nation ; et que jamais entreprise aussi généreuse et aussi vaste ne fut commencée avec plus de cœur et d'union que la triple invasion des Pays-Bas, de l'Allemagne et de la Sardaigne, à la fin de 1792.
C'est cette tendance à la fraternité des peuples et à leur affranchissement, à la régénération universelle, alors si spontanée et si particulièrement propre à toutes les nations de l'Occident (elle résultait de l'immense et profonde évolution qui, depuis le xm e siècle, entraînait cette partie du monde à remplacer le régime du moyen âge), qui fut aussitôt érigée en système par un jacobin allemand appelé par le département de l'Oise à siéger sur les bancs de la Convention nationale, le baron de Gloots ; et c'est ce système qui fut agréé, en France et à l'étranger, comme article de foi républicaine, par la partie la plus considérable et la plus avancée du parti de la Révolution.
Dans toutes ses manifestations, depuis le jour où il prit le titre d'orateur du genre humain, 14 juillet 1790, fors de la première fête de la fédération ; dans ses écrits et dans ses discours ; dans son adresse aux Français et dans celle aux Savoisiens; dans sa République universelle, 1792; dans son Appel au genre humain (par A. G.,
(1) V. page 172.
représentant du Peuple sauveur) ; dans ses discours à la Convention sur le retour du baillage de Schainbourg à la France (1), et sur les bases philosophiques et politi-
Sues de rétaî)lissement de la République universelle (2) ; ans celui qu'il prononça aux Jacobins sur la nécessité d'une croisade civique; enfin, dans son adresse aux
(>atriotesbataves, 1793, partout Gloots présenta la Révoution française comme le commencement de la régénération du genre humain , la France comme l'agent de cette immense transformation, et Paris comme la capitale de la République universelle.
Pour lui, l'opération consistait, nous le répétons, à municipaliser, départementaliser et républicaniser toute la Terre, et à obtenir ainsi l'unité de l'espèce par la propagande armée, ou par la guerre de délivrance.
Sa doctrine, à travers beaucoup d'obscurités, d'incohérences, d'erreurs fondamentales et d'utopies enthousiastes, offrait des vues neuves, sagaces, parfois profondes, des aperçus d'avenir pleins d'intérêt, une sociabilité, élevée, une émancipation théologique complète et un certain pressentiment du régime des lois naturelles ; enfin, elle arrivait, comme chez les Encyclopédistes, jusqu'à la conception incontestable, quoique encore trop vague et trop indéterminée, un peu mystique, de l'avènement de l'Humanité, que, de nos jours, la philosophie Sositive a enfin systématiquement et scientifiquement égagé et conçu (3).
Cependant, on a beaucoup ri, dans notre siècle refroidi et jouisseur, de ce mouvement aussi généreux qu'irrésistible, et les hommes considérables s en sont donné à cœur joie sur le noble sentiment de fraternité et de dévouement qui l'avait inspiré.
Ce n'est pas à ce point de vue que nous avons entendu le juger, et nous tenons à protester de tout notre respect, de notre estime profonde pour cette aberration
(4) Moniteur, 7 février 1793.
(2) Ibidem, et pièce n° 18, à la fin du volume.
(3) V. la pièce n° 18, discours de Cloots à la Convention sur les bases rationnelles de la République universelle.
magnanime, dont nous avons dû préciser les impossibilités et le péril.
Du reste, à la fin du xvm e siècle, la France n'était pas seule, avons-nous dit, à éprouver de tels élans; et partout où il y avait, dans le monde, mais surtout en Occident, des natures élevées, instruites et dégagées des chaînes de Tégoïsme et de l'ignorance, cette élite était de cœur et d'âme avec nos pères de 1789 et de
Nous rappellerons encore ici les noms de Fichte, Hegel, Schelling, Schiller, Klopstock, Adam Lux, Sœmmering, Arndt, Forster, Kœrner, H. Campe, J. Wedekind et Cloots surtout, en Allemagne; Gusman, Olavidès, Marchena, Pio, Pestalozzi, Joseph Gorani, Géracchi, en Espagne et en Italie; Jérémie Bentham, Price, Clarkson, de Paw, D. Williams, Paine, Fox, Stanhope, Sheridan, etc., parmi les Anglais, et Priestley. dont la lettre suivante précise bien nettement ce genre d'adhésion.
« Je viens de recevoir de Français de Nantes la nouvelle que l'Assemblée nationale m'a conféré le titre de citoyen français, et que le département de l'Orne m'a élu à la Convention nationale. Je considère ces marques de confiance comme les deux plus grands honneurs que la France puisse accorder à un étranger.
« J'adopte avec reconnaissance celui de l'éligibilité; j'en concilierai les devoirs avec ceux de citoyen d'Angleterre, car f espère que ces deux pays seront à jamais unis par les liens de la fraternité. Mais je dois refuser la place de député à. votre Convention nationale, par la conviction de ma pleine incapacité; j'y suis déterminé parce que je n'ai qu'une connaissance imparfaite de votre langage, et par l'ignorance où je suis des circonstances locales de votre pays, et enfin par cette considération qu'en acceptant cette place j'en priverais un autre citoyen qui peut y être plus utile que moi.
« Mais je demanderai la permission de vous faire part de mes vues sur les matières qui vous occuperont. Comme citoyen du monde, fen ai le droit, et, comme citoyen français, j'en ai le devoir.
« Je ne puis désormais rester spectateur indifférent des efforts que vous ferez pour la liberté. Je considère votre dernière révolution (celle du 10 août, sans doute ; Priestley écrivait à la date
du 2i septembre) comme V ère le plus important (sic) de F histoire du genre humain ; son bonheur dépend de vous.
« Que les conspirateurs barbares, les brigands couronnés, ne vous effrayent pas. La liberté est impérissable tant que vous saurez réprimer les violences illégales qui la déshonoreraient et toutes les dissensions intestines, etc..
« Priestley. »
Ces bonnes dispositions n'étaient pas seulement platoniques, elles allaient jusqu'aux actes, s'il faut en croire une lettre de Noël, attaché à la légation de France à Londres après le 10 août, au ministre Lehrun :
« On m a dit ce matin qu'il devait être arrivé en France de quoi armer 15,000 hommes, et que c'était une offrande des amis de la liberté. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on ouvre une souscription à ce sujet et qu'un Anglais, qui est entré avec moi dans ces détails, a été, en me quittant, porter sa contribution. Cet anglais est un ami de M. Danton. C'est M. Hornetoke (sic), qui se mettra à la tête de cette souscription (1). »
Et cependant le succès de la guerre de propagande était impossible, pour deux raisons fondamentales : la première, d'ordre économique, la seconde, d'ordre politique.
D'une part, il était hors de toute réalisation que la France, — limitât-elle son action à l'occident de l'Europe, — pût payer elle-même les frais de la délivrance ; car, pour faire la guerre, et surtout une pareille guerre, il fallait de l'argent, encore de l'argent et toujours de l'argent! de plus, il devait en coûter beaucoup de sang, bien des milliers d'hommes, toute une génération...
D'autre part, c'est-à-dire au point de vue politique, les nations européennes, voire celles qui nous avoisinaient, nous appelaient-elles réellement à leur secours? désiraient-elles effectivement se mettre à notre unisson? étaient-elles, irrévocablement et dans leur entier, — comme nous le croyions alors, — résolues à se lever, à notre approche, contre leurs tyrans? surtout, voulaientelles sérieusement s'incorporer à notre République?
(4) Archives du ministère des Affaires étrangères : Correspondance avec r Angleterre t T. 582, pièce 85.
Aucunement.
Prises en masse, elles nous méconnaissaient, nous ignoraient profondément, nous jalousaient, nous détestaient par tradition et par préjugé. Sans parler des déchirements intérieurs de la France, rattachement invétéré des populations occidentales (nous ne parlons pas môme ici de la Russie et de la Turquie d'Europe} pour l'ancienne religion et pour l'ancienne monarchie, — fétichisme déplorable au point de vue du progrès, sinon à celui de Tordre, et qui dure encore, à cette heure même, chez une partie assez considérable de la nation française, — n'explique que trop la répulsion instinctive qu'elles éprouvaient pour la Révolution.
Excepté par une élite qui s'était élevée à la hauteur du grand mouvement philosophique du xvin e siècle, et qui fut considérable en Angleterre, déjà moindre dans les Pays-Bas, peu nombreuse en Allemagne, presque nulle en Espagne et en Italie, partout la France était tenue à l'index.
Vouloir affranchir et régénérer, révolutionner de tels peuples, malgré eux, c'était donc chercher la guerre à outrance et sans an.
L'erreur de Gloots et de tous les Cosmopolites, qui étaient certains qu'à Bruxelles, à La Haye, à Francfort, à Trêves, à Manheim, à Vienne et à Berlin on n'attendait que d'apercevoir les trois couleurs « pour renverser la Bastille, » fut précisément de prendre pour base de leur système et de leur entreprise le contraire de la vérité que nous venons d'émettre.
En tout cas, la France ne pouvait songer un seul instant à porter à son propre compte une pareille dépense de sang et d'argent, surtout pour atteindre finalement à un résultat aussi éminemment contraire aux tendances fraternelles et pacifiques indéniables de la Révolution que cette guerre interminable et universelle.
La propagande armée était donc une pure illusion, une aberration aussi redoutable que généreuse, et le décret qui lui avait délivré ses lettres patentes n'était, en vérité, qu'un héroïque affolement.
Ce caractère essentiel ne pouvait échapper longtemps aux têtes pensantes de la Convention.
Gambon alla au-devant des désastres financiers que nous préparait le système, et Danton, aussitôt qu'il fut arrivé sur le terrain, s'empressa d'obvier à ses inconvénients politiques. L'un et l'autre revinrent à l'action traditionnelle et possibiliste : le premier, par la loi de finance du 15 décembre 1792, le second, par l'annexion pure et simple des Pays-Bas, comme gage et comme
f>rocédé de défense, c'est-à-dire par une conduite absoument contraire aux aspirations et aux promesses des Cosmopolites, dont le plus grand nombre, les Girondins principalement, entendait.déliver tous les peuples à nos frais, en les laissant politiquement maîtres de leur lendemain. Donc, les comités de la Convention auxquels ressorti ssait l'affaire (comité des Finances, comité Militaire et comité Diplomatique), se mirent à l'œuvre après le 19 novembre sans perdre de temps, et, assistés des membres du conseil Exécutif, des commissaires de la trésorerie nationale et des directeurs de l'administration des vivres et de l'habillement pour les armées, ils rédigèrent le projet de décret que Gambon vint lire à l'Assemblée le 15 décembre 1792, et qui fut voté/ Le voici :
a La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de ses comités des Finances, de la Guerre et Diplomatique réunis, Adèle au principe delà souveraineté des peuples, qui ne lui permet pas de reconnaître aucune institution qui y porte atteinte, et voulant fixer les règles à suivre par les généraux des armées de la République dans les pays où ils portent les armes, décrète ce qui suit :
« Article I er . Dans les pays qui sont ou qui seront occupés par les armées de la République française, les généraux proclameront sur-le-champ, au nom de la nation française, l'abolition des impôts ou contributions existant, la dîme, les droits féodaux fixes ou casuels, la servitude réelle ou personnelle, les droits de chasse exclusifs, la noblesse et généralement tous les privilèges. Us déclareront au peuple qu'ils lui apportent paix, secours, fraternité, liberté et égalité.
« II. Ils proclameront la souveraineté du peuple et la suppression de toutes les autorités existantes ; ils convoqueront de suite
le peuple en assemblées primaires ou communales, pour créer et organiser une administration provisoire; ils feront publier, afficher et exécuter dans la langue ou idiome du pays, dans chaque commune, la proclamation annexée au présent décret.
«III. Tous les agents et officiers de l'ancien gouvernement, ainsi que les individus ci-devant réputés nobles, ou membres de quelque corporation ci-devant privilégiée, seront, mais pour la première élection seulement, inadmissibles aux places d'administration ou de pouvoirs judiciaires provisoires.
« IV. Les généraux mettront de suite sous la sauvegarde et protection de la République française tous les biens meubles et immeubles appartenant au fisc, au prince, à ses fauteurs, adhérents et satellites volontaires, aux établissements publics, aux corps et communautés laïques et religieuses ; ils en feront, sans délai, dresser un état détaillé, qu'ils enverront au Conseil exécutif, et ils prendront toutes les mesures qui sont en leur pouvoir, afin que ces propriétés soient respectées.
« V. L'administration provisoire nommée par le peuple sera chargée de la surveillance et régie des objets mis sous la sauvegarde et protection de la République française ; elle fera exécuter la loi en vigueur relative au jugement des procès civils et criminels, à la police et à la sûreté publique ; elle sera chargée de régler et faire payer les dépenses locales et celles qui seront nécessaires pour la défense commune ; elle pourra établir des contributions, pourvu, toutefois, qu'elles ne soient pas supportées par la partie indigente et laborieuse du peuple.
« VI. Dès que l'administration provisoire sera organisée, la Convention nationale nommera des commissaires pris dans son sein, pour aller fraterniser avec elle.
Vil. Le Conseil exécutif nommei % a aussi des commissaires nationaux qui se rendront de suite sur les lieux, pour se concerter avec l'administration provisoire nommée par le peuple, sur les mesures à prendre pour la défense commune, et sur les moyens à employer pour se procurer les habillements et subsistances nécessaires aux armées de la République, et pour acquitter les dépenses qu'elles ont faites et feront pendant leur séjour sur leur territoire.
« VIII. Les commissaires nationaux nommés par le pouvoir Exécutif provisoire lui rendront compte tous les quinze jours de leurs opérations ; ils y joindront leurs observations; le Conseil exécutif les approuvera ou les rejettera, et en rendra de suite compte à la Convention.
« IX. L'administration provisoire nommée par le peuple et les fonctions des commissaires nationaux cesseront aussitôt que les
habitants, après avoir déclaré la souveraineté du peuple, la liberté et l'indépendance, auront organisé une forme de gouvernement libre et populaire. »
Suit la proclamation que les généraux devaient répandre chez tous les peuples conquis à la liberté :
« Le peuple français au peuple....
« Frères et amis,
« Nous avons conquis la liberté et nous la maintiendrons : notre union et notre force en sont les garants.
« Nous vous offrons de vous faire jouir de ce bien inestimable, qui vous a toujours appartenu et que vos oppresseurs n'ont pu vous ravir sans crime.
« Nous sommes venus pour chasser vos tyrans, ils ont fui ; montrez- vous hommes libres, et nous vous garantirons de leur vengeance, de leurs projets et de leur retour.
« Dès ce moment la République française proclame la suppression de tous vos magistrats civils et militaires, de toutes les autorités qui vous ont gouvernés ; elle proclame en ce pays l'abolition de tous les impôts que vous supportez; sous quelque forme qu'ils existent : des droits féodaux, de la gabelle, des péages, des octrois, des droits d'enlrêe et de sortie, de la dime, des droits de chasse et de pêche exclusifs, des corvées, de la noblesse, et généralement de toute espèce de contributions et de servitudes dont vous avez été chargés par vos oppresseurs.
« Elle abolit aussi parmi vous toute corporation nobiliaire, sacerdotale et autres, toutes prérogatives, tous privilèges contraires à l'égalité. Vous êtes, dès ce moment, frères et amis, tous citoyens, tous égaux en droits, et tous appelés également à défendre, à gouverner et à servir votre patrie.
« Formez-vous sur-le-champ en assemblées de communes ; hâtez- vous d'établir vos administrations provisoires ; les agents de la République française se concerteront avec elles pour assurer votre bonheur et la fraternité qui doit exister désormais entre nous » (i).
Quant au décret lui-même, voté article par article, et avec enthousiasme, malgré une discussion fiévreuse,
(i) Moniteur, année 1192 »!!» 253»
Gambon l'avait fait précéder de l'exposé des motifs qui suit :
Rapport sur la conduite à tenir par les généraux français dans les pays occupés par les armées de la République.
Gambon, au nom des comités des Finances, Militaire et Diplomatique :
. « Vous avez chargé trois de vos comités de l'examen de plusieurs lettres des généraux commandant les armées qui sont actuellement sur territoire étranger. Ces lettres sont en partie relatives au manque de vivres et d'habillements. Déjà vos comités vous ont proposé divers moyens de ramener l'abondance dans les armées et de pourvoir aux besoins imprévus; et bientôt ils vous feront un rapport sur les crimes qui ont été commis dans cette partie. Les autres sont relatives à. la conduite politique que doivent tenir les généraux. Vous avez voulu fixer des principes sur la manière de continuer la guerre que vous avez entreprise. (Test sur ce dernier objet que porte mon rapport.
« Avant de vous rendre compte des principes de vos comités, je dois vous annoncer l'objet de leurs délibérations. Ils se sont assemblés pendant quatre jours avec le conseil Exécutif, que vous leur aviez ordonné de s'adjoindre, avec les commissaires de la trésorerie, avec les directeurs des vivres et des habillements; et ce n'est qu'avec le concours de toutes les instructions qu'il leur a été possible de recueillir, qu'ils ont rédigé le projet de décret que je suis chargé de vous soumettre.
« Ils se sont demandé d'abord quel est l'objet de la guerre que vous avez entreprise? C'est sans doute l'anéantissement de tous les privilèges. Guerre aux châteaux, paix aux chaumières; voilà les principes que vous avez posés en la déclarant : tout ce qui est privilégié, tout ce qui est tyran doit donc être traité en ennemi dans les pays où nous entrons. Telle est la conséquence naturelle de nos principes.
« Quelle a été, au contraire, jusqu'ici notre conduite? Les gêné* raux, en entrant en pays ennemi, y ont trouvé les tyrans et leurs satellites, notre courage a fait fuir les uns et les autres; nous sommes entrés dans les villes en triomphateurs et en frères. Nous avons dit aux peuples : Vous êtes libres; mais nous nous sommes bornés à des paroles. Nos généraux, embarrassés sur la conduite qu'ils avaient à tenir, nous ont demandé des i^%\^ *X te&^vxv-
cipes pour la diriger. Montesquiou nous adressa le premier un mémoire à ce sujet. Deux rapports vous furent faits par le comité Diplomatique, le 20 et le 21 octobre dernier. Ces rapports ont été imprimés; mais les décisions qui y étaient projetées vous ont peut-être paru insuffisantes, et vous n'en avez pas encore fait le sujet de vos délibérations; les principes qu'ils contiennent vous sont parfaitement connus. Voici les faits :
« Le général Gustine, à peine entré en Allemagne, vous a demandé s'il devait supprimer les droits féodaux, les dîmes, les privilèges, en un mot tout ce qui tient à la servitude, et s'il devait établir des contributions sur les nobles, les prêtres et les riches, en indemnité des secours qu'ils avaient accordés aux émigrés, vous ne statuâtes rien sur ces objets ; en attendant il crut ne devoir pas laisser péricliter les intérêts de la République. Il exigea des contributions. On Ta accusé sur ce point, quoiqu'il vous eût soumis les motifs de ces contributions diverses; et ses ennemis ont voulu en tirer avantage contre lui, notamment par rapport aux 1,500,000 florins qu'il imposa sur Francfort Depuis ce temps Francfort a été repris, et vous avez frémi au récit des nouvelles vêpres siciliennes qui ont ensanglanté cette ville.
« Dumouriez, en entrant dans la Belgique, a annoncé de grands principes de philosophie; mais il s'est borné à faire des adresses au peuple. 11 a jusqu'ici tout respecté, nobles, privilèges, corvées, féodalité, etc., tout est encore sur pied; tous les préjugés gouvernent encore ce pays, et le peuple n'y est rien ; c'està-dire que nous lui avions bien promis de le rendre heureux, de le délivrer de ses oppresseurs, mais que nous nous sommes bornés à des paroles. Ce peuple, asservi à l'aristocratie sacerdotale et nobiliaire, n'a pas eu la force, seul, de rompre ses fers, et nous n'avons rien fait pour l'aider à s'en dégager.
« Le général a cru, d'après les instructions du conseil Exécutif, devoir respecter sa souveraineté et son indépendance, ne pas lui imposer de contributions extraordinaires; lorsque ses convois passent à quelques barrières ou péages, ils y payent les droits ordinaires. Il a cru ne devoir pas même forcer les habitants à fournir des magasins et des approvisionnements à nos armées. Ces principes philosophiques sont les nôtres; mais nous ne voulons pas, nous ne devons pas respecter les usurpateurs. Tous ceux qui jouissent d'immunités et de privilèges sont nos ennemis, il faut les détruire ; autrement, notre propre liberté serait en péril. Ce n'est pas aux rois seuls que nous avons à faire la guerre; car s'ils étaient isolés, ce ne serait que dix à douze tètes A faire tomber. Nous avons à comtaMra \oa& leurs complices, les
LA POLITIQUE DE DANTOf*. 149
castes privilégiées, qui, sous le nom des rois, rongent les peuples, et les oppriment depuis plusieurs siècles.
« Vos comités se sont donc dit : tout ce qui, dans les pays où vous portez les armes, existe en vertu de la tyrannie et du despotisme est usurpation ; car les rois n'avaient pas le droit d'établir des privilèges en faveur du petit nombre, au détriment du plus grand. La France, elle-même, lorsqu'elle s'est levée, le 17 Juillet 1789, a proclamé ces principes : rien n'était légal, a* t-elle dit, sous le despotisme; je détruis tout ce. qui existe par un seul acte de ma volonté; ainsi, le 17 juin, lorsqu'elle se fut constituée en Assemblée nationale, elle supprima tous les impôts existants. Dans la nuit du 4 août, elle mit le complément à la Révolution en détruisant et noblesse et féodalité, et tout ce qui tient à la servitude. Voilà ce que doit faire tout peuple qui veut être libre, pour mériter votre protection; car nous ne protégerons Jamais les privilèges.
« Il faut donc que nous nous déclarions pouvoir révolutionnaire dans les pays où nous entrons. (On applaudit.) Nous n'irons point chercher de comité particulier; nous ne devons point nous couvrir du manteau des hommes; nous n'avons pas besoin de ces petites ruses» Nous devons, au contraire, environner nos actions de tout l'éclat de la raison et de la toute-puissauce nationale. Il serait inutile de déguiser notre marche et nos principes ; déjà les tyrans les connaissent; et vous venez d'entendre ce qu'écrit à cet égard le stathouder; lorsque nous entrons dans un pays ennemi, c'est à nous à sonner le tocsin. (Applaudissements.) Si nous ne le sonnions pas, si nous ne proclamions pas solennellement la déchéance des tyrans et des privilégiés, le peuple, accoutumé d'être enchaîné, ne pourrait briser ses fers; il n'oserait se lever; nous ne lui donnerions que des paroles, et aucune assistance effective.
« Ainsi donc, si nous sommes pouvoir révolutionnaire, tout ce gui existe de contraire aux droits du peuple doit être abattu dès que nous entrons dans le pays. (Les applaudissements continuent.) En conséquence, il faut que nous proclamions nos principes en détruisant toutes les tyrannies, et que rien ne nous arrête dans cette résolution. Vos comités pensent qu'après en avoir expulsé les tyrans et leurs satellites, les généraux doivent en entrant dans chaque commune y publier une proclamation pour faire voir aux peuples que nous leur apportons le bonheur, qu'ils doivent supprimer sur-le-champ et les dimes et les droits féodaux, et toute espèce de servitude. (On applaudit.)
« Cependant vous n'auriez rien fait, si vous vous borniez à ces seules destructions. L'aristocratie gouverne partout; il faut donc
détruire tontes les autorités existantes. Rien ne doit survivre an régime ancien, lorsque le pouvoir révolutionnaire se montre. Si nous avions, dès le commencement de la guerre, adopté ces principes, nous n'aurions peut-être pas à pleurer sur la mort de nos frères assassinés à Francfort. Les magistrats anciens existaient dans cette ville, et vous vouliez que ce peuple fût libre! Il faut que le système populaire s'établisse, que toutes les autorités soient renouvelées, ou vous n'aurez que des ennemis à la tête des affaires. Vous ne pouvez donner la liberté à un pays, vous ne pouvez y rester en sûreté, si les anciens magistrats conservent leurs pouvoirs ; il faut absolument que les Sans-Culottes participent à l'administration. (De nombreux applaudissements s'élèvent dans l'Assemblée et dans les tribunes.) Déjà, citoyens, les aristocrates des pays qu'occupent nos armées, abattus au premier instant, ont conçu de nouvelles espérances ; ils ne dissimulent plus leur joie féroce; ils croient à une Saint-Barthélémy; et il ne serait pas difficile de prouver qu'il existe déjà, dans la province de la Belgique, quatre ou cinq partis. Les aristocrates versent, de l'or pour égarer le peuple et conserver leur ancienne puissance; on n'y voit que les nobles, le clergé, les états, et le peuple n'y est rien; il reste abandonné à lui-même : et vous voulez qu'il soit libre ! non, il ne le sera jamais, si nous ne prononçons plus fortement nos principes.
« Vous avez vu les représentants de ce peuple venir à votre barre; timides et faibles, ils n'ont pas osé vous avouer leurs principes ; ils étaient tremblants; ils vous ont dit : nous abandonnerezvous? Vos armées nous quitteront-elles avant que notre liberté soit assurée? Nous livrerez- vous à la merci de nos tyrans? Nous ne sommes pas assez forts. Accordez-nous votre protection, vos forces... Non, citoyens, vous ne les abandonnerez pas, vous étoufferez le germe de leurs divisions et des malheurs qui les menacent. (On applaudit.) En Savoie, le peuple s'est prononcé plus fortement; il a commencé par tout détruire pour tout recréer. Alors son vœu n'a plus été douteux; il s'est montré digne d'être libre, et vous a donné un exemple que vous devez porter chez les autres peuples. Suivons donc cette marche dans les pays où nous serons obligés de faire naître les révolutions; mais donnons sûreté aux personnes et aux propriétés. (On applaudit.)
« Vos comités ont cru qu'en proclamant la destruction des abus, des autorités existantes, il fallait que, de suite, les peuples fussent convoqués en assemblées primaires, et qu'ils nommassent des administrateurs et des juges provisoires pour faire exéter les lois relatives à la propriété et à la sûreté des personnes. Ils ont cru, en même temps, que ces administrateurs provisoires
pouvaient nous être utiles sôus plusieurs autres rapports.
« En entrant dans un pays, quel doit être notre premier soin ? c'est de prendre pour gage des frais de la guerre les biens de nos ennemis; il faut donc mettre sous la sauvegarde de la nation les biens meubles et immeubles appartenant au fisc, aux princes, à leurs fauteurs, adhérents, participants, à leurs satellites volontaires, aux communautés laïques et séculières, à tous les complices de la tyrannie. (On applaudit.) Et pour qu'on ne se méprenne pas sur les intentions pures et franches de la République française, vos comités ne vous proposent pas de nommer des administrateurs particuliers pour l'administration et la régie de ces biens, mais d'en confier le soin à ceux qui seront nommés par le peuple. Nous ne prenons rien, nous conservons tout pour les frais de la guerre.
« Vous sentez qu'en accordant cette confiance aux administrations provisoires, vous aurez alors le droit d'en exclure tous les ennemis de la République qui tenteraient de s'y introduire. Nous proposons donc que personne ne puisse être admis à voter ni être élu s'il ne prête serment à la liberté et à l'égalité, et s'il ne renonce par écrit à tous les privilèges et prérogatives dont il pourrait être pourvu. (Applaudissements.)
« Ces précautions prises, vos comités ont pensé qu'il ne fallait pas encore abandonner un peuple, peu accoutumé à la liberté, absolument à lui-même; qu'il fallait l'aider de nos conseils, fraterniser avec lui; en conséquence, que dès que les administrations provisoires seraient nommées, la Convention devait leur envoyer des commissaires tirés de son sein, pour entretenir avec elles des rapports de fraternité. Cette mesure n'est pas même suffisante. Les représentants du peuple sont inviolables : ils ne doivent jamais exécuter. 11 faudra donc nommer aussi des exécuteurs. Vos comités ont donc pensé que le conseil Exécutif devait envoyer de son côté des commissaires nationaux qui se concerteront avec les administrations provisoires pour la défense du pays nouvellement affranchi, pour assurer les approvisionnements et la subsistance de nos armées, et enfin se concerter sur les moyens qu'il y aura à prendre pour payer les dépenses que nous aurons faites ou que nous ferons sur leur territoire.
« Vous devez penser qu'au moyen de la suppression des contributions anciennes, les peuples affranchis n'auront point de revenus ; ils auront recours à vous, et le comité des Finances eroit qu'il est nécessaire d'ouvrir le Trésor public h tous les peuples qui voudront être libres. Quels sont nos trésors? Ce sont nos biens territoriaux que nous avons réalisés en assignats. Conséquemment, en entrant dans un pays, en supprimant ses contri-
butions, et lui offrant une partie de nos trésors pour l'aider à reconquérir sa liberté, nous lui offrirons notre monnaie révolutionnaire. (On applaudit.) Cette monnaie deviendra la sienne; nous n'aurons pas besoin alors d'acheter à grands frais du numéraire, pour trouver, dans le pays même, des habillements et des vivres ; un même intérêt réunira les deux peuples pour combattre la tyrannie. Dès lors, nous, augmenterons notre propre puissance, puisque nous aurons un moyen d'écoulement pour diminuer la masse des assignats circulant en France, et que l'hypothèque que fourniront les biens mis sous la sauvegarde de la République augmentera le crédit de ces mêmes assignats.
« Il sera possible qu'on ait recours à des contributions extraordinaires; mais alors la République française ne les fera pas établir par ses généraux; ce mode militaire ne serait propre qu'à jeter dans l'esprit des contribuables une défaveur non méritée sur nos principes. Nous ne sommes point agents du fisc; nous ne voulons point vexer le peuple. Eh bien, vos commissaires, en se concertant avec les administrations provisoires, trouveront des moyens plus doux. Ils établiront sur les riches les contributions extraordinaires qu'im besoin imprévu pourrait exiger ; ils en excepteront la classe laborieuse et indigente. C'est par là que nous ferons aimer au peuple la liberté; il ne payera plus rien; il administrera tout.*
« Mais vous n'aurez encore rien fait, si vous ne déclarez hautement la sévérité de vos principes contre quiconque ne voudrait qu'une demi-liberté. Vous voulez que les peuples chez qui vous portez vos armes soient libres. S'ils se réconcilient avec les castes privilégiées, vous ne devez pas souffrir ce trafic avec les tyrans. Il faut donc dire aux peuples qui voudraient conserver des castes privilégiées, vous êtes nos ennemis ; alors, on les traitera comme tels, puisqu'ils ne voudront ni liberté, ni égalité; et si, au contraire, ils paraissent disposés à un régime libre, vous devez non seulement leur donner assistance, mais les assurer d'une protection durable. Déclarez-leur que vous ne traiterez jamais avec leurs anciens tyrans, car ils pourraient craindre que vous les sacrifiiez à l'intérêt de la paix. Faites la déclaration solennelle de plutôt périr tous que de capituler avec les oppresseurs du peuple. (On applaudit.) Vous devez en même temps annoncer aux peuples que dès qu'ils auront déclaré leur indépendance et organisé une forme de gouvernement libre et populaire, tous les pouvoirs de l'administration provisoire et de vos commissaires cesseront.
« A la fin de la guerre, vous aurez des comptes à régler. Vous compterez avec les représentants de chaque peuple, et des dépenses que vous aurez faites et des approvisionnements qu'on
vous aura fournis. Si l'on vous doit, vous prendrez des arrangements comme vous en avez pris avec les Etats-Unis de l'Amérique; vous vous prêterez à tout ce qui pourra soutenir la liberté de vos voisins ; si, au contraire, vous êtes redevables, vous payerez comptant, car la République française n'a pas besoin de crédit.
« Le projet de décret que vos comités m'ont chargé de vous présenter est rédigé d'après ces principes ; il renferme quelques articles de détail, comme d'obliger les commissaires à rendre leurs comptes au conseil Exécutif, qui les soumettra à la revision de l'Assemblée nationale, qui doit toujours être le centre de l'autorité; il est accompagné d'une proclamation qui doit être faite par les généraux, pour développer ces principes, et à la suite de laquelle ils feront assembler les communes et organiser les administrations. Ce projet n'a été arrêté que ce matin. Je n'ai pas fait de rapport par écrit, parce qu'il était instant de vous le soumettre. »
Eh bien, il y a un abîme entre cette loi du 15 décembre 1792 et le décret du mois de novembre précédent : M. Marc Dufraisse la qualifie de loi d'argent, et c'est très juste.
« En entrant dans un pays conquis, disait l'illustre rapporteur, notre premier soin doit être de prendre pour gage des frais de guerre^ les biens de nos ennemis » . Et toute l'économie de la loi consistait, en effet, à augmenter l'hypothèque, et, par conséquent, le crédit de l'assignat français par la main mise sur les biens meubles et immeubles « des tyrans et des fauteurs de tyrannie », de même que son but était de diminuer chez nous la masse de ce papier en le donnant à l'étranger en échange de son numéraire et de ses métaux précieux. Car, en saisissant tous les biens du fisc et des congrégations au profit de la République, la loi du 15 décembre tendait à priver de revenu les peuples protégés, à les obliger de recourir à nous pour leurs besoins, et, par conséquent, à recevoir notre monnaie révolutionnaire, l'assignat, que le Trésor français s'empressait, du reste, de mettre à leur disposition.
Voilà pour le côté économique ou financier de la question.
Quant au côté politique et militaire, on ne doit jamais oublier que tous les trônes quelconques, toutes les couronnes, se trouvant incessamment menacés, irrémédiablement condamnés par le droit révolutionnaire, la République française, tant qu'elle n'aurait pas formellement renoncé à la propagande armée, provoquait contre elle, par l'adoption même de ces principes, la coalition universelle des monarchies et des empires : d'où la guerre à outrance, sans fin et sans merci. Ensuite, par cela seul que la République avait stipulé le remboursement avec garantie des frais de la guerre de délivrance, après l'opération faite, elle se trouvait aussi entraînée, et cela inévitablement, à prendre pour gage, jusqu'à parfait
Sayement, les pays qu'elle avait occupés; de même, elle evait y opérer, proportionnellement, le recrutement de ses armées, auquel, sans cela, la France seule n'aurait pas pu suffire.
Voilà comment la Belgique et la Savoie, — pour ne parler que de ces deux cas caractéristiques, — se trouvèrent, dès 1793, fatalement amenées à faire partie, au moins pendant un temps, de la nouvelle république.
Gela était tellement inévitable, et l'idée de laisser et de maintenir indépendants et libres d'eux-mêmesles peuples •délivrés par nos armes était à ce point utopique, que, partout, les nations affranchies, incapables de se défendre contre leurs anciens maîtres, sollicitèrent elles-mêmes, et aussitôt, leur incorporation totale et définitive à leur tutrice naturelle, la République française, par peur et instinct de conservation; tout comme elles voulurent subir notre droit commun en matière d'impôts, et payer dores et déjà les frais de leur délivrance, afin d'éviter le régime d'exception.
Nous avons réuni, à la fin de ce volume, aux Pièces justificatives, n 08 2 à 16, un certain nombre de ces adresses des Belges, des Bataves ou Hollandais, des Rauraciens, des Allemands, des Savoisiens et des Niçois à la Convention nationale, pour demander et motiver leur annexion ou réunion à la France ; toutes confirment ce que nous venons d'avancer, et il y en a des centaines
d'autres dans nos archives nationales et dans les journaux de l'époque révolutionnaire qui tendent au même résultat.
Mais outre les motifs essentiels que nous venons d'invoquer, et qui font toucher du doigt les causes profondes et inéludables de l'impossibilité pratique du système de la propagande armée, puisque l'affranchissement des
f)euples y revêtait fatalement la forme de la conquête en eur imposant, de toute nécessité, l'obligation fiscale et le service militaire (1), on peut juger encore, d'après un passage naïvement autopanégyrique des Mémoires de Barère, comment les libérateurs, se regardant spontanément comme des vainqueurs ordinaires, s'y attribuaient tous les avantages, droits et abus du plus fort, et jusqu'à quel point les affranchis, les délivrés, étaient inévitablement lésés dans leurs intérêts les plus essentiels et les plus légitimes, aussi bien que dans les plus délicats et les plus élevés.
« Lorsque les armées de la République entrèrent en Belgique, dit l'ancien décemvir, je fis arrêter par le comité que deux commissaires pris dans la Convention iraient à Anvers, à Bruxelles, à Aix-la-Chapelle et à Liège, recueillir les chefs-d'œuvre de Rubens et des célèbres écoles flamande et hollandaise, pour enrichir le musée français. M. Guiton-Morveau fut le principal commissaire qui, de Belgique, fit transporter à Paris ces tableaux précieux que l'Europe vient admirer depuis qu'ils sont devenus les trophées de la victoire (2). »
D'autre part, M. Thaïes Bernard, dans une étude intime sur l'Orphée du chauvinisme français, nous apprend que nos armées étant rentrées dans les Pays-Bas en
(1) Rappelons encore ici les 2 millions de florins arrachés en octobre 1192 par les fourrageurs de Custine (Neuyinger et Houchard) aux paisibles habitants de Francfort, ville neutre et libre! et nous aurons suffisamment indiqué que la guerre de délivrance ressemblait singulièrement à l'autre, pour ceux qui la subissaient; la brillante médaille de la propagande armée avait donc bien aussi son revers.
(2) T. II, p. 146-147.
1794, un certain Frère, lieutenant à la Compagnie des Arts (formée d'artistes parisiens), et qui ne serait autre que le père de la Lisette de Béranger, «joignit à son titre celui de commissaire en chef des sciences et des arts des pays conquis, avec la mission d 'expédier en France ce qu il y avait de plus remarquable dans lesdits musées.
a Les bourgmestres des villes belges, ignorant qu'il maniait le pinceau aussi bien que l'épée, cherchaient à lui donner le change dès qu'il pénétrait dans les musées; mais il marquait les meilleurs tableaux à la craie et les faisait enlever aussitôt, au grand ébahissement des dignes magistrats. »
* « Nous avons eu dans les mains, ajoute M. T. Bernard, la commission, dont nous reproduirons le premier article comme caractéristique des mœurs du temps :
« Bruxelles, le 30 messidor, Tan II de la République.
« Les Représentants du peuple près l'armée du Nord
« Art. 1 er . Informés que, dans les pays d'où lés armées victorieuses de la République viennent de chasser les hordes d'esclaves soldés par les tyrans, il existe des morceaux de peinture et de sculpture et autres productions du génie; considérant que leur véritable dépôt, pour l'honneur et le progrès des arts, est dans le séjour et sous la main des hommes libres, arrêtent ce qui suit »
« Cette pièce était signée Laurent Richard et L.-B. Guyton (i). Ce dernier n'est autre que le fameux Guyton de Morveau, l'illustre chimiste connu par ses belles expériences sur la désinfection de l'air (2). »
Voilà donc le comité de Salut public en flagrant délit de bonapartisme ! — Et la guerre de délivrance ? et la fraternité des peuples? et la protection des opprimés?
La guerre de propagande n'était, au vrai, qu'un
(1) Tous deux députés à la Convention nationale; le premier pour le département de la Sarthe, le second pour celui de la Côle-d'Or. — R.
(2) La Lisette de Béranger, Souvenirs intimes, par Thaïes Bernard ; in-16, chez Bachelin-Deflorenne. Paris, 1864.
mirage décevant que le premier contact des réalités devait dissiper sans retour.
L'Angleterre étant, avant tout, un pays marchand, sa politique se trouvait étroitement subordonnée à cette situation. La nation et le gouvernement n'y admettaient pas qu'aucun peuple, et la France moins que tout autre, pût lui disputer la domination des mers, l'exploitation privilégiée des colonies, le commerce du monde. L'île riche entendait bien aussi se réserver toujours l'approvisionnement de l'Allemagne, et il ne pouvait lui venir à l'idée que les Français s établissent sur l'Escaut ou sur le Rhin, à Anvers et à Mayence.
Donc, la résolution de ne jamais tolérer que la République s'annexât la Belgique et la rive droite du Rhin, était systématiquement arrêtée chez elle bien avant l'exécution dé Louis XVI.
Pas plus que l'Angleterre, la Hollande ne voulait que l'Escaut, qu'elle détenait par ses embouchures, et dont la navigation lui appartenait par une vente authentique (traité conclu avec Joseph II), devint un fleuve français, ni une voie ouverte à tous les peuples.
Rivales par leurs marines, ayant des intérêts opposés sur les mers, ces deux nations s'accordaient parfaitement en Europe sur ce point important, et se coalisèrent pour le soutenir.
C'est ainsi que l'Angleterre avait doublement pied sur le continent et qu'elle faisait si activement partie du concert européen à cette époque : elle y possédait le Hanovre, patrimoine de sa nouvelle dynastie; elle y protégeait la Hollande, avec laquelle elle avait noué une alliance aussi étroite qu'égoïste des deux parts.
Du reste, faisant surtout la guerre pour l'intérêt de son commerce, l'île riche ne prit l'épée que quand cet intérêt lui sembla menacé; et il l'était certainement par l'invasion des Français en Allemagne et dans les Pays- Bas à la fin de 1792 (V. la pièce n° 23).
Cependant, il faut reconnaître que bien avant cette époque, — dès l'ouverture des états généraux (mai 1789), — le mauvais vouloir de la cour d'Angleterre
s'était manifesté à l'égard de la France et n'avait fait qu'augmenter de jour en jour. Le roi témoignait par tous les moyens et dans toutes les occasions de son animosité pour la Révolution et de ses sympathies pour les coalisés. Il n'était empêché de se joindre à eux que par l'opposition du Parlement, et il était évident que le jour viendrait bientôt pour lui de se déclarer contre nous.
Gela ressort nettement des avertissements réitérés de notre ambassadeur, F. de Ghauvelin, et de notre consul à Londres, Hestif, qui ne laissent aucun doute sur la part opiniâtre, on pourrait dire acharnée, que prit l'Allemand George III à la déclaration de guerre entre les deux pays. En présence de pareils documents, on ne doit pas craindre d'affirmer qu elle fut son œuvre personnelle (i).
En outre, la France venait, avec l'Espagne, comme principale puissance maritime après le Royaume-Uni ; c'était bien là l'obstacle essentiel au succès de la propagande armée en Hollande et dans la Grande-Bretagne, et à l'acceptation du système dans les deux pays, par la démocratie elle-même, qui aurait, certainement, regardé à deux fois avant de nous admettre, en compensation de nos efforts et de nos sacrifices libérateurs, au partage des mers, du Rhin et de l'Escaut (V. la pièce n° 23).
Les Cosmopolites parisiens s'étaient donc surtout mépris en croyant possible au temporel, comme le voulait Anacharsis, une union qui ne pouvait et ne pourra jamais exister qu'au spirituel, c est-à-dire par des idées, des affections et des mœurs communes à tous les peuples.
. Cnaque patrie doit conserver son indépendance politique, son autonomie nationale, et toutes peuvent, au contraire, et devront un jour se confondre par la foi, par l'adhésion volontaire et raisonnée au système universel et coordonné des sciences, remplaçant la théologie, et faisant surgir, en fin de compte, le ralliement in-
(1) Archives du Département des Affaires étrangères, Correspondance consulaire et politique avec F Angleterre, T. 581-586*
tellectuel et moral du genre humain, la religion de l'Humanité.
La thèse cosmopolite reposait encore sur deux sup-
Sositions qui n'avaient aucun fondement objectif : 'abord, elle attribuait à tous les peuples voisins de la France la volonté, l'aptitude et la situation qu'elle avait eues elle-même, pour secouer le joug de leurs gouvernements respectifs; ensuite, elle séparait, par une opération mentale purement subjective, par une abstraction chimérique, les peuples de leurs gouvernements, empereurs ou rois, et croyait qu'on pouvait faire la guerre à une nation en n'attaquant et ne molestant que ces derniers, sans porter aucune atteinte aux intérêts et à l'honneur des sujets, sans offenser leur patriotisme ni alarmer leurs susceptibilités nationales les plus légitimes.
L'expérience a prouvé qu'il n'en était rien.
Prétendre, comme Cloots. et la Commune de Paris, à municipaliser, départementaliser et républicaniser toute la terre par l'action militaire de la France et sous la direction centrale de Paris, au moyen de la guerre de propagande, était donc bien une pure extravagance !
C'est pourquoi Danton, de si bonne heure, rompit en visière au système propagandiste; c'est pourquoi il avertit si péremptoirement et si vite la Convention nationale et la lit changer de piste; c'est pourquoi il renonça même bientôt aux annexions, à toute conquête, et voulut seulement, par la guerre et par la diplomatie, faire poser les armes à la coalition, la détruire, en un mot, en s'indemnisant des frais de guerre et obtenant de chacune des puissances belligérantes qu'elle reconnût officiellement la République française, a^u nom de la liberté et de l'indépendance que réclamaient la raison et la justice pour tout Etat constitué.
Voilà sa politique,
Mais elle n'arriva pas d'emblée, — nous le croyons du moins, — à ce deeré de précision et de perfectionnement ; elle eut des phases successives, elle suivit, sous la pression des événements, une évolution que nous devons rappeler ici.
D'abord il laissa passer l'ouragan cosmopolite sans faire aucune tentative vaine pour lui opposer des obstacles inutiles et en s'inclinant, au contraire, devant lui. . Ensuite, en face de l'impossibilité pratique des conclusions du propagandisme militaire, il chercha à tirer parti de la force créée par un tel mouvement, au profit de la France et au détriment de la coalition, en appuyant la réunion de la-Belgique à la République, et de la Hollande, comme frontières naturelles.
Enfin, il sentit le danger, autant des annexions que de la guerre de propagande, d'après l'expérience qu'il venait d'en faire en Belgique, et se fixa irrévocablement au système de la guerre nationale défensive, sans acquisitions de territoires.
A la première période de ce processus politique, nous rapporterons son exclamation du 28 septembre 1792, à la Convention : « En nous députant ici, la nation française a créé un grand comité d insurrection générale des peuples; remplissons notre mission! » Mais il reprenait aussitôt : « Mûrissons nos principes et ne précipitons . pas nos décisions. »
Le 14 octobre suivant, aux Jacobins, Danton, qui présidait, répondait à Dumouriez, qui était venu assister à la séance et qui y avait pris la parole : a ... Que la pique du peuple brise le sceptre des rois, et que les couronnes tombent devant ce bonnet rouge dont la société vous a honoré!... »
Il est certain qu'ici encore il suivait, de gré ou de force, l'entraînement général et n'essaya point de s'opposer à l'invasion de la Belgique.
Toutefois, il n avait pris aucune part à l'élaboration du décret du 19 novembre, il s'était tu, dans cette occasion décisive, et quelque temps avant, dans la discussion sur la guerre, qui avait eu lieu entre Robespierre et Brissot, il avait accordé au premier le prix de f éfoquence et de la raison.
Enfin, depuis le 10 août 1792 jusqu'à l'évacuation de la Belgique, jamais il n'avait abandonné, nous l'avons précédemment établi, les négociations diplomatiques,
ce qui était absolument contraire à la politique des Cosmopolites, qui ne le lui ont pas pardonné ! Jamais,, surtout, il n'avait songé, comme Monge, Grégoire et Cloots, à descendre en Angleterre pour y faire triompher les Whigs (i). Il se contentait de combattre Pitt sur le continent, par les armes, et dans le Parlement anglais, par l'opposition.
Une fois arrivé dans les Pays-Bas en qualité de commissaire de la Convention près l'armée de Dumouriez, le 30 novembre 1792, la seconde période de son action commença : il exécuta d'abord fidèlement, strictement, le décret du 15 décembre (2).
Ce n'est pas non plus au nom de la propagande armée qu'il provoqua, vers le milieu de janvier, la déclaration de guerre à l'Espagne, au cours du procès du roi, mais parce que l'ambassadeur de cette puissance avait fait de la mise en liberté de celui-ci la condition de la paix.
Peu de temps après, à la fin de janvier 1793, sous le coup des difficultés de tous genres que faisait surgir l'invasion, et d'après les craintes et sollicitations vives des patriotes belges, il se décida pour l'annexion et invoqua, devant la Convention, la théorie des frontières naturelles; voici en quels termes :
(1) Le ministre de la marine avait adressé à tous les amis de la liberté, dans les ports de mer français, une circulaire officielle dans laquelle on lisait ces paroles :
« Le roi et le Parlement d'Angleterre ont dessein de nous faire la guerre; les républicains anglais le souffriront-ils? Déjà ils ' témoignent leur répugnance à porter les armes contre leurs frères les Français. Eh bien ! nous volerons à leur secours ; nous ferons une descente dans leur île; nous y jetterons cinquante mille bon- • nets rouges, et nous y planterons l'arbre sacré ! (a) »
(2) Lors du procès de germinal, au tribunal révolutionnaire, le seul témoin entendu, Cambon, ne put s 'empocher de le reconnaître, et dit : « Le décret du 15 décembre... Dumouriez s'y opposait. On envoya Danton et Lacroix pour surveiller Dumouriez. Tous ceux qui sont là (les Dantonistes, au banc des accusés) furent les fidèles appuis de ce déetet. » — (Notes de Topino-Lebvun.)
(a) Moniteur. — Voir en outre les allocutions de Grégoire à la Convention.
« Ce n'est pas en mon nom scalement, c'est au nom des patriotes tjelges. du (tfiple belge, que je viens demander aussi la réunion de la Belgique (1).
« Je ne demande rien à votre enthousiasme, mais tout à votre raison, mais tout aux intérêts de la République française.
« N*avez-vous pas préjugé cette réunion, quand vous avez décrété une organisation provisoire pour la Belgique. Vous avez tout consommé, par cela seul que vous avez dit aux amis de la liberté : organisez- vous comme nous. C'était leur dire : nous accepterons votre réunion si vous la proposez.
« Eh bien ! ils la proposent aujourd'hui.
« Les limites de la France sont marquées par la nature. Nous les atteindrons dans leurs quatre points : à l'Océan, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées.
« On vous menace des rois ! Vous leur avez jeté le gant ; ce gant est la tête d'un roi : c'est le signal de leur mort prochaine. On vous uienace de l'Angleterre! Les tyrans de l'Angleterre sont morts.
« Vous avez la plénitude de la puissance nationale. Le jour où la Convention nommera des commissaires pour savoir ce qu'il y a dans chaque commune d'hommes et d'armes, elle aura tous les Français.
« Quant à la Belgique, l'homme du peuple, le cultivateur, veulent la réunion. Lorsque nous leur déclarâmes qu'ils avaient le pouvoir de voter, ils sentirent que l'exclusion ne portait que sur les ennemis du peuple, et ils demandèrent l'exécution de votre décret. Nous avons été obligés de donner la protection de la force armée au receveur des contributions, auquel le peuple demandait la restitution des anciens impôts.
« Sont-ils mûrs, ces hommes-là ?
« De cette réunion dépend le sort de la République dans la Belgique.
« Ce n'est que parce que les patriotes pusillanimes doutent de
(1) Avant que Danton eût proposé cette réunion, Carabon l'avait lui-même demandée.
En môme temps il signalait les manœuvres de prétendus délégués belges, Des m et et Vermeulen, auprès du comité Diplomatique, pour empêcher la réunion de la Belgique à la France, et surtout l'exécution du décret du 15 décembre.
Après une certaine opposition de Roger-Ducos, et une adhésion formelle de Lasource, l'Asâemblée avait voté à l'unanimité la réunion de Nice à la France, mais elle avait ajourné de se prouonccr sur celle de la Belgique. — (Moniteur, séance du 3 janvier 1792.)
cette réunion, que votre décret du 15 a éprouvé des oppositions. Mais prononcez-la, et alors vous ferez exécuter les lois françaises, et alors les aristocrates, nobles et prêtres, purgeront la terre de la liberté. Cette purgation opérée, nous aurons des hommes, des armes de plus. La réunion décrétée, vous trouverez dans les Belges des républicains dignes de vous, qui feront mordre la poussière aux despotes.
« Je conclus donc à la réunion de la Belgique (ij. »
Vu son importance, nous rapportons ici le même discours d'après le texte du Logotachy graphe, au moins dans ses principales varianteset en ne supprimant que les passages identiques ; les deux versions, celles du Moniteur et celle du journal de Guiraut, s'éclairent réciproquement, et permettent, en l'absence d'une reproduction sténographique exacte, de juger d'une manière plus conforme à la réalité la parole du grand homme d Etat.
« Danton : Ce n'est pas seulement en mon nom, mais encore au nom des commissaires de la Convention dans la Belgique (Lacroix, Camus, Gossuin, Treilhard, etc. — R.), que je viens vous demander un décret pareil à celui que vous venez de rendre au sujet de Nice.
« Je ne demande rien à votre enthousiasme, mais tout à votre raison, mais tout aux intérêts de la République française. Je pensais entendre un rapport de votre comité Diplomatique; mais n'avez-vous pas déjà préjugé cette réunion, quand vous avez décrété que la Belgique serait constituée provisoirement suivant les lois françaises? Où serait donc la politique d'un grand peuple, qui, donnant la liberté à un autre peuple, le constituerait suivant le mode de cette liberté, s'il l'abandonnait ensuite à lui-même? Cette conduite serait criminelle, elle serait meurtrière.
(1) Moniteur, séance de la Convention du 31 janvier 1793. — Il est indispensable, pour avoir une idée des choses des Pays-Bas à ce moment de lire le second Rapport des commissaires de cette assemblée à l'armée, en Belgique et dans le pays de Liège, et surtout, dans la deuxième partie, les chapitres I or à VI : Convocation, tenue et résultat des assemblées primaires, — Effets et suite des vœux émis dans les assemblées primaires.
« Vous avez tout consommé par cela seul que vous avez dit aux peuples qui sont dans la Belgique, dans le
Says de Liège surtout, par cela seul que vous leur avez it: nous vous organisons comme nous. Vous leur avez donné l'assurance que vous accepteriez leur réunion s'ils vous la proposaient. Eh bien, aujourd'hui ils vous la proposent après avoir mûrement délibéré; ils vous la proposent après avoir examiné ce qu'ils avaient à craindre jet ce qu'ils avaient à espérer.
« Je dis que c'est en vain qu'on veut faire craindre de donner trop d'étendue à la République. Ses limites sont marquées par la nature... On nous menace: l'Angleterre, dit-on, se ligue et est sur le point de nous frapper : la
liberté régnera chez ce peuple
« Pouvez-vous maintenant hésiter d'ordonner cette réunion que la justice et l'humanité réclament? Il ne faut plus de rapport là où tout est connu, là où tout est épuisé. Ne vous y trompez pas, l'homme du peuple, le vrai cultivateur, dans la Belgique, veut la réunion, et je ne vous citerai qu'un seul trait.
o Nous parûmes à Namur dans l'assemblée des représentants provisoires; on avait induit les habitants des campagnes en erreur sur le sens du décret. Quand nous eûmes expliqué aux bons habitants de la campagne, à ces vertueux cultivateurs, à ces véritables hommes de la patrie et de la liberté, qu'ils avaient tous le pouvoir de voter, ils sentirent que l'expulsion ne frappait que les ennemis de votre liberté, ils applaudirent à votre sagesse, et demandèrent l'exécution de voire décret du 15.
« Il y a plus, et tel est l'effet de l'abolition des droits féodaux sur les peuples, des perceptions établies par le despotisme; telle est cette influence, que nous avons été obligés de donner une force armée pour garantir le receveur des anciennes impositions, des restitutions que le peuple exigeait, des anciens impôts qu'il payait pour la tyrannie. Hé bien ! sont-ils mûrs, ces hommes-là* entendent-ils leurs intérêts?
« L'intérêt des peuples c'est de n'être pas foulés, c'est de ne rien faire pour la tyrannie; s'ils sentent pro-
fondement leurs intérêts, ils mériteront d'être réunis à nous.
« Remarquez bien, surtout, que de cette réunion immédiate dépend le triomphe de la liberté dans la Belgique proprement dite; car le grand art des partisans de l'ancien régime, c'est de faire croire que vous ne voulez pas de réunion; ce n'est que parce que les esprits faibles craignent, ce n'est que parce qu'ils doutent de cette réunion, que le parti autrichien se réunit à Bruxelles.
« Que la réunion de Liège s'opère !
« Aussitôt que la nouvelle en parviendra dans la Belgique, vous aurez, de toutes parts, de pareilles pétitions ; alors nous ferons exécuter les lois françaises, alors les prêtres, les aristocrates séditieux purgeront la terre de la liberté, et cette purgation opérée, alors nous aurons des hommes de plus, alors nous aurons des vrais républicains, alors l'Europe verra que nos principes ne sont point chimériques : car, nous en donnons l'assurance, la réunion une fois opérée, vous verrez que vous aurez dans les Belges des hommes dignes de vous, des hommes qui feront mordre la poussière aux partisans de l'Autriche.
« Je conclus à la réunion immédiate. » — (De toutes parts on crie : aux voixl aux voix!)
Faut-il condamner l'homme d'Etat de la Révolution pour avoir subi, sans essayer de le harceler, l'irrésistible mouvement qui marqua la fin de 92? puis d'avoir compris que cette immense force étant donnée, le seul moyen pratique de la faire aboutir était d'annexer à la France les pays délivrés par nos armes ; et qu'en face d'ennemis qui voulaient démembrer et se partager la République, il était inévitable de chercher à la rendre invincible en constituant ses défenses sur la base la plus large?
Cette phase si rapide d'entraînement militaire, qui répondait à des besoins impérieux, irrésistibles, ne nous semble mériter, au point de vue patriotique, qu'une légitime approbation, quoiqu'on doive la regretter au point ae vue de la politique, générale.
Mais ce qui est encore mieux, et bien au-dessus d'une telle conduite, c'est d'avoir aussitôt compris, sous le feu ' même de l'ennemi, que ces représailles de la France contre l'Europe et la coalition, si irréprochables qu'elles fussent, étaient cependant la guerre éternelle avec le reste de l'Occident, et que le salut de la patrie, l'affermissement de la République, le repos de l'Europe, les intérêts de la civilisation et le bonheur du monde imposaient finalement le renoncement aux conquêtes et le respect de l'autonomie des Etats.
Une autre solution, qui nous paraîtrait aujourd'hui normale, — l'institution de républiques indépendantes, quoique placées sous le protectorat de la France et subordonnées à elle seulement pour la contribution de guerre (contingent et subsides} et les opérations militaires et diplomatiques, mais absolument maîtresses de leur vie intérieure, — était-elle davantage possible à ce moment? (V. Talleyrand, p. 246, 247).
Cela nous parait fort douteux.
La plupart des peuples affranchis voulaient, nous le répétons, leur incorporation à la République : aucun n'était ni disposé ni prêt à V autonomie.
Mais nous devons insister sur les considérations qui avaient décidé à prendre de telles déterminations un politique qui, assurément, ne se battait pas pour les principes^ pour la gloriole de promener la table des droits de l'Homme de par lemonde, avecdes tambours et des canons.
La coalition existait toujours, après Valmy ; ni la Prusse ni l'Autriche n'avait désarmé. Au contraire, elles refaisaient leurs forces et cherchaient des alliés. N'était-il pas prudent, indispensable, de les poursuivre sur leurs possessions d'au delà ou d'en deçà du Rhin, et de profiter du magnanime élan de 92 pour les mettre hors d'état de renouveler leur attaque? Car, ainsi que le fait justement observer M. Marc Dufraisse, tout en blâmant les annexions faites par la Convention :
« L'Europe ayant repoussé le droit des gens que la Constituante voulu Inaugurer : respect de l'indépendance des peuples «t
renoncement à la conquête, la République française était autorisée, d'après les anciennes règles du droit international, à réclamer un agrandissement territorial comme compensation de l'argent qu'elle avait dépensé et du sang qu'elle avait perdu. C'eût été la rançon modérée et légitime des rois conjurés et vaincus, la correction méritée de leurs insultes à la Révolution et de leurs complots contre la France.
« Et, de plus, l'indépendance du peuple français ayant été menacée par un odieux abus de la force et compromise par la faiblesse de ses frontières, son besoin de sûreté extérieure l'autorisait à les renforcer par la conquête. La loi de conservation exigeait que la France s'agrandit des territoires dont la possession lui semblait nécessaire pour repousser de nouvelles agressions. Le danger qu'elle avait couru ouvrait à la République victorieuse le droit de les prendre, non comme un vain trophée de la fortune de ses armes, mais comme une garantie de sa sécurité, de son intégrité, du respect de sa Constitution et de ses lois.
« Puisque l'Autriche avait violé notre frontière pour conquérir l'Alsace et la Lorraine, la République pouvait s'emparer justement des terres d'Autriche aux Pays-Bas. Puisque le roi de Sardaigne nous avait attaqués sans cause, sans motifs, afin de réunir la Bresse et le Bugey à son domaine de Savoie, la République française était autorisée, par cela même, à réunir le duché de Savoie et le comté de Nice à nos terres françaises convoitées de son voisin, et à reculer notre limite jusqu'aux Alpes. Ces réunions de territoires n'eussent été que les représailles légitimes de notre guerre sacrée contre une guerre impie (1). »>
Nul doute que ces fortes considérations ne déterminèrent momentanément Danton, sans aucun souci de la propagande armée, dont il ne confessa jamais les principes, à demander à la Convention d'annexer la Belgique à la France.
D'ailleurs, nous le redirons sans cesse, cette réunion, comme celle de la Savoie et d'autres pays moins importants, fut demandée à cor et à cris par les patriotes brabançons, allobroges et autres (2); 1 annexion fut ensuite
(1) Histoire du droit de guerre et de paix, p. 334-335. Tout serait à citer de ce chapitre admirable sur la guerre de propagande.
{■>) Voir les pièces n" 2 a 16.
soumise aux délibérations d'assemblées primaires belges et savoisiennes ; et enfin, elle fut votée d'après cette expression de la volonté populaire.
Si, comme on Ta dit, l'intrigue politique et la pression militaire (nous occupions la Belgique et la Savoie au moment du vote) furent pour quelque chose dans la détermination finale, il faut convenir néanmoins qu'il y avait dans cette consultation politique un fait nouveau assez considérable : la consécration de la volonté nationale, chez les peuples annexés, ou la reconnaissance de leur autonomie.
Ce n'était plus la conquête antique, où le vaincu passait au vainqueur corps et biens. Ce n'était pas non plus la conquête féodale, qui faisait varier les maîtres seulement, les serfs restant attachés à la même glèbe. Il y avait ici une modification essentielle et inconnue jusqu'alors : l'acquiescement volontaire, délibéré, — parfois enthousiaste, — de la partie active du peuple conquis, qui changeait de groupement et d'état politique en vue d'améliorer sa situation.
En principe, la différence était considérable.
Mais ce qui était juste, légitime au point de vue de l'ancien droit international, 1 était-il encore au point de vue du nouveau code rédigé par la Constituante et bientôt par la Convention elle-même ? Et, en admettant l'affirmative, — qui n'est pas soutenable en l'espèce, — était-il prudent, politique, d'user d'un pareil droit?
M. Marc Dufraisse dit non ; nous sommes de son avis.
Danton le comprit ainsi.
Dès le mois de mars 1793 il était devenu l'adversaire des annexions autant que de la guerre de propagande. En face du péril qu'attirait sur nous le double système de la conquête et des délivrances à main armée, il lui vint une réaction de bon sens, une inspiration de génie analogue à celle qui lui fournit, au milieu de l'anarchie menaçante de l'été 1793, la conception du gouvernement révolutionnaire, la dictature du comité de Salut public. Car ce revirement défi-
nitif de notre politique extérieure, qu'il sut faire accepter parla Convention, ne tendait à rien moins qu'à faire lever le blocus de la France par les puissances coalisées, à empêcher qu'elle fût indéfiniment tenue en quarantaine et [présentée comme une proie à toutes les colères, à toutes es convoitises d'outre-monts, d'outre-Rhin et d'outremer, enfin à permettre la rentrée prochaine de la République, officiellement reconnue et acceptée, dans le concert européen.
Dès la fin de mars 1793, l'expérience tentée en Belgique touchait à sa fin : l'attituae de ce pays, reniant la Révolution et marchant au-devant de l'ancienne tyrannie dès nos premiers revers, avait édifié l'homme d'Etat français sur les fondements et la portée de la guerre de propagande (1) ; il la répudia donc solonnellement, pour toujours, et s'éleva aussitôt à la conception normale de la politique moderne, aux données pacifiques, aux principes de justice et de subordination morale dont la proclamation honorera à jamais l'Assemblée constituante et la Convention : condamnation absolue de la guerre offensive, renoncement aux conquêtes et annexions, à toute intervention extérieure, à toute immixtion dans les affaires intérieures des autres peuples, respect des nationalités quelles qu'elles soient, l'occupation d'un territoire étranger ne devant jamais être qu'un tait provisoire, une manière de séquestre, une prise de gage momentanée pour assurer les frais d'une guerre injustement provoquée.
Telle fut la troisième phase de son évolution.
C'était le 13 avril, à la Convention, séance du matin; Robespierre avait fait une motion contre les transactions des généraux avec l'ennemi , Danton se leva et dit :
« Il faut bien saisir le véritable objet de la motion qui vient d'être laite, et ne pas lui donner une étendue que n'a pas voulu fui
(i) Il faut lire ce lamentable revirement dans le livre de M. Marc Dufraisse, et surtout dans Y Histoire des Belges à la fin du xvm e siècle, par M. Borgnet, professeur à l'Université de Liège, un ennemi décidé de la France et de la Révolution (2 vol. in-8). Bruxelles et Paris, 1862. (V. aussi la pièce n° 24.)
attribuer son auteur. Je demande qu'elle soit ainsi posée : la peine de mort est décrétée contre quiconque proposerait à la République de transiger avec des ennemis qui, pour préliminaire, ne reconnaîtraient pas la souveraineté du peuple.
« Il est temps, citoyens, que la Convention nationale fasse connaître à l'Europe que la France sait allier la politique aux vertus républicaines.
« Vous avez rendu, dans un moment oV enthousiasme, un décret dont le motif était beau sans doute, puisque vous vous obligiez de donner protection aux peuples qui voudraient résister à l'oppression de leurs tyrans (1).
« Ce décret semblerait vous engager à secourir quelques patriotes qui voudraient faire une révolution en Chine (2).
« Il faut avant tout songer à la conservation de notre corps politique et fonder la grandeur française.
« Que la République s'affermisse, et la France, par ses lumières et son énergie, fera attraction sur tous les peuples!..,