‹ Danton émigré;Chapitre 2 sur 31 · H. LE SOUDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

H. LE SOUDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR

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Paris, ce 21 septembre 1886.

Nous n'avons prétendu donner ici ni l'histoire diplomatique de 1793, ni même une esquisse quelque peu fixée des faits qui la composent.

Mais, en dressant à notre manière cet index des principaux noms d'hommes et des événements les plus saillants qui s'y rapportent, nous avons voulu protester, avec des preuves, contre cette assurance donnée au public par tant d'historiens, qu'en cette mémorable année l'action diplomatique de la France aurait été nulle.

Il n'en est rien, on va le voir (1).

Et cependant nous sommes loin d'avoir embrassé l'ensemble du tableau, ayant laissé volontairement dans

(1) Nos archives publiques le démontrent surabondamment (archives nationales, archives des Affaires étrangères, archives de la Guerre et de la Marine, archives de la Préfecture de police, etd, auxquelles il faut joindre la Bibliothèque nationale, si riche en documents de toute sorte : journaux, revues, brochures, libelles, gravures, livres et imprimés de toute espèce). C'est dans ces dépôts précieux qu'est écrite, heure par heure, et souvent par les acteurs eux-mêmes, notre histoire révolutionnaire, surtout celle de la diplomatie, en Tan I er »

vin DANTON ÉMIGRÉ.

l'ombre l'Allemagne, les Pays-Bas, la Suisse, l'Espagne et l'Italie , pour ne considérer avec quelque détail que l'Angleterre et la République.

Nous n'avons donc soulevé, et bien faiblement, qu'un coin du voile qui recouvre encore cette partie de notre histoire, que trop peu d'écrivains se sont mis en frais d'éclairer.

Les notes que nous publions aujourd'hui ne sont en réalité que les premiers jalons d'une étude véritable, que le tracé de recherches complètes et suivies.

Trop heureux, si elles pouvaient susciter, dans la même voie, des efforts plus favorisés et plus fructueux que les nôtres !

Tout le monde sait que Danton, pendant qu'il eut part à la direction des affaires politiques de notre pays, ne cessa, au dehors, de rechercher l'alliance de l'Angleterre et qu'il s'efforça, n'ayant pu l'obtenir, d'empôcher au moins cette puissance de sortir de la neutralité et d'accéder à la coalition formée contre la France par la maison d'Autriche.

Mais ce qu'on connaît beaucoup moins, ce qu'on ne saura peut-être jamais à fond, tant l'homme d'Etat fut réservé en paroles à ce sujet et sobre d'écriture, c'est à quel degré il s'y trouva engagé avec les hommes politiques au parti libéral, les Whigs, rattachés, par leurs idées et par leurs tendances, au grand mouvement de réformation sociale qui éclata chez nous à la lin du xvm e siècle.

C'est ce point d'histoire, aussi obscur qu'intéressant, sur lequel nous voudrions essayer de jeter quelque lueur.

Observons encore, avant de commencer ces explications, que l'action du conventionnel ne se limita aucunement à la Grande-Bretagne, et que tout l'échiquier politique où se jouèrent alors les destinées de la France le préoccupa également.

Dans l'ensemble, sa conduite, pour les affaires extérieures, n'eut qu'un but : détruire la coalition qui s'était formée contre nous ; la détruire par les armes et par la diplomatie, en opposant d'abord la force à la force,

puis en cherchant des alliances, comme en Angleterre et dans certaines cours du Nord, ou en s'eflbrçant de détacher telle ou telle des puissances coalisées, la Prusse, la Bavière, laSardaigne, etc., enfin, en suscitant des embarras à l'Autriche, voire à la Russie, dont l'hostilité ardente et l'accession à la ligue étaient officiellement affichées, et auxquelles il essaya d'opposer la Suède, le Danemark, la Pologne et la Turquie (1).

« La Turquie, la Pologne et la Suède occupaient dans l'ancien système de la France une place considérable. Elles étaient comme autant de contrepoids attachés aux extrémités de l'Europe, et qui permettaient d'en dégager le centre. Elles fournissaient l'instrument et le théâtre des grandes diversions. C'est le rôle qu'elles ont continué de remplir pendant les guerres de la Révolution française, et les diversions qu'elles ont attirées ont exercé sur les destinées de la France une influence décisive. C'est dans le nord et dans l'orient de l'Europe que se produisit la crise qui, de 1789 à 1795, anima les unes contre les autres les grandes puissances de l'Europe, déclara l'antagonisme de leurs prétentions, fit éclater leurs rivalités, démontra le vice de leur droit public, détourna, jusqu'à la fin de 1791, leur attention des affaires de la France, retarda longtemps leur coalition, la paralysa dès qu'elle fut formée, et finit par la briser.

« Tandis qu'il s'opère dans l'Ouest une révolution sociale et politique, une révolution territoriale se prépare et s'accomplit dans l'Est. Ces révolutions n'ont entre elles aucun rapport, elles procèdent de causes absolument différentes et tendent aux résultats les plus dissemblables; mais elles commencent en môme temps et

(1) Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution, par le lieutenant général Jomini. — Histoire diplomatique de f Europe pendant la Révolution française, par M. F. de Bourgoing, Paris, 1864-71. — Correspondance diplomatique du baron de Staèl-Holstein, ambassadeur de Suède en France, Paris, 1881. — L'Europe et la Révolution française, par M. Albert Sorcl, Paris

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se développent parallèlement. Les mêmes puissances sont intéressées à Tune et à l'autre, et il s'ensuit une réaction de Tune sur l'autre. Au moment où la France est le plus violemment pressée sur ses flancs et où l'Europe semble prête à l'étouffer, il se fait tout à coup, vers les plaines de la Pologne, comme un grand effet de vide ; toutes les masses sont déplacées et la France soulagée peut reprendre haleine. C'est une action en quelque sorte mécanique ; la révulsion qui en résulte n'en est pas moins efficace, et la France en retire de formidables avantages (1). »

Avant M. Sorel, le général Joraini avait dit, à propos des mêmes événements :

« Le second démembrement de la Pologne, consenti à la diète de Grodno, tenant les Polonais en fermentation, Kosciusko avait profité de cette disposition des esprits pour lever, le 23 mars, l'étendard de l'insurrection à Gracovie. Cet incident, qui attirait toute l'attention de Catherine, formait une puissante diversion aux affaires du Midi, en contraignant la Prusse et l'Autriche, déjà ébranlées par les revers essuyés en Belgique et dans le Palatinat, à faire filer vers la Pologne une partie des troupes qu'il eût été si nécessaire de diriger sur le Rhin, pour ramener la victoire sous leurs drapeaux (2). »

Mais Danton avait même des espérances en Allemagne, où il escomptait l'influence des adversaires de l'alliance austro-prussienne : à Vienne, Kaunitz et Mercy d'Argenteau ; à Berlin, le duc de Brunswick, le prince Henri, Luchesini, Hertsberg; cependant, c'était dans l'opposition anglaise qu'était son point d'appui le plus sérieux.

C'est cette politique, ayant pour but essentiel de vaincre la coalition et de lui faire poser les armes, qui fut définitivement adoptée par la Convention nationale et par le comité de Salut public, lorsque le premier et

(1) L'Europe et la Révolution française, par M. Albert Sorel, pages 502-503.

(2) Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution.

trop naturel entraînement qui avait poussé notre grande assemblée à rendre le décret du 19 novembre 1792, et, bientôt après, à annexer la Belgique, la Savoie et tous les pays occupés par nos généraux, eut laissé place à la réflexion.

De sorte qu'il ne nous parait pas excessif de dire que les traités de Bàle, qui, en l'an III, vinrent mettre un terme à cette première période militaire, furent aussi l'œuvre du grand patriote que Ton considérera de plus en plus comme le principal homme d'Etat de notre Révolution (1).

(1) V. la Récotution française (1789-1815), par M. Pierre Laffittc, 1 vol. in-32, Paris, 1880; el l'excellent livre de M. Antonin Dubost : Danton et la politique contemporaine, in-12, Paris, 1880, cjui donnent uncjdée exacte de l'œuvre et de la valeur du conventionnel.

Danton, comme Marat, Hérault de Séchelles, Brissot et tant d'autres, savait l'anglais.

A ce propos nous rappellerons que les ouvrages d'auteurs de nationalité britannique qu'il avait dans sa bibliothèque (Shakespeare, Johnston, Pope, Robertson, Blackstone, Adam Smith, etc.), étaient en langue originale et qu'il s'y trouvait aussi des traductions anglaises d'œuvres latines, grecques, espagnoles et même françaises (Virgile, Plutarque, Don Quichotte, Gil Blas, par exemple), et, fait assez décisif, jusqu'à un traité de ponctuation.

D'autre part, les papiers saisis chez le conventionnel lors de son arrestation et conservés aux Archives nationales, contiennent plusieurs lettres à son adresse, écrites en anglais. L'une d'elles est du fils de son beau-père, Jean-Georges Recordain, qui lui écrivait de Londres pour le faire juge des progrès qu'il y avait faits en cette langue. Elle était datée du 28 octobre, première année de la liberté, 1789 par conséquent, et signée: Yourmuch affectionatc and patriote brother.

Enfin, l'enveloppe contenant les papiers dont il est ici question, inventoriés et classés pour être mis sous les yeux du comité de Salut public, porte l'indication formelle que Danton savait l'anglais.

C'est pourquoi, lorsqu'il arriva dans la prison du Luxembourg, après son arrestation, il put saluer Thomas Paine (une vieille connaissance) en cet idiome, et comment on trouva chez lui une missive de ce dernier, —

des plus intéressantes, d'ailleurs, — commençant par ces mots : « Comme vous lisez Fanglais, je vous écris cette lettre sans la faire passer par les mains d'un traducteur (et, en effet, elle est tout entière en original), sauf la signature : «votre ami », qui est en français (1).

Nous rapporterons ici la note relative au projet de Constitution, que personne, croyons-nous, n'a encore fait connaître, et qui mérite cependant d'être rendue publique, comme indice des relations intimes que Danton entretenait avec les libéraux anglais.

Cette note est relative à la Constitution de Tan I er (1792-1793), alors en préparation, et à laquelle le conventionnel collaborait, comme membre du comité correspondant, avec Sieyès, Gondorcet, Yergniaud, Hérault de Sécbelles, rapporteur, etc.

Elle précède et annonce un travail complet. Nous en donnons la traduction d'après l'original qui est aux Archives :

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