QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LA DERNIÈRE RÉVOLUTION
« Je présente ces observations, mises sous forme de rapport, comme une sorte de préambule à l'affaire sur laquelle nous sommes tombés d'accord. Je pense que les Comités y trouveront un grand nombre de leurs propres vues. J'ai adopté cette méthode parce que je ne puis communiquer par une autre et que, de plus, je ne comprends jamais si bien mes propres pensées que quand je les vois par écrit.
« La France est maintenant en situation d'être l'orateur de l'Europe; elle doit parler pour les autres nations, qui ne peuvent encore parler pour elles-mêmes. Il faut qu'elle mette des idées dans leurs cerveaux et des arguments dans leurs bouches (sic)
(1) Archives nationales: cote A. F. H, 49 (36 pièces). Papiers trouvés chez Hérault de Séchelles, Danton, Lacroix, Simon (sic), Fabre d'Eglantine; liasse 2 : trois lettres écrites en anglais, et une note sur la Constitution, en même langue, trouvées chez Danton.
Cette noie serait-elle de Priestley? — Voyez sa lettre, pages 141 et 142.
en exposant les raisons qui l'ont conduite à abolir l'ancien système de gouvernement monarchique et à établir le gouvernement représentatif. La dernière Constitution a trop sacrifié à la forme et à l'appréhension impolitique de donner de l'ombrage aux cours étrangères, tandis qu'il y a plus à espérer en éclairant les peuples étrangers qu'à craindre de ces cours. Elles ont fait maintenant le pire de ce qu'elles peuvent faire.
« La partie que j'envoie est au lieu et place de la section de la dernière Constitution, qui va de la page 1 à 45. Le chapitre du manuscrit anglais (page 21) intitulé : « De la distribution des « pouvoirs délégués par la nation, » remplace le chapitre sur la dernière Constitution (page 45) intitulé : « De la Royauté, de la « Régence et des ministres. » Je suis en train d'achever cette partie.
« N. B. — Celle-ci était destinée à être remise aux Comités lundi dernier. La traduction est maintenant plus avancée. »
Ce n'était donc pas à titre littéraire seulement que Danton avait cultivé, en même temps que la langue du Dante et de Pétrarque, qu'il possédait assez pour y rimer des sonnets, celle de uromwell et de Milton ; il s'en servait pour aider et étendre sa politique.
Et d'abord, c'était en Angleterre qu'était allé Recordain, afin d'y établir des relations commerciales et autres peut-être, et c'est en Angleterre aussi que Danton concourut plus tard à accréditer Noël, et, à titre de correctif, son propre parent, le futur général Mergez, en qualité d'agents diplomatiques.
Mais, eut-il à Londres des relations plus directes et plus sérieuses?
Est-ce par Recordain, Mergez et Noël seulement que ses rapports arrivèrent à s'y constituer, ou encore par Marat, qui avait longtemps habité le Royaume-Uni, et qui y retourna deux fois après 1789 (1)? Est-ce, bien plutôt, par Thomas Paine, qui connaissait Yami du peuple depuis longtemps et qui fit un voyage à Paris en 1787, pendant lequel, à la manière anglaise, il s'était mis en rapport et même lié avec les hommes marquants
(1) Bulletin du Tribunal révolutionnaire et Notes de Topino- Lebrun, procès de Danton et consorts.
de tous les groupes philosophiques et politiques : Condorcet, Achille Duchâtclet, le cardinal de Brienneet sans doute aussi Danton, qui, comme le républicain anglais, appartenait à la franc-maçonnerie (1)? Ou bien est-ce par Talleyrand, que le dernier avait contribué à maintenir* à Londres, au mois de septembre 1792, après la révolution du 10 août, que ces relations finirent par se nouer? ou seulement par la sympathie des principaux Whigs pour les révolutionnaires français et pour leur tentative sociale ?
Nous ne le savons pas au juste, et il est bien probable que toutes ces influences concoururent au résultat.
— Talleyrand? l'ancien évêque d'Autun ? l'ex-député à la Constituante? le futur prince deBénévent? Mais, quels rapports ont jamais pu exister entre Danton et lui; comment s'étaient-ils vus, fréquentés, connus?
Voici.
En 1791, ils faisaient partie du directoire du département de la Seine, ils étaient collègues d'administration, et c'est là qu'ils purent s'apprécier l'un et l'autre et entrer en relations, une circonstance grave étant venue à les rapprocher.
Le 18 avril 1791, le roi avait résolu de partir pour Saint-Gloud. C'était le premier acte du drame de Varennes.
Bailly et La Fayette, le maire de Paris et le commandant général des gardes nationales de la Seine, étaient d'avis d'autoriser et même de protéger le départ ; ceux qui agissaient pour le duc d'Orléans y avaient trouvé une occasion favorable de déblayer pour lui les marches du trône; mais les politiques du département, dontTal-
(1) C'est aussitôt après ce voyage que Paine, de retour à Londres, imprima cette sorte de prophétie : « C'est un fait connu de tous ceux qui ont été récemment en France, qu'un changement très extraordinaire s'opère dans l'esprit du peuple de ce royaume; changement qui rendra la France formidable aussitôt que son gouvernement voudra saisir l'heureuse occasion qui se présente, pour doubler sa force en unissant, s'il est permis de le dire, la majesté du souverain à la majeslé de la nation. »
leyrand et Danton, en avaient aussitôt reconnu le danger et s'y étaient énergiquement opposés ! Danton doublement : en résistant à La Fayette et à Bailly dans le conseil et obtenant que la loimartiale 9 qu'ils réclamaient à cor et à cris, ne serait point proclamée ; puis en supposant, par la force, à la fuite du roi, en faisant retenir par la bride, par des gardes du bataillon des Cordeliers commandés à cet effet, les chevaux de l'équipage royal.
Preuves :
Aux Archives nationales de France, à Paris, on peut voir encore, écrite de la main du conventionnel et fixée par une épingle au parchemin qui enveloppe son contrat de mariage, la note suivante : « Je déclare que le dix-huit avril, étant réuni dans une salle de l'Assemblée nationale avec plusieurs membres du département, dans les conférences qui eurent lieu tant avec M. le maire que M. lecommandant général, ils m'ont paru, l'un et l'autre, par leurs discours, être constamment d'avis que le départ du roy devait être protégé par la force armée : — à Paris, ce 8 may 1791. — Danton. »
UHiatoire parlementaire mentionne à ce propos un arrêté du club des Cordeliers et de la section du Théâtre- Français, du 28 avril, qui donne acte à ce dernier d'une déclaration par lui faite à ces deux assemblées contre le maire et contre le commandant général, comme ayant réuni et employé tous leurs efforts pour exciter le département à délivrer l'ordre de tirer sur le peuple, oui s'opposait au départ du roi. Cet arrêté est signé : Boucher de Saint-Sauveur, président; Leclère, Saint-Aubin et Momoro, secrétaires.
Les réponses de Danton au Tribunal révolutionnaire ne sont pas moins décisives :
« Ne me suis-je pas montré, lorsque l'on voulait soustraire le tyran (Louis XVI) en le traînant à Saint-Gloud ? N'ai-je point fait afficher au district des Cordeliers la nécessité de s'insurger?
« Je me souviens effectivement d'avoir provoqué le rétablissement de la royauté, la résurrection de toute la puissance monarchique, d'avoir protégé la fuite
du tyran en m'opposant de toutes mes forces à son voyage de Saint-Cloud, en faisant hérisser de piques et de baïonnettes son passage ! en enchaînant, en quelque sorte, ses coursiers fougueux ; si c'est là se déclarer le partisan de la royauté, s'en montrer l'ami; si, à ces traits, l'on peut reconnaître l'homme favorisant la tyrannie, dans cette hypothèse, j'avoue être coupable de ce fait. » — {Bulletin du Tribunal révolutionnaire, n os 21 et 22, défense de Danton.)
a J'ai empêché le voyage de Saint-Cloud. » — .[Notes de Topino- Lebrun, déclaration de Danton.)
Aussi, le lendemain du 18 avril, Talleyrand rédigeat-il, au nom du directoire du département, une adresse au roi, très digne et très ferme, dont nous allons citer les principaux passages.
Camille Desmoulins, dans ses Révolutions de France et de Brabant, l'attribue à Danton et à Kersaint ; mais Talleyrand en revendique formellement la paternité dans sa réponse au comité de Sûreté générale, ou plutôt dans sa défense, lors de sa révocation comme envoyé diplomatique à Londres, et pour faire rapporter le décret d'accusation rendu contre lui.
En voici le texte, encore incomplet, quoique collationné sur celui du Moniteur et des Révolutions de France et de Brabant :
« Sire, , cachant sous un voile saint leur orgueil humilié,
les prêtres versent sur la religion des larmes hypocrites (1)... La confiance que le peuple a dans votre personne peut-elle résister longtemps aux impressions que des hommes pressés de jouir de la liberté reçoivent de tout ce qui est auprès de vous?... On voit avec peine que vqus favorisez les réfractaires, que vous n'êtes servi presque que par des ennemis de la Constitution, et l'on
(1) On sait que l'évêque d'Autun avait, des premiers, prêté serment à la constitution civile du clergé et sacré les évoques constitutionnels. Excommunié de ce chef, il donna aussitôt sa démission d'évêque, et se déprêtrisa lui-môme.
Ce n'est qu'en 1801, lors des négociations pour le Concordat, qu'il put régulariser sa rentrée dans la vie séculière en obtenant un bref du pape.
DANTON EN ANGLETERRE. il
craint que ces préférences trop marquées n'indiquent les véritables dispositions de votre cœur. *
« Sire, les circonstances sont fortes. Une fausse politique doit répugner à votre caractère et ne serait bonne à rien.
« Sire, par une démarche franche, éloignez de vous les ennemis de la Constitution ; annoncez aux nations étrangères qu'il s'est fait une glorieuse révolution en France; mie vous l'avez adoptée; que vous êtes maintenant le roi d'un peuple libre; et chargez de cette instruction d'un nouveau genre des ministres qui ne soient pas indignes d'une si auguste fonction. Que la nation apprenne que son roi s'est choisi, pour environner sa personne, les plus fermes appuis de la liberté; car aujourd'hui il n'est pas d'autres véritables amis du roi.
« Sire, ne repoussez pas la démarche qu'a faite auprès de vous le département de Paris-, le conseil qu'il vous offre vous serait donné par les quatre-vingt-trois départements du royaume, si tous étaient à portée de se faire entendre aussi promptement que nous (i). »
Voilà comment Danton et l'évêque d'Autun étaient arrivés à se connaître.
Or, après la session de l'Assemblée constituante, le dernier fut envoyé à Londres, en mission diplomatique, par le ministre de Lessart.
11 devait proposer à l'Angleterre les îles de France, de Bourbon et de Tabago, ainsi que la démolition des fortifications de Cherbourg, en retour d'une alliance contre l'Autriche. Le parti qui dominait alors à la Constituante (Barnave-Lameth), recherchait également l'alliance de la Prusse contre l'Empereur (Mémoires de Governor Morris).
Voici comment M. Mignet, le principal historien de notre Révolution, qui sait tant et si bien, qui juge si sainement et de si haut, parle de cette intervention de l'ancien constituant :
« M. de Talleyrand eut bientôt l'occasion d'entrer dans la carrière où il devait acquérir sa principale renommée et se placer au rang des plus grands négociateurs.
(1) Rédigée le 19, cette adresse fut portée au roi le lendemain 20 avril, par Talleyrand lui -môme.
Nommé membre du directoire du département de la Seine, avec Sieyès, le duc de La Rochefoucauld, Rœderer, etc., il fut chargé, sous l'Assemblée législative, d'une importante mission en Angleterre. L'interdiction des fonctions executives, que s'étaient imposée les députés de la Constituante, ne permit pas de lui conférer le titre d'ambassadeur, dont M. de Ghauvelin avait été revêtu ; mais il fut spécialement accrédité auprès du gouvernement anglais, dès le printemps de 1792, pour établir une alliance nationale^ en opposition à C alliance de famille que les agents de la cour resserraient sur le continent avec les maisons d'Autriche et de Bourbon.
« L'état précaire de la Révolution et le désaccord violent 'des partis disposaient peu le gouvernement anglais à s'engager dans une union étroite avec la France; mais, à défaut d'alliance, M. de Talleyrand obtint une déclaration de neutralité qui était presque aussi utile, et qui désespéra les partisans de la coalition européenne, dont le désir était de presser la Révolution entre les armées continentales et les flottes britanniques. Telle fut la première négociation de M. de Talleyrand, qui commençait sa carrière diplomatique par où il Ta finie, poursuivant, à quarante ans de distance, le môme but, dans le même pays. » — [Notice historique , lue dans la séance du 11 mai 1839, à l'Académie des sciences morales et politiques.)
Eh bien, le négociateur de V alliance nationale cessat-il toutes relations avec son ancien collègue du déparlement de Paris, avec le président des Cordeliers, lorsqu'il fut envoyé en ambassade à Londres? Cela n'est pas probable. Car, après le 10 août, en septembre 1792, celui-ci, alors membre du conseil Exécutif, le fit, dit on, maintenir à son poste.
Dès lors, il nous paraît évident que Talleyrand dut être, en Angleterre, le principal agent de l'entente qui s'établit entre le conventionnel et les chefs du parti révolutionnaire britannique.
Cette manière de voir est fortifiée par un autre passage des Mémoires de Govcrnor Morris ; parmi les reproches, as-
sez singuliers, du reste, de la part d'un fonctionnaire républicain, que le ministre plénipotentiaire des Etats- Unis adresse à la mission de l'ancien évoque d'Autun à Londres, il fait figurer celui-ci : « Ensuite il (Talleyrand) recevait et fréquentait les principaux personnages d? l'opposition (Stanhope, Fox, etc.). Une allure pareille ne pouvait que fortifier la fâcheuse impression qu'avait faite en Angleterre l'annonce seule de son arrivée ; Qn y était persuadé quil venait intriguer avec les mécontents (1). »
Nous concluons de ce qui précède que lorsque Danton passa en Angleterre, il put et dut y voir Talleyrand, qui le mit certainement en rapport avec la chefs du parti whig et continua de Vy maintenir après qu'il eut quitté ce pays.
Il nous paraît donc nécessaire d'insister et de bien établir les relations que Danton eut avec ce diplomate.
D'abord, on lit dans la Biographie des Ministres, qui fut publiée en 1825 :
« Ces bruits (les accusations de jacobinisme portées contre Talleyrand par les émigrés réfugiés à Londres) s'accréditèrent surtout lorsque, après les événements du 10 août 1792, on le vit continué par le conseil Exécutif provisoire dans la mission qu'il avait reçue du roi (en avril de la même année). On prétendit alors que cette seconde mission lui avait été accordée sur la demande d'un des membres les plus marquants de ce conseil (Danton). »
Secondement, il existQ dans les Mémoires de Barrère, à la date des premiers jours de septembre 1792, un renseignement encore plus explicite :
« Je trouvai dans ce salon, dit-il, M. l'évéque Talleyrand, en culotte dé peau, avec des bottes, un chapeau rond, un petit frac et une petite queue.
« J'avais été fort lié avec lui pendant les trois années de l'Assemblée constituante. Il m'aborda avec amitié;
(i) Mémorial de Governor Morris, T. II, p. 113-119; Lettres à Washington, février et mars 1792.
je lui parus étonné de le voir à cette heure-là chez le ministre de la Justice.
« C'est, me dit-il, que je vais partir pour Londres ce matin, avec une mission du Pouvoir exécutif; je viens chercher mes passeports que Danton doit me rapporter du conseil Exécutif, qui tient séance chez le ministre Servan. »
Talleyrand lui-môme, dans des Eclaircissements qu'il a publiés en Tan VII, après son retour d'Amérique, a fourni des détails sur ce point :
(t Je fus envoyé à Londres pour la deuxième fois le 7 septembre 179:2 par le conseil Exécutif provisoire. J'ai en original le passeport qui me fut délivré par le Conseil et qui est signé des six membres, Lebrun, Danton, etc. Il a été mis sous les yeux de la Convention au moment où elle daigna s'occuper de moi (séance du 18 fructidor an III [4 septembre 1795]) et je le montrerai à quiconque désirera le voir. Ce passeport est conçu en ces termes :
a Laissez passer Ch. Maurice Talleyrand, allant à a Londres par nos ordres. . . »
« Ainsi, j'étais sorti de France parce que j'y étais autorisé, que j'avais reçu même de la confiance du gouvernement des ordres positifs pour ce départ (1). »
Enfin une note signée D., qui parut au Moniteur le
15 décembre 1792, dictée sinon écrite par Danton, explique définitivement la confiance que celui-ci eut alors dans l'ancien constituant et l'emploi qu'il en fit à Londres pour le service de la République, jusqu'au jour où il ne lut plus permis de rien attendre de l'Angleterre. Nous la reproduisons in extenso (2) :
« Talleyrand a été décrété d'accusation. Sans doute que nos représentants nous doivent une justice éclatante de tous ceux qui, par des suggestions cupides, ont pu déserter la cause natio-
M) Talleyrand se défend ici contre l'accusation d'émigration.
Sa brochure, in-8° de 36 pages, est intitulée : Eclaircissements donnés par le baron Talleyrand à ses concitoyens. Paris, an VII, chez Lurau, Palais-Egalité, n° 245.
• (2) Si ce n'est point Danton qui rédigea cette note, peut-être est-ce Ducher, employé au département des Affaires étrangères, tenant la plume pour le conventionnel ?
nale; mais plus une telle peine est inévitable et terrible, plus on a droit d'espérer qu'on ne croira pas trop aisément à une aussi lâche désertion.
« La Révolution française n'a pas, certes, besoin de Talleyrand, pas plus que de tout autre; mais si Talleyrand n'a pas été le plus insensé comme le plus criminel des hommes, il a dû sentir, lui, le besoin d'appartenir tout entier à une révolution qui lui a valu à jamais tant de haines implacables qui l'honorent.
« A-t-il pu, malgré cela, ainsi que bien d'autres, s'oublier au point de s'immiscer dans d'odieuses manœuvres contre elle, après avoir combattu pour elle avec un grand courage? J'ose croire que non.
« Voici mes raisons :
« i° Dans tous les papiers impurs trouvés chez le ci-devant roi, Je ne vois pas une seule ligne de lui, pas un seul mot écrit par lui, et dès lors je pense, en frémissant, à l'effrayante facilité avec laquelle un fripon habile ou même non habile a pu perdre tous ceux qu'il a voulu perdre.
« 2° Laporte, par sa lettre du 22 avril 1791, adresse à Louis XVI une lettre de Talleyrand; mais cette lettre ne se trouve pas. J'en conclus : ou qu'elle n'a pas été écrite, ou plutôt qu'elle était révolutionnairement bonne, car il doit paraître certain que, puisque Louis a gardé la lettre d'envoi écrite par Laporte, il aurait à bien plus forte raison gardé la lettre de Talleyrand, s'il en avait été content.
« 3o La date de la lettre de Laporte vient à l'appui de cette raison. Elle est du 22 avril i791, c'est-à-dire de l'époque où Louis voulut partir pour Saint-CIoud. On sait qu'à cette époque le département de Paris lui écrivit une adresse pleine de vigueur et de patriotisme pour l'engager à éloigner de son trône les perfides conseils qui l'assiégeaient. Talleyrand en fut le principal rédacteur : Talleyrand put donc dès lors écrire à Louis XVI qu'il voulait servir ses intérêts, après lui avoir montré si énergiquement, dans cette adresse, que ses intérêts étaient inséparables de ceux de la Révolution. Le roi le regardait comme son ennemi personnel : Talleyrand voulut l'assurer qu'il ne l'était point.
« 4° On a parlé de lettres écrites à Sain te-Foix, trouvées parmi les papiers de ce dernier; les lettres, dit-on, sont au comité de Surveillance. Je conjure qu'on les rende publiques. Elles ont été énoncées à l'Assemblée, mais elles n'ont point été lues; j'en conclus qu'elles ne sont point coupables. Encore une fois, qu'on les rende promptement publiques, et il faudra bien conclure alors que si les lettres à Sainte-Foix sont irréprochables, c'est que le
langage et les opinions de celui qui les a écrites l'étaient avec tout le monde.
« 5o Si Talleyrand avait été complice du château, il est plus que probable qu'on aurait trouvé quelques traces de cette complicité dans sa correspondance d'Angleterre avec Lessart (i). Or, j'interpelle ici la probité du ministre Lebrun, qui en est dépositaire : qu'il déclare, je ne dis pas si elle est répréhensible, ou même suspecte, niais s'il n'est pas vrai que c'est la correspondance la plus franchement, la plus vigoureusement patriotique qui existe dans ses bureaux, sans aucune exception. Une telle correspondance avec Lessart est une chose vraiment remarquable; aussi Lessart ne tarda-t-il pas à s'en plaindre hautement et à se repentir d'avoir envoyé Talleyrand à Londres.
« 6° Il est permis d'ajouter, puisque cela est parfaitement vrai, que le jour même où le décret d'accusation a été rendu contre Talleyrand, le ministre Lebrun et un membre du comité Diplomatique ont dû recevoir de lui un mémoire politique dont toutes les vues appartiennent aux principes le3 plus purs de la Révolution. Il en résulte qu'il s'est constamment occupé, qu'il s'occupe encore utilement de ce qui peut servir la République (2).
« C'est par ces raisons, c'est aussi par la connaissance que j'ai du caractère de Talleyrand, que je pense qu'il se justifiera. Il doit le vouloir fortement : il serait bien à plaindre s'il ne le pouvait pas, et s'il était réduit à laisser l'aristocratie jouir insolemment du triomphe qu'elle voudrait recueillir de son accusation. Ce que je viens de dire servira du moins, j'espère, à suspendre l'opinion; mais c'est à lui à l'éclairer; c'est à lui à la ramener; je l'exhorte à le faire promptement, et dans cette supposition, que je n'abandonnerais qu'avec le plus vif regret, je suis certain que la Convention nationale apprendra avec joie qu'elle a été trompée et qu'elle peut compter toujours sur celui qu'elle a cru un instant avoir perdu.
(1) Alors ministre des Affaires étrangères. — C'est lui qui avait envoyé Talleyrand en mission à Londres. — R.
(2) Ceci est essentiel pour établir que Danton est l'auteur de la note signée D. En effet, nous lisons dans le discours que M.-J. Chômer prononça à la Convention le 18 fructidor an III, ces mots décisifs : « Jai entre les mains un mémoire dont on a pu trouver un double dans les papiers de Danton. Ce mémoire, daté du 25 novembre 1792, prouve qu'il (Talleyrand) s'occupait à consolider la République, lorsque, sans rapport préalable, on l'a décrété d'accusation. » — (Moniteur.) r— R.
Et, en effet, Talleyrand, de Londres même, écrivait, à la date du 12 décembre, trois jours avant la publication de la note précédente, une lettre décisive où il exposait sa justification et demandait le rapport du décret d'accusation porté contre lui. Cette lettre ne parut que le 24 au Moniteur (n° 359) ; nous la reproduisons intégralement :
« Londres, le 12 décembre 1792, Tan I er de la République. « Citoyens,
« Je viens de lire dans le numéro 5 du Bulletin de la Convention nationale, le plus officiel, dit-on, de tous les journaux, la phrase suivante : « Par une lettre du 21 avril, Laporte adresse « au roi une pièce de l'évêque d'Autun qui, dit-il, parait désirer « de servir Sa Majesté. 11 m'a fait dire que vous pouviez faire Fessai «de son zèle et de son crédit.» Le Bulletin ajoute que, de suite, i la Convention nationale a décrété d'accusation Talieyrand-Péri- « gord, ancien évéque d'Autun. »
« Ma réponse à cette inculpation est simple et courte : je n'ai jamais rien dit, ni rien fait dire de semblable. Je n'ai jamais eu aucune espèce de rapport direct ou indirect, ni avec le roi, ni avec M. Laporte. Je n'ai pas rencontré quatre fois dans ma vie M. Laporte ; je l'ai vu chez lui deux fois pour des objets fort étrangers à nos questions révolutionnaires : la première, pour solliciter, avec un artiste célèbre, un appartement au Louvre dont on voulait le priver pour le donner à une personne de la cour; la seconde fois pour réclamer, au nom du département, l'ouverture da la galerie du Louvre, sans laquelle un grand nombre de tableaux n'auraient pas pu être exposés.
« A l'époque du mois d'avril 1791, voici ce qui s'est passé. On s'occupait, à Paris, de l'arrêté du directoire du département concernant les églises paroissiales, les chapelles, etc., etc. Cet arrêté, pris le H avril, fut soumis par le directoire à l'Assemblée nationale qui, le 18, le renvoya au comité de Constitution pour qu'il fit son rapport. Je fus chargé de ce petit travail et m'en occupai au même instant (1). Ce fut le lendemain ou le surlendemain que je rencontrai dans une société M. Laporte. On y parla beaucoup, comme on faisait ailleurs, des pàques du roi, de l'arrêté du département, et du bon ou mauvais succès qu'il aurait dans l'Assem-
(1, « On me recommanda de lui donner à peu près la longueur d'une affiche. »
semblée. Je dis que j'ignorais quelle serait l'opinion de l'Assemblée à cet égard, mais que la mienne était bien décidée, et qu'au département et à, V Assemblée, je soutiendrais l'arrêté (4).
« J'ajoutai que j'avais déjà rédigé dans ces principes le projet de rapport du Comité de constitution. L'objet de ce rapport devant être de rendre très familières des vérités importantes à l'ordre public, j'avais le projet de consulter plusieurs personnes. Quelques-uns de mes collègues, actuellement de la Convention nationale, peuvent se rappeler que je le leur ai communiqué à cette époque, et que je prolitai de leurs conseils, en y faisant des changements considérables.
« M. Laporte, qui, comme tous les serviteurs du roi, n'était en ce moment occupé que des inquiétudes de conscience qu'il manifestait aux approches de Pâques, paraissait s'intéresser très vivement au succès d'un arrêté qui déclarait que la liberté du citoyen, dans ses opinions religieuses, doit lui être garantie contre toute espèce d'atteinte.
« J'ai su ensuite d'une personne de la chambre dans laquelle nous étions, qui me demanda de lui prêter ce rapport, que M. Laporte en avait obtenu d'elle communication. Et c'est apparemment cette pièce qu'il se hâta de faire copier et d'envoyer au roi, comme propre, sans doute, à rassurer sa conscience.
« Je disais, en effet, dans ce rapport : « Ne parlons pas ici de « tolérance ; cette expression dominatrice est une insulte et ne « doit plus faire partie du langage d'un peuple libre et éclairé. S'il « est un culte que la nation ait voulu payer, parce qu'il tient à la « croyance du plus grand nombre, il n'en est aucun hors duquel « elle ait voulu, elle ait pu déclarer qu'on ne serait pas citoyen, « et par conséquent habile à toutes les fonctions.
« Portons le principe jusqu'où il peut aller.
« Le roi lui-môme, le premier fonctionnaire de la nation, qui «certes, et avant tout, doit faire exécuter la loi acceptée et sanc- « tionnée par lui, et ne laissera aucun doute à cet égard sur son « imperturbable résolution, pourrait, en remplissant ce premier de- « voir, suivre un culte différent sans qu'on ait aucun droit de l'in- « quiéter; car le temps n'est plus où l'on disait et où, malheureu- « sèment, on soutenait, les armes à la main, que la religion du roi « doit être nécessairement la religion de la nation.
« Tout est libre de part et d'autre; et il en est du roi, à cet « égard, comme de tout autre fonctionnaire public. Voilà le prin- « cipe dans toute son exactitude, dans toute sa pureté, tel qu'il
(1) Depuis l'exécution de l'arrêté du directoire il n'y a plus eu de troubles religieux à Paris.
« sera vrai dans mille ans, tel qu'il doit le paraître dans ce « moment. »
« Ces idées obtinrent les applaudissements de l'Assemblée constituante et l'approbation de tous les hommes justes et éclairés, et l'on crut môme que ce rapport tout entier pouvait servir de préservatif populaire contre le fanatisme et l'intolérance, car on en ordonna l'envoi dans les départements (1), et, à plusieurs reprises, l'affiche dans la capitale.
« Si M. Laporte, en envoyant cette pièce à Louis XVI, .lui a écrit que je paraissais désirer servir Sa Majesté, s'il lui a parlé de mon zèle et de mon crédit parce que je voulais, avec tous les patriotes de l'Assemblée constituante, faire consacrer la liberté générale des opinions religieuses, où le roi devait trouver, comme tous les citoyens, sa liberté particulière, M. Lapoite s'est servi d'une expression très inconvenable {sic). Mais d'après quels principes de justice puis-je être décrété d'accusation parce que M. Laporte s'est mal exprimé ou a cherché & faire valoir son zèle auprès du roi par des espérances imaginaires ? Les faits que je viens de rapporter suffisent, par leur rapprochement, pour expliquer le véritable sens des expressions de M. Laporte.
« Je n'ai plus qu'un mot, et ce mot suffira à tout homme d'honneur qui sait reconnaître dans les autres et les principes et le langage.
« C'est le 19 de ce même mois d'avril que je rédigeais cette fameuse adresse du département, adresse que les patriotes appelaient alors républicaine (2). Je prie les hommes justes qui ont accordé quelque estime à ma conduite politique dans le cours de la Révolution de relire cette adresse , et de se demander si l'homme qui adressait au roi de telles paroles le 19, qui les lui portait le 20 au matin, et qui n'ignorait pas de quelle manière elles avaient été reçues, pouvait, le 21, faire parler au roi de son zèle pour lui.
« L'explication que je viens de donner suffit, je pense, à, une justification et à la demande que je forme du rapport de mon décret d'accusation.
« Signé : TALLEYRAXD. »
« P. S. — J'ai lu dans plusieurs papiers publics que j'ai payé le passeport avec lequel je suis venu en Angleterre. Je dois à la
(1) Mes conclusions n'étaient pas aussi étendues, je me bornais à demander, quant à présent, l'exécution de l'arrêté dans le département de Paris.
(2) V. la reproduction de cette pièce a la page 10-11 de ce travail, !'• Partie. — R.
vérité do déclarer que cette allégation est absolument fausse. Rien ne pressait mon retour en Angleterre; je ne suis parti de Paris qu'au milieu du mois de septembre (1792), et j'ai été près de huit jours en route (I). »
La mise en accusation décrétée par la Convention à la suite de la dénonciation faite dans un rapport officiel rédigé par llulil au nom de la commission des Douze, renouvelée par un certain Viard (2), et apportée par Chabot à la tribune de l'Assemblée le 7 décembre 1792, n'eut pas de suite en ce sens qu'elle ne fut suivie d'aucune action judiciaire : Talleyrand ne fut traduit devant aucun tribunal ; il n'y eut, en ce qui le concerne, ni enquête, ni instruction, ni acte d'accusation, ni jugement. Il demeura à Londres, où il continua ses négociations jusqu'à la trahison de Dumouriez, et après, sans aucun Joute, son rôle d'intermédiaire entre les Whigs et les Montagnards. Ce n'est qu'à la fin du mois de février 1791
(l) Nous croyons trouver la confirmation de ce post-scriptum dans une lettre de Noël à Danton, écrite de Londres le 44 septembre 1792, où il est dit, entre autres : « T. a passé, il est
ici » — (Archives nationales, Cart. des trib. rév., cote A F,