EXTRAIT
du discours d* Anacharsis Cloots à la Convention nationale
sur les bases constitutionnelles
de la République du genre humain (1).
(C'est le manifeste du cosmopolitisme révolutionnaire et militaire. Il fut présenté par Cloots dans la séance du vendredi 26 avril 1793, au cours de la discussion du projet de Constitution.)
Sludium Reipublicœ Omnia super at.
Sallustk.
% Pour répondre aux vœux de la France, de l'Europe et du Monde, nous labourerons les vastes plaines du génie, pendant
fl) Moniteur.
que nos concitoyens labourent leurs champs fertiles, pendant qu'ils remplissent les ateliers de l'industrie. Nous détruirons l'erreur, fondant que nos frères d'armes livrent bataille aux errants. Tous les peuples demanderont à se réunir départementlement à la France. Le peuple romain s'étudiait à perpétuer l'esclavage de l'univers, le peuple français va s'occuper des moyens de perpétuer la liberté universelle.
Nous allons sonder le terrain, toiser les fondements, mesurer les premières assises de notre Constitution politique. Nous calculerons sa solidité et ses dimensions, avant de recevoir les nombreux hôtes qui se présentent de toutes parts; je me trompe fort, ou il y aura de la place pour tout le monde. Il ne s'agira pas toujours de conquérir la liberté, mais il sera toujours question de la conserver. La conquête est aisée, la conservation est diflicile.
Au lieu de quatre années révolutionnaires, nos convulsions politiques n'auraient pas duré quatre mois, si une bonne constitution se fut élevée sur les ruines de la Bastille. Les architectes auxquels nous succédons se plaignaient du mauvais goût d'un souverain novice dont les préjugés gothiques ne leur permirent pas de s'écarter de la route battue. C'est à nous de profiter des erreurs précédentes et de n'oublier jamais que nous sommes des architectes subordonnés aux volontés d'un souverain hors de tuluelle, d'un souverain émancipé par l'âge et l'expérience, d'un souverain élevé à l'école de l'adversité. Certes, tout ce que nous ferons de beau et de bon sera goûté et sanctionné par une nation qui sait enfin discerner le bien et le mal.
Nous poserons la première pierre de notre pyramide constitutionnelle sur la roche inébranlable de la souveraineté du genre humain. La Convention n'oubliera pas que nous sommes les mandataires du genre humain : notre mission n'est pas circonscrite dans les départements de la France; nos pouvoirs sont contresignés par la nature entière.
C'est en consultant la nature que je découvre un système politique dont la simplicité sera parfaitement saisie par quiconque désire toute l'indépendance, tout le bonheur dont l'homme est susceptible.
Nous ne sommes pas libres, si des barrières étrangères nous arrêtent à dix ou vingt lieues de notre manoir, si notre sûrelé est compromise par des invasions, si notre repos est troublé, notre revenu grevé par des forces militaires, si notre commerce est interrompu par des hostilités, si notre industrie est renfermée dans le cercle étroit de tel ou tel pays. Nous ne sommes pas libres, si un seul obstacle moral arrête notre marche physique
sur un seul point du globe. Les Droits de VHomme s'étendent sur la totalité des hommes. Une corporation qui se dit souveraine blesse grièvement l'Humanité : elle est en pleine révolte contre le bon sens et le bonheur.
De ces données incontestables résulte nécessairement la souveraineté solidaire, indivisible du genre humain; car nous voulons la liberté plénière, intacte, irrésistible. Nous ne voulons pas d'autre maître que l'expression de la volonté générale, absolue, suprême. Or, si je rencontre sur la terre une volonté particulière qui croise l'instinct universel, je m'y oppose; cette résistance est un état de guerre et de servitude dont le genre humain, YÈtre suprême, fera justice tôt ou tard (1).
Les attributs d'une divinité fantastique appartiennent réellement à la divinité politique. J'ai dit et le répète que le genre humain est Dieu. Les aristocrates sont des athées (2). C'est le genre humain régénéré que j'avais en vue, lorsque j'ai parlé du Peuple-Dieu (3), dont la France est le berceau et le point de ralliement. La souveraineté réside essentiellement dans le genre humain entier; elle est une, indivisible, imprescriptible, immuable, inaliénable, impérissable, illimitée, sans bornes, absolue et toute-puissante. Par conséquent deux peuples ne sauraient être souverains; car, en se réunissant, il ne reste plus qu'un seul souverain indivisible (4) : donc, aucune réunion partielle, nul individu, ne peut s'attribuer la souveraineté. Un roi qui s'obstine à garder sa couronne, et un peuple qui s'obstine à s'isoler, sont des rebelles qu'il faut dompter (5), ou des errants qu'il faut ramener avec le flambeau des Droits de l'Homme, sous le giron de l'Assemblée, de l'association universelle.
Si, par exemple, Genève ne voulait pas se réunir à nous, nous prierions Genève de nous réunir à elle. Comment aurait-
(1) Cloots ne parle pas ici du Dieu de Robespierre, mais du plus grand être collectif connu : le genre humain, l'Humanité, — R.
(2) Parce qu'ils ne croyent pas au Dieu peuple. Robespierre et Saint-Just disaient, au contraire, avec Rousseau, que l'athéisme théologique était de nature aristocratique. — R.
(3) Cloots, souvent inconséquent avec lui-même, et obscur, retombe ici dans le panthéisme germanique, sorte de métaphysique fétichiste ; il justifie, d'ailleurs, ce mot de Diderot, qu'il suffit d'introduire Dieu dans une question pour l'embrouiller. — R.
(4) Et si, en fait, ils ne se réunissent pas : comme l'Angleterre, l'Allemagne, etc., envers la France, aux années 1792, 1793 et suivantes ? Alors la théorie porte à faux, et la République du genre humain ne surgit pas. — R.
(5) De là la propagande armée. — B..
elle l'impiété de refuser une demande fondée sur des principes éternels, sur la raison invariable? Les eaux limpides se réunissent au premier point de contact, les peuples éclairés se réunissent au premier aperçu des lois éternelles. Newton a réuni tons les philosophes par la découverte physique; je réunirai tous les hommes par ma découverte politique. Chaque peuple libre reconnaîtra mon principe, en évaluant les avantages inestimables de l'unité souveraine; or, si tous les peuples déclarent la même vérité, les mêmes droits, il en résulte naturellement une seule nation dont la paix ne sera jamais troublée par des voisins jaloux, ni par des factieux turbulents. Le mensonge porte la discorde d'un pôle à l'autre; la vérité portera la concorde d'un hémisphère à l'autre.
Les quatorze ou quinze prétendus souverains de l'Amérique septentrionale, ont été forcés, par sa nature, de remettre la souveraineté provisoire dans la grande communauté que représente le Congrès, pendant que chaque section particulière conserve une dénomination sans objet et une législature inutile. Les fédérés français communiqueront aux fédéralistes américains le vrai système social, par la fusion des masses, par la confédération des individus. La liberté n'a qu'un formulaire. Permis cependant à chaque canton, à chaque individu de se gouverner à sa guise, pourvu que sa manière d'être ne nuise pas à celle d'un canton voisin ou éloigné. Le charbonnier est maître de faire chez lui tout ce qui ne nuit pas à autrui. Il en est de môme d'une commune, d'un district, d'un département, et de toutes les peuplades qui se croient souveraines. Mais le genre humain ne doit trouver aucune résistance nulle part : il ne souffre pas de coassocié.
Il n'y a pas d'autorité plus tutélaire que celle du genre humain; il donne la plus grande latitude à chaque section de l'empire, tous les individus, sous son gouvernement, jouiront d'une égale portion de liberté. S'agit-il de payer l'impôt (et qu'est-ce que c'est que l'impôt dans une république sans voisins?), il fixe à chacun sa quote-part, sans rien prescrire sur le mode de perception. Veut-on être jugé par des formes tortueuses, ou par des jurys et des arbitres? Veut-on des électeurs pour nommer ses représentants? Préfère-t-on ici l'appel nominal, et ailleurs le scrutin fermé? Veut-on une faculté de médecine et une faculté de théologie, des médecins du corps et de prétendus médecins de l'âme? Qu'importe à la société, pourvu que l'impôt rentre et que les députés arrivent en raison de la répartition universelle; chacun fera le déboursé de ses fantaisies particulières. La différence des costumes, des cultures et des cultes ne troublera point l'harmonie sociale.
Pas d'autre règle à cet égard que la convenance topographique; par exemple, la récolte du riz est-elle nuisible dans certains climats? Les habitants du lien seront les maîtres de prohiber les rizières insalubres. Les liens élastiques des Droits de l'Homme se plient à toutes les circonstances favorables à l'Humanité; rien au monde ne saurait désunir la République des Droits de VHomme.
J'ai pâli sur les livres qui contiennent les différentes connaissances humaines; partout j'ai retrouvé un mauvais goût de terroir, partout l'esprit de l'homme insulte au génie de la nature. Mais voici l'époque où le soleil de la liberté naturelle va briser les alambics et les serres chaudes de la liberté factice. La constitution du genre humain, connue et adoptée sans efforts, ne sentira pas l'huile de la lampe; l'imagination ne fascinera plus la raison. 11 n'y a pas plus de raison d'ériger un département en souverain, qu'un district, un canton, une municipalité, une famille, un individu. Deux hommes ou deux peuples isolés sur la terre pourront se croire souverains, mais au moment du contact, au premier signal des Droits de l'Homme, il n'y a plus qu'une volonté absolue dans le monde. La loi universelle réalisera les fables de l'âge d'or.
Je demanderai aux Français qui désirent un gouvernement fédératif, s'ils veulent déchirer leur patrie en deux divisions, en deux parties, en deux congrès; ou s'ils ne veulent qu'une seule division fédérale, un seul congrès? Dans le premier cas ils seront moins prudents que le sénat romain, qui rejeta unanimement cette proposition après la prise de Véies ; et la môme motion, renouvelée de nos jours en Amérique, éprouva la môme faveur. Quant au congrès unique, il n'y a de différence entre les Américains et nous, qu'une plus grande sévérité dans nos expressions et une plus parfaite organisation dans nos distributions géométriques. Voudrions-nous imiter leurs défauts après avoir imité leurs vertus (1)?
Doublerons-nous les dépenses et les inquiétudes du gouvernement en multipliant les capitales, les assemblées législatives, les conseils exécutifs, les armées, les forteresses et les flottes, les accises et les douanes? Quel sera le degré de prépondérance de nos Etats maritimes, qui s'enrichiront avec nos escadres, ou de nos Etats frontières qui s'enrichissent avec nos garnisons, ou de nos Etats commerçants qui s'enrichissent avec nos colonies, ou de nos Etats intérieurs, qui, éloignés du théâtre de la guerre et à
(1) Cloots s'adresse ici aux Girondins, qui pensaient à diviser la France en républiques fédérales, ou lo\x\ %xv tm&ga V ^fcrçaœ* ^ Nord du Midi. — R.
l'abri des invasions ruineuses, s'enrichissent paisiblement par le débouché i>erpétuel des rivières et des fleuves, des chemins et des canaux, dis lacs et des mers! Je plane sur les sections de la France, j'interroge les éléments dont elles sont composées : la réponse est unanime dans toutes les communes, dans toutes les bouches primaires : conservons l'avantage inappréciable de runité souveraine que l'Amérique nous envie, et dont elle se rapproche chaguejour. Les individus français se tromperaient beaucoup, si, rétrogradant dans la carrière politique, ils croyaient imiter les individus américains. L'Amérique s'avance à grands pas vers la perfection sociale ; elle se dégoûte de la superlétation d'un sénat et de la prépondérance d'un président monarchique ; elle conçoit l'absurdité d'une souveraineté intermédiaire entre l'individu et la masse totale des individus; elle renonce, par le fait, aux prétentions de son enfance, en attendant qu'elle y renonce formellement dans une autre Convention nationale.
Il serait fort étrange que les Français détruisissent, à grands frais, leur lumineuse et vigoureuse enceinte, dite la capitale, pendant que les Américains en construisent une à grands frais. La nécessité d'un centre commun, d'un dépôt général, d'un point d'appui à tous les rayons qui partent de la circonférence, dicta impérieusement aux Américains le fameux décret qui jette les fondements d'une ville superbe, d'un chef-lieu unique. Paris est a la France ce qu'un point mathématique est pour les géomètres : 80 et tant de rayons aboutissent à la Commune nationale; Paris est un point politique essentiellement lié à tous les rayons départementales; l'intérêt d'aucune autre Commune ne coïncide pas aussi directement, aussi impérieusement avec l'intérêt général. Un ministre judicieux, le citoyen Pache, a eu raison de dire que les ennemis de Paris sont les ennemis de la République. En effet, les rois n'ont jamais aimé Paris, mais les Sans-Culottes l'aimeront toujours. Les ambitieux redoutent les regards perçants de Paris ; ils se sont aperçus que le chef-lieu d'une grande République formait un immense foyer de lumières, ils en concluent qu'il faut de petites républiques, et par conséquent de petits chefs-lieux.
L'homme est tellement soumis à la nature des choses, qu'il est toujours ramené à la vérité par les routes même les plus détournées. C'est par les nombreux épicycles d'une fausse astronomie que nous sommes entrés dans la sphère simple et vraie du Prussien Copernic. Le genre humain comprendra les oracles de la raison invariable. J'occupe la tribune de l'univers ; et la catholicité de nos principes doit frapper l'oreille de tous les hommes. Les dénominations (te Français sx jSVtafomfti xq&idft-
venir synonymes à plus juste titre que les noms de Chrétien et de Catholique^ la vérité toute entière sera désormais le testament politique des hommes libres.
Les adversaires prolixes de l'unité camérale n'ont pas fait cette observation briève, qu'une mauvaise constitution ne saurait durer longtemps chez un peuple qui connaît les droits du genre humain, chez un peuple dont l'énergie se communique à tous les rouages de la machine sociale. Montrez-moi deux chambres dans la nation, et je vous accorderai deux chambres dans la constitution. Un peuple homogène doit avoir une représentation homogène. Mon aversion pour le morcellement du monde provient d'un problème dont la solution m'appartient. Je me suis demandé pourquoi les Italiens de Gènes et de Venise s'armaient et se battaient pour la moindre altercation, pendant que les Français de Marseille et de Bordeaux accomodent leurs différends par une simple procédure ? N'est-il pas évident que l'ignorance de la volonté universelle est la cause immédiate de toutes les guerres ? Deux familles indépendantes de la loi commune en viendront nécessairement aux mains pour la lisière d'un champ, le lit d'un ruisseau, la plantation d'un arbre, la construction d'un mur. Chacun étant juge et partie, il faut se battre à outrance malgré les inclinations pacifiques : le droit du plus fort, le droit de conquête, les commotions hostiles, sont les conséquences funestes de l'oubli des Droits de l'Homme.
L'oubli de la loi unique est l'origine de toutes les dépendances, de toutes les servitudes, de toutes les chevaleries féodales, de toutes les baronnies belligérantes, de toutes les calamités morales. Les républiques grecques, les républiques helvé tien nés, les républiques flamandes, ont cru remédier aux lenteurs, aux incohérences, aux contradictions de leurs systèmes erronés par des transactions pénibles qui, en augmentant l'influence du plus puissant ou du moins intrigant, font désirer aux plus faibles aux plus débonnaires, la médiation d'un Stathouder, d'un Président, d'un Avoyer ; on s'accoutume à la protection d'un homme au dedans, ou d'un homme au dehors. Et voilà comment les Macédoniens et les Romains furent appelés dans la Grèce fédérative ; les rois de France et de Sardaigne dans la Suisse fédérative; les rois d'Angleterre et de Prusse, dans la Hollande fédérative. L'insolence du grand canton de Berne et celle de la grande maison d'Orange soqt assises sur le morcellement de la souveraineté. Tout languit, tout se corrompt, tout se détruit dans l'absence d'une vérité mère.
Une opinion trop généralement répandue en France, c'est de placer de petites républiques, entre nous et les tyrans, pour éviter les horreurs de la guerre. Cette opinion tient aux v teille
Idées aristocratiques de l'influence et de la protection; c'està-dire, que n«>ns permettrons à ces petites républiques de faire tout ce qui nous comient : malheur à elles si leur industrie contrarie l;i notre ; nous serons jaloux de leur commerce, de leurs manufactures, de leurs pêcheries. Nos barrières les cerneront; la contrebande provoquera des rixes. Noos aurons de part et d'autre des commis, des soldats, des citadelles, des camps, des garnisons, des escadres. Mais, dira-t-on. nos voisins libres auront pour nous un amour inaltérable ; ils excerceront lucrativernent leur industrie, en se reposant pour leur défense sur nos armées, nos forteresses et nos trésors, c'est-à-dire, que leur industrie tuerait la notre; car la main-d'œuvre ne sera pas chère dans un pays dont la dépense publique retombera en grande partie sur nous. Il faudra donc recourir an système prohibitif, à moins de faire payer un tribut direct à nos chers et aimés voisins. Ennemi et voisin sont termes synonymes dans les langues anciennes. Y,n peuple est aristocrate à l'égard d'un autre peuple. Les peuples sont nécessairement méchants ; le genre humain est essentiellement bon; car son égoïsme despotique n'est en opposition avec aucun égoïsme étranger. La République du genre humain n'aura jamais dispute avec personne; car il n'y a point de pont de communication entre les planètes. Rome et Albe, (iènes et Pise, Bologne et Modène, Florence et Sienne, Venise et Trieste, Marseille et Nice, Metz et Nancy, Amsterdam et Anvers, se portaient une haine dont les historiens et les poètes nous ont transmis les relations lamentables.
J'ai observé dans mes longs voyages que chaque ville donne (h 1 » sobriquets odieux ou ridicules aux villes voisines; cet acharnement se fait aussi remarquer dans les campagnes; et si vous voyez deux ou trois personnes assises devant la porte de leur maison, vous pouvez parier que la conversation n'est pas au profit du voisin. Voulons-nous rétablir la paix sur notre continent? Faisons pour l'Europe ce que nous avons fait pour la France.
Un département n'est pas sous la protection d'un autre département, mais une petite République sera plus ou moins sous la protection d'une grande République ; or, voilà un germe d'aristocratie dont les développements coûteront cher aux protecteurs et aux protégés.
Quant à la formation du gouvernement, il n'y a pas un seul Français qui ne rejetât avec indignation le régime américain. La souveraineté du peuple homogène ne saurait admettre la bascule auglaise, ni aliéner le veto le plus mitigé. Le rapport d'un décret précipité, est un remède préférable au veto anglican. Cela perdrait un sénat aristocratique, cela sauve une Assemblée nationale.
L'envahissement des pouvoirs est impossible dans une grande Assemblée biennale, dont le souverain surveille toutes les démarches.
Il n'y a proprement qu'un seul pouvoir, celui du souverain ; toutes les distributions sont des agences, des devoirs. Je dirai donc le devoir législatif, le devoir exécutif, sans porter préjudice aux autorités constituées.
Quel inconvénient y aurait-il de composer le conseil exécutif de sept ministres, en ajoutant le département des arts, des sciences, de l'agriculture, des manufactures et du commerce aux six départements existants? Où trouvera-t-on un meilleur corps électoral pour le choix des ministres que l'Assemblée législative, qui, par appel nominal, ne pourrait donner son suffrage à aucun de ses membres.
Je ne connais aucune objection victorieuse contre ce mode salutaire. L'expérience réfute encore ici nos docteurs qui ne s'adressent au peuple que pour nuire au peuple. On n'évitera jamais l'inconvénient d'avoir un ministre qui déplaise à un côté de la salle; et ce sera bien pis s'il est nommé hors de la saile.
Pache rat indiqué par Roland, et les rolandistes eurent Pache en horreur. Le mode vicieux d'un corps électoral suprême à côté du corps représentatif suprême, formerait une seconde chambre plus monstreuse que toutes les conceptions des bicaméristes. Les discussions intestines ne tarderaient pas à relever les espérances des perturbateurs ; et sous prétexte de servir la nation on égarerait l'opinion publique par des calomnies adroites et par des éloges insidieux.
L'esprit de corps renaîtrait de ses cendres, et les orages de la rivalité troubleraient bientôt l'harmonie républicaine. Le conseil exécutif choisirait son président chaque semaine ou chaque quinzaine, comme cela se pratique depuis le 10 août. Le conseil exécutif, le devoir exécutif n'aura aucune part à la confection des lois, sinon d'émettre son avis motivé huit jours avant le décret définitif. Cette méthode augmentera la masse des lumières et n'entravera pas la marche du corps politique. Il en résultera un concert heureux entre tous les agents du gouvernement.
L'opinion publique fortement prononcée est le seul veto tolérable. La sanction est intransmissible, comme la souveraineté. Le genre humain ne peut avoir d'autre règle que les droits de l'Homme (i).
(1) Clools confond sans cesse la théorie et la pratique, la philosophie et la politique, le spirituel et le temporel. lin a aucune idée de la division nécessaire des deux pouvoirs, des églises et de l'Etat. — R.
Notre Constitution sera mauvaise, si le fauteuil d'un homme en impose da\antage que le Code des lois, si un individu sort de la ligne républicaine pour lever orgueilleusement la tête au-dessus de sesroncilo\ens. Peut-être l'ambition locale, les passions particulières \oudront s'opposer à mes principes universels; mais cette lutte se fera publiquement, et je laisse au souverain à jnger entre les ambitieux et les orateurs du bien public.
Les tribunaux ordinaires jugeront les forfaits soi-disant extraordinaires; tous les crimes sont de lèse-société, de lèse-nation. La responsabilité des ministres sera toujours individuelle, en raison de leurs signatures respectives; elle ne sera pas illusoire et alarmante, car les comités de l'Assemblée nationale éclaireront, rassureront le peuple sur toutes les opérations ministérielles. Ces opérations se simplifieront à mesure que les trônes s'écrouleront, et que la République s'agrandira. Le fardeau militaire, qui pèse sur toutes les branches administratives, diminue toujours en raison de l'accroissement du territoire et de la population. Les bureaux de la guerre, de la marine, de la diplomatie, des colonies et des finances, deviendront inutiles, si nous sortons triomphants de la crise actuelle ; ce triomphe est indubitables
La paix perpétuelle maintiendra un niveau perpétuel entre la -consommation et les consommateurs, entre l'ouvrage et les ouvriers. Il n'y aura pas de fonctionnaires moins affairés que le ministre de l'intérieur.
Les biens nationaux seront vendus, et chaque particulier administrera son propre bien. Nous pourrons supprimer la plupart des comités et renvoyer tous les ministres. Notre organisation, perfectionnée par l'union universelle, nous dispensera un jour d'avoir ce que l'on appelle un gouvernement. La législature, composée d'un ou deux députés par département, sera plus que suffisante pour surveiller les administrations intérieures, et pour servir do bureau officiel de correspondance à la République, sans vassaux ni voisins. La somme de bonheur sera si grande pour chaque portion de l'Empire, qu'il y aura une sollicitude générale pour le maintien de l'ordre établi.
Les pacages de la Hollande, et les guérets de la Beauce, et les graves de Bordeaux, et les coteaux de la Provence, ne sauraient s'isoler sans se faire un tort mutuel. Et comme toutes les rivières, les fleuves et les mers communiquent ensemble naturellement, c'est à nous de multiplier ces communications par des chemins et des canaux, et non pas de les interrompre par des constitutions, des forteresses, des escadres.
Si la Constitution française ne peut convenir au reste du monde,
elle sera mauvaise, elle s'écroulera aux applaudissements du genre humain, de la raison cosmopolite, dont la sanction est indispensable. Le genre humain régénéré dans toutes les branches législatives ne connaît ni plage étrangère, ni souverainetés partielles, ni deux volontés suprêmes, ni deux majorités, et deux minorités contradictoires, incompatibles. L'éloignement des lieux, la différence des langues, les couleurs et les mœurs de Colon, l'étendue de l'Empire sont des obstacles, des objections usées dont la République humaine triomphera plus facilement que les conquérants incendiaires, que les navigateurs du commerce, que les correspondants académiques, que les agents de la diplomatie, que les zélateurs de la Mecque et de Jérusalem, qui ont franchi toutes les hauteurs et tous les abîmes d'une planète qui n'a pas trois mille lieues de diamètre. Il n'est pas plus difficile de réduire la carte politique sur une échelle convenue, que la carte géographique. L'Assemblée nationale de France est un résumé de la mappemonde des philanthropes.
Mais pour effacer tous les prétextes et tous les malentendus, et pour ôter aux tyrans, à nos ennemis, une arme perfide, je demande la suspension du nom Français, à l'instar de ceux de Bourguignon, de Normand, de Gascon ; il serait très sage et très politique de prendre un nom qui nous concilierait une vaste contrée voisine; et comme notre association est une vaste union fraternelle, le nom de Germains nous conviendrait parfaitement. La République des Germains, par l'heureuse influence d'un préjugé souvent homicide, ne tarderait pas à s'étendre sur tous les cercles germaniques (1;.
La conformité des noms amène la conformité des choses. Universels de droit, Germains de fait, nous jouirons incessamment des bénédictions de l'universalité. La propriété est éternelle comme la société, et si l'homme travaillait par instinct, au lieu de travailler par intérêt, nous jouirions, comme les animaux, de la communauté des biens. Jamais cette communauté n'a pu s'introduire parmi nous, car l'homme travaille par réflexion.
La raison qui guide les géomètres dans une seule et même route, malgré la distance des lieux, des temps, des langues et des coutumes, dirigera tous les hommes vers un centre commun, lorsque la représentation nationale sera ôtée aux puissances célestes, aux oints du Seigneur, lorsque le genre humain sera réintégré dans ses droits imprescriptibles. Je défie que vous connaissiez bien la nature de la Sans-Cutotterie, si vous admettez une
(1) Cloots prend Ici germain comme synonyme de frère s d'accès l'étymologie latine. — R.
nature divine ou plastique. Quiconque a la débilité de croire en Dieu, ne saurait avoir la sagacité de connaître le genre humain, le souverain unique. Prenez les hommes un à un, vous gémirez sur leur ineptie; prenez-les en masse, et vous admirerez le génie de la nature. Nous sommes étonnés chaque jour des prodiges du peuple libre; c'est que le peuple, la collection des individus, en fait plus qu'aucun individu en particulier; et quand ce peuple sera composé de la totalité des humains, on verra des prodiges bien plus étonnants; les têtes faibles qui voudront un Dieu en trouveront un sur la terre sans aller chercher je ne sais quel souverain à travers les nuages. La souveraineté étant nécessairement despotique, gardons-nous bien de l'attribuer à toute autre puissance que le genre humain.
Les croyants disent que le monde ne s'est pas fait lui-même, et certainement ils ont raison; mais Dieu non plus ne s'est pas fait lui-même, et vous n'en conclurez pas qu'il existe un être plus ancien que Dieu. Cette progression nous mènerait à la tortue des Indiens. La question sur l'existence de Dieu (Théos) est mal posée, car il faut savoir préalablement si le Monde (Cosmos) est un ouvrage. Demandez donc la question préalable, et vous passerez à l'ordre du jour dans le silence de vos adversaires stupéfaits.
La nature ne produit rien; tout ce qui la compose existe éternellement. Ce que nous appelons vulgairement l'enfant de la nature est aussi vieux que sa mère. N'allons pas expliquer l'existence de la nature incommensurable; vous cherchez l'éternel hors du Monde. Je me contente du Cosmos incompréhensible, et vous voulez doubler la difficulté par un Théos incompréhensible. Laissons au visionnaire Malebranche son Théos indéfinissable; nous absorberons toutes nos pensées dans le spectacle de la nature éternelle. Quelque chose existe éternellement, c'est une vérité simple; n'allons pas nous perdre dans les spéculations d'une nature divine et créatrice, pendant que tout s'explique avec la nature palpable et visible. Je nie l'existence d'une créature créée; et vous ne m'endormirez pas avec votre prétendue nature créatrice et motrice. Je ne veux point de fabrique, et par conséquent point de fabricateur; le bon sens rejette le premier moteur d'un mouvement éternel. Un homme solitaire sur le sol serait souverain, une famille solitaire serait souveraine; et cette famille, en croissant et multipliant jusqu'aux extrémités de la terre, ne perdrait pas ses droits imprescriptibles : de sorte que le souverain est essentiellement seul, unique, indivisible; sa volonté est la suprême loi, l'inaltérable vertu, l'éternelle justice. L'erreur se dissipera chez nos voisins, comme chez nous. Plusieurs de nos département oxv\. fc\fe \\sa& ^psi$gretà% qjsa UE&çaçne
et l'Italie. Renversons les tyrans, et nous aurons bientôt effacé les traces du despotisme et de l'aristocratie. Les esclaves et leurs maîtres forment un bétail qui n'a point de voix dans la société des hommes libres. Un vieux proverbe dit : Qui se ressemble se i^assemble; or, rien ne ressemble plus à un sans-culotte du Nord qu'un sans-culotte du Midi. La fortune des tyrans est placée sur trente têtes; mais la fortune du peuple est placée sur toutes les têtes de l'espèce humaine.
Voici trois articles, trois résultats d'une méditation profonde que je soumets à la sagesse de mes collègues.
Projet de décret.
La Convention nationale, voulant mettre un terme aux erreurs, aux inconséquences, aux prétentions contradictoires des corporations et des individus qui se disent souverains, déclare solennellement, sous les auspices des Droits de l'Homme :
Article premier. — Il n'y a pas d'autre souverain que le genre humain.
IL — Tout individu, toute commune qui reconnaîtra ce principe lumineux et immuable, sera reçu de droit dans notre association fraternelle, dans la République des Hommes, des Germains, des Universels.
III. — A défaut de contiguïté ou de communication maritime, on attendra la propagation de la vérité, pour admettre les communes, les enclaves lointaines.
No 19.