LETTRE
de Thomas Paine à Danton^ traduite de l'anglais.
(Archives nationales, AF h 49.)
Paris, le 6 mai, an II de la République (1794).
Citoyen Danton,
Comme vous entendez l'anglais, je vous écris sans recourir a. la main d'un traducteur.
Je suis affligé, au dernier point, (te YettçtàX te Vtaross&<t ^&
m DANTON ÉMIGRÉ.
tremble et de discorde qui règne parmi noas, et qui, si cela continue , sera la perte et la honte de la République. — Quand je vins d'Amérique, en 1787, j'avais l'intention d'y retourner Tannée suivante ; mais la Révolution française, et l'espérance de voir les principes de la liberté et de la fraternité se propager dans la pins grande partie de l'Europe, m'engagèrent à prolonger mon séjour. Aujourd'hui, après six ans d'attente, je désespère de voir accomplir le grand œuvre de la liberté européenne! ce ne sont ni les puissances étrangères coalisées, ni les intrigues des aristocrates et des prêtres qui mutent l'espérance, mais bien la manière tumultueuse dont on conduit les affaires intérieures de la Révolution.
Tout ce qu'on peut attendre de mieux, maintenant, ne se rapporte plus qu'à la France, et je me suis trouvé parfaitement d'accord avec vous quand vous avez proposé de n'intervenir dans le gouvernement d'aucune nation étrangère, et de ne pas souffrir qu'aucun pays étranger intervienne dans le gouvernement de la France. Le décret rendu à ce sujet était un acte préalable nécessaire pour le rétablissement de la paix. Mais, tant qu'on se livrera à ces dissensions intestines, tant que les étrangers pourront espérer de voir la République se dissoudre, tant que non pas seulement les réprésentants des départements, mais la représentation nationale elle-même sera publiquement insultée, comme elle l'a été depuis peu, et comme elle Test encore, par le peuple de Paris, ou au moins par les tribunes, l'ennemi restera le long des frontières et il y attendra le moment d'agir.
il est à remarquer que les puissances confédérées n'ont encore reconnu ni Monsieur, ni (V Artois en qualité de régent, et n'ont point fait de proclamation en faveur d'aucun des Bourbons. Mais ce fait négatif s'explique de* deux façons différentes : ou Ton abandonne les Bourbons en renonçant à la guerre, ou bien l'on change le but de la guerre, en lui substituant un projet de partage, comme on a fait pour la Pologne. Si c'est là ce que veulent les étrangers, les discordes intérieures qui nous travaillent ne leur en seront que plus favorables. Chaque jour accroit le danger d'une rupture entre Paris et les déparlements. Les déparlements n'ont pas envoyé leurs députés à Paris pour qu'ils y hissent outragés ; les insulter, c'est insulter les départements dont ils sont les élus et les envoyés. 11 n'y a, selon moi, qu'un moyen d'empôcher la rupture d'éclater : c'est d'établir, à une certaine distance de Paris, le siège de la Convention et des Assemblées qui lui succéderont.
J'ai vu, pendant la Révolution d'Amérique, les grands inconvénients qui résultaient de ce que le gouvernement du Congrès
siégeait dans l'arrondissement d'une juridiction municipale. Le Congrès fut d'abord établi à Philadelphie ; puis, quatre ans après, les représentants jugèrent qu'il était nécessaire de quitter cette résidence ; on fit choix, de l'État de Jersey ; on se transporta ensuite à New-York; de New-York on retourna à Philadelphie. Enfin, après avoir éprouvé partout le même inconvénient d'un gouvernement dans un gouvernement, on conçut le projet de bâtir, pour la résidence du Congrès, une ville qui serait située hors des limites de toute juridiction municipale. Et, en effet, dans toutes les villes où le Congrès avait tenu ses séances, l'autorité municipale, ouvertement ou sourdement, s'était opposée à l'autorité du Congrès, et les habitants avaient prétendu que le Congrès devait faire plus pour eux que pour les autres États de de l'Union. Il en est de même, actuellement, à Paris ; mais les choses y sont poussées bien plus loin .
Il est ici un autre embarras, que nous avons également éprouvé en Amérique : je veux parler de la fixation du prix des subsistances. Mais une pareille mesure, s'il fallait y recourir, serait du ressort de la municipalité ; ce n'est pas à la Convention de s'occuper d'un règlement de ce genre. C'est, d'ailleurs, une chose impraticable. Les Parisiens peuvent bien dire : « Nous ne voulons donner que tant pour telle ou telle denrée, » ils n'obligeront pas pour cela les gens de la campagne à leur apporter des vivres. Au contraire; et, en résultat, on aura la cherté et la disette au lieu de l'abondance et d'un prix modéré. La violence dont on userait sur la place ne servirait qu'à dégarnir le marché. — Voici un exemple à citer :
A Philadelphie, nous voulûmes une fois régler, entre autres choses, le prix du sel. Dès ce moment, il ne vint plus de sel au marché, et le prix s'en éleva jusqu'à trente schellings sterling par boisseau ; le prix, avant la guerre, n'était que d'un schelling et six pence par boisseau. Et nous réglâmes également le prix de la farine, de manière qu'à la fin il n'en vint plus au marché et qu'on se trouva très heureux quand on put s'en procurer à quelque prix que ce fût.
Il faut aussi mettre en ligne de compte une chose à laquelle on ne fait guère attention. Les assignats n'ont pas aujourd'hui la même valeur qu'ils avaient il y a un an, et leur \aleur diminue toujours, à mesure qu'ils deviennent plus communs. De là résulte une fausse apparence de cherté. La masse des assignats serait trop considérable pour la circulation si les prix ne s'élevaient pas progressivement. Le papier-monnaie perdit tellement de sa valeur en Amérique, par suite de sa trop grande abondance, que, dans le cours de 1781, je payai une seule paire de bas de laine
au prix de trois* cents dollars. —Ce que je vous écris est fondé sur l'expérience.
Je n'ai ici aucun intérêt personnel en jeu; je ne suis pour rien dans les querelles des partis; je ne m'occupe que des principes. Aussitôt que la Constitution sera établie, je retournerai en Amérique, et. quelles que puissent être alors les prospérités de la France, je n'y participerai que par le bonheur d'en être informé. Mais, en attendant, je gémis de voir les affaires si mal conduites et les préceptes de la morale si peu respectés. Voilà ce qui porte atteinte au caractère de la Révolution, et qui empêchera les progrès de la liberté dans le monde.
En commençant cette lettre, je n'avais pas l'intention d'écrire si longuement; mais, puisque j'ai tant fait, je remplirai le reste du papier en y mettant ce qui me viendra à l'esprit.
Il faudrait prendre quelques mesures contre la manie de dénoncer qui règne aujourd'hui. Si chacun, par méchanceté ou par ambition, dénonce à tort et à travers, sans apporter la moindre preuve de ses allégations, il n'y aura plus ni confiance, ni autorité. La calomnie est une espèce de trahison qui mérite châtiment, comme toute autre trahison. C'est un vice privé qui engendre un mal public, puisque des calomnies sans cesse renouvelées peuvent, par l'irritation qu'elles occasionnent, faire naître la désaffection dans l'esprit de gens qui, jusqu'à présent, ont été bien disposés. Gardons-nous également d'une conliance aveugle et de soupçons mal fondés ou malveillants. Protégeons les fonctionnaires publics contre la calomnie; cela est aussi nécessaire que de les punir quand ils ont trahi ou malversé. Et je vous dirai, à cette occasion, que jusqu'à ce qu'on ait reçu de meilleures informations, il sera douteux pour moi si Dumouriez a trahi par politique ou par ressentiment. Il s'est bien conduit autrefois, cela est certain; mais il n'est pas donné à tout le monde de savoir supporter l'ingratitude, et je crois qu'avant sa révolte il a beaucoup eu à se plaindre sous ce rapport.
La calomnie s'émousse et se détruit elle-même, quand elle agit sur une trop grande échelle. C'est ainsi que la dénonciation des sections contre les vingt-deux députés tombe à terre. Les départements qui ont élu ces députés connaissent mieux leur caractère politique et moral que les personnes qui les ont dénoncés. Cette dénonciation fera du tort à Paris dans l'opinion des départements, parce qu'elle semble indiquer la prétention de leur imposer l'espèce de choix qu'ils ont à faire. La plupart des connaissances que j'ai dans la Convention sont portées sur cette liste, et pourtant je sais qu'il n'y a pas d'hommes meilleurs ni de meilleurs patriotes.
Je viens d'écrire, ce môme jour, à Marat, mais non pas sur le môme sujet. 11 peut vous montrer ma lettre si bon lui semble.
Votre ami,
Thomas Palne.
Citoyen Danton,