‹ Danton émigré;Chapitre 4 sur 31 · II, 63.) - H · texte numérisé non relu

II, 63.) - H

(2> Achille Viard, agent secret envoyé à Londres par la partie avancée du comité de Sûreté générale.

Le passage du rapport de Ruhl relatif à Talleyrand n'est autre que la citation de la lettre de Lnporte a Louis XVI, datée du 22 avril 1791, où il est dit :

« Sire, j'adresse à Votre Majesté une lettre écrite avant-hier et <iuc je n'ai reçue qu'hier après-midi . Elle est de l'évoque d'Autun, qui paraît désirer de servir Votre Majesté. Il m'a fait dire qu'elle pourrait faire l'essai de son zèle et de son crédit et lui désigner les points où elle désirerait de l'employer. » — (Moniteur, n° 3 il, 6 dec. 1792.)

Quant à l'accusation d'Achille Viard, elle est absolument insignifiante; la voici, telle qu'elle résulte de sa déposition à la barre «e la Convention nationale :

« Arrivé à Londres, je fus. bien accueilli par M. d'Aiguillon. lev" 1 ei / î v °y a chez M- Narbonne. J'y trouvai M. Dubarry, M. Tal-

lei ° ' des c i-devant évoques et des ci-devant seigneurs Je

«eh annon Ç a i mon départ. Alors M. Talleyrand me dit : «Je vous chan r f eiai d un P a( I" et P 0llr M - Fauchet. »... Mais ces messieurs li»ni.o >ent apparemment de résolution et ne me confièrent point *««rs paquets. >, — (Moniteur, n° 343, 1792.)

DANÏON EN ANGLETERRE. 21

qu'il reçut du gouvernement anglais Tordre de quitter le pays. Il passa en Hollaude et de là en Amérique.

Mais, aussitôt après le 9 thermidor, il essaya de revenir en France, où il passait généralement pour émigré. Ce n'est qu'un peu plus tard que des démarches furent faites à la Convention, à l'instigation de son ancien grand vicaire Desrenaudes, pour lui permettre de rentrer.

Nous les rappelons ici :

Séance du i8 fructidor an III.

« Chénier. Le décret équitable que vous avez rendu hier en faveur de l'ex-général Montesquiou m'impose le devoir d'en réclamer un semblable pour un homme que ses talents distingués et les services qu'il a rendus dans l'Assemblée constituante placeront au rang des fondateurs de la liberté, pour Talleyrand- Périgord, ancien évéque d'Aulun.Il n'a point, comme ces enfants dénaturés (les émigrés), tourné contre la patrie un fer parricide; il est sorti de France avec une mission du Gouvernement. Voici l'original de son passeport signé : Monge, Clavières, Roland, Lebrun, Servan.

« Nos divers ministres (ambassadeurs) à Londres attestent la bonne conduite qu'il a tenue et les services qu'il a rendus. J'ai entre les mains un mémoire dont on a pu trouver un double dans les papiers de Danton (V. la pièce n° 20). Ce mémoire, daté du 25 novembre 1792, prouve qu'il s'occupait à consolider la République, lorsque, sans rapport préalable et sans motif, on l'a décrété d'accusation : son acte d'accusation est encore à rédiger.

« Dans le temps où il était proscrit en France par Robespierre et Marat, Pitt le proscrivait en Angleterre. C'est au -sein d'une République, dans la patrie de Benjamin Franklin, qu'il a été contempler le spectacle imposant d'un peuple libre, en attendant que la France ait des juges et non des meurtriers, une République et non une anarchie constituée.

« Je réclame de vous Talleyrand ; je le réclame au nom de ses nombreux services, je le réclame au nom de l'équité nationale, je le réclame au nom de la République qu'il peut servir par ses talents, au nom de la haine que vous portez aux émigrés, et dont il serait la victime comme vous, si des lâches pouvaient triompher.

« Je propose donc de rapporter le décret d'accusation porté contre Talleyrand-Périgord, de faire rayer son nom de toute liste

d'émigrés et de décréter qu'il pourra rentrer sur le territoire français.

« Genisseux et Brival appuyent la proposition de Chénier. Legendre demande son renvoi au comité de Législation.

« Boissy (d'Aoglas). Il ne s'agit point ici d'amitié, mais de justice. L'ancien évéque d'Autun, dont Chénier a fait un éloge mérité, est sorti de France avec une mission du Gouvernement; ainsi, Un 'est pas émigré... je demande que le projet de décret soi* mis aux voix.

«N... Lorsque Talleyrand-Périgord fut décrété d'accusation, j'étais membre du comité des Décrets et je fus chargé de rédiger l'acte d'accusation. Je demandai, je cherchai partout les pièces qui devaient le motiver ; malgré tous mes efforts et toutes mes recherches, je n'ai jamais pu trouver même un seul renseignement, et l'acte est encore à rédiger : le fera qui pourra (on rit).

« Les propositions de Chénier sont adoptées au milieu des applaudissements (i). »

Voilà donc comment, aux mois d'octobre, novembre et décembre 1792, et jusqu'en 1794, l'ancien évêque d'Autun avait pu, à Londres même, et à l'instigation de Danton, avec qui il était en correspondance, par J.-G. Recordain sans doute, et auquel il envoyait des mémoires politiques, sans préjudice de sa correspondance avec la Gazette nationale, servir et développer l'entente de l'homme d'Etat de la Révolution avec le parti whig, et engager simultanément, avec le cabinet de Saint-James, les pourparlers qui, comme nous le verrons plus loin, aboutirent à des mesures effectives, prises en vue d'ouvrir avec la France des négociations de paix.

D'autre part, un pamphlet fayettiste de quatre pages in-12, sans nom d'auteur ni " d'imprimeur, intitulé: Lettre à un Anglais sur le district des Cor délier s, peutêtre écrit pour lord Stanhope, et d'ailleurs uniquement consacré à rabaisser et compromettre Danton et ses amis, tout le club des Cordeliers, aux yeux des hommes d'Etat britanniques, indique très nettement, — et ceci nous paraît digne d'attention, — l'importance que ce groupe

(i) Moniteur, n<> 351, primidi 21 fructidor an III (7 septembre 1795).

avait acquise en France, et même à l'étranger, dès 1789, et, spécialement, la notoriété dont il jouissait en Angleterre :

« Vous me demandez, milord, d'éclairer votre opinion sur le fameux district des Cordeliers, dont vous entendez depuis quelque temps, dites-vous, parler si diversement...

« Ce district, dont les productions nombreuses chargent trop souvent nos murs d'arrêtés de tout genre dans lesquels il a toujours soin défaire son éloge; qui, vrai Dom Guichotte {sic), s'est érigé en redresseur de torts et en réparateur d'injures; qui se fait demander sa protection pour faire croire qu'il peut en accorder; qui se permet de donner des leçons et croit pouvoir faire la loi à Paris, n'est réellement composé que de Trois Personnes qui d'abord ont gagné, par de petits moyens, environ 50 particuliers trop peu éclairés pour être méfiants, et qui, maîtres d'eux, ont bientôt su éloigner par des mauvais procédés et par des injures les citoyens honnêtes et instruits qui formaient ses assemblées.

« L'un de ces personnages est le vigoureux Danton, ce président presque perpétuel dont le patriotisme est aussi peu équivoque que sa décence et sa modestie...

« L'autre est un M. Paré, avocat, raisonneur faux, entêté, qui a vu la Révolution en désespéré, et qui, dans l'espoir de devenir quelque chose, s'est rangé du parti de Danton.

« Le troisième est un M. Fabre d'Eglantine, jeune auteur ardent, vain, ambitieux, mais qui n'ayant rien, pas même de domicile personnel, espère parvenir en secondant les vues du président.

« C'est entre ces trois sujets que les places du bureau circulent...

« Ces messieurs ont d'ailleurs cinq ou six croupiers ou compères.,.

« Voilà, milord, ce que c'est que ce district des Cordeliers, qui, Voyant arriver l'instant où le général et le maire de Paris, si dignes de la confiance et de la reconnaissance publiques, vont en recevoir de nouvelles preuves par la confirmation d'un choix que les événements et leur conduite ont si bien justifié (i), oubliant et leur infatigable zèle, et leurs sacrifices, et les risques qu'ils ont courus, se permet d'attaquer la haute réputation de l'un, le mérite et la probité de l'autre, et voudrait pouvoir flétrir la gloire de tous deux... »

(1) Cette phrase fixe la date de la publication <ta \a. LcUre l\ u\\ Anglais, BaMy aynnt été réélu maire de Pans \ô 1 aû^N, VWV.

De plus, une lettre fort remarquable de Français, de Nantes, délégué à la fête de la Fédération, en 1791, par cette importante ville, lettre datée du 29 mai de la même année, que nous avons publiée déjà dans l'Opinion du 6 avril 1885, et qui a été reproduite, ainsi que l'article où elle était intercalée (Le ruisseau de Danton), par la revue : La Révolution française, précise avec beaucoup d'exactitude l'époque à laquelle celui-ci dut, au plus tard, entrer en relations suivies avec les libéraux et les républicains anglais.

Français demandait au président des Cordeliers de vouloir bien s'entremettre afin que les sections rassemblées pour délibérer sur la révolution de Pologne envoyassent à Londres une députation qui y assisterait à la ïête commémorative du 14 juillet ; et il lui signalait, à cet effet, la présence à Paris de délégués anglais admirateurs et partisans de la Révolution : « Il serait digne de vous, monsieur, et des véritables amis des peuples, de demander que la cité de Paris fit une députation à la cité de Londres. J'ai déjà rempli cette mission au nom d'une grande société, mais la ville de Paris donnerait une autre importance et un grand caractère à cette démarche, unique dans les annales du monde... Comme vous jouissez d'une grande influence dans les sections, j'ai cru devoir m'adresser à vous et ne m'adresserqu'à vous. »

Nous ne mettons pas en doute, à cause même de cette notoriété, que le conventionnel n'ait eu, à cette occasion, avec Thomas Ghristie particulièrement, l'un des délégués britanniques, et par l'intermédiaire de Français de Nantes, des pourparlers qui amenèrent des relations définitives ; d'autant que la Nouvelle Biographie Michaud rapporte que pendant son séjour dans notre capitale, Ghristie fut bien accueilli par les principaux chefs du parti révolutionnaire.

Ce qui nous confirme dans cette opinion, ce sont des informations que nous avons pu prendre à Londres par l'intermédiaire d'un ami très compétent, M. J.-G. Mo- TJBon, auprès des survivants des envoyés de 1791, dont

l'un, M. Thomas Ghristie neveu, a pu lui affirmer que l'existence de « liens d'amitié entre Danton et son grandoncle est un fait positif dans les traditions de leur famille ».

Enfin, comme nous l'avons déjà rappelé, en août et septembre 1791, Danton fit lui-môme un séjour en Angleterre, pendant lequel il fut à portée de s'entretenir avec les chefs du parti libéral et d'y compléter ses premiers rapports.

Ce point a besoin d'être fixé avec quelque détail.

Au Tribunal révolutionnaire, lors du procès de germinal, à la première audience, celle du 13, le président, Martial Hermann, fit au conventionnel cette question singulière : «Ne vous êtes-vous pas émigré au 17 juillet 1789? n'êtes-vous pas passé en Angleterre?» A quoi l'accusé aurait répondu, suivant le Bulletin ; « Mes beaux-frères allaient en ce pays pour affaires de commerce, et je profitai de l'occasion; peut-on m'en faire un crime? Le despotisme était encore dans toute sa prépondérance, et alors il n'était permis que de soupirer en secret pour le règne de la liberté. Je m'exilai donc : je me bannis, et je me jurai de ne rentrer en France que lorsque la liberté y serait admise. »

Bien qu'en contradiction formelle avec les faits historiques les plus incontestables, puisque Danton fit, à Paris même, notamment lors de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, aux 5 et 6 octobre, dans l'affaire Marat et dans tous les actes et débats de l'assemblée de son district, — la République des Gordeliers, — les efforts les plus considérables et les plus notoires qui aient été produits contre le despotisme, cette falsification du Bulletin, cette transposition de dates, ne sont cependant pas aussi dénuées de sens ou de but qu'on pourrait le croire. Elles tendent simplement, en confondant à dessein des époques très différentes, à créer une équivoque qui permette au public d'accepter, contre toute évidence, cette accusation inouïe portée par Saint-Just et Robespierre contre Danton : qu après le massacre du Champ-de-Mars il avait été épargné, protégé par la cowt, eX <ç\^ ^

conséquent, on devait le considérer comme ayant joué le rôle d agent provocateur dans ce guet-apens meurtrier (1).

En effet, les Notes de Topino-Lebrun, juré au Tribunal révolutionnaire, dont nous avons, le premier, fait connaître les passages essentiels, portent, au lieu de la substitution impudente inscrite dans la feuille de Nicolas et de Robespierre, la réponse suivante faite par Danton au président :

« J'ai été décrété de prise de corps pour le Champ-de- Mars... J'offre de prouver le contraire (2) et lisez la feuille de YOrateur (3) : des assassins furent envoyés pour iri assassiner à Arcis, l'un a été arrêté (c'est sans doute celui dont Courtois rapporte l'aventure). — Un huissier vint pour mettre le décret à exécution, je fuyais donc (sic), et le peuple voulut en faire justice. J'étais à la maison de mon beau-père ; on l'investit, on maltraita mon beau- frère pour moi. Je me sauvai à Londres. Je suis revenu lorsque Garran fut nommé.. • On offrit à Legendre 50,000 écus pour m'égorger (4). »

Voici l'explication de ce texte, si décisif, malgré son obscurité: ce n'est point en 1789, mais bien en 1791, aussitôt après l'affaire du Ghamp-de-Mars, que Danton passa en Angleterre. Décrété de prise de corps, il quitta Paris et se rendit à Arcis, où des malfaiteurs furent envoyés à sa poursuite; l'un d'eux, reconnu et arrêté, faillit être mis en pièces par la population. Alors, Danton se rendit à Troyes, chez un ami, le procureur général

(1) On sait que, dans YHistoire parlementaire, Bûchez et Roux se sont empressés d'accepter cette manière de voir et de l'appuyer a leur façon.

(2) C'est-à-dire qu'après l'affaire du 17 il ne jouit pas d'une parfaite tranquillité, comme l'affirmait Saint-Just dans son rapport.

(3) V Orateur du Peuple, rédigé par Martel (Fréron), T. VII, n° 45, où se trouve un article corifirmatif de Courtois, commandant de la garde nationale d'Arcis-sur-Aube, relatif aux poursuites exercées contre Danton à la (in de juillet 1791.

(4) Notes de Topino-Lebrun t édition Charddillet, in-8°, Paris,

Millard, qui lui donna asile (1); mais Tordre étant venu de l'y rechercher et un huissier s'étant présenté pour l'appréhender au corps, il fallut s'échapper.

Des perquisitions ayant pour but de s'emparer de sa personne furent aussitôt laites à Rosny-sous-Bois, où il s'était retiré en quittant Troyes, chez son beau-père, François-Jérôme Charpentier; c'est là que les agents de la police parisienne, qui étaient à ses trousses, maltraitèrent son beau-frère, Victor Charpentier, qu'ils avaient pris pour lui. Puis vint l'affaire de Legendre.

Voilà comment Danton fut épargné après le 17 juillet 1791.

Mme Roland a laissé dans sa Correspondance une appréciation assez curieuse de la réaction, sorte do terreur constitutionnelle ou feuillantine , qui suivit l'affaire du Ghamp-de-Mars :

« Encore un peu et vous entendrez dire que le courage de Robespierre à défendre les droits du peuple était payé par les puissances étrangères ; je veux dire que cela se débitera comme un fait constant, car cela se dit déjà. Ce n'est pas, assurément, que je compare l'énergie de ce digne homme aux excès qu'on peut reprocher à Marat ; mais il me semble qu'on se dispose à les juger dans le même esprit et avec la même injustice... Les victimes paraissent devoir être telles : D'Anton (sic), haï par La Fayette, lui est sacrifié par les Lameth; ceux-ci exigent en retour Brissot, qu'ils détestent parce qu'il les a démasqués, et La Fayette le leur abandonne; avant tout Robespierre est sacrifié à la cour par la faction dominante qui se la concilie, et abandonné par les jaloux de tous les partis... »

(1) « A la fin de l'Assemblée constituante, dit le comte Beugnot dans ses Mémoires (T. I er , ch. VI, Souvenirs de 1794), après la triste exécution du Champ-de-Mars, il (Danton) avait été décrété de prise de corps. Le décret m'avait été adressé en ma qualité de procureur général syndic du département de l'Aube, pour que je le misse à exécution, et j'avais reçu en même temps l'indication que Danton devait se trouver à Arcis, chez Jannet, marchand, ou à Troyes, chez le procureur général Millard, c'était bien chez ce dernier qu'il s'était réfugié. »

La contre-révolution dont nous parlons ici, et qu'indique si bien Mme Roland, est confirmée, ce nous semble, malgré toute la discrétion qu'il y apporte, par le Moniteur universel lui-même, alors organe officiel du feuillantisme, c'est-à-dire de la coalition Lameth, Barnave, La Fayette, Pastoret et Bailly (l'Assemblée, le ministère, le département et la commune).

Cette feuille, en effet, qui ne consacre que vingt lignes au compte rendu du massacre du Ghamp-de-Mars (n° du 18 juillet), observe la même réserve pour instruire son

Ïmblic des suites de l'affaire : c'est seulement le 24 juilet qu'elle veut bien lui apprendre « qu'on a arrêté hier M. Verrières, membre du club des Gordeliers, défenseur de M. Santerre dans sa cause contre M. La Fayette. »

« On dit que M. Verrières est Vauteur du journal intitulé : l'Ami du Peuple, par Marat. On a saisi ses presses et ses papiers. Mlle Colombe, directrice de l'imprimerie, a été aussi conduite en prison.

« On est allé pour saisir M. Fréron, auteur de YOraleur du Peuple, mais on ne Ta pas trouvé chez lui.

« ...MM. Legendre, Danton et Camille Desmoulins ont quitté Paris; on assure qu'il y avait ordre de les constituer prisonniers...

« On a arrêté l'auteur d'un ouvrage intitulé : le Père Duchéne.

Et, à la date du 10 août 1791, encore :

a On a arrêté cette nuit plusieurs particuliers, entre autres MM. Brune et Momoro, imprimeurs, et M. Saint-Félix, tous trois membres du club des Cordeliers. On assure que ces trois citoyens ont été arrêtés en vertu d'un décret de prise de corps émané du tribunal du VI e arrondissement, chargé de poursuivre l'affaire du Champ de la Fédération. On avait commandé pour cet ohjet un nombreux détachement de la garde nationale du bataillon de Henri IV (Pont-Neuf), qui s'est mis en marche à onze heures du soir et n'est rentré qu'à cinq heures.

« On dit que M. Santerre, commandant du bataillon des Enfants-Trouvés (faubourg Saint-Antoine), est aussi décrété de prise de corps, ainsi que M. Legendre. On est allé chez eux pour les arrêter, mais on ne les a pas trouvés. »

C'est ainsi que, ne cloutant plus qu'on voulait se défaire de lui, Danton se décida à passer en Angleterre (fin juillet), emmenant son jeune parent, Georges Mergez.

Il en revint aussitôt que Garran-Coulon, membre du comité des Recherches, sur lequel il pouvait compter, eut été nommé président du tribunal de cassation (au commencement du mois de septembre). — Le 12, il faisait sa rentrée aux Jacobins.

C'est donc au moins un mois qu'il passa à Londres et qu'il dut mettre à profit, selon nous, pour y sceller ses relations, nous voulons dire son alliance avec les chefs whigs. Car il nous paraît plus que certain qu'une fois arrivé en cette ville Danton descendit chez Recordain ; qu'il y eut des entrevues décisives avec Talleyrand; qu'il y vit également Thomas Payne et Thomas Christie ; et que, enfin, par leur intermédiaire, sur leur présentation, il fut admis à s'entendre et se concerter avec Fox, Sheridan et Stanhope tout au moins.

Nous pouvons nous appuyer sur cinq ordres de faits pour légitimer cette conviction :

1° Là lettre de Français de Nantes, qui établit, comme je l'ai montré précédemment, la limite extrême de l'entrée en rapports de Danton avec les progressistes anglais (mai 1791), dans le cas où la chose ne se serait pas produite bien avant et par d'autres intermédiaires, surtout par Thomas Paine ;

2° Les informations par nous prises auprès des honorables membres survivants de la famille Christie ;

3° La note adressée à Danton, d'Angleterre, sur la Constitution de 1793, qui confirme, de sa part, des relations politiques suivies avec ce pays;

4° Le séjour du conventionnel à Londres, en août et septembre 1791, ainsi que la politique qu'il adopta à l'égard de l'Angleterre en 1792 et 1793, qui mettent hors de doute les rapports étroits qu'il eut nécessairement avec les chefs du parti whig, par l'intermédiaire de Jean Recordain, de Mergez, de Christie, de Thomas Paine, de Marat peut-être, et par lui-même;

5° Enfin et surtout, les relations qu'il ne cessa d'entretenir à Londres, depuis le mois de septembre 1792 jusqu'à sa mort, avec un homme comme Talleyrand.

Il y a bien encore un autre moment de l'histoire où Danton fut accusé d'avoir émigré ! C'est au mois de septembre 1793, lorsqu'après l'immense effort qu'il avait soutenu depuis plus d'un an et auquel on doit, entre autres : le renversement du trône, l'installation de la République, la grande réquisition et l'établissement du gouvernement révolutionnaire, il voulut aller se remettre, à Arcis, de tant de luttes et de. travaux, et y prendre le repos indispensable au rétablissement de sa santé.

Les Hébertistes, soufflés par une puissance encore occulte, mais qui allait bientôt leur devenir à eux-mêmes si funeste, répandirent alors que le tribun s'était retiré en Suisse pour y mettre à couvert ses rapines et concerter avec l'étranger le rétablissement de la monarchie en France, avec « le petit Gapet » pour roi.

Ce fut au point que Robespierre crut devoir relever ou consacrer, comme on voudra, aux Jacobins, les racontars qui se débitaient sous cape. La scène eut lieu le 13 frimaire an II (3 décembre 1793) :

« Robespierre : — Danton ! tu es accusé d'avoir émigré ; on a dit que tu avais passé en Suisse ; que ta maladie était feinte, pour cacher au peuple ta fuite; on a dit que ton ambition était d'être régent sous Louis XVII; qu'à une époque déterminée tout a été préparé pour le proclamer; que tu étais le chef de la conspiration; que ni Pitt, ni Cobourg, ni l'Angleterre, ni l'Autriche, ni la Prusse n'étaient pas nos véritables ennemis, mais que c'était toi seul; que la Montagne était composée de tes complices; qu'il ne fallait pas s'occuper des agents envoyés par les puissances étrangères; que les conspirations étaient des fables qu'il fallait mépriser; en un mot qu'il fallait t'égorger! » — (Moniteur, 1793.)

Il est vrai qu'aussitôt l'Incorruptible réfuta toutes ces

calomnies, dont il était, du reste, le promoteur caché, et

u'il donna à Danton un certificat de bonne conduite qui le

maintenir sur la liste des Jacobins ; mais le coup

DANTON EN ANGLETEIUIE. 31

était porté, quoi qu'en ait pu penser et dire, dans le premier numéro du Vieux Cor délier % le pauvre Desmoulins (1).

On le comprit si bien, qu'un brave homme d'Arcissur-Aube, à la date du 18 frimaire, en écrivit au Journal de la Montagne, lequel, entre autres feuilles, s'était fait l'écho des diffamations combinées des llébertistcs et des Robespierristes.

« Frères et amis, disait-il en s'adressant aux Jacobins, j'ai lu dans le dernier numéro intitulé Journal de la Montagne, que Danton était accusé d'avoir émigré, et que, pour cet effet, il avait supposé une maladie. Je ne connais pas Danton, et je crois même ne lui avoir jamais parlé; mais je suis son voisin, et de ma croisée je pouvais voir ce qui se passait chez lui ; en conséquence, je puis attester qu'il a passé à Arcis le temps qu'il fut absent de son poste; que, de plus, toutes les fois qu'il a paru à sa croisée ou sur sa porte, ce fut toujours en bonnet de nuit et vêtu de manière à ne pas laisser de doute sur sa convalescence. Ami de la vérité, j'ai cru devoir en instruire la société, non pas pour disculper Danton parmi ses concitoyens, dont il est connu, car je suis bien persuadé qu'ils étaient éloignés de croire à de pareilles calomnies; mais c'est afin de faire connaître avec plus d'éclat de quoi sont capables ces êtres qui, ne sachant pas quel rôle jouer, cherchent à, perdre les patriotes dans l'esprit public; ils sont assez stupides pour ne pas voir qu'ils se casseront

(l) Voir, pour le reste, les notes de Robespierre a Saint-Just, pour son rapport contre les Dantonisles, et ses discours ut projets de discours contre les ultras et les modérés.

Quant à cette funeste séance du G décembre 1703, aux Jacobins, la réponse qu'y lit Danton aux calomnies dénoncées par Robespierre, fut, paraît-il, foudroyante d'indignation et de vérité, nourrie de faits, hérissée de preuves.

Topino-Lebrun n'y fait, malheureusement, qu'une trop courte allusion dans ses notes sur le procès du conventionnel : « Sur la Belgique, dit-il, (D) répète son dire aux .1 acobins » ; et le Moniteur, alors tout à la dévotion de l'Incorruptible, reçut la consigne de ne pas reproduire cette mémorable défense, « à cause de sa longueur et de sa véhémence ! »

Môme silence de la part du Journal de la Montagne et des autres, qui n'en donnent qu'un résumé insignifiant, une sorte de « communiqué ».

Tout cela est perdu pour l'histoire.

encore le nez, car le peuple sait toujours distinguer les véritables défenseurs de ses droits.

« Je suis, avec fraternité, votre concitoyen en République une et indivisible.

« BERCY-SinAULT. »

Et le rédacteur du Journal de la Montagne de se rattraper en faisant suivre la lettre ci-dessus des lignes que voici :

« Nous savons, comme le citoyen Bercy, que le républicain Danton n'a pas besoin d'être disculpé. Tous les patriotes le connaissent et ne furent jamais les dupes des petits moyens des scélérats qui veulent nous diviser; mais nous insérons cette lettre par les mêmes motifs qui ont engagé le citoyen Bercy à l'écrire.

« Aristide Valcour. »

Si ! une fois en sa vie on proposa à Danton de fuir, de passer à l'étranger...

C'était dans la nuit du 10 germinal an II (31 mar"s 1794), quelques heures avant son arrestation, un ami affolé!

Tout le monde sait sa réponse ; elle est de celles qui ne s'oublient point.

Voilà Té mi gré.

Qu'était-ce donc que ce parti libéral anglais qui attira Danton tout le temps qu'il eut en main la direction des affaires publiques?

Officiellement, ce parti n'était autre que Yopposition qui a toujours existé dans le Parlement britannique, à la Chambre descommuues surtout. Elle s'était, dès l'ouverture des états généraux, prononcée en faveur de notre Révolution, et avait affiché pour cet événement une sympathie qui était loin d'être partagée par la couronne et par le ministère, voire par la Chambre des lords et par la Chambre des communes prises dans leur ensemble.

D'une manière plus générale, c'était le parti du progrès politique et de la transformation sociale, de la substitution d'idées, de mœurs et d'institutions supérieures, à la routine, aux préjugés, aux privilèges et aux abus du passé, en conformité plus ou moins parfaite avec les principes et les conclusions de la philosophie du xviii siècle.

Les Wighs comptaient alors dans le Parlement : à la Chambre haute, lecomte de Stanhope, pair d'Angleterre, à la fois citoyen, savant et philosophe, complètement rallié au mouvement moderne ; le comte de Shelburne et le comte de Derby, le duc de Bedford, lord Lauderdale et quelques autres; dans la Chambre des communes : Charles Fox, le puissant orateur libéral; Sheridan; Thiorney, Wilkes, Wilberforce, sir Samuel Romilly, Wilthbread, les défenseurs des noirs ; Flood, lord Grey,

lord Thomas Erskine, l'illustre avocat de Paine et de tant d'autres ; lord Wycombe, fils du comte de Shelburne; Jean Gourtenay, auteur d'un essai poétique et philosophique sur la Révolution de France (1793); Taylor, le major Maitland, le colonel Tarleton, etc., et jusqu'à ce fils de roi, le duc de Clarence, cadet de George III, qui, s'il faut en croire la correspondance anglaise du Moniteur (lettre du 24 juin 1793), serait entré dans les rangs de l'opposition après que le prince de Galles, son frère aîné, s'en fut retiré (cette sorte de comédie se joue imperturbablement dans toutes les familles royales).

Dans le public etdans la presse, les Whigs étaient représentés, entre autres, par un savant des plus distinguos, Priestley, physicien, chimiste, naturaliste et nomme politique, admirateur enthousiaste de la Révolution, et qui fut tout à la fois proclamé citoyen français par notre Constituante et élu député à la Convention nationale par le département de l'Orne (1); ils étaient représentés par son ami l'honorable docteur Price, qui ne fut pas moins séduit et attiré par notre grande tentative de régénération (2) ; par Thomas Christie, disciple du précédent, qui fut aussi un des meilleurs apôtres de la Révolution française en Angleterre (3) ; par Thomas Paine, républicain avant 1789, un très noble caractère et un esprit des plus larges et des mieux cultivés, qui embrassa de très bonne heure la cause de la France et la défendit ardemment contre les

(1) En 1791, il avait publié à Londres un volume de Lettres en réponse à Edmond Burhe, qui sont un chef-d'œuvre de bon sens politique, de sincérité et d'ironie.

(2) 13ans son Discours sur Vamour de la patrie (1*789), après avoir célébré dignement la Révolution anglaise de 1688, il glorifiait sans réserve la Révolution de France, qu'il donnait, à juste raison, comme le commencement d'une nouvelle ère de bonheur pour le monde entier.

Il mourut en 1791.

(3) Christie publia, en 1790, doux feuilles d'impression intitulées: Esquisse de la nouvelle Révolution de France; et, en 1791, un volume de lettres sur la Révolution de France et la nouvelle Consti-

tion établie par l'Assemblée nationale.

tuti on éta

Tories (1), ce qui lui valut aussi d'être proclamé citoyen par l'Assemblée nationale et d'être nommé député du Pas-de-Calais et de plusieurs autres départements à la Convention ; par le clergimann John Home Tooke, qui sortit d'une manière si éclatante du procès de haute trahison qui lui avait été intenté en 1794; enfin, par Henri Erskine, frère du lord, président du club des Whigs, ami de Fox et partisan de la paix avec la France, etc.

A Londres, à Manchester, à Norwicle, à Newington, à Rochester, à Birmingham, à Dublin, à Belfast, àEdimburg, à Dundee et en maints autres lieux, des associations politiques s'étaient formées pour discuter et faire connaître, pour s'approprier les principes et les tendances des révolutionnaires français.

C'était, à Londres, la Société constitutionnelle, la Société des amis de la Révolution de 1688, et la Société des amis du peuple ; à Manchester, la Société constitutionnelle encore, et la Société de la Réformation ; à Norwicle, la Société de la Révolution, les Whigs constitutionnels, indépendants et amis du peuple ; à Newington, les Amis du peuple ; à Dundee, le Club écossais ; à Belfast, les Irlandais unis, etc.

Toutes ces associations envoyèrent des adresses, voire des députations à notre Assemblée nationale, et cet élan dura jusqu'au commencement de 1793.

En face d'un mouvement aussi général et aussi intense se dressait la citadelle de Tégoïsme national, du conservatisme et de la répression : le ministère tory, présidé par le fils de lord Chatam, William Pitt, qui à une immense ambition de famille et à une haine héréditaire contre la France joignait une énergie froide et indomptable, un esprit net et dégagé de scrupules, des connaissances techniques précieuses dans l'art si compliqué de la politique.

Aux Communes, Pitt avait comme orateur et principal auxiliaire, — j'allais dire complice, — un ancien Whig

(1) Voir son livre : Les Droits de l'Homme, en réponse à Vattd que de M. Burke, 2 vol. in-8°, Londres, 1791.

comme lui, un véritable fanatique, animé d'une double haine contre la France, haine de race et haine de religion : l'honorable Edmond Burke, d'une vie privée irréprochable, dit-on, et d'une véritable éloquence (1).

Ce sont ces deux hommes qui, à des titres différents, et pendant un temps variable pour l'un et pour l'autre, menèrent, avec George III, la lutte furieuse de l'Angleterre contre notre pays; lutte qui, sourde ou déclarée, dura de 1789 à 4815, depuis l'ouverture des états généraux en France, jusqu'à la bataille de Waterloo.

Nous n'avons pas à en retracer l'histoire, mais nous devons cependant donner une idée des emportements du conservatisme ministériel anglais à cette époque.

Voici ce qu'on trouve, après une analyse véritablement fantastique de la situation de la France pendant ses huit premiers mois de révolution, dans le célèbre discours que Burke prononça à la Chambre des communes le 9 février 1790 :

« Cet exemple, dit-il, — ce qui se passait en France depuis mai 1789, — doit affecter toutes les puissances de l'Europe; il n'en est aucune qui ne doive arrêter sur sa frontière et repousser même dans son infect foyer un mal qu'on commence à qualifier assez généralement de mal français, et qui a cela de particulier que la corruption Je précède (2). »

(1) Remarque intéressante : mœurs à part, Burke, quant à l'esprit, présente une nature assez analogue à celle de Rousseau ; protestant comme lui et également dépourvu d'instruction scientifique, il débuta dans la carrière de publiciste, à l'instar du sophiste genevois, par Un coup d'ceil sur les maux gu'a produits la civilisation (1756). Quelques années avant, au sortir du collège, il avait publié un pamphlet anonyme de la dernière violence, dirige contre un pharmacien de Dublin'qui avait émis des vues scientifiques en opposition avec celles du théologisme.

(2) Discours de M. Burke sur la situation actuelle de la France, prononcé par le célèbre orateur, un des chefs de Vopposition dans la Chambre des communes d'Angleterre, le Si février 1790, lors des fameux débats sur les estimations de V armée, traduit littéralement de l'anglais et dédié à V Assemblée nationale (avec cette épigraphe délicate : Jacet ingens littore truncum, avulsumque humeris

caput, et sine nomine corpus), — Broch. in- 12, sans noms d'imprimeur ni de lieu.

De son côté, William Pitt avait dit : « La France doit être détachée du monde commercial et considérée comme si elle n'avait qu'une seule ville, qu'un seul port, et que cette place fut bloquée par terre et par mer. »

Et ailleurs :

« On a dit que c'était une guerre d'extermination que nous allions entreprendre (contre la France)... Oui, telle est la guerre qui va se faire, »

Avant son maître, Burke s'était écrié :

« Si jamais puissance met le pied en France, elle doit

Ï pénétrer comme dans un pays d'assassins ; on n'y aura gard à aucun des procédés que les nations policées ont entre elles en se faisant la guerre ; la France n'a pas droit de s'y attendre ; toute la guerre sera réduite à une exécution militaire. »

Jamais rien, dans les grands et immortels exemples, dans les immenses résultats de la Révolution française, ne put éclairer cette nature enragée, ni l'empêcher de hurler et de mordre.

De plus, le gallophobc considérait notre nation comme politiquement et militairement finie! — on n'est pas meilleur devin ; — et il escomptait cyniquement, durement, la fatalité de son agonie.

Enfin, sa préoccupation essentielle était de bien établir qu'aucune ressemblance n'existait et ne pouvait exister entre la révolution d'Angleterre et celle de France. ,

II y en a une, cependant, à notre sens, c'est que les Anglais, en 1645, comme les Français en 1792, mirent la république à la place de la monarchie et qu'ensuite ils frappèrent de mort, après jugement, les uns Charles l or , les autres Louis XVI.

Acela près, l'intraitable ministériel pouvait avoir raison.

Mais Burke, comme Pitt et tous leurs partisans anglais, auraient fait sagement, il nous semble, de se souvenir de la décapitation de leur Stuart, avant de déclarer celle de notre Bourbon : « Un événement effrayant pour V Humanité } contraire à la justice, éternellement /ionteux cour la France et détestable pour le reste du monde! »

De même, avant de traiter de cannibalisme propre à notre pays (que Burke appelait le Monstre-Etat) les luttes de parti qui ensanglantèrent la Révolution, ils auraient pu se rappeler les inénarrables horreurs commises, jusque sur des cadavres, par la « gracieuse aristocratie anglaise » , lors de la restauration des Stuarts ; et même, beaucoup plus près d'eux, le pillage et l'incendie,

{>our de simples dissidences religieuses et politiques, de a demeure de Priestley, qui n'échappa lui-même au massacre que par la fuite. Enfin, l'infâme guet-apens où

Ï>érit l'équipage de la corvette française la Modeste, dans e port de Gênes, au commencement d'octobre i793, guet-apens ourdi sur des vaisseaux de haut bord montés par des Anglais, perpétré par surprise et trahison, avec des raffinements atroces de lâcheté, de cruauté et de perfidie, constitue encore un spécimen de cannibalisme auquel le nôtre n'a rien à envier.

Nous demandons à tout homme de sens, à tout juge impartial, si, non seulement pendant la période de temps qui comprend la chute des Stuarts, mais encore pendant la guerre de Sept ans, au milieu du xviu siècle, le pays d'Edmond Burke ne donna pas au monde, avec un but infiniment moins légitime et moins élevé, le spectacle d'une anarchie, d'une corruption politique, d'un sansgêne de confiscations, d'une subversion intérieure et d'une férocité dans les mœurs publiques qui dépassent trop souvent les pires excès qu'on puisse reprocher au paroxysme delà Révolution française (1)?

(1) Lisez Macaulay (le Comte Chatham, William Pitt); Erskine May, Corn élis de Witt, Mallet du Pan; John Aikin (Annales du règne de George III); H. Taine (Histoire de la littérature anglaise); Albert Sorel (l'Europe et la Révolution française), etc.

Le premier rapporte que, pendant la guerre de Sept ans, des députés au Parlement anglais proposèrent de traiter les directeurs de la Compagnie du Sud comme on traitait à Rome les parricides, et de les jeter tout simplement à la Tamise.

Après les élections de 1780, par l'excitation d'un certain Gordon, — lord George Gordon, membre du Parlement, — le peuple de Londres se livra pendant trois jours à tous les sévices contre les personnes, au pillage et à l'incendie des maisons, et alla jusqu'à menacer le Parlement lui-même. Londres faillit être brûlé.

Eû tout cas on peut affirmer qu'il n'y a pas, dans l'histoire, beaucoup d'exemples d'une haine internationale aussi âpre, aussi grossière, aussi aveugle et aussi funeste que celle que conçurent à l'égard de la France républicaine, George III, William Pitt, Edmond Burke et tous leurs suivants.

Des esprits très distingués, en Angleterre, ont cru pouvoir considérer, au point de vue conservateur, le renégat de 1790 comme l'équivalent philosophique du comte Joseph de Maistre. Cela peut être vrai si l'on compare entre eux des écrits de même valeur mentale, morale et historique : par exemple, les Réflexions sur la Révolution de France et les Lettres sur les négociations de paix du premier auteur, avec les Considérations sur la France écrites par le second en 1796; mais au delà, si elle était légitime, l'assimilation ne serait pas flatteuse pour l'illustre auteur du Pape.

Cette différence ne doit pas faire oublier, cependant, que les libelles dont il est ici question méritent la même flétrissure. Comparés à de telles productions, les écrits généreux et glorieux des Priestley, des Price, des Paine, et surtout des Hume, des Turgot, des Condorcet, des Voltaire, des Diderot et des d'Holbach, font hautement ressortir la supériorité, la dignité, la sainteté de la Révolution, et toute la bassesse des défenseurs du trône et de l'autel.

A leurs extravagances, à leurs déportements, Stanhope, Fox, Sheridan et tant d'autres ne cessèrent, dans le Parlement et au dehors, d'opposer la saine politique, la justice, la vérité et le raison.

Mais ce fut bien autre chose dans le grand public, où les écrivains et les orateurs des Sociétés populaires ne s'arrêtèrent pas non plus de combattre les Tories et de venger de leurs insultes la légitimité et les principes de notre Révolution.

Déjà, en 1790, lord Stanhope avait écrit au duc de La Rochefoucauld, membre de la Constituante française, une lettre que celui-ci s'était empressé de remettre au président de l'Assemblée, qui en avait àonnfe \^\.\xt^ V\».

séance du mercredi 21 juillet; en voici le texte, que nous empruntons au Moniteur ;

« Monsieur, c'est avec une satisfaction extrême que j'ai l'honneur de vous informer que nous avons hier (14 juillet], au nombre de 652 amis de la liberté, célébré votre glorieuse Révolution, et rétablissement et la confirmation de votre constitution libre. M. Sheridan, qui était de notre assemblée, a proposé la résolution ci-incluse, laquelle a été reçue avec des acclamations réitérées, et avec toute la chaleur qui caractérise des hommes indépendants et libres. Oserai-je vous prier, de la part de cette assemblée respectable, de présenter leur résolution à l'Assemblée nationale de France? C'est comme leur président du jour que je vous demande cette grâce. Bientôt nous espérons que les hommes cesseront de se voir sous l'aspect odieux et détestable de tyrans et d'esclaves ; et que, suivant votre exemple, ils s envisageront comme des égaux et apprendront à s'aimer comme des hommes libres, des amis et des frères. »

A une pareille communication, l'Assemblée et les tribunes d'applaudir! — La Constituante ordonna l'impression de la lettre de « mylord Stanhope », et chargea son «résident d'écrire à Londres, à la Société des Amis de la .évolution.

Suit, d'après MM. Emile Laurent et Mavidal (Archives parlementaires, T. 17, p. 229), le texte de la résolution

f proposée par Sheridan, dont parle Stanhope, et que 'on ne trouve point au Moniteur :

« Anniversaire delà Révolution de France , célébré à la taverne de la Couronne et de V Ancre, dans le Strand, le 14 juillet 1790, par six cent cinquante-deux amis de la liberté réunis, et présidés par le comte Stanhope: « Il a été unanimement arrêté :

« Que cette assemblée se réjouit sincèrement de l'établissement et de l'affermissement de la liberté en France et qu'elle voit, avec une satisfaction particulière, les sentiments d'amitié et de bienveillance que le peuple français paraît avoir conçus pour ce pays, surtout dans un inps où il est évident, de l'intérêt des deux Etats, que

rien ne trouble l'harmonie qui règne actuellement entre eux et qui est si essentielle à la liberté et au bonheur, non seulement de ces deux nations, mais même du monde entier.

a Résolu unanimement :

« Que le présent arrêté sera transmis par le président à l'Assemblée nationale de France. »

C'est en ces ternies que, dans ses Révolutions de France et de Brabant, Camille Desmoulins rend compte de la fête de Londres :

« Parmi les commémorations de la prise de la Bastille qui ont eu lieu chez les peuples voisins, il y en a pourtant eu de solennelles.

« A Londres, le 14 juillet, dans le Strand, à la taverne de la Couronne et de l'Ancre, il s'est donné une fête superbe en mémoire de la glorieuse révolution de France. 652 personnes, parmi lesquelles grand nombre de membres de la Société de la Révolution et du Club des Wighs, plusieurs étrangers d'un rang distingué et beaucoup d'autres amis des Droits de l'homme et du citoyen, s'y étaient rassemblés sous la présidence du lord Stanhope.

a Après le dîner, le président porta les santés suivantes : « La majesté du peuple, « La nation, la loi et le roi. »

« Alors un des domestiques monta sur la table, portant sur sa tête un fragment de la Bastille, qui fut à l'instant couvert d'une nuée de cocardes nationales, et il proclama au nom du président :

« Le triomphe de la liberté dans la destruction de la Bastille.

« La glorieuse Révolution de France.

« L'Assemblée nationale.

« Le président prononça ensuite un discours où est cette phrase remarquable :

« La Constitution française, devenue l'objet des vœux de tout homme de bien, ne sera haïe que des méchants; elle servira de leçon au monde entier et rapprochera peut-être l'époque où tous les hommes, même Les rois^

se regarderont comme frères et sans droit d'alnesse. »

« Lord Stanhope pérora par ce toast :

« A l'extinction ae toute jalousie entre la France et VAngleteme, et puissent-elles ne chercher désormais, à Venvi l'une de l autre, qu'à étendre les bienfaits de la paix, de la liberté et de la vertu sur le reste du monde. »

« Le docteur Price harangua ensuite sur ce texte, que l'Angleterre et la France devaient contracter entre elles une alliance étroite :

« La France parait disposée à s'unir à nous à l'effet de maintenir la paix universelle. Ce serait une ligue entre les deux premiers peuples du monde pour le plus noble de tous les desseins. Elle sauverait 1 Angleterre, garantirait le repos du monde et comblerait le désir de tous les amis du bonheur et de la liberté humaine. On a déjà formé ce projet dans l'Assemblée nationale de France. Hommes admirables ! célestes philanthropes ! vous méritez les bénédictions de l'univers. Les deux nations unies sont toutes-puissantes ; il leur sera facile de s'associer la Hollande sur cette partie du globe, et les Etats-Unis d'Amérique sur l'autre; et lorsque la guerre menacera de troubler l'harmonie générale, elles commanderont la paix, et la paix se continuera. Cette Société ne saurait mieux exprimer qu'elle partage ce vœu, que par le toast suivant :

a Une ligue entre la France et V Angleterre, à V effet de maintenir une paix universelle et de rendre le monde heureux. »

« Véritablement, ajoute naïvement Desmoulins, tous ces toasts sont .dignes de l'incomparable district des Cordeliers.

« Une chanson analogue aux circonstances termina ce banquet. Le refrain en était plus grave que : Ah! ça ira; le voici : « Salut, ô sainte liberté! Anglais, célébrez ce jour glorieux. 11 a délivré la France des mains du pouvoir arbitraire ! »

« J'oubliais de dire qu'on but aussi à la mémoire des

citoyens français qui ont perdu la vie en combattant pour la tibwté de leur pays (1). »

Ce mouvement se continua à Londres et dans d'autres villes d'Angleterre, d'Irlande et d'Ecosse, comme nous l'apprend, en particulier, le passage suivant de la lettre de Français de Nantes à Danton (29 mai 1791), que nous avons déjà citée :

« M. Dagne et M. Ghristie, élève et ami du docteur Price, que j'ai connus à Londres et qui sont à Paris, m'ont assuré que tous les Whigs, toutes les Sociétés constitutionnelles et de révolution, en Angleterre, en adhérant aux principes de Charles Fox, sont amis de notre Constitution, et que le nombre des souscripteurs pour la fête qui sera célébrée à Londres le 14 juillet est déjà si nombreux, que nulle taverne ne pourra les contenir. Le lord Stanhope doit présider cette fête. Combien la présence des députés de la ville de Paris la rendrait plus imposante ! »

Quant à la célébration elle-même, elle eût lieu au jour dit, 14 juillet 1791, dans presque toute l'Angleterre.

Le Moniteur en donne le compte rendu pour Londres et pour Belfast (Irlande). Nous le reproduisons en entier :

« I. — Anniversaire de la Révolution de France, célébré à la taverne de Crown et Anchor, dans le Strand :

« Cette auguste fête, calomniée d'avance par les ennemis de la liberté qui prétendaient que des factieux la souilleraient du sang des véritables amis de la Constitution britannique, a été célébrée le 14 d'une manière aussi paisible que solennelle, par plus de mille citoyens respectables. La grande salle de la taverne contenait six cents couverts, le reste de la compagnie se plaça dans des salles voisines. M. Georges Rous (connu par une excellente réfutation de l'ouvrage de M. Burke, de laquelle on vient de publier une quatrième édition), fut élu président, et fit régner sans peine l'ordre et la décence qui étaient dans tous les cœurs.

« Le dîner fini, les convives portèrent les vingt et un toats suivants :

(1) Révolutions de France et de Bradant (Pôte du 14 juillet et son octave), T. III, p. 525-529.

« Les Droits de l'homme. — A la nation, à la loi et an roi. — A la Révolution de France, et paisse la liberté de ce pays dorer autant que son sol ! — A la Révolution de Pologne. — Puissent les révolutions ne cesser de parcourir la terre que lorsqu'elles y auront anéanti partout le despotisme ! — Puissent la Grande-Bretagne et la France, oubliant leurs anciennes inimitiés, s'unir pour propager le bonheur et la liberté du genre humain! — A la souveraineté du peuple mise partout en action par une représentation libre. — A la flamme sacrée de la liberté, qui s'est accrue, qui s'accroît et qui s'accroîtra. — A la substitution d'une liberté entière de penser en matière de religion, au lieu de la tolérance. — A la liberté de la presse. — Au procès par jurés; et puissent les droits des jurés de protéger les innocents ne recevoir jamais aucune atteinte!— Aux hommes de lettres qui se sont faits les avocats des droits de l'homme; et puisse le génie défendre toujours la cause de la liberté ! — A M. Burke, pour le remercier d'avoir provoqué la grande discussion qui occupe tous les êtres pensant (ici des applaudissements universels, qui n'ont fini qu'au bout d'une demiheure). — Aux patriotes de la France. — A la mémoire précieuse des citoyens qui, en France, ont immolé leur vie à la liberté de leur pays. — Aux amis de la Révolution française dans le Parlement et au dehors. — Aux principes libres de la Constitution britannique. — A l'Irlande et à ses patriotes. — Au général Washington et à la liberté du nord de l'Amérique. — A la mémoire du D r Price, l'apôtre de la liberté et l'ami du genre humain. — A la mémoire de Hampden, de Milton, de Sydney, de Locke et de Franklin.

« Un des amis de la Révolution récita, après le sixième toast, ou santé, une ode sublime de la composition de M. Merry, dont M. Sedgvick chanta quelques strophes.

« M. Ducouëdic, membre de la Société des Amis de la Constitution de Nantes, remercia l'assemblée des honneurs qu'elle rendait à la Constitution française. Son discours fut très applaudi; nous le donnerons si la place nous le permet, ainsi que la traduction de l'ode chantée à l'occasion des vœux faits pour la réunion de deux grands peuples dignes d'être éternellement amis.

« La fête finit sur les neuf heures, parce que le président avait fait observer aux convives qu'il fallait ôter tout prétexte aux malintentionnés, et confondre les calomniateurs, qui avaient pris à tâche d'alarmer le gouvernement et le peuple sur l'objet de cette fête.

« Le même ordre, la même décence ont régné dans tous les

endroits, — et ils sont en grand nombre, — où Ton a célébré l'anniversaire de la Révolution (i). »

« il. — Irlande (Belfast), le 14 juillet 1791.

« Nons venons d'être témoins d'un spectacle qui a rempli tous les cœurs d'enthousiasme. C'était véritablement la fête triomphale de la liberté! La Société des Volontaires s'est réunie pour célébrer la révolution de France, et, dans une marche pompeuse, où d'ingénieux emblèmes retraçaient les circonstances les plus remarquables de cet événement, elle a offert aux yeux du peuple tout ce qui peut lui rappeler ses droits et sa dignité. Un simulacre de la Bastille était un des objets qui attiraient le plus l'attention; d'un côté, on lisait ces mots : « Le 14 juillet 1789, inauguration de la liberté ; » de l'autre : « Pour devenir libre, un peuple n'a qu'à le vouloir. » Le portrait du vénérable docteur Franklin et celui de Mirabeau étaient portés chacun par deux volontaires. Le premier avait pour devise : « Où règne la liberté, là est une patrie. » Le second : « Le trafic des Africains esclaves, condamné par la morale, peut-il être juste en politique ? »

« Le cortège, après avoir parcouru en longue file toutes les rues un peu considérables, est arrivé à la place dite des Toiles- Blanchies, où trois feux de joie étaient préparés. Ils ont été allumés successivement et des salves d'artillerie en ont accompagné l'explosion. Alors le corps entier des Volontaires et les citoyens qui les accompagnaient en foule se sont développés en cercle dans l'intérieur même de la place, et là, d'une voix unanime, ils ont adopté la déclaration suivante :

« Les droits et les devoirs des hommes ne peuvent être gravés d'une manière aussi durable sur le marbre ou sur l'airain que dans leur mémoire et dans leurs cœurs. » Nous avons consacré ce jour à célébrer la Révolution de France, afin que le souvenir de ce grand événement s'enfonce d'une manière profonde dans nos âmes enflammées non seulement des affections patriotiques du citoyen, mais encore de cette sympathie universelle qui nous lie à toute l'espèce humaine, dans une fraternité d'intérêts, de devoirs et de tendresse.

« Une révolution si importante pour l'Humanité, embrassant tant de millions d'hommes, étendue sur une si grande surface de pays et complétée dans un temps si court, est propre à étonner et confondre l'imagination par la grandeur de l'objet et la rapidité des mouvements. Nous pensons donc que le mieux est de nous fixer à une vérité simple et sublime, autour de laquelle nos opi-

(l) Moniteur, n° 202, 1791.

nions viendront se ranger et nos jugements chercher un appui solide. Nous n'avons que du bon sens; mais nous le croyons juste, et droit Nous voulons nous débarrasser de ces liens magiques dont une éloquence corrompue et séductrice vient vainement d'essayer le pouvoir pour courber de nouveau la liberté et réprimer la force invincible du genre humain; et sans nous laisser ni éblouir par le talent, ni abrutir par des subtilités mystiques, nous voulons penser et déclarer nos sentiments, non comme politiques, mais comme hommes et comme Volontaires.

« Comme hommes, nous pensons que le gouvernement est une convention à l'usage du peuple, — du peuple, en prenant dans son sens le plus étendu ce mot souvent si mal compris. Nous pensons que le bien public est le but du gouvernement, et que les formes du gouvernement ne sont que des moyens d'atteindre ce but; moyens qui peuvent sans cesse être modifiés ou changés par la véritable volonté publique, cette volonté suprême, cette autorité souveraine de toutes les autres.

« Comme citoyens, nous pensons qu'un peuple ne peut promettre d'obéissance que condilionnellement, et qu'elle cesse d'être un devoir quand la volonté du peuple cesse d'être la loi du pays.

. « Comme Volontaires, nous pensons que la force du peuple doit être employée à garantir la liberté, et que la liberté est le seul garant sûr du bonheur public.

« C'est donc à ces points que nous nous fixons, et, véritablement, si l'on demande : Que nous importe la Révolution de France? nous répondrons : beaucoup !

« i° Beaucoup en notre qualité d'hommes.

« C'est un bonheur pour la nature humaine que le gazon croisse où jadis s'élevait la Bastille. Nous nous réjouissons d'un événement qui rompt le charme par lequel la France entière était retenue dans la servitude d'une bastille civile et religieuse. Quand nous voyons cette énorme et funeste forteresse d'abus cimentés seulement par l'habitude, construite sur l'ignorance d'un peuple abattu, quand nous la voyons ébranlée sur ses fondements et soudain réduite au niveau de l'égalité du bien général, nous marquons notre joie à cette résurrection de la nature humaine et nous félicitons notre frère, l'homme sortant de ces souterrains persécuteurs et de ces caveaux affreux de la mort; nous félicitons le monde chrétien de ce qu'une grande nation renonce à toute idée de conquête, et publie glorieusement le premier manifeste d'humanité, d'union et de paix. En reconnaissance d'un tel présent, nous prions le Dieu de paix d'habiter pour toujours cette terré bienfaitrice, et de ne jamais permettre que le triple despotisme

des rois, des nobles et des prêtres puisse troubler l'harmonie d'un peuple délibérant sur les lois qui doivent assurer son bonheur et celui de tant de millions de nos semblables encore à naître.

« En notre qualité d'hommes, la Révolution de France est donc beaucoup, mais beaucoup, pour nous.

« 2° En qualité d'Irlandais.

« Nous avons aussi une patrie, et qui nous est bien chère ; si chère, quant à ses intérêts, que nous soupirons après l'anéantissement de toute intolérance civile et religieuse dans ce pays; si chère, quant à- son honneur, que nous appelons de tous nos vœux le moment où cessera pour jamais ce commerce infâme de la liberté publique que nous voyons vendue par l'un, achetée par l'autre; si chère, quant à sa liberté, que le plus profond et le plus constant de nos désirs est une vraie représentation de la volonté nationale, le seul guide et le seul gardien du bonheur national.

« Poursuis donc, peuple grand et généreux, poursuis, continue à pratiquer la sublime philosophie de ta législature, à forcer les applaudissements des nations les moins disposées à te rendre justice ; et non par les conquêtes, mais par la toute-puissance de la raison, convertis et délivre le monde, ce monde dont les yeux sont fixés sur toi, dont le cœur est sans cesse au milieu de toi, qui s'entretient de toi dans toutes ses louanges. Tu es sans doute, oui, tu es la véritable espérance de tout l'univers, de tout, à l'exception de quelques hommes dans quelques cabinets, qui croient que l'espèce humaine leur appartient et non pas eux à l'espèce humaine; mais qui. maintenant instruits par un redoutable exemple, commencent à trembler et n'osent plus se confier à ces armées rassemblées contre toi et contre la cause que tu soutiens.

« Nous avons résolu unanimement qu'une copie de la déclaration ci-dessus sera adressée par notre président, au nom de nous tous, à l'Assemblée nationale de France.

« Signé: WILLIAM SHARMAN. »

« La fin de cette lettre contient le détail des toasts dont l'esprit se devine sans peine. »

L'effet de ces manifestations fut très grand en Angleterre, comme l'indique, entre autres, la lettre suivante, adressée de Londres au Moniteur, et qu'il a reproduite dans son numéro du 6 juin 1791 :

« Il se forme en votre faveur un parti considérable

dans la classe moyenne du peuple des trois royaumes. Soyez sûr que le ministère y regarderait à deux fois avant d'attaquer la France. Je suis intimement persuadé que M. Pitt met en quelque sorte en réserve vos principes révolutionnaires, comme une arme toute-puissante dans le cas ou il quitterait le ministère,,. »

La même feuille, dans son numéro du 30 juin de la même année, nous apprend ce qui suit :

« Une autre circonstance ajoute au mécontentement public (à Londres).

« Le3 différentes Sociétés qui devaient se réunir pour célébrer, au 14 juillet, la Révolution française, par un banquet nombreux et solennel, ont voulu louer la salle du Vaux-Hall. Le gouvernement s'y est opposé.

« Ces Sociétés, qui professent les principes les plus purs de la liberté, et qui ont de l'influence sur l'opinion, ne seront pas toujours contrariées impunément (1). »

Nous en trouvons la preuve dans rénumération très curieuse et des plus instructives des vœux exprimés au banquet annuel de la plus importante de ces associations politiques celle dont le lord Gray était membre :

« Londres, le 16 novembre (1792).

« Le dîner anniversaire des Amis de la Révolution de 1688 a eu lieu à la Taverne de Londres, et une des choses qui ont le plus flatté les amis de l'Humanité, c'est de voir tous les gens de lettres les plus empressés à rendre hommage à la Liberté.

« Ce dîner en a fourni la preuve.

« Les hommes les plus distingués dans la littérature s'y trouvèrent.

« Voici les principaux toasts qui ont été portés :

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