‹ Danton émigré;Chapitre 9 sur 31 · La prompte abolition de la chasse · texte numérisé non relu

La prompte abolition de la chasse

39. La souveraineté suprême du peuple dégagée de toutes entraves.

40. Puissent les électeurs de tout rang, dans l'exercice de leurs propres droits, ne point oublier ceux des autres! »

Pendant toute Tannée 1792, au reste, des adresses et des députations n'avaient pas cessé d'arriver d'Angleterre à la Législative et à la Convention, comme précédemment à la Constituante, prenant un caractère de républicanisme de plus en plus accusé.

C'est, en premier, l'adresse de la Société constitutionnelle de Londres à la Société des Jacobins de Paris, lue Sar M. Waths, membre de la Société de Manchester et élégué par elle à Paris, dans sa séance du 27 mai 1792. Il y est dit, entre autres :

« Frères et concitoyens du monde,

« Ce n'est pas une des moindres révolutions que le temps développe aux yeux du monde étonné, que de voir deux nations nourries dans une haine réciproque par un infernal machiavélisme, briser subitement leurs chaînes odieuses et se précipiter dans l'amitié...

« Nous avons vu l'ignorance des despotes insulter à vos principes paisibles; nous avons vu la main amie que vous tendiez au monde repoussée par ceux qui regorgent de ses dépouilles...

« Nous formons des vœux pour votre succès dans la plus juste des causes; nos cœurs vous accompagnent; et, en parlant ainsi, nous croyons parler au nom de plusieurs millions d'hommes...

« Par ordre de la Société : John Cartrovighs, président; Daniel Adams, secrétaire.

« Londres, il mai 1792. »

Le mouvement prit une grande intensité à partir de la fin de septembre, comme l'indique le passage suivant de la Gazette nationale /

« Londres, octobre 1792,

« Des lettres du 9 annoncent que la déclaration des patriotes de cette capitale, datée du 24 septembre, et revêtue de la signature du lord-maire, a été affichée le 5 de ce mois; elle a fait beaucoup de sensation.

« Le club des Amis du peuple, établi le 11 avril 1792, et<pii, à son origine, sur cent membres, en comptait vingt-huit du Parlement, ne s'était pas assemblé depuis* la proclamation royale du 21 mai.

a Une affiliation de ce club, en reprenant ses séances à Royston, dans le comté de Hertford, le 1 er de ce mois, a pressé le club de Londres de reprendre également ses fonctions, et de demander avec instance le rétablissement de la franchise des élections, une égale représentation du peuple au Parlement, enfin, un exercice plus fréquent du droit d'élire leurs représentants.

« La liberté de la presse commence à se dégager un peu de l'oppression sous laquelle on la tenait depuis la persécution contre Thomas Paine (1). »

Dans cette série des communications envoyées d'Angleterre, c'est, ensuite, une réunion de Sociétés de Bretons assemblés pour obtenir une représentation juste, égale et impartiale, dans le Parlement, qui ouvre la marche et qui fait remettre à la Convention nationale de France, à la date du 27 septembre 1792, une commune adresse de félicitations ; la Société constitutionnelle de Manchester, président, Th. Walker, secrétaire, Samuel Jackson ; la Société de la Réformation, de la même ville, J. Bull, président, John Stacy, secrétaire ; la Société de la Révo-

(1) V. Moniteur, 16 octobre 1792,

lution, de Norwicle, Th. Goce, président, John Consens, secrétaire; la Société des Whigs constitutionnels indépendants et amis du peuple, George Pullec, président, Jack Bly, secrétaire.

Nous y lisons :

« Français, tandis que des brigands étrangers (les Austro- Prussiens », sous le spécieux prétexte de venger la justice, ravagent votre territoire, y portent partout la désolation et la mort... la partie opprimée de l'Humanité, oubliant ses propres maux, ne sent que les vôtres...

« ... Ils croient qu'il est du devoir des vrais Bretons de soutenir et d'assister de tous leurs moyens les défenseurs des droits de l'Homme, les propagateurs du bonheur de l'Humanité et de jurer à une nation qui procède d'après le plan que vous avez adopté une amitié inviolable...

« En cherchant nos ennemis réels, nous les trouvons dans les partisans de cette aristocratie dévorante qui déchire notre sein; aristocratie qui, jusqu'à présent, a été le poison de tous les pays sur la terre ; vous avez agi sagement en la bannissant de la France...

« Nos mains sont enchaînées; mais nos cœurs sont libres, et ils sont avec vous. . .

« Chers amis, vous combattez pour le bonheur de l'Humanité entière! Est-il pour vous aucune perle, quelque sanglante qu'elle soit, comparable à l'avantage glorieux et sans exemple de dire : L'univers est libre, les tyrans et la tyrannie ne sont plus, la paix règne sur la terre, et c'est aux Français qu'on le doit?...

« Signé par ordre : Maurice Margacot, président; Thomas Hardy, secrétaire (i). »

Dans ce même temps, il s'était tenu à Stockport (comté de Ghester) une réunion composée de laboureurs, de manufacturiers et d'artisans de la ville et des environs, qui, après mûre délibération, s'étaient mis d'accord sur les points suivants :

« Article premier.— Tous les hommes naissent libres et égaux en droits.

« il.— La souveraineté de la nation doit résider dans le peuple

(1) Feuille in-4°, de l'imprimerie natiouale, chez Marne, à Angers. — V. en outre la pièce n° 24.

comme droit de naissance; tont pouvoir doit émaner de lui, et toute prétention au gouvernement, sans son consentement, serait aussi perverse qu'injuste.

« 111.— Le peuple de la Grande-Bretagne n'est pas entièrement, justement, ni proportionnellement représenté, et une réforme prompte et efficace est de toute nécessité.

« IV.— Tout habitant de la Grande-Bretagne qui paye des impositions a des droits indubitables à être électeur.

« V. — Il est nécessaire d'employer des moyens paisibles, mais efficaces, pour le vœu du peuple, et que les élections soient annuelles.

« VI. — La guerre est le comble de la barbarie et de la méchanceté; et, dans un gouvernement bien constitué, elle n'existerait pas.

« VII. — La religion étant un droit secret de l'esprit, il ne doit y avoir ni loi de serment, ni tolérance, mais une liberté de conscience universelle.

« VIII. — Des règles de morale sont essentielles à toutes les nations du globe; et nous regardons comme frères et amis (pourvu que leurs mœurs soient pures), tout le genre humain, sans distinction de pays, de religion, de secte ni de faction.

« IX. — La liberté de la presse doit être inviolable chez toutes les nations (i). »

Puis vient la Société constitutionnelle de Londres, qui écrit à la Convention nationale :

« Citoyens et frères,

« Pendant tout le temps si intéressant dans lequel il s'agissait du sort des droits de tant de millions d'hommes (car nous regardons la cause des Français comme celle de l'Humanité entière), nous avons rougi en pensant qu'il a pu se trouver des Anglais assez dégénérés des principes de leurs ancêtres pour oser défendre publiquement l'injuste invasion de votre pays par le matamore Brunswick et les autres satellites du despotisme, et surtout pour calomnier et chercher à avilir une grande nation offensée et vertueuse, parce qu'elle défend ses droits, parce qu'elle fait tous ses efforts pour défendre la plus glorieuse cause dont les hommes aient jamais entrepris la défense, et pour repousser l'attaque la plus révoltante, la plus injuste et la plus infâme qui ait jamais déshonoré les annales de l'histoire et de la justice; attaque dans

(1) Moniteur, 30 septembre 1792.

laquelle les agresseurs n'avaient pas plus de droits de leur côté que n'en a le voleur de grands chemins, quand il présente son pistolet au voyageur surpris, tremblant et fatigué. — Leur seul droit est la force.

« Mais, citoyens et frères, ce ne sont pas là les sentiments du peuple anglais, nous vous prions de le croire. Cette opinion impie est l'ouvrage de ces malheureux libellistes qui vendraient leur liberté et celle de tous les hommes à toute puissance qui payerait le mieux... leur voix. Chaque jour, à chaque instant, ils répandent les mêmes poisons sur ceux de leurs compatriotes qui ont le courage de parler ou d'écrire en faveur de la liberté et contre les procédés infâmes des cours. Nous les connaissons et nous les méprisons. Nous vous prions d'en faire autant. Ce sont les plus vils reptiles. Leurs louanges sont des outrages, et leurs calomnies des éloges; enfin, ce sont des prôneurs de Burke. . .

« Vous avez déjà la promesse de notre cour qu'elle gardera la plus exacte neutralité tant que durera la guerre à laquelle vous avez été si injustement forcés...

« La foi qu'ils ont engagée est celle de la nation; et nous espérons, nous sommes bien persuadés qu'ils n'oseront pas badiner avec elle. Cependant, comme nous ne pouvons répondre des événements qui ne dépendent pas de nous, cette Société, composée de plusieurs milliers de négociants, d'artisans, de manufacturiers et d'ouvriers de toute espèce, qui savent qu'ils composent le corps le plus utile et le plus nombreux, et forment avec ceux de la même classe la force et la puissance d'un État, vous prient d'être assurés que si cette foi, aussi solennellement engagée, venait à être rompue par perfidie, nous regarderions cet acte comme une déclaration de guerre contre nos propres libertés, et nous emploierions toute l'influence que nous avons et tous les moyens légaux qui sont en notre pouvoir pour arrêter le bras qui serait levé contre vous, et pour détourner le mal auquel on aurait visé, avec le même zèle et la même ardeur que s'il nous eût été adressé à nous-mêmes...

« Signé par ordre de la Société : David Martin, président ; James Horsfield, secrétaire; John Alcooch, trésorier (1). »

Ce groupe d'adresses, portant ensemble cinq mille signatures, fut présenté à la Convention dans sa

(1) Feuille in-4° : Angers, de l'imprimerie nationale, chez ame, imprimeur du département.

séance du mercredi 7 novembre J792, sous la présidence d'Hérault de Séchelles.

Celui-ci fut chargé par l'Assemblée d'y répondre par lettre.

En voici le texte, lu et approuvé en séance :

« Anglais et concitoyens du monde,

« La Convention nationale a entendu avec une vive sensibilité le vœu éclatant et généreux des citoyens anglais qui s'unissent de cœur à ses travaux.

« La pensée des 5,000 Bretons dévoués hautement à la cause de l'espèce humaine est sans doute dans le cœur de tous les hommes libres de l'Angleterre.

« Qu'ils ne se reprochent pas encore leur neutralité en assistant au grand spectacle de la liberté aux prises avec le despotisme.

« Leur respect pour une Constitution qu'ils savent juger en silence n'est plus cette vieille superstition qui promettait au gouvernement l'impunité de ses fautes; elle est plutôt l'effet d'une gravité prudente et politique qui, sachant tempérer sa force, semble commander au gouvernement cette même neutralité et l'avertir d'être juste, ou du moins prudent comme la nation. Croyez, généreux Anglais, en conservant ce maintien, que vous n'en concourez pas moins avec nous à l'œuvre de la liberté universelle.

« Laissez-nous faire encore quelques pas dans cette carrière où vous fûtes nos prédécesseurs, et jouissons d'avance, dans un commun espoir, de cette époque sans doute peu éloignée où l'intérêt de l'Europe et du genre humain invitera les deux nations à se tendre une main fraternelle. »

La Convention demanda, après lecture, que cette réponse fut aussi envoyée à la Société de Newington, qui s'était présentée à sa barre quelques jours après les Bretons unis (i).

C'était le 10 novembre 1792, un secrétaire avait donné lecture de la pièce suivante, remise par les délégués anglais :

(1) Moniteur, 12 novembre 1792.

« Adresse des amis du peuple de la ville de Newington à la Convention nationale.

« Londres, le 3i octobre 1702.

« Français et concitoyens du monde,

« Réunis a l'effet d'obtenir une représentation juste et égale du peuple, et une réforme entière des abus nombreux qui se sont glissés dans le gouvernement de ce pays, nous voyons avec autant de peine que d'inquiétude les efforts ouverts ou cachés qu'on ne cesse de faire pour troubler la paix et renverser la liberté nouvelle de la nation française.

« Nous vous félicitons cependant bien cordialement de la défaite et de l'expulsion totale des armées combinées de ces despotes insensés, de ces rebelles impies, qui sont venus porter la désolation dans vos campagnes, le ravage dans vos villes, et massacrer impitoyablement leurs innocents habitants. La bonté de votre cause devait être couronnée de succès ; votre sagesse, votre bra- \oure l'ont assuré; vos sages décrets ont déjà éclairé l'Europe, et pareils aux rayons du soleil, ils éclaireront bientôt les quatre parties du monde.

« Les deux grands remparts de la liberté humaine sont les corps législatif et judiciaire; en organisant le second, vous vous êtes assuré les avantages du premier. Vous avez, depuis, donné une preuve de votre sagesse consommée en tenant les pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif entièrement distincts, et en déclarant que les deux derniers seraient respectivement responsables au grand conseil de la nation. C'est désormais en France que la justice sera administrée à peu de frais, que le commerce, sous vos lois salutaires, sera utilement protégé, et que les propriétés de l'industrie seront partout assurées.

« Sénateurs illustres, législateurs éclairés, chers amis, nous pouvons vous informer aujourd'hui, et avec une satisfaction bien vraie, que l'inimitié impie si longtemps et si méchamment entretenue dans le cœur d'un peuple généreux envers la nation française, par les manœuvres et l'intrigue d'une cour perfide, n'existe plus que dans l'âme des pervers qui profitent des abus, et que nous saluons d'avance avec transport l'heureux moment qui unira les deux nations d'un lien indissoluble, comme le précurseur de la paix et de la concorde universelle.

« C'est avec la plus vive et la plus profonde sensibilité que nous contemplons le succès de vos armes, dans votre entreprise glorieuse d'arracher à l'esclavage et au despotisme les braves

nations qui bordent vos frontières. Combien est sainte l'humanité qui vous porte à briser leurs fers!

« John-Frédéric Schiefer, président; Franc. Peaccek, secrétaire. »

Se levant aussitôt, l'abbé Grégoire s'écria :

« Il n'est pas inutile de remarquer que la nation anglaise est la seule qui ait témoigné aux trois assemblées successives des représentants de la nation française des sentiments de fraternité. Nous devons sans doute aux Anglais de la reconnaissance pour l'exemple qu'ils nous ont donné et que nous avons surpassé. Je demande donc que le président écrive à la Société de Newington pour lui exprimer cette reconnaissance.

* Cette proposition est adoptée (1). »

Citons encore, à la date du 20 novembre 1792, la résolution prise par la Société établie à Rochester pour la propagation des droits de l'Homme, lue à la Convention nationale le 29 du même mois parle ministre des Affaires étrangères de la République (2) :

« La Société ayant été informée que M. Lindsay est dépêché à Paris sans aucun caractère diplomatique qui annonce que le ministre anglais reconnaît la République française :

« Résolu unanimement que cette Société voue au mépris, à la haine et à l'indignation des vrais amis de la liberté les agents d'une administration corrompue, qui ont l'audace d'envoyer aux ministres d'un peuple libre un certain Lindsay, avec un message menaçant, insultant, dans la vue d'obtenir des conditions qui désho-

(1) Moniteur, 12 novembre 1792.

(2) Lebrun avait fait précéder sa lecture des observations suivantes :

Après avoir parlé de l'affaire Henri Montfort Power, « il m'est doux, avait-il ait, d'ajouter que ce dévouement à la cause de la République française devient général parmi le peuple anglais. Les adresses que j'ai été chargé de faire passer à la Convention nationale en sont une preuve frappante. Hier encore, j'ai reçu d'une Société (celle de Rochesler), qui consacre son temps à établir l'empire de la liberté et de l'égalité, et qui placerait son bonheur à pouvoir contribuer a l'union de deux peuples trop longtemps ennemis, une résolution, etc. »

Moniteur, n° 335. Séance du 29 novembre YY^.

noreraient Ja majesté du peuple français, et lut faire abandonner la cause des peuples qui aspirent à recevoir de lui le bienfait de la liberté.

« Résolu que le président de la Société invitera tous les amis de l'égalité, toutes les Sociétés correspondantes, en France, à employer leur zèle, leurs efforts, leurs sollicitations auprès du Conseil exécutif, même le ministre citoyen ayant le département des Affaires étrangères, à ne recevoir ni reconnaître le messager insolent Lindsay, à refuser toute communication avec le cabinet britannique, jusqu'à ce qu'il ait reconnu la souveraineté du peuple français et cbassé de la cour l'infâme Calonne, boute-fou, instigateur odieux, intrigant, ami du despotisme, et agent malévole d'un parti infâme.

« Résolu aussi que la Société continuera ses séances deux fois par semaine et que des remerciements seront faits au citoyen de La Chesnaye pour son zèle infatigable à nous procurer des lumières, intelligences et objets d'instruction.

« Cet arrêté a été pris par la Société établie à Rocbester pour la propagation des droits de l'Homme (1). »

Il y eut réciprocité. Sans parler de la lettre circulaire du ministre de la Marine, Gaspard Monge, à toutes les Sociétés populaires des villes et ports de mer français, aux amis de la liberté et de l'égalité y demeurant, ni même de la proclamation votée par la Convention nationale de France au peuple anglais, le 1 er février 1793, en même temps qu'elle déclarait la guerre au roi de la Grande-Bretagne (2), nous indiquerons une Adresse du

(i) Moniteur, no 335.

(2) Chose intéressante, l'envoi de cette proclamation avait été proposée h l'Assemblée par Fabre d'Eglantine, l'ami et le collaborateur de Danton.

À la date du 6 février 1793, le Moniteur contient aussi l'entrefilet suivant :

« Département du Var, Toulon. — La Société patriotique de cette ville, appelée de Saint-Jean, donna, le 13 de ce mois, une fête brillante aux capitaines et équipages de cinq navires anglais qui ont apporté des comestibles et des objets d'armement à Toulon.

« Ce jour-là, chaque membre des équipages reçut un diplôme de la Société et une cocarde tricolore. Le bonnet de la liberté fut hissé sur les cinq navires au haut du grand mât; l'hymne marseillaise fut chantée au son de la musique et au bruit des canons. Il ' ~ie et festin.

M^^omèdii

peuple français au peuple anglais, par un certain Duval, chef de la première légion du district de Cherbourg, où on lisait : « Peuple anglais, peuple généreux, le seul qui connaisse notre Révolution, le seul en Europe qui soit capable de l'apprécier, parce crue tu es libre, peuple humain, peuple philosophe, peuple fier de tes vertus, pourrais-tu consentir à l'asservissement d'une nation qui veut jouir, comme toi, de la liberté ? Pourrais-tu jurer la mort d'un peuple de frères qui t'offre son amitié et demande ton alliance?... Lève-toi, et menace de venger les droits de l'Homme, que l'on veut nous ravir (1) 1 »

Et avant tout, en 92, la France n'avait-elle pas appelé à elle, comme des frères, tous les étrangers rendus illustres par leur adhésion publique à la cause du genre humain? ne les avait-elle pas honorés du titre de citoyens français? ne leur avait-elle pas donné des commandements dans ses armées?enfin, ne les avait-elle pas choisis pour la représenter sur les bancs de la Convention nationale : Thomas Paine, Priestley, William, Adam Lux, Jean- Baptiste Gloots, etc.? — (V. la pièce n° 1 bis.)

Mais reprenons : en apportant à la Convention des dons en nature et une nouvelle adresse de la Société constitutionnelle de Londres, à la date du 23 novembre 1792, les délégués de ce groupe disaient entre autres :

« D'innombrables Sociétés du même genre se forment actuellement dans toutes les parties de l'Angleterre... la raison va faire de rapides progrès, et il ne serait pas extraordinaire si, dans un intervalle beaucoup moins long que nous n'oserions le prédire, il arrivait du continent des adresses de félicitations à une Convention nationale en Angleterre.

« Ces Anglais sont enchantés d'un tel accueil; ils se croient chez leurs parents, leurs amis; ils ne veulent plus s'éloigner d'un

{>ays où l'amour de la liberté forme l'union des cœurs. A coup sûr, es relations qu'ils feront passer à Londres, si elles sont rendues Imbliques, contrasteront avec les entreprises hostiles de Pitt et es tableaux hideux de Burke. »

(i) Brochure in-8° de 8 pages, de l'imprimerie de F% Gnouve* gam, à Cherbourg

« Xous sommes chargés aussi d'informer la Convention nationale que la Société que nous représentons a envoyé mille paires de souliers pour présenter, comme don patriotique, aux soldats de la liberté; ces souliers sont déjà arrivés à Calais. Il sera envoyé de plus, par la même Société, pour le même objet, mille paires par semaine, au moins pour six semaines de suite. Nous demandons à qui il faut les adresser. »

Quant à la missive elle-même, les délégués s'y exprimaient ainsi :

« Mandataires d'un peuple souverain, et bienfaiteurs de l'espèce humaine,

« ... Les époques successives de votre régénération politique ont toutes ajouté quelque chose au triomphe de la liberté, et la glorieuse victoire du 10 août a enfin préparé les voies à une Constitution qui, nous l'espérons de vos lumières, sera fondée sur les bases de la nature et de la raison...

« Ce qui se passe journellement prouve que vous avez conquis l'opinion de tous les peuples placés près de vous sur le continent...

« Il fallait que... rayonnante de tous les feux du soleil au milieu de son cours, la Révolution française déployât soudain, au centre de l'Europe, le résultat pratique des principes que la philosophie avait semés dans l'ombre de la spéculation et que confirme partout l'expérience... »

Et le président de la Convention, Grégoire, de répondre :

« Fiers enfants d'une nation qui a illustré les deux mondes et donné de grands exemples à l'univers, vous nous apportez plus que des vœux, puisque le sort de nos guerriers a mérité votre sollicitude; les défenseurs de notre liberté le seront un jour de la vôtre. Vous aviez des droits à notre estime, vous en avez à notre reconnaissance; et, d'ailleurs, les hommes libres n'oublieront jamais ce qu'ils doivent à la nation anglaise.

« Les ombres de Pym, de Hampden, de Sydney, planent sur vos têtes; et sans doute il approche le moment où des Français iront féliciter la Convention nationale de la Grande-Bretagne...

« Généreux républicains, votre apparition au milieu de nous prépare des matériaux à l'histoire; elle mentionnera le jour où des citoyens d'une nation longtemps rivale, au nom d'une foule

de leurs compatriotes, parurent au sein de l'assemblée des représentants du peuple français : elle racontera qu'à votre aspect. tous nos cœurs se dilatèrent.

« Dites à la Société qui vous a députés, dites à tous ses compatriotes que, dans vos amis les Français, vous avez trouvé des hommes.

« La Convention nationale vous invite à sa séance (1). »

Enfin, à la date du 28 novembre 1792 : adresse des Anglais, Ecossais et Irlandais résidant à Paris, à la Convention nationale, où on lit :

«... Espérons que les troupes victorieuses de la liberté ne poseront les armes que lorsqu'il n'y aura plus ni tyrans ni esclaves.

« De tous ces prétendus gouvernements, ouvrage de la fraude des prêtres et des tyrans coalisés, il ne restera bientôt qu'un honteux, souvenir. Les peuples, éclairés par votre exemple, rougiront d'avoir courbé si longtemps des têtes servi les sous un joug avilissant pour la nature humaine.

« Nos vœux, citoyens Législateurs, nous rendent impatients de voir le moment heureux de ce grand changement, dans l'espoir qu'il ne sera pas plutôt arrivé que nous verrons se former une union étroite entre la République française et les nations anglaise, écossaise et irlandaise; union qui ne pourrait manquer d'assurer à l'Europe entière la jouissance des droits de l'Homme et d'établir, sur les bases les plus solides, la paix universelle (2). »

Le président de la Convention, Grégoire, répondit :

« Concitoyens du monde,

« Vos adresses aux représentants de la nation française les ont pénétrés d'une douce émotion... Certes, quand on a l'honneur d'être Anglais ou Français, c'est un titre de plus à l'affection mutuelle qui doit régner entre les hommes... Il ne manquait à ces scènes attendrissantes que d'avoir toute la Grande-Bretagne pour témoin de l'enthousiasme que nous inspirent le nom de la liberté et celui d'un peuple avec lequel nous allons cimenter une étemelle alliance!

« La Convention nationale a cru témoigner sa satisfaction à des

(!) Feuille in-4°, Angers, de l'imprimerie nationale, chez Marne, imprimeur du département. — Voir auasWe. Moniteur, (2) Idem, tâidem.

Anglais en décrétant qu'on discuterait en leur présence le procès du dernier de nos tyrans. Il y a soixante siècles que les rois font la guerre à la liberté! Les prétextes les plus misérables leur ont servi pour troubler la terre... Mais encore quelques moments,. et les despotes et leurs canons seront muets : la philosophie les dénonce à l'univers, et l'histoire, souillée de leurs crimes, a donné leur signalement. Bientôt on écrira les annales des peuples : elles seront celles de la vertu; et, dans les fastes de la France, une place est réservée aux témoignages de fraternité que nous donnent des Sociétés anglaises et irlandaises et spécialement la Société constitutionnelle de Londres... Ah! si jamais Ton attente à votre liberté, parlez! et nos phalanges victorieuses sur les rives du Rhin, de V Escaut, du Var et de l Isère, franchiront le Pas-de-Calais pour voler à votre défense.

« Sans doute, l'année nouvelle, qui s'approche, verra renaître tous vos droits. La rentrée de votre Parlement fixe nos regards. Nous espérons qu'alors la philosophie tonnera par la bouche de l'éloquence, et que les Anglais remplaceront la grande charte du roi Jean par la grande charte de la nature.

« Les principes sur lesquels se fonde notre République ont été développés par des écrivains célèbres de votre nation. Nous nous sommes emparés de leurs découvertes dans l'art social, parce que les vérités révélées au monde sont la propriété du genre humain. Un peuple qui a mûri la raison ne voudra pas une demi-liberté; il refusera, sans doute, de capituler avec le despotisme.

« Généreux Bretons! confédérons-nous pour le bonheur de l'Humanité; poursuivons, etc. (i). »

Il n'y a pas, au reste, que le président de la Convention qui ait exprimé la gratitude publique pour les dons et la sympathie des républicains anglais.

On trouve dans la Gazette nationale, à la date du 29 novembre 1792 encore, une lettre du ministre de la Guerre et une motion de Barère relatives au même sujet :

(1) Feuille Marne et le Moniteur, qui ne donne que des extraits de l'adresse et du discours (27 nov. 1792).

Il sera aisé de constater, d'après certains passages de l'allocution de l'abbé Grégoire aux délégués anglais, à quel degré la Convention nationale, en décembre 1792, était eutrainée sur la pente de la guerre de propagande, et çuel enthousiasme avait produit J'jdée de supprimer le despotisme dans l'Europe entière, par de la France année.

« Paris, le 7 novembre, Tan I de la République française,

« La Société des informations constitutionnelles de Londres (Société constitutionnelle) vient de faire une souscription de mille livres sterling pour procurer des souliers aux braves soldats de la liberté, semblables au modèle que je joins ici. Mille paires sont déjà rendues à Dunkerque, et il y en arrivera successivement, chaque semaine, pareille quantité, jusqu'à ce que le produit de la souscription soit entièrement consommé. — Heureuse la nation que de pareils traits honorent ! plus heureuse encore celle qui en est l'objet; car est-il une plus douce récompense des soins que nous nous donnons pour propager la liberté universelle, que l'affection d'un peuple aussi éclairé que la nation anglaise ?

« Signé : Pache, ministre de la Guerre. »

« Barère : Je crois suivre l'intention unanime de la Convention nationale en demandant que le président soit chargé d'écrire à la Société constitutionnelle de Londres, pour lui témoigner, au nom des représentants du peuple français, sa reconnaissance pour le don patriotique relatif à nos armées, les assurances de notre dévouement fraternel et de l'union intime qui doit réunir à jamais les hommes libres de la France et de l'Angleterre.

« Cette motion est adoptée à l'unanimité. »

On n'en finirait pas, si Ton voulait extraire, même succinctement, de ces adresses envoyées à Paris de tous les points de l'Occident, d'Allemagne, de Pologne (i), de Belgique, de Hollande, d'Italie (2), d'Angleterre, surtout, et même des Etats-Unis d'Amérique, les passages les plus caractérisés en civisme et en sociabilité! Aussi, devons-nous nous borner à observer que toutes exprimaient ces sentiments de fraternité, ces idées de justice, de droit privé et public, d'affranchissement intellectuel etdepositivité, ces élans généreux vers la constitution de notre espèce en une seule et même famille, qui sont le fond de la philosophie du xviii siècle, dont l'aboutissement le plus élevé pré-

(1 ) A Varsovie et dans d'autres villes de Lithuanie, il y avait des Sociétés patriotiques, des clubs affiliés aux Jacobins de Paris. La czarine en ordonna la fermeture aussitôt qu'elle eut prise sur la direction de ce malheureux pays.

(2) V. aux pièces justificatives, n 08 2 a 17 et 24.

sentait la régénération humaine comme consistant dans la substitution des connaissances scientifiques aux croyances théologiques et d'un régime de paix servi par l'industrie, d'un état purement civil, au système militaire, féodal ou monarchique; ou, plus généralement, selon la formule d'Auguste Comte, dans l'institution d'une foi démontrable dirigeant une activité pacifique.

Cependant, il ne faudrait pas croire que l'Angleterre ait été, en majorité, portée vers la France au début de sa Révolution ; ce n'était qu'une minorité respectable, une élite nombreuse il est vrai, qui suivait ce mouvement.

a L'esprit de parti, dit justement Cardonne, un des continuateurs de Hume (4), se déchaîna cette année (4791) dans le royaume avec un redoublement de violence continuellement alimenté par les événements que produisait la Révolution française. Le malheureux état d'anarchie et de confusion dans lequel ce pays était alors plongé, donna naissance à une succession de changements qu'un parti, en Angleterre, détestait comme subversifs de toute autorité légitime et de subordination salutaire, et dont l'autre se réjouissait, comme contribuant à renverser les vieux préjugés et les anciennes usurpations, et à confirmer les vrais principes de la société civile.

t L'anniversaire du 14 juillet fut célébré en différents endroits, et cette circonstance ne servit qu'à augmenter les animosités politiques; mais, à Birmingham, elle fut l'occasion d'une terrible émeute. La populace de cette ville, rassemblée en grand nombre, sans que les magistrats pussent la contenir, brûla entièrement quelques lieux de prière et même plusieurs maisons appartenant aux non-conformistes sociniens (les adversaires de l'Eglise anglicane ou de la religion d'Etat). En . Earticulier, la maison, les livres, les papiers et le moilier du docteur Priestley furent consumés, et lui-môme forcé de s'enfuir pour 6auver ses jours. »

Cette émeute de Birmingham a été assez grave et

(1) Histoire d'Angletewe, T. XXXV, p. 211-212.

assez caractéristique dans ses effets, quant à ses promoteurs et dans ses intentions, pour que nous nous y arrêtions un instant.

Nous donnerons d'abord l'article du Moniteur universel sur la fête du 14 juillet, celle-là même qui avait été célébrée avec tant d enthousiasme à Londres et à Belfast, et les entrefilets consécutifs qui s'y rapportent; puis l'affiche de convocation que les deux partis s'imputèrent à crime; la lettre de Priestley à ses concitoyens; enfin, celle que lui écrivit Gondorcet, au nom de l'Académie des sciences de Paris :

« Londres. — Des lettres de Birmingham, dont nous voudrions pouvoir révoquer en doute l'authenticité, mais qui ne sont malheureusement que trop vraies, annoncent qu'il a éclaté dans cette ville un des plus terribles soulèvements, à l'occasion de l'anniversaire de la Révolution française. Ses ennemis, qui la calomnient partout d'une manière atroce, sont enfin parvenus à réalir ser leurs sinistres prédictions.

« Plusieurs citoyens, estimables à tous égards, avaient choisi l'hôtel de Dudley pour célébrer cette fête, comme, à Londres, les amis de la Constitution s'étaient réunis à la fameuse taverne de la Couronne et de l'Ancre, pour célébrer le 14 juillet. Deux magistrats, accompagnés de quelques constables (officiers de police), s'étaient rendus dans cet hôtel pour y maintenir la paix et le bon ordre. Une nombreuse {Apulace accourt vers les deux heures, investit l'auberge, murmure contre les tranquilles amis de la Révolution et va jusqu'à les menacer. Ceux-ci, ne voulant donner aucun prétexte aux séditieux, se retirent paisiblement à six heures. — Ce gros de mécontents, quoique déjà fort échauffé, les. laisse passer; mais bientôt on entend des cris de rage, les pierres volent et toutes les vitres de l'auberge sont brisées.

« De là, l'émeute se porte vers la nouvelle chapelle des Presbytériens, qui devient en un instant la proie des flammes. Les séditieux brûlent devant l'édifice embrasé l'effigie du docteur Priestley, également connu par ses vertus et ses talents, qu'il a consacrés, il y a quelques mois, à défendre la Constitution et la Révolution françaises contre les diatribes virulentes de M. Burke. La vieille chapelle des Presbytériens est enveloppée dans la même proscription; on y met le feu.

« Jusque-là, ces excès intolérables n'avaient encore été dirigés que contre des édifices. Vers minuit, ce groupe de séditieux se

divise en plusieurs bandes, afin de multiplier et d'accélérer les ravages. Un détachement de ces brigands pousse jusqu'à Fair- Hill, à demi-lieue de la ville, où était située la maison du docteur Priestley. Cet ami des hommes et de la liberté est obligé de fuir avec sa famille; quelques minutes plus tard il serait tombé entre les mains des incendiaires. Furieux de ce qu'il leur était échappé, ils mettent tout en pièces, détruisent le laboratoire et rasent la maison. Ce fut ainsi que se passa la terrible nuit du jeudi au vendredi.

« En vain les magistrats et les principaux habitants se concertèrent le lendemain pour le retour de l'ordre, ils manquaient de force armée pour en imposer à ces scélérats, que leurs mesures de prudence et leurs exhortations ne firent qu'irriter, de sorte qu'ils continuèrent les mêmes excès pendant tout le vendredi et la nuit suivante.

« Le samedi matin, nouvelles tentatives de la part du lord Aylsford et de quatorze des principaux habitants de Birmingham ou des environs pour calmer les séditieux, et toujours sans succès. A sept heures du soir, ce peuple effréné revint à la charge et marqua plusieurs maisons dévouées aux flammes. A plus d'une lieue de Birmingham, la route de Londres était couverte de bandits qui allaient grossir la troupe. On compte plus de quinze maisons détruites ou brûlées. On a remarqué dans les chefs de cette insurrection le plus grand sang-froid, tandis que les exécuteurs de leurs ordres étaient presque tous ivres. S'ils trouvaient une maison condamnée à la destruction qui fût isolée, ils y mettaient le feu pour avoir plus tôt fait; tenait-elle à une maison amie ou qu'ils voulussent épargner, ils en enfonçaient les portes, la pillaient et emportaient chez eux les meubles comme s'ils les eussent achetés à une vente, puis ils revenaient y mettre le marteau. La belle maison de M. Humphries, celle du célèbre imprimeur Baskerville, mort il y a quelques années, furent démolies par trente de ces misérables avec autant d'ordre et de calme que si le propriétaire les eût payés à tant par jour.

« Enfin, le régiment des Bleus, d'Oxford, fut commandé samedi pour Birmingham, ainsi que les troupes logées à Nottingham; mais ces secours n'ayant pu arriver que le dimanche au soir, on craint que la fureur du peuple n'ait encore eu le temps de faire bien des ravages... Les ouvriers déprédateurs portent des cocardes bleues et sont armés de fusils, de pistolets et de sabres ; ils ont forcé les prisons... Cette émeute est plus effrayante que celle de 1780 (suscitée par George Gordon) et Dieu sait tout le mal qu'il en résultera.

« Suivant les dernières lettres de Birmingham, du 18 (juillet),

leg séditieux, qui avaient commis d'horribles désordres dans cette cité, s'en étaient retirés à. l'approche des troupes; mais ils se sont répandus dans la campagne où ils causent de grands dégâts. Il n'est pas douteux qu'ils n'aient été excités à toutes ces dévastations par des manœuvres cachées, et que là, comme en France, les séditieux ne soient V instrument dont se servent les agents ministériels intéressés à nourrir la haine des peuples contre les Whigs (c'est sous ce nom qu'on désigne les patriotes). On avait poussé la scélératesse jusqu'à faire afficher dans les rues de Birmingham un placard attribué à la Société des patriotes, qui s'était réunie pour célébrer la Révolution française. Cette affiche, insidieuse et coupable, a été désavouée par cette Société. »

« 30 juillet. — Heureusement les troubles sont enfin apaisés à Birmingham et les dommages près de moitié moins considérables qu'on ne' les croyait. Quelques papiers assurent qu'on doit le retour de l'ordre à la présence des troupes et démentent ce qu'on avait dit d'abord de la résistance de séditieux qu'on supposait avoir tué seize cavaliers du régiment des Bleus d'Oxford. Des lettres de Birmingham, en date du 18 après midi, annoncent que les mutins se sont dispersés et n'ont plus reparu dans la* ville* On y avait fait circuler, la veille de l'anniversaire, une adresse aux habitants, désavouée publiquement par la Société de la Constitution, mais que les agitateurs n'en ont pas moins prétendu être de ces amis de la Révolution française, parce qu'il leur importait qu'on crût cette calomnie. Il est fâcheux que ces respectables amis de la liberté et non de la licence, ne se soient pas abstenus de cette fête comme ils en ont eu quelque temps la volonté, manifestée par une circulaire. Ils ont cédé aux sollicitations du maître de l'hôtel Dudley, qui les a assurés qu'en commençant et finissant de bonne heure il n'y aurait pas le plus léger mouvement? et certes, cette condition a été religieusement observée, puisque les convives se sont retirés à six heures.

« Nous avons donné hier l'adresse du 13, rédigée dans un style vraiment séditieux, et qui ne pourrait être justifiée que par le besoin, le désir et l'acte d'une insurrection générale.

« Les dignes Bretons amis de la Révolution française ont eu d'ailleurs pour premier soin de donner un démenti formel aux perfides insinuations de la malignité et du machiavélisme, puisque le premier toast a été porté à la Constitution et au roi.

« Le lord Aylsford et quinze autres amis de la paix firent inutilement distribuer aux séditieux, le matin du 17, des remontrances intitulées : Informations importantes aux amis de l'Église et du roi, dans lesquelles, en traitant les mutins de frères et d'amis, ils leur font observer que le payement des dommages, montant à

mie somme très considérable, sera nécessairement réparti sur les paroisses respectives et ajouté à leur cote d'impositions.

« Des malintentionnés, payés pour ensanglanter l'anniversaire de la Révolution, ont excité quelques mouvements séditieux à la foire d'Oxford. »

Voici maintenant Y avis qui fut distribué à la main et placardé à Birmingham la veille de la fête, auquel on attribua la sédition, et qui fut désavoué par la Société constitutionnelle :

« Compatriotes, la seconde année de la liberté française est presque expirée ; au commencement de la troisième, au 14 juillet, il est à désirer que chaque ennemi du despotisme civil et religieux manifeste son adhésion à la cause commune par une célébration publique de l'anniversaire.

« Rappelez-vous qu'au 14 juillet, la Bastille, cet autel, ce donjon du despotisme, est tombée. Rappelez- vous l'enthousiasme particulier à la cause de la liberté avec lequel elle fut attaquée. Rappelez-vous la généreuse humanité avec laquelle des hommes opprimés, en gémissant sous le poids de la tyrannie, épargnèrent le sang de ses fauteurs.

« Éteignez les vils préjugés des nations ; rassemblez-vous et députez à l'Assemblée nationale pour porter votre hommage.

« Est-il possible d'oublier que votre Parlement est vénal ; que voire ministre est un hypocrile; que votre clergé n'est qu'un amas d'oppresseurs; que la famille régnante est extravagante; que la couronne d'un certain grand personnage devient de jour en jour plus pesante pour la tête qui la porte, trop pesante pour le peuple qui la lui donna; que vos taxes sont partiales et excessives; que votre représentation est un cruel outrage aux droits sacrés de propriété, de religion et de liberté? Mais, au 14 juillet, prouvez aux sycophantes politiques du jour que vous reverrez cette branche d'olives (sic), que vous maintiendrez la tranquillité publique jusqu'à ce qu'une majorité s'écrie : La paix de C esclavage est pire que la guêtre de la liberté. Tyrans, redoutez ce moment (1). »

Lettre du docteur Priestley aux habitants de la ville

de Birmingham,

a Mes ci-devant concitoyens et voisins,

« Après avoir vécu onze ans parmi vous, pendant lesquels vous avez été constamment témoins de ma conduite paisible, n'ayant

(1) Moniteur universel du 28 juillet 1791.

uniformément employé cet espace de temps qu'aux études tranquilles de ma profession et à celles de la philosophie, j'étais bien éloigné de m'attendre au tort que mes amis et moi venons de recevoir de votre part. Mais vous avez été égarés en entendant continuellement dire que les non-conformistes et surtout les nonconformistes unitaires, étaient les ennemis du gouvernement actuel, soit civil, soit religieux. On vous a ameués à regarder toute injure qui nous serait faite comme une chose méritoire; et comme vous n'avez pas été mieux instruits, vous n'avez point fait attention aux moyens que vous avez employés. Lorsqu'une fois vous avez cru que l'objet de votre animosité était juste, vous vous êtes imaginé que les moyens que vous prendriez pour la satisfaire ne pouvaient pas être illicites. Les discours de vos prédicateurs, et les exclamations de vos supérieurs en général, qui nous maudissaient sans cesse, ont allumé votre fanatisme; et comme au lieu de modérer l'effervescence de vos passions, on n'a fait que les enflammer davantage, vous avez été disposés à commettre toutes sortes d'outrages, croyant que tout ce que vous feriez pour nous nuire ne serait que pour soutenir le gouvernement et surtout l'église. On vous a fait croire qu'en nous détruisant vous rendriez le plus grand service à Dieu et à votre pays.

« Heureusement, le cœur anglais a horreur du meurtre; c'est pour cela que vous n'avez pas pensé à vous souiller de ce crime. J'aime du moins à le croire, quoiqu'il soit probable, à en juger par les cris violents de ceux qui me demandaient à l'hôtel, que dans ce moment-là quelques-uns d'entre vous eussent l'intention de m'insulter personnellement. Au reste, à quoi sert la vie, quand on fait tout pour la rendre misérable? Dans plusieurs cas il y aurait plus de miséricorde à tuer les habitants qu'à brûler leurs maisons. Cependant, je préfère infiniment les sensations que me fait éprouver la perte de mes propriétés, aux sentiments de ceux qui vous ont égarés.

« Vous avez détruit la collection la plus précieuse et la plus utile d'instruments de physique qu'aucun individu ait peut-être jamais possédée dans ce pays ou dans tout autre : collection qui n'était que pour mon usage, pour laquelle je dépensais tous les ans de très grosses sommes, sans aucune vue pécuniaire et seulement pour les progrès des sciences, et pour l'avantage de ma patrie et du genre humain. Vous avez détruit une bibliothèque qui correspondait à cette collection, qu'aucune somme ne peut remplacer que dans un long espace de temps ; mais ce que je regrette le plus, ce sont les manuscrits que vous avez détruits, qui étaient le fruit d'une étude pénible de plusieurs années, et que je ne serai jamais en état de composer de nouveau. Voilà le tort

que vous avez fait à celui qui ne vous fit jamais de mal et qui ne songea jamais à vous en faire.

« Je ne connais pas plus qu'aucun de vous le placard incendiaire qu'on dit vous avoir tant indignés, et je le désapprouve tout autant, quoiqu'on en ait fait le prétexte ostensible de tous les désordres qui se sont commis. A la célébration de la Révolution française, à laquelle je n'assistai point, la compagnie qui s'assembla à cette occasion ne témoigna que sa joie de voir une nation voisine affranchie de la tyrannie sous laquelle elle gémissait depuis plusieurs siècles, et ne manifesta que le désir de voir améliorer notre Constitution, amélioration que les citoyens sages de toutes les religions souhaitent depuis longtemps.

« Quoique, en réponse aux calomnies grossières et injustes de mes ennemis, j'aie défendu publiquement mes principes de nonconformiste, je n'ai employé que des arguments simples, modédérés et sans aigreur. Nous connaissons trop bien l'esprit de douceur et de patience du christianisme pour songer jamais à avoir recours à la violence; et pouvez-vous croire que la conduite que vous venez de tenir fasse préférer vos principes religieux aux nôtres ?

« Vous vous trompez encore plus si vous vous imaginez qu'une telle conduite puisse servir votre caste ou nuire à la nôtre. Il n'y a que la raison et des arguments solides qui puissent venir à l'appui d'un système de religion quelconque. Répondez à nos arguments, c'est tout ce que vous avez à faire. En ayant recours à la violence, vous faites voir que vous n'avez rien à répondre. Si vous veniez à bout de me détruire, comme vous avez détruit ma maison, ma bibliothèque et mes instruments de physique, il s'élèverait aussitôt dix personnes de plus, d'un génie et de talents supérieurs aux miens. Si vous assassiniez ces dix, il en paraîtrait cent; et croyez-moi, la conduite que vous tenez a porté un coup plus violent à l'église anglicane que tout ce que mes amis et moi avons jamais pu faire.

« D'ailleurs, il n'appartient qu'à des lâches et à des hommes féroces d'écraser ceux qui ne peuvent faire aucune résistance. Dans cette étrange affaire, nous sommes les brebis et vous êtes les loups. Nous conserverons notre caractère, puissiez-vous changer le vôtre I A tout événement, nous vous rendons bénédictions pour malédictions, et puissiez-vous reprendre bientôt cet amour du travail et cette sagesse de mœurs qui distinguaient jadis les habitants de Birmingham !

« J. Priestley. »

Copie d'une lettre de M. Condorcet, secrétaire de V Académie des sciences de Paris, à M. Priestley, à Londres ;

« Paris, le 30 juillet 1791.

« Monsieur et très illustre confrère,

« L'Académie des sciences m'a chargé de vous exprimer la douleur dont elle a été pénétrée au récit de la persécution dont -vous avez été la victime.

« Elle sent tout ce qu'ont perdu les sciences par la destruction des travaux que vous aviez préparés pour elle.

« Ce n'est pas vous, monsieur, qui êtes à plaindre : votre vertu et votre génie vous restent et il n'est pas au pouvoir des bommes de vous ôter le souvenir du bien que vous leur avez fait; ce sont les malheureux dont de coupables manœuvres ont égaré la raison et dont les remords ont déjà puni le crime.

« Vous n'êtes point le premier ami de la liberté contre lequel les tyrans aient armé ce même peuple dont il défendait les droits. C'est le moyen qu'ils se réservent contre celui que son désintéressement, l'élévation de son âme et la pureté de sa conduite mettent également à l'abri de leurs séductions et de leurs vengeances.

« Ils le calomnient, parce qu'ils ne peuvent ni l'intimider ni le corrompre; ils arment contre lui les préjugés, quand ils n'osent même essayer d'armer les lois; et ce qu'ils ont fait contre vous est l'hommage le plus glorieux que la tyrannie puisse rendre à la probité, aux talents et au courage.

« Il se forme actuellement en Europe une ligue contre la liberté générale du genre humain; mais depuis longtemps il en existe une autre occupée de propager et de défendre cette liberté sans autres armes que la raison, et celle-ci doit triompher. Il est dans l'ordre nécessaire des choses ' que l'erreur soit passagère et la vérité éternelle, sans cela elle ne serait pas la vérité. Les hommes de génie, soutenus de leurs vertueux disciples, mis dans la balance avec la tourbe des intrigants corrompus, instruments ou complices des tyrans, doivent finir par l'emporter sur elle.

« Ce beau jour de la liberté universelle luira pour nos descendants; mais du moins nous en aurons vu l'aurore, nous en aurons goûté l'espérance, et vous, monsieur, vous en -aurez accéléré l'instant par vos travaux, par l'exemple de vos vertus, par l'indignation qui, dans l'Europe entière, s'est élevée contre vos persécuteurs, par l'intérêt d'attendrissement et &'&&\x&nâ&NL qu'a excïté ce malheur qui n'a pu atteindre \\xaqtfk \o\s& %s&%

a Je suis, avec un inviolable et respectueux attachement, monsieur, et très illustre confrère, votre, etc.

« Condorcet.

« Secrétaire de l'Académie des sciences de Paris, etc. »

Au reste, l'illustre savant n'eut pas seul à souffrir des fureurs de la réaction hanovrienne.

Un membre de la majorité girondine, Kersairit, le rappela énergiquement à la Convention nationale, dans un discours du i or janvier 1793, sur la guerre :

« Terre autrefois le théâtre de la liberté, malheureuse patrie de Sydney, de Milton, quel ami des hommes peut aujourd'hui y arrêter sans douleur ses regards? Qui peut voir la Tour de Londres transformée en cette Bastille de Paris si longtemps en horreur au peuple anglais ? Qui peut voir la liberté de la presse et la liberté des opinions bannies de cette terre où ces deux palladiums de la liberté publique ont été forgés par le génie tutélaire des droits de l'Homme? le philosophe Priestley persécuté, Thomas Paine proscrit, Cooper et Walker assiégés dans leurs maisons pour avoir cru que les hommes sont égaux et libres ?

« Tel est, en ce moment, l'état de cette fie, jadis fameuse 1 L'ascendant de l'aristocratie des nobles, des riches et des prêtres est tel à Londres que nos débats, si avidement lus, si attentivement écoutés, et qui tenaient une si grande place dans les journaux de ce pays, en sont bannis. Qui le croirait? L'inquisition espagnole, n'a rien fait de plus artiûcieusement tyrannique que ce qu'ose faire et ce que fait avec impunité le gouvernement anglais, en ce moment, pour égarer l'opinion de cette nation, et réveiller dans l'esprit du peuple ses anciens préjugés contre nous, pour intercepter la lumière de la vérité dans un pays qu'elle condamne à l'ignorance et à la servitude (1). »

Il y a là, assurément, de quoi expliquer le peu de succès qu'obtint alors en Angleterre, dans le Parlement et au dehors, le parti de la Révolution, 6ans vouloir l'attribuer, comme le font tous les écrivains rétrogrades, à sa lâcheté et à sa bassesse.

L'historien que nous avons précédemment cité,

(i) Moniteur, 3 janvier 1793.

Gardonne, en appréciant les affaires de France à la date du mois de décembre 1792, dit encore : « En Angleterre, la majorité du peuple, comprenant presque tous ceux qui appartenaient au gouvernement et les propriétaires nobles et riches, avait conçu une telle horreur pour les principes et les actes des révolutionnaires français, et une telle crainte de les voir adopter dans le pays, qu'ils étaient impatients de rompre tout commerce entre les deux nations (1). »

Mais la minorité du pays ayant pris énergiquement

1>arti pour notre Révolution et poursuivant, dans tout e Royaume-Uni, une transformation équivalente, n'en continua pas moins ses efforts, parallèlement à ceux qui étaient soutenus dans les deux Chambres du Parlement.

Les choses allèrent au point que, même au commencement de 1794, les progrès que faisaient les principes français en Aiigleterre jetèrent l'alarme dans les sphères élevées de l'Etat et chez tous les partisans de la royauté; le gouvernement résolut de supprimer le mal.

Ce qui inquiétait le plus, c'était précisément les Sociétés fondées en vue d'obtenir la réforme parlementaire.

En effet, sous cette rubrique, le parti avancé avait projeté, en Ecosse, de constituer une convention nationale, Srenant ainsi le langage et les procédés des républicains e France.

Une grande fermentation régnait dans ce pays, où, dans deux émeutes locales, on avait été jusqu'à détruire quelques châteaux (janvier et février 1794).

Des poursuites furent aussitôt dirigées par le ministère contre un pareil mouvement.

Le 16 mai, Pitt vint en grand apparat lire à la Chambre des communes le rapport du comité secret sur les troubles suscités dans le royaume depuis le commencement de la Révolution française. Ce morceau, d'une grande étendue, contenait la substance de tous les

(i) BMoire d'Angleterre, T. XXXVI, p. 131.

papiers des Sociétés populaires, patriotiques et révolutionnaires établies dans la Grande-Bretagne, le tableau de ce qu'elles avaient fait, le résumé de leur correspondance, à Londres, Manchester, Leeds, Sheffield, Norwich, toutes les villes manufacturières, Edimbourg, Dublin, en un mot dans toutes les principales cités d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande.

Le rapport mentionnait ensuite les adresses présentées, au nom de ces Sociétés, à l'Assemblée nationale de France, depuis le mois de mai 1791, ainsi que les réponses faites à ces adresses ; et il rappelait que des Français avaient alors été admis dans ces associations comme membres honoraires (Barère, Roland, etc.), et çue les résolutions consignées sur leurs registres respiraient au plus haut point 1 esprit du jacobinisme.

Il s'attachait en outre à retracer la marche et les pro-

Srès de cet esprit en Angleterre ; il passait de là à la onvention d'Ecosse, à ce qu'elle avait fait et au but qu'elle s'était proposé en se formant ; il rappelait les résolutions et les adresses de remercîment qu elle avait présentées aux principaux agents du mouvement révolutionnaire en ce pays, Muir et Palmer, ainsi qu'aux citoyens Skirving, Margacot, Gerald, etc.

A ce propos le rapport citait : 1° une résolution prise au mois de ianvier 1794, à la taverne du Globe, adressée au peuple de Grande-Bretagne et d'Irlande, et signée John Martin ; 2° une autre résolution relative à la conduite du Parlement dans l'affaire des troupes hessoises, signée John Martin, président, et Hardy, secrétaire, et dans laquelle il est dit que si cette assemblée suspendait l'acte à'habeas corpus, ou faisait publier la loi martiale, il faudrait provoquer la réunion d'une Convention nationale; 3° enfin, une réunion tenue le 24 janvier (même année) à Ghak-Farme, dont les membres avaient fait imprimer le procès-verbal, en décidant d'en répandre deux cent mille exemplaires.

D'après ces faits et d'autres moins graves, passés sous silence, le comité secret du Parlement s'était cru autorisé à conclure que lçs Sociétés sur les actes desquelles

avait porté son enquête avaient réellement pour but d'avilir ledit Parlement, et de jeter le pays tout entier dans la confusion et l'anarchie, afin de s'emparer du pouvoir, arraché aux mains des autorités légitimes.

Le comité accusait encore lesdites sociétés d'avoir fait, depuis la saisie de leurs papiers, des tentatives pour se procurer des armes, et de s'être même plusieurs fois rassemblées, dans ce but, voire au sein de la capitale. Il en concluait qu'on ne saurait prendre des mesures répressives trop rigoureuses envers elles et qu'il fallait livrer à la justice les fauteurs et les complices de tous ces crimes de haute trahison.

Fox, Sheridan, Grey, Lambton, Harisson, attaquèrent chaleureusement ces conclusions et s'efforcèrent d'en établir le peu de fondement; mais tous les ministériels, Wigley, Burke, et leur chef William Pitt, enlevèrent le bili d'accusation aune écrasante majorité.

Les principaux chefs du mouvement écossais furent finalement condamnés à la déportation (1).

En vain, dans la Chambre des communes, Guillaume Adam (un futur renégat) essaya encore de défendre les

5 révenus ; en vain, dans la Chambre des lords, les comtes e Lauderdale et de Stanhope combinèrent leurs efforts dans le même but: rien ne réussit.

Néanmoins, les deux plus grandes Sociétés de l'Angleterre, la Société constitutionnelle et celle de la Révolution, à Londres même, arborant aussi le drapeau de la réforme parlementaire, ne craignirent pas de continuer leurs agissements (2).

(1) Barère rapporte quelque part que deux corvettes furent alors envoyées en croisière par le comité de Salut public, avec mission de délivrer les condamnés pendant la traversée de Botany-Bay et de les ramener en France ; cela prouve au moins que le comité suivait toujours les incidents de la politique anglaise et qu'il n'abandonnait pas entièrement le projet d'alliance avec lesWhigs. - (2) Aux assises d' Exe ter, M. Winter, ecclésiastique, se vit accusé d'avoir, dans plusieurs sermons, avancé des propositions séditieuses :

D'avoir condamné les armements faits par l'Angleterre ;

D'avoir attribué à l'énorme accroissement des impôts celui des

Au mois de mai 1794, leurs principaux membres furent donc aussi arrêtés et enfermés à la Tour. Un message royal informa le Parlement que ces Sociétés et toutes celles avec lesquelles elles étaient en correspondance dans les trois royaumes se proposaient « de convoquer une Convention nationale qui représentât réellement le peuple anglais. »

Aussitôt, le chef du cabinet, Pitt, de remercier le roi pour cette partie de son message et de proposer la sus-

Sension de la loi à'habeas corpus. Fox, à la Chambre es communes, Lauderdale et lord Thurlow, à la Chambre des lords, s'y opposèrent énergiquement et déclarèrent qu'ils voyaient dans cette mesure la subversion prochaine des libertés anglaises; mais le ministre assura qu'il n'y avait rien à craindre de ce côté, et il l'emporta définitivement sur l'opposition. Le 23 mai 1794, le bill fut converti en loi.

Une adresse au roi fut ensuite votée par les deux Chambres pour lui exprimer la volonté expresse de la majorité de poursuivre impitoyablement tous les complices de la conspiration.

En conséquence, un bill d'accusation fut aussitôt rédigé contre quinze membres des Sociétés de réforme parlementaire, entre autres Thomas Hardy (dont nous avons précédemment donné le nom au bas d'une adresse à la Convention nationale de France), qui fut admirablement défendu par lord Erskine; John Horne-Tooke, qui, dans sa défense, embarrassa William Pitt lui-même, cité comme témoin; enfin M. John Thelwall.

mendiants qui inondent les rues et des malfaiteurs qui remplissent les chemins et les prisons ;

D'avoir dit qu'un roi qui néglige ses devoirs n'a pas plus de droit a la conservation du troue que l'intendant d'un particulier à celle de sa place quand il fait mal ;

D'avoir annoncé, au sujet du payement de la dette nationale, que le peuple était joué par le ministre, qui payait d'une main, empruntait de l'autre;

Enfin, d'avoir fait l'éloge de la Révolution française; et il se voyait condamner de ce' chef. — Moniteur , an II (1793), n° 90, décadi 30 frimaire (20 décembre).

Tous ces procès, qui avaient profondément ému le royaume, s'étant terminés par acquittement de la part du jury y la couronne abandonna les autres accusations, jugeant qu'il était grand temps pour elle de renoncer à des poursuites qui éclairaient le pays et ne le disposaient guère en sa faveur.

Les douze autres prévenus furent mis en liberté.

Il existait donc bien réellement, en fin de compte, en Angleterre, en Ecosse et en Irlande, pendant que nous faisions notre Révolution, un parti libéral, progressiste, réformateur, républicain (V. la pièce n° 23), une élite représentée par des hommes considérables dans la Chambre des lords, à la Chambre des communes, dans la presse, dans les clubs, dans les réunions populaires, dans ta nation, qui permettait aux hommes d Etat français de rechercher légitimement, sans utopie, le rapprochement et le concours des deux peuples, et de poursuivre encore de tous leurs efforts l'alliance anglaise, alors que le gouvernement britannique s'était déclaré ouvertement l'ennemi de la France.

C'est tout ce que nous avions voulu établir dans cette section, et nous pensons y être parvenu.

* Sur ce point, nous différons absolument avec M. Albert Sorel, que des préjugés insurmontables, parait-il, ont ici détourné du vrai et empêché de reconnaître les faits les mieux établis. Car il accepte, sans s'inquiéter de preuves, le jugement de Macaulay, qu'il appuie de son approbation : « On avait vu, dans les derniers temps, dit M. Sorel, paraître en Angleterre et même y faire grand état de principes, grand tapage de discours et de meetings, un parti très remuant de démocrates. Au fond, c'était, aux yeux des Anglais, « une faction méprisable, sans armes, sans argent, sans organisation, sans chefs (4). »

(i) Burke lui-même, dans ses Lettres sur les négociations de paix, porte à quatre-vingt mille le nombre des purs et francs Jacobins existant alors en Angleterre. « Incapables d'amendement, dit-il, ils doivent être l'objet d'une vigilance infatigable et de la sévérité des lois quand ils osent se montrer. »

Une faction méprisable, sans chefs et sans moyens, ce parti whig qui avait à sa tête des hommes comme Stannope, Shelbume, Derby, Erskyne, Fox, Thomas Paine, Priestley, le docteur Price et tant d'autres, et qui soutint avec éclat et conviction les intérêts de la France, la cause du genre humain, depuis l'infâme guet-apens de Birmingham, et bien avant, jusqu'à la courageuse insurrection de Thomas Muir et de Palmer, et jusqu au procès, fameux en Ecosse, en Angleterre et en Irlande, où les amis de Fox, de Sheridan, de Bedford et de Stanhope, acquittés par un jury anglais, mirent en échec, par leur seule attitude et leur bon droit, la toute-puissance de Pitt et la popularité de George III ! Une faction méprisable, ce parti au nom duquel lord Lauderdale déposa dans le Parlement une pétition signée de plus de cinquante mille Anglais demandant que l'on fit la paix avec la Convention nationale, et qui, de 1790 à 1795, ne cessa de combattre, par les raisons les plus fortes et les plus élevées, la politique, ou plutôt la rage gallophobe de George III et du fils de Ghataml

Certes, il faut à un Français une bien furieuse et bien aveugle rancune contre la Révolution française pour oser traiter avec un pareil dédain l'opposition anglaise à ce moment, et lui préférer l'action d'un homme qui voulait délibérément anéantir notre pays et qui l'eût fait, sans « le triomphe inouï de la France! (1). »

Nous appelons la plus sérieuse attention de M. Sorel lui-môme sur la correspondance suivante.

La manière élevée et digne selon laquelle la Gazette nationale y apprécie la faction méprisable et sans chefs, le fera peut-être revenir d'un entraînement de parti qui n'aurait pas dû l'égarer à ce point.

On sait que le leader de la réaction aux Communes n'évalue, dans le même pamphlet, qu'à quatre cent mille le nombre des esprits actifs ou « citoyens politiques » s'occupant de la chose publique en Angleterre.

(i) La France et la Révolution, par M. Sorel, p. 357 à 367.

« Londres, 7 février (1793).

« Tandis que les membres du Parlement britannique, les uns saisis de la terreur puérile dont on a eu l'art de frapper une partie considérable de la nation (1), les antres dévoués, dans tous les temps, sans réserve et sans exception, aux vues personnelles du gouvernement, semblent tous, d'un commun accord, livrer à la fantaisie du roi et de ses amis la volonté, les forces et la fortune du peuple anglais, quelques hommes, dans les deux Chambres, ont le courage de résister à cet entraînement général, et l'esprit de sacrifier une popularité de quelques mois à une gloire et à une reconnaissance durables. Dans la Chambre des communes, M. Fox, M. Sheridan, M. Grey, et cinq à six autres membres immuablement attachés au système de conduite politique qu'ils ont toujours suivi avec une si honorable constance, debout au milieu des insultes et des préventions journalières des complices et des victimes du gouvernement, appellent d'une partie de la nation anglaise, trompée en ce moment, à la nation entière mieux instruite dans quelques mois. Dans la Chambre haute, quatre membres usant du droit de protest attribué aux pairs par la Constitution, ont fait insérer, le 6 de ce mois, sur les registres de la Chambre, leur dissentiment de l'opinion de la majorité.

« Dans cette pièce, qu'on dit écrite avec beaucoup de fermeté, de dignité et de modération, le marquis de Landsdown et les comtes de Stanhope, Derby et Lauderdale, expriment leur improbation solennelle des mesures hostiles que le gouvernement anglais prépare contre la France. Cet acte, souscrit par des hommes honorés de la considération publique et en qui la nation a toujours trouvé des défenseurs éclairés de ses droits et des gardiens fidèles de ses intérêts, cet acte sera sans doute la première pièce de l'appel de la raison et de l'intérêt public au tribunal de l'opinion publique, à ce tribunal dont la justice souveraine remet toujours à leur place les hommes et les choses que le désordre des intérêts personnels en a fait sortir ; à ce tribunal dont il y a peu d'années, lors des préparatifs hostiles de l'Angleterre contre la Russie, la force toute-puissante sut bien, avec autant de promptitude que de tranquillité, étouffer la voix d'un Parlement qui, dans les erreurs de la séduction ministérielle, avait cru faire entendre la voix du peuple (2) ».

(1) V. Walter-Scott, dans YAntiguaire et autres romans.

(2) Moniteur, n° du 13 février 1793. — Cette correspondance serait-elle de Talleyrand? serait-elle de Danton, d'après des notes de Talleyrand? Nous n'y voyons rien d'impossible.

Auguste Comte, dans sa philosophie de l'histoire (Système de philosophie positive, T. VI. — Système de politique positive, T. III), ne s'est pas mépris sur la valeur de ces manifestations venues des Iles Britanniques, des Pays-Bas, d'Italie, de Pologne, et même des Etats-Unis d'Amérique, en faveur de notre Révolution. Son génie n'a pas hésité à découvrir dans ces efforts du xviii 6 siècle, l'épanouissement nécessaire du grand inouvement de décomposition de l'ordre spirituel et tem-

{►orel, alors propre à tout l'Occident, mais surtout à la France, lequel, à partir du xiu e siècle, avait de mieux en mieux battu en brèche le système théologique et militaire, l'ancien régime, afin de le remplacer par une organisation meilleure.

Cette immense opération, principalement échueà notre pays, comme étant le plu3 avancé en émancipation intellectuelle et politique, — il l'a prouvé, — n'y réussit pleinement, il est vrai, que pour sa partie négative : le renversement du catholicisme et de la royauté, malgré les plus formidables obstacles, des résistances acharnées et des périls sans nombre ! Mais on peut affirmer, néanmoins, que les principaux éléments de la réorganisation sociale, l'autorité de la science et les services de l'industrie, y avaient été reconnus, préparés et proclamés, tout au moins par les Encyclopédistes, et qu'ils servirent de base à toutes les mesures organiques prises par la Constituante et par la Convention.

• Voilà ce que méconnaît encore l'universalité des historiens contemporains, ceux surtout qui se recommandent de l'esprit conservateur.

Nous croirions manquer, en omettant de rendre tout particulièrement hommage, avant de finir ce résumé, au principal chef de la « faction méprisable », Charles Stanhope, représentant le plus éminent, pour les Iles Britanniques, de la grande tentative de régénération qui a marqué la fin du précédent siècle.

Encore plus élevé par le cœur que par l'intelligence, ce généreux patricien, animé du civisme des temps antiques, n'hésita pas à se tenir en dehors des hommages de

son public, des intérêts de sa caste, des affections de sa famille, pour marcher droit et ferme, comme un Romain, au but social et moral que la plus haute philosophie du moment lui avait montré être le couronnement nécessaire de révolution humaine.

Appartenant à l'école des Hume, des Diderot et des d'Holbach, aussi émancipé que savant, aussi sage qu'instruit, le premier, et souvent le seul, à la Chambre des lords, il suivit, inébranlable, la ligne du progrès, fournissant à l'Angleterre le type des hautes personnalités, sans peur et sans reproche, que la France du xvm e siècle avait trouvées dans Condorcet et dans Turgot.

Toutefois, ces glorieux antécédents, toute cette fraternité de peuple à peuple, ne sont pas restés sans suite ; à bien des années de là, notre pays s'est retrouvé dans une situation analogue, sous bien des rapports, à celle de 1792 ; — nous voulons parler de la guerre de 1870.

Le gouvernement anglais resta neutre cette fois, simple spectateur, quand les intérêts les plus élevés et les plus essentiels le portaient à s'allier avec la France. Il eut assez de respect humain, toutefois, pour ne point se joindre à la Prusse; mais le meilleur de l'Angleterre selon nous, le parti ouvrier avancé et le groupe philosophique le plus éclairé (la Société positiviste ae Londres) s'unirent dans un effort admirable pour porter secours à la République du 4 septembre (1).

La tradition des Thomas Paine et des Pries tic y, des Forster, des Thomas Hardy, desMuiret des Palmer, des

(1) V. dans la Nouvelle politique de la France, par le docteur Robinet, in-32, Parie, 1875, et dans la Politique positive (Revue dirigée par le docteur Sémérie, n° du 1 er septembre 1872), rénumération des faits assurément mémorables auxquels nous faisons allusion et qui rappellent éminemment les noms de MM. Richard Congreve, président de la Société positiviste de Londres et du meeting de Trafalgar Square en faveur de la France; Bridges Bessly, Hutton, Frédéric Harrison, J.-C. Morison, Albert et Henri Crompton, Applegarth, délégué de l'Union générale des charpentiers et menuisiers de la Grande-Bretagne, Lucraft, Covvell- Stepncy, Otter, Truelow, Eccarius, délégué de l'Association des tailleurs de Londres; J.-L. Geddes, Morghan, Barton, Walter Congreve, etc.

Cloots, des de Kock et des Adam Lux, des Aréna, des Géracchi, des Olavidès, des Marchena et des Gusman ne s'était point perdue : le sang des confesseurs et des martyrs avait fait germer profondément cette idée d'occidentalité qui devait être bientôt systématiquement reprise par la philosophie positive, pour en faire surgir la doctrine générale de l'Humanité (1).

C'est elle, et elle seule, qui, aujourd'hui même, si elle était enfin soutenue avec assez d'éclat, embrassée avec assez de chaleur et de dévouement, pourrait encore sauver le monde de l'empirisme sauvage auquel il est en proie et que font partout prévaloir la caducité des anciennes croyances générales (la foi théologique et la foi métaphysique), la prolongation excessive du régime monarchique en Occident, l'avènement de la fausse science, du darwinisme social et de la politique de carnassiers qui lui correspond, ou du bonapartisme français et étranger, que caractérise assez cette formule barbare : « La force prime le droit ! »

(1) Il suffira, pour mettre cette affirmation hors de doute, de rappeler le noble et ardent concours apporté à la défense nationale, chez nous, en 1870, par tous les contingents occidentaux : Irlandais, Anglais, Belges, Suisses, Américains, Grecs, Polonais et surtout Italiens, sous le commandement de Garibaldi.

Page 1