‹ Danton émigré;Chapitre 10 sur 31 · L'ENTENTE AVEC LES WHIGS · texte numérisé non relu

L'ENTENTE AVEC LES WHIGS

Voilà donc, pour en revenir à notre sujet, quels étaient ces étrangers suspects, ces ennemis de la France, chez qui Danton « s'était émigré. »

Admirateurs convaincus de notre Révolution, ils voulaient, à l'exemple de nos grandes assemblées, régénérer les institutions de leur pays, cette charte incomparable dont ils connaissaient mieux que personne les défauts et les vices. Ils demandaient une représentation plus équitable et plus large dans le Parlement, une liberté réelle de la presse et de la parole, une suspension moins facile et moins arbitraire de Yhabeas corpus ou une plus grande sécurité des personnes vis-à-vis de 1 Etat. Ils voulaient encore l'affranchissement des noirs et l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique. Enfin, ils entendaient s'allier avec la France républicaine pour faire respecter par l'Europe monarchique et rétrograde les deux seules grandes nations libres de l'ancien continent (1).

Quoi d'étonnant, alors, que Danton se soit rapproché de tels hommes? qu'il se soit retiré près d'eux pen-

(1) Ce n'était pas seulement sur le terrain de la politique que la lutte avait lieu, mais aussi sur celui de la libre pensée : vers la fin du mois de janvier 1793, Wycombe et Fox défendirent très éloquemment les droits de la philosophie contre les attaques du chancelier de l'Échiquier.

dant la réaction qui suivit le massacre du Champ- de- Mars ? qu'il se soit concerté avec eux pour la politique de progrès à suivre par les deux peuples ?

Il se trouva même si pénétré de la nécessité d'un tel accord pour raffermissement de la République et pour le maintien de la paix du monde que, jusqu'au commencement d'avril 1793, quelques heures encore avant la trahison de Dumouriez, lorsque déjà le conseil Exécutif avait déclaré la guerre au roi de la Grande-Bretagne, il persistait à soutenir le concert anglo-français de tous ses moyens.

En effet, encore que notre représentant à Londres, le marquis de Chauve! in, y fut, au commencement de cette année, dans une situation des plus tendues, cependant Talleyrand, qui y faisait de la diplomatie sans un caractère aussi officiel, et dans la direction de Danton, s'y maintenait en des conditions moins défavorables. Quand l'action du premier, sous l'influence girondine, y avait pris un caractère de plus en plus inconciliant et hostile, l'ancien évéque d'Autun, au contraire, avait fait savoir à Paris que le cabinet de Saint-James n'était pas encore irrévocablement résolu à la guerre, et que, si les négociations avec lui, sur cette question, étaient reprises par un homme en qui il crût pouvoir se fier, Dumouriez par exemple,!'/ ne serait pas absolument impossible d'obtenir la paix.

Lord Auckland, ambassadeur d'Angleterre auprès des Etats de Hollande, avait été, en effet, désigné pour s'aboucher avec le général au Moer-Dyck ; mais l'exécution de Louis XVI, le 21 janvier, et, principalement, la déclaration de guerre faite à la Hollande et à l'Angleterre le 4 or février suivant, par le gouvernement français, ou, bien plus tôt encore, nos défaites d'Aix-la-Chapelle et de Nerwinden, déjà pressenties, mirent fin aux pourparlers et coupèrent court à toute espérance de paix(i).

(1) De Bourgoing, Histoire diplomatique de V Europe ; endant la Révolution. — V. la pièce n° 22.

Dans le tome lîlde ses Mémoires (livré VII), Duraouriez raconte tout au long les péripéties de cette négociation, du moins en ce qui le concerne; mais il semble ignorer absolument sous quelle influence elle s'était nouée. Il l'attribue naturellement à son seul mérite, au prestige de sa personne, sans dire un seul mot de Danton, ni de ses alliés dans le Parlement anglais. Ignorait-il qu'ils y aient eu la main? cela ne nous paraît guère probable (V. pièce n° 22).

M. Louis Blanc aussi, que l'on sait être implacable

Jour l'homme d'Etat de 93, attribue, dans le tome VIII e son Histoire de la Révolution française, à une ruse de Pitt, les négociations que le conventionnel poursuivait à Londres, en dehors du plénipotentiaire de la République :

« C'est ainsi que, dit-il, dans le temps même où il armait toute l'Angleterre et irritait l'orgueil de la France (il s'agit de Pitt), son apparente condescendance favorisait le développement d'une intrigue dont la conservation de la paix était le but, Talleyrand le machinateur, et Dumouriez le héros. »

Une intrigue ! Y a-t-il donc autre chose en diplomatie? et, néanmoins, en face des aveuglements et des brutalités de la guerre, peut-on imaginer rien de plus honorable, de plus efhcace et d'aussi tutélaire que l'action diplomatique?

Or, dans le long détail qu'il fait de cette négociation, M. Louis Blanc ne prononce pas le nom de Danton.

Ignorait-il aussi, comme à peu près tous les historiens, les relations que ce dernier avait avec Talleyrand, et, par son intermédiaire, avec le parti whig, quoique celles-ci soient très explicitement établies par le Moniteur et les autres papiers publics du temps? Certainement, il les ignorait, car autrement il en eût tiré parti contre le conventionnel, pour lui imputer à crime V intrigue qu'il condamnait avec tant de mépris.

Cependant, que Ton imagine une armée anglaise débarquant à Calais ou tout autre point de la côte, et descendant par la Somme, vers Paris, à la fin d'août 1792,

tandis que nous étions aux prises avecles Austro-Prussiens dans l'Argone, ou venant renforcer les coalisés à Jemmapes (pas très loin de Waterloo î), et l'on comprendra de quelle importance il fut, pour la France et pour la République, de retarder, autant qu'on parvint à le faire l'accession effective de la Grande-Bretagne à la coalition et son entrée en ligne contre notre armée du Nord.

Les hommes d'Etat sont souvent obligés de recourir à tous les moyens et à tous les agents, à toutes les intrigues, pour assurer le salut public.

Quoi qu'il en soit, après l'échec de notre diplomatie quant à l'entrevue de Moer-Dyck,Talleyrand n'eut plus qu'à s'entremettre entre la Montagne et les libéraux anglais, afin de mener de concert la rude campagne qu'allait soutenir à Londres l'opposition.

Au commencement de cette même année 1793, dans les deux Chambres du Parlement, elle rivalisait d'efforts pour atténuer le caractère de la déclaration de Î;uerre que la France venait de faire à la Hollande et à a Grande-Bretagne (1).

Dans la Chambre des communes, lors de la discussion qui eut lieu pour l'adresse, en réponse au message royal du 11 février, qui apprenait aux Chambres la décision de la Convention nationale et faisait appel au pays pour repousser son attaque, Fox dénia avec énergie au gouvernement anglais de n'avoir, comme celui-ci osait le prétendre, fourni à la France aucun motif pour lui déclarer la guerre, ou de ne lui avoir fait aucune provocation (2).

(1) En ce même temps, Garnie r (de Saintes) disait à la Convention, au nom du comité de la Guerre : «....Pitt, qui le mène vers l'échafaud (son roi), sans s'apercevoir qu'il s'y place à côté de lui, Pitt, cet ambitieux ministre, ne lui a donc pas dit que nous sommes les amis des Anglais, que nous ne cesserons de l'être, même en les combattant, que notre cause est la leur. ; il ne lui a donc pas dit que ces fiers insulaires, déjà désabusés, s'aperçoivent que ce n'est point à nous, mais à la liberté qu'on leur fait faire la guerre. » — (Séance du 11 février 1793.)

# (2) Ce fut aussi, à notre époque, l'avis d'an Anglais de distinction, Carlyle, qui a écrit : « Vous l'avez donc soulevée, vous

L'attaque était mise hors de conteste par les plaintes même et les griefs du gouvernement de la République :

Rappel de lord Glower, l'ambassadeur d'Angleterre, le lendemain du 10 août; cessation officielle de tous rapports avec l'ambassadeur de France, à Londres, depuis la suspension de Louis XVI ; refus de reconnaître les pouvoirs de la Convention ; opposition mise à des achats de grains et d'armes par des agents de la République; détention de bateaux chargés de grains pour la France, en violation du traité de 1786 ; prohibition, par acte du Parlement, de la circulation de nos assignats dans la Grande-Bretagne;" acte vexatoire et inquisitorial rendu contre les Français habitant en Angleterre, en violation de l'article 4 du traité de 1786 (aiïen-bill) ; en violation de l'article l or du même traité, secours d'argent aux émigrés et aux chefs de rebelles armés contre leur patrie ; armements maritimes et augmentation des forces de terre faits sans provocation de la part de la République et dans le but avoué de la combattre ; coalition avec les ennemis de la France, notamment avec l'Autriche et la Prusse (1).

En conséquence, Fox proposa et soutint avec force un amendement par lequel l'opposition s'engageait à voter les subsides dans le cas seulement ou t Angleterre serait

émigrés et despotes du monde ; la France est soulevée ! Pendant longtemps vous l'avez sermonée, torturée, cette pauvre nation, comme de durs pédagogues sans nom, en lui infligeant vos férules de fer et d'acier. Il y a longtemps que vous l'avez blessée, raillée, enrayée, lorsqu'elle était sans appui dans le suaire de sa Constitution ; vous l'avez poussée à bout de toutes les manières, avec vos armements et vos complots, vos invasions et vos impitoyables fanfaronnades, et voici qu'après avoir été piquée à vif, elle se lève, son sang bouillonne et jaillit. Le suaire est devenu toile d'araignée ; elle vous fait face avec cette force terrible, spontanée, que personne n'a calculée, qui va jusqu'au délire, jusqu'au tophet! Voyez maintenant comment vous vous en tirerez avec elle. » — (Hist, de la Rév. fr., T. III.)

(1) M. Peyrat a exposé avec vigueur, en 1866, dans sa réfutation du livre d'Edgar Quinet : La Révolution, que c'est, en réalité et d'après une longue préméditation, le gouvernement anglais qui, en 1793, ai fait le premier la guerre a la France (V. la déclaration de la Convention nationale).

réellement attaquée par la France, et à condition que le gouvernement épuiserait tous les moyens d'arriver encore à une paix honorable entre les deux pays. Cette proposition fut rejetée.

Il en fut de même dans la Chambre haute, où des amendements analogues des lords Stanhope et Lauderdale, soutenus avec une égale insistance, furent pareillement repoussés.

Fox, appuyé par lord Grey , revint à la charge le 18 février r il soutint une série de propositions tendant à établir que la guerre avec la France, d'après les motifs articulés par le chef du cabinet, William Pitt, n'était ni honorable, ni avantageuse pour l'Angleterre, et que les ministres n'avaient fait aucun effort réel pour arriver à un arrangement amiable des différents surgis entre les deux nations; enfin, que c'était leur plus strict devoir de pousser Sa Majesté britannique à ne point accéder à la coalition contre la France, et à conclure la paix séparément. Ces propositions furent repoussées à une grande majorité : 170 voix contre 44.

Le 4 mars, Sheridan mit toute son éloquence à faire accepter la nomination d'une commission d enquête pour examiner ce qu'il y avait de réel dans les bruits relatifs à des tentatives de sédition en Angleterre, en faveur de la Révolution. Il nia qu'aucun acte insurrectionnel se fût produit et que des alarmes à cet égard eussent aucun fondement.

Il attaqua vivement l'attitude provocatrice des agents du gouvernement, qui avaient été jusqu'à exercer des poursuites contre des citoyens anglais, pour avoir acheté l'ouvrage de Thomas Paine (1). Il insinua que l'on faisait tout ce bruit pour détourner l'attention publique de la question capitale de la réforme parlementaire. Fox se joignit à lui pour donner plus de poids encore à son argumentation ; mais, après une réplique de Burke, la motion de Sheridan fut définitivement écartée.

Un emprunt considérable, proposé par Pitt pour main-

Droits de V Homme.

tenir en Hollande un corps de troupes hanovriennes, fut môme voté par la Chambre, les 6 et 11 mars suivants.

Le 15, demande du gouvernement à la Chambre des communes, pour interaire et considérer comme crime de haute trahison de correspondre avec la France et de lui fournir des armes, munitions de guerre, approvisionnements, habits militaires, argent sous tout es les formes; débat acharné entre Fox et Burke. A la troisième lecture, le bill est voté par 54 voix de majorité contre 53. Même lutte et même résultat à la Chambre des lords.

C'est à cette occasion que Lauderdale déposa, vers la fin de 1793, une pétition revêtue de plus de 50,000 signatures, réclamant la paix avec la France.

Une nouvelle session du Parlement anglais s'ouvrit le 21 janvier 1794. La lutte au sujet de la guerre recommença aussitôt par la discussion de l'adresse, en réponse au discours du trône, dans lequel le roi avait violemment attaqué la République et la Convention nationale, qu'il représentait comme violant ouvertement toutes les règles de la justice, de l'humanité et de la religion. D'ailleurs, disait-il encore, les efforts extraordinaires que la France venait de s'imposer, sous la pression desénergumènes qui y avaient usurpé le pouvoir, n'allaient-ils

Sas l'épuiser rapidement? — Et tous les ministériels 'applaudir ! tandis que les Whigs voyaient précisément, dans une interprétation absolument contraire des événements, une raison de supplier Sa Majesté de saisir la première occasion pour conclure avec notre pays une paix honorable. Cette proposition fut rejetée à une majorité énorme. Le ministre et ses partisans affirmaient qu'il était impossible de se fier à la République, qui ne voulait entendre à aucun arrangement ; l'opposition ré-

fiondait que c'était préjuger la question, que l'action de 'Angleterre contre la France n'était pas fondée, et qu'elle n'avait même pas de but avouable.

Cette résistance inébranlable, soutenue dans les deux Chambres par une minorité éminente et résolue, contre une majorité intraitable et augmentant en nombre de

jour en jour, dura pendant toute la session. Fox continua à se distinguer, à la Chambre des communes, par une opposition aussi élevée que courageuse, aux entraînements du cabinet, et, à la Chambre des lords, le 17 février, le marquis de Landsdowne combattit avec éclat l'accession de l'Angleterre à la coalition contre la France et fit une analyse très compétente des différents éléments politiques dont elle se composait.

Le Parlement reçut enfin communication des différents traités qui le liaient avec les puissances engagées dans la guerre contre notre pays, etl on connut alors que la Prusse, dont les finances étaient épuisées, avait déjà ouvert l'oreille, à Francfort même, a des propositions de paix avec la France, qui ne prirent de consistance que plus tard et aboutirent pour elle au traité de Tan III. Pour le moment (30 avril 1794), Pitt, malgré la vive opposition de Fox, enleva, à 100 voix de majorité, le vote de deux millions et demi de livres sterling pour mettre le roi de Prusse en état de continuer la campagne.

Quelques jours avant (5 avril 1794) Danton était monté sur l'échafaud.

Cherchons l'accord que l'on puisse constater entre ses propres agissements à l'égard de la politique extérieure et les faits que nous venons de résumer.

D'abord, il est incontestable que ce soit lui qui, d'octobre 1792 à avril 1793, et, plus spécialement, depuis la victoire de Jemmapes jusqu'aux défaites d'Aix-la-Gha-

1>elle et de Nerwinden, ait, par Talleyrand, malgré e renvoi de Ghauvelin et la déclaration de guerre, entretenu de propositions de paix, le cabinet anglais. Et c'est lui qui, encore, par le même intermédiaire, soutint l'ardeur de l'opposition dans le Parlement britannique, depuis l'exécution de Capet et la défection de Dumouriez, pour retarder la guerre entre les deux pays et en atténuer les effets. Il poursuivait, en outre, non seulement l'alliance de la République avec le Royaume- Uni, mais encore, par l'influence et le triomphe des Whigs, la substitution du gouvernement républicain à

LA POLITIQUE DE DANTON. 9i

la forme monarchique en Angleterre. Au contraire, le plan politique de Pitt était non seulement de combattre la France à outrance, mais aussi de défendre le maintien de la royauté avec acharnement.

On voit clairement, d'après un passage du discours de Thomme d'Etat français, du 10 mars 1793, à la Convention nationale, où il exaltait Dumouriez quelques heures même avant sa fuite, qu'il était au courant des pour* fmrlers ouverts en Belgique entre le plénipotentiaire de a Grande-Bretagne et le représentant militaire de la République française, et qu'il cherchait à assurer de son côté et selon sa situation le prestige du général, en appuyant sa menace contre la Hollande et serrant d'assez près le ministère tory pour l'amener à conclure avec nous ou à se retirer.

Car William Pitt, on le sait de reste, n'aurait cédé qu'à la force ou à l'intérêt.

D'ailleurs, comme nous l'expliquerons plus loin, nos succès militaires, à ce moment, étaient le plus sûr moyen d'ébranler son crédit, de le compromettre, et de faire décider les peuples pour la révolution.

M. Marc Dufraisse fait allusion à cette éventualité :

a On dit aussi que la réunion des provinces belges, en mars 1793, eut un motif politique plus sérieux. Il paraît que c'était une manœuvre convenue entre Danton et {opposition du Parlement anglais, afin d'y renverser le ministère Pitt et le parti de la guerre. »

Et c'est aussi l'avis de M. Avenel, qui a écrit dans son Anacharsis Cloots, T. II, nage 130: « Danton qui, pactisant aujourd'hui avec 1 opposition anglaise, parti de la paix, n'a demandé la réunion de la Belgique que pour culbuter Pitt, parti de la guerre »

— «Dumouriez, disait, en effet, le conventionel à l'Assemblée, avait conçu un plan qui honore son génie. Je dois lui rendre, même, une justice plus éclatante que celle que je lui rendis dernièrement. Il y a trois mois qu'il a annoncé au pouvoir Exécutif, à votre comité de Défense générale, que, si nous n'avions pas assez d'au-

dace pour envahir la Hollande au milieu de l'hiver, pour déclarer sur-le-champ la guerre à l'Angleterre, qui nous la faisait depuis longtemps, nous doublerions les difficultés de la campagne, en laissant aux forces ennemies le temps de se déployer. Puisque Ton a méconnu ce trait de génie, il faut réparer nos fautes.

« Dumouriez ne s'est pas découragé ; il est au milieu de la Hollande, il y trouvera des munitions ; pour renverser tous nos ennemis il ne lui faut que des Français, et la France est remplie de citoyens. Voulons-nous être libres? Si nous ne le voulons plus, périssons, car nous l'avons juré I Si nous le voulons, marchons tous pour défendre notre indépendance. Vos ennemis font leurs derniers efforts. Pitt sent bien qu'ayant tout à perdre, Une doit rien épargner. Prenons la Hollande et Garthage est détruite, et l'Angleterre ne peut plus vivre que pour la liberté. Que la Hollande soit conquise à la liberté, et l'aristocratie commerciale elle-même, qui domine en ce moment le peuple anglais, s'élèvera contre le gouvernement qui l'aura entraînée dans cette guerre du despotisme contre un peuple libre. Elle renversera ce ministère stupide qui a cru que les talons de l'ancien régime fjouvaient étouffer le génie de la liberté qui plane sur a France. Ce ministère renversé par l'intérêt du commerce, le parti de la liberté se montrera, car il n'est pas mort : et si vous saisissez vos devoirs, si vos commissaires partent à l'instant, si vous donnez la main à l'étranger, qui soupire après la destruction de toute espèce de tyrannie, la France est sauvée et le monde est libre....

« Conquérons la Hollande, ranimons en Angleterre le parti républicain; faisons marcher la France, et nous irons glorieux à la postérité. »

. Nous tenons, en outre, à donner ici un passage de ce discours, d'après le Logotachigraphe :

« .... Remarquez bien notre situation politique; quel est le point central du mouvement de nos ennemis ? C'est le cabinet anglais! Pitt sent bien qu'ayant tout à perdre, il n'a rien à ménager; aussi sacrine-t-on des

sommes immenses : on prodigue l'or/ on fait les plus grands sacrifices pour triompher de la liberté française. Mais prenons la Hollande, et Carthage est à nous, et V Angleterre ne peut plus revivre que par la liberté. L'aristocratie des commerçants, furieuse que le ministre anglais se soit mêlé de la coalition des despotes, et de voir son commerce anéanti, sera la première à se déclarer contre, sera la première à renverser le ministère de Pitt,

Îui a cru que 1 ancien régime pouvait subjuguer le génie e la liberté qui plane sur Puni vers. Ce ministère renversé par l'institution même du commerce, les amis de la liberté qui sont en Angleterre, et ce parti n'est pas mort, il vous attend, et si vous faisiez votre devoir, si la France marchait, les républicains de l'Angleterre vous donneraient la main, et l'univers serait libre (applaudissements) (1). »

Dans une autre harangue, au même lieu, le même jour, Danton disait encore :

«... Je me résume donc : ce soir, organisation du tribunal (2), organisation du pouvoir exécutif (3); demain mouvement militaire; que demain vos commissaires soient partis ; que la France entière se lève, coure aux armes, marche à l'ennemi; que la Hollande soit envahie, que la Belgique soit libre; que le commerce d'Angleterre soit ruiné; que les amis de la liberté triomphent dans cette contrée; que nos armes, partout victorieuses, apportent aux peuples la délivrance et le bonheur, et que le monde soit vengé ! »

Or, attaquer la Hollande, alliée de la Prusse et de l'Angleterre, soumise à leur influence, coalisée contre nous, appelant et accueillant leurs troupes, c'était bien, en effet, frapper le ministère tory lui-même.

En se rendant maître de l'Escaut, c'était surtout le parti acharné contre la France, Pitt et l'aristocratie com-

(i) Le Logotachigraphe, journal de la Convention nationale de France, par le citoyen F.-E. Guiraut, et d'après ses procédés, n<> 72, 14 mars 1793.

(2) Le tribunal révolutionnaire de Paris. — R.

(3) Le premier comité de Salut public. — R.

merciale, que Ton atteignait, en même temps qu'on espérait ainsi relever le parti républicain, et ramener Fox au gouvernement. C'est pourquoi Danton disait : Que la Hollande soit conquise à la liberté, c'està-dire débarrassée de son stathouder imposé par les Anglo-Prussiens et ramenée à l'état de république indépendante, et les Whigs relèveront la tête, et le parti républicain anglais nous donnera la main et agira de concert avec nous pour assurer la liberté du monde/

Cette tactique échoua par l'indignité du chef militaire, le général Dumouriez.

Or, l'homme d'État de la Révolution devait-il parler un langage plus net dans la situation complexe, tendue et pleine de périls où il se trouvait? pouvait-il énumérer, article par article, coram populo ,les négociations qui se

{poursuivaient en Angleterre et dans les Pays-Bas, et ôurnir tout le détail du plan politique que le parti de la Révolution avait suivi dans les deux pays? Evidemment non.

Dire explicitement, en 1793, à l'Assemblée ou aux clubs, de négocier avec des rois, « ces monstres qui avaient pris les armes contre la France pour la remettre sous le joug », eût été une entreprise absolument folle... ce n'est que. par la force des choses, par expérience et nécessité, et quand la convulsion nationale, d'ailleurs si tutélaire, produite par l'invasion en 1792, se fut un

5 eu apaisée, que l'on put, vers 1794 et 1795, parler 'entendre et recevoir des propositions de paix.

En l'an I er et en l'an II, on n'en devait rien faire connaître que par allusion et à mots couverts; il fallait poursuivre 1 immense tâche du salut national en silence, sous sa propre responsabilité, en laissant sa tête comme gage du devoir accompli...

C'est ce que fit Danton.

Aussi la trahison de Dumouriez et le succès momen-» tané des armées anglaises après ce désastre, l'investissement de Dunkerque et les intelligences entretenues à Toulon, Marseille, Nantes et Brest avec les royalistes>

pour qu'ils livrassent les ports (la guerre de propagande retournée I), ne l'empêchèrent point de persévérer dans sa politique à l'égard de l'Angleterre.

Les cosmopolites, les Hébertistes, ont prétendu que les bases de ses négociations étaient, d'une part : 1° le renversement de Pitt; 2° l'avènement de Fox à la présidence du cabinet; 3° la retraite de l'Angleterre de la coalition formée contre la France ; 4° la reconnaissance de la République par le Royaume-Uni. D'autre part, pour la France : 1° restitution de la Savoie ; 2° respect de la Belgique; 3° renvoi de l'ex-reine et de ses enfants en Autriche et des d'Orléans au delà de nos frontières ; 4° alliance avec les hauts bourgeois et les financiers pour établir un régime plus conforme à leurs intérêts. — (V. la pièce n° 21.)

Nous ignorons, et personne ne sait encore au juste le détail de ces conditions, mais nous sommes en mesure de protester dores et déjà contre la réalité des dernières.

Danton n'avait avec Égalité aucun lien réel, et c'est lui-même qui provoqua, à la Convention, sa mise en jugement.

Pour Marie-Antoinette, la cause qui stipulait son renvoi à sa famille, introduite en dernière heure au moment de la ratification du traité d'alliance offensive et défensive avec la Suède (1), fut cause de la rupture immédiate des négociations : Danton ne fit à cette demande aucune réponse. Il ne pouvait donc, dans le même temps, promettre à l'Angleterre de rendre la reine, qui n'était pas en sa puissance.

Enfin, quant à l'abandon de la politique populaire, pour servir les intérêts des spéculateurs et des financiers, « des hauts bourgeois », nous ne pensons pas qu'en face des faits qui constituent l'histoire réelle de ce temps il y ait eu aujourd'hui, en dehors de M. Avenel, un seul esprit capable d'accepter et de soutenir une semblable contre-vérité.

(1) V. le chapitre suivant.

Voilà pour ces divers articles, tous supposés par l'esprit de parti.

Maintenant, pour les autres préliminaires de paix, que Danton ait consenti, sous certaines garanties, à restituer la Savoie et à respecter la neutralité de la Belgique, cela rentrait par trop dans les tendances les

f)lus élevées de la civilisation du xviii 6 siècle et dans la igné de conduite juste et pacifique proclamée par la Constituante et bientôt aussi par la Convention nationale, ainsi que dans les résolutions définitives de l'homme d'Etat de la Révolution, telles que nous les avons exposées précédemment, pour qu'il nous soit permis de mettre en doute qu'il n'eût franchement adhéré à de pareilles conditions, en opposition formelle, il est vrai, avec les desiderata de la politique cosmopolite (V. la pièce n° 21).

M. Avenel affirme bien encore, en rendant compte de l'ouvrage de M. de Bourgoing, qu'en l'an I er , le duc de Bedford en personne était venu conférer de toutes ces choses avec le conventionnel. Nous l'en croyons volontiers, mais sous bénéfice des restrictions formelles que nous venons d'opposer au programme supposé de leurs conférences.

Voici, d'ailleurs, le texte même du savant mais très partial historien des Hébertistes : « L'un des chefs whigs, lord Bedford, vint même à Paris pour le voir, (Danton) en ce printemps de 93, et quelques jours avant le 31 mai, le lord roulait avec Desfieux vers Bâle, où se faisait secrètement la cuisine diplomatique du jour. »

Or, le renversement des Girondins, qui menaient cette cuisine concurremment avec Danton, au comité de Défense générale, au comité de Salut public et au conseil Exécutif, et qui furent remplacés dans cette direction, après le 31 mai 1793, par des éléments qui lui étaient encore plus hostiles, ainsi que la prise de Toulon par les Anglais, firent nécessairement échec à la politique de paix suivie par le conventionnel et par ceux qui s'y ralliaient au comité de Salut public : Hérault de Séchelles, Thuriot, Barère, Lindet ; mais après la victoire de Honds-

choote, elle sembla reprendre faveur, et le bruit se répandit, que, retiré à Arcis-sur-Aube, Danton y recevait les propositions du duc d'York (V. la pièce n° 21).

Pour avoir été ainsi sous-cntenaue,non déclarée, l'alliance contractée par les chefs de l'opposition anglaise et l'ancien membre du conseil Exécutif de la République française, du comité de Défense générale et du premier comité de Salut public, si activement servi à Londres par Talleyrand, n en fut donc pas moins ferme et effective ; et la politique internationale de l'Angleterre et de la France demeura, pendant un temps assez long encore, réellement subordonnée à la concurrence des directions opposées que l'on cherchait à imprimer aux deux pays : dans la Grande-Bretagne le débat était toujours entre Fox et William Pitt, entre lesWhigs et les Tories; chez nous, il restait entre Danton, représentant la Convention nationale, surtout depuis sa grande abdication du 1 er août, et les partisans de la propagande armée, les cosmopolites, fortifiés aux Cordeliers, à la Commune et au ministère de la Guerre, cherchant à dominer le nouveau comité de Salut public, dont l'homme d'Etat de 93 avait cru, hélas ! — ce fut là sa faute politique la plus

S rave, — devoir refuser obstinément de faire partie, lors e son renouvellement et de sa transformation en comité de gouvernement.

Que le chef des Whigs, Charles Fox, l'eût emporté dans le Parlement sur son tout-puissant rival, et Danton aurait pu, à son tour, faire aisément prévaloir dans la Convention les tendances pacifiques à l'égard de la Grande-Bretagne et reprendre en France la direction politique; que celui-ci, au contraire, soutenu car l'Assemblée, eut, le premier, pris le pas sur le ministère de la Guerre et sur la Commune, et, par suite, sur le comité de Salut public, et Fox pouvait encore faire accepter la paix avec la France et remplacer Pitt à la tète du cabinet.

Danton n'avait-il pas dit à la Convention, le 9 mars : « Si la mesure que je propose est adoptée, — il s'agissait de l'armement de tous les Français, — bientôt ce Pitt,

ce Breteuil de la diplomatie anglaise, etceBurke, l'abbé Maury du Parlement britannique, qui donnent aujourd'hui au peuple anglais une impulsion si contraire à la liberté, seront anéantis (1). »

Mais, excités et soutenus par les membres nouveaux du comité de Salut public qui visaient au pouvoir personnel : Robespierre, Saint-Just, Gouthon, etc., les partisans de la guerre à outrance et du cosmopolitisme militaire, aussi bien à l'Assemblée qu'à la Commune, dans les clubs et dans les journaux, incriminèrent toutes les tentatives de pacification de l'homme d'Etat. Hérault fut mis en quarantaine au comité de Salut, puis envoyé en mission dans le Bas-Rhin, et Barère lâcha Danton pour Robespierre. Toute intervention directe dans la politique extérieure lui fut désormais interdite (fin de 1793).

Avant ce temps, le chef des Whigs et le chef de la Montagne n'en avaient pas moins été aussi solidaires qu'engagés à fond quant à cette question capitale de la guerre.

L'esprit et le tempérament politique de la majorité parlementaire, à Londres et à Paris, l'aveuglement des partisans de la guerre de propagande en France, et, en Angleterre, l'exécrable acharnement de Burke et de Pitt, poussés par George III, c'est-à-dire la fatalité des choses politiques à ce moment, ne permirent point une combinaison aussi heureuse que l'entente pacifique des Whigs et des Montagnards : c'est, au contraire, le parti de la lutte qui finit par l'emporter sur celui de la sagesse et de la civilisation, des deux côtés de la Manche.

A part ces hautes difficultés) un autre obstacle essen-

(i) Donnons encore* sur le même point, le texte du Logotachigraphe :

« Danton : Faisons des lois qui en imposent à nos ennemis, et bientôt ce Pitt, le Breteuil d'Angleterre, et ce Burke, l'abbé Maury de la nation anglaise, tous ces amas d'hommes qui donnent l'im* pulsion à l'Europe contre nous, apprendront à nous connaître et seront anéantis* »

tiel, — la trahison de Dumouriez I — fit définitivement échouer la tentative pacificatrice de Danton, nous l'avons déjà dit.

Il est hors de doute, en effet, qu'à ce moment, c'est-àdire après la chute du trône en France, tous les esprits avancés et tous les cœurs indépendants et généreux, en Occident, aspiraient à l'affranchissement religieux et politique de leur patrie, à la destruction de la « tyrannie des prêtres et des rois », pour parler le langage de ce temps, et qu'ils espéraient que toutes les nations de l'ancien continent : Allemagne, Pays Scandinaves, Iles Britanniques, Espagne et Italie allaient suivre l'exemple de notre pays.

Il faut lire, dans les journaux et les correspondances de l'époque, les témoignages émouvants de cet élan magnifique, les vœux enthousiastes et les supplications touchantes, les paroles d'admiration et d'attachement envoyées de toutes les contrées amies de la France à ses Assemblées nationales.

Nous avons donné un certain nombre de ces documents dans notre texte, nous en rapportons quelques autres dans nos pièces justificatives : Angleterre, Irlande, Ecosse, Belgique, Hollande, Rauracie, Prusse rhénane, Palatinat, Pologne, Savoie, comté de Nice, avaient, à l'envi, fait entendre leur voix ! On doit le dire très haut, jamais nation autre que la France n'avait été l'objet d'un pareil concert de sympathies et d'encouragements (on pourrait dire plus).

Eh bien, il faut le reconnaître également, la situation étant telle, il n'y a pas, dans toute l'histoire du monde, — et la matière y abonde ! — de trahison plus osée, plus aveugle, plus sale (c'est le mot de Richelieu), plus lâche et plus funeste que celle de cet homme de guerre perdant en un instant son avenir militaire, son ancienne gloire et la situation incomparable de toute une société d'élite, pour un mirage fol, par un enivrement d'ambition et de cupidité aussi stupide qu'odieux.

Et certes, l'existence ignomignieuse et misérable que ce réprouvé a traînée depuis parles chemins, châtiment

dérisoire de son abominable forfait, n'a pu racheter le désastre qui en résulta pour l'Europe tout entière, ni ramener jamais le moment unique, où, par une victoire décisive, il aurait pu déterminer la grande transformation sociale et politique, la délivrance, que le monde attendait avec tant d'anxiété 1

Que cherchait, en Belgique et en Hollande, en Allemagne et en Italie, la politique suivie par la Convention lors de l'invasion des Pays-Bas, du Palatinat et de la Savoie, sous la direction de Lebrun pour la Gironde et de Danton pour la Montagne ? — D'abord, et sans aucun doute, on voulait résister à outrance à la première coalition formée contre la France par l'Autriche, la Prusse et la Sardaigne, sur les possessions desquelles, après Valmy, entrèrent simultanément les armées de la République ; mais encore, — et ceci est de la plus haute importance, — on s'attendait à déterminer dans toute l'Europe, la Russie et la Turquie exceptées, un soulèvement, général contre les trônes, ce mouvement de régénération sociale, politique et religieuse que la France venait de présenter chez elle.

Mais la Convention, pas plus que la nation elle-même, n'avait alors et n'eut jamais plus tard, — car c'eût été folie (il fallait pour cela un Bonaparte]! — le ferme dessein de conquérir l'Occident et de se 1 annexer.

Le grand coup à porter était donc la délivrance des Pays-Bas, des Provinces rhénanes et de la Savoie à l'égard des divers despotismes qui y étaient mal assis, et leur affranchissement simultané par une série de soulèvements et de victoires qui auraient forcé la coalition à désarmer !

Ce n'est qu'après l'explosion de cet élan spontané

Îue se posèrent les questions de réunion et d'annexion es pays occupés et qu'intervint la systématisation de la propagande armée, d'après l'action dogmatique et opiniâtre d'un homme étranger à la France, qui sut y entraîner les Girondins d'abord, et, après, les Hébertistes. Mais en tout cas, ici, l'objet, le devoir, la fonction du principal engagé militaire, s'il eût été de son siècle, un

Hoche ou un Kléber, c'était de frapper fort et vite, pour faire les patriotes se lever dans tout l'Occident et se déclarer pour les droits de l'Homme contre le droit divin, pour la nation contre le roi, pour la République contre la monarchie.

Au lieu de cela, soldat habile mais aventurier d'un autre âge, l'infâme à qui la Révolution avait mis en main l'épée de la France, assailli de convoitises délirantes, criminelles, intrigua, tripota pour lui-même, tout en bataillant. Prenant le parti des réactionnaires belges contre la Convention, promettant aux coalisés de rétablir en France la Constitution de 91, c'est-à-dire la monarchie, si on voulait lui assurer le bénéfice de sa conquête ; il trahit au lieu de vaincre, et se vit bientôt arracher le prix de sa félonie.

D'ailleurs, prolongeant son crime au delà de toute vraisemblance, dès qu'il fut à l'abri des balles de nos volontaires, ce Français sans honneur et sans patrie ne rédigea-t-il pas, pour les alliés, un plan d'opérations qui leur conseillait « de tourner toute la frontière de Vauban par la porte de Râle (Porentruy), de forcer la Suisse à entrer dans la coalition, et de faire de ce pays le grand chemin des armées de l'Europe contre la France 1 C'était le plan d'invasion qui fut suivi avec tant de succès en 1814(1)! »

Danton fut le premier à recevoir le contre-coup de cette défection : l'Angleterre jacobine ne se leva pas! et, en Belgique, en Hollande, sur les bords du Rhin, — à plus forte raison en Italie et en Espagne, — les peuples furent partout réduits, tandis que les rois reprenaient leur assurance. Pour longtemps, c'est-à-dire jusqu'aux réformateurs du xix° siècle, la régénération pacifique de l'Europe disparut de l'ordre du jour de la civilisation.

L'action du conventionnel devait dès lors changer de base, sinon d'objectif. Il ne fallait plus compter sur le soulèvement des peuples contre les rois; nous verrons

(1) Lavallée : Les Frontières de la France.

ce que son génie lui suggéra pour résister à la coalition sans merci, désormais renforcée par l'Angleterre, que le crime du vainqueur de Jemmapes et de Valmy déchaîna sur la France.

Après les patriotes bataves et les jacobins belges, c'est l'opposition anglaise qui se trouva le plus atteinte par le désastre des Français dans les Pays-Bas. Aussi, à la suite des luttes acharnées qui eurent lieu dans le Parlement au sujet de la guerre, tant à la Chambre des lords qu'à celle des communes, l'opposition se trouva- t-elîe fortement entamée et réduite : une partie, sous l'influence du lord Longborough et de sir Gilbert Elliot, se sépara de Fox pour se joindre à Burke, et appuyer ouvertement Pitt; une autre, sous le duc de Portland, demeura indécise, partagée entre la crainte de la Révolution et le ressentiment qu'elle gardait contre le chef du cabinet ; la troisième, avec Fox à sa tête, continua la guerre qu'elle avait vouée au ministère et resta, quand même, ainsi que le comte de Stanhope à la Chambre des lords, fidèle à la cause de la France et à la parole qui avait été donnée à Danton.

Voilà comment la parti de la Révolution, en Angleterre, se trouva finalement réduit à l'impossibilité d'agir.

Heureux notre pays et l'Europe elle-même si les tentatives désespérées des patriotes anglais et français eussent pu aboutir, et si la Grande-Bretagne se fût unie aussi étroitement à la France qu'elle le fût à la coalition après la victoire de Pitt et la défaite de Stanhope et de Fox dans le Parlement 1 De longues et cruelles années de rivalité et de guerre (1793-1815) eussent été épargnées aux deux pays ; la lutte avec l'Allemagne et les puissances du sud de l'Europe n'eût que peu duré, et les partisans de la paix eussent peut-être évité au monde la rétrogradation sanglante, l'immense et irréparable catastrophe qui, dans l'histoire, s'appelle l'empire français, le bonapartisme... Que l'émigré de 1791 reçoive néanmoins ici nos bénédictions pour tant de magnanimes efforts!

Certainement, puisque le gouvernement britannique devint Tàme damnée de la coalition (1), Danton avait vu juste en cherchant à Londres sa principale alliance. De tous les diplomates de la Révolution et même du xviii 8 siècle, qui, sans exception, avaient plus ou moins mal compris la situation et le caractère du peuple anglais, il est peut-être le seul qui ait bien saisi le sens de ses divisions, calculé sa force intrinsèque, et apprécié l'importance de son concours pour notre pays.

Page 1