LES FRONTIERES NATURELLES ET LE PROCÈS DU ROI
Depuis la réunion de la Convention jusqu'à l'institution du Comité de Salut public, ou plus exactement du il octobre 1792, date de son remplacement au ministère de la Justice jusqu'au 5 avril 1793, date de son entrée dans le Comité de Salut public, Danton reste en dehors du gouvernement, mais son action se fait sentir non seulement à la tribune de la Convention et dans les deux comités diplomatique et de Constitution dont il est membre, mais encore dans l'importante mission qu'il reçoit pour l'armée de Belgique, le 30 novembre 1792, et qu'il conserve jusqu'à la fin de mars de l'année suivante.
Ces six mois sont parmi les plus remplis de l'histoire de la Convention. A l'intérieur, c'est la lutte des Girondins et des Montagnards, à laquelle Danton ne prit part que tardivement et à son corps défendant, et c'est le procès du Roi, dont les Montagnards font comme la pierre de touche du républicanisme. A l'extérieur, c'est la brillante conquête des frontières naturelles. Les armées sans-culottes, que les rois avaient
tant méprisées et dont Danton lui-même avait douté, volent de triomphe en triomphe, s'emparent de la Belgique après la victoire de Dumouriez à Jemappes des pays rhénans après la marche glorieuse de Custine, de la Savoie et de Nice après les promenades militaires de Montesquiou et d'Anselme. Les Girondins qui gouvernent sont fiers de ces rapides conquêtes, qu'ils attribuent à la propagande des principes révolutionnaires. Ils se félicitent d'avoir fait déclarer la guerre et ils lâchent la bride aux ambitions impérialistes, qui auront pour résultat de renforcer la coalition par l'adhésion de l'Angleterre, de la Hollande, de l'Espagne, de Naples et de l'Empire, après la mort du Roi.
Quelle fut l'attitude de Danton devant les grands problèmes qui se posèrent coup sur coup, problème des frontières naturelles, problèmes des alliances, de la neutralité et de la guerre? Lui qui négociait la paix prussienne et la médiation anglaise au lendemain de Valmy, vit-il alors le péril des imprudences girondines? Fit-il quelque chose pour prévenir une rupture qu'il avait un instant redoutée? Comprit-il que la mort du Roi renforcerait la coalition et risquerait de faire perdre à la République les frontières naturelles un instant conquises ?
Ici encore, comme toujours, nous sommes en présence de deux hommes différents, le Danton de la tribune et le Danton des coulisses.
Le 14 octobre, au nom des Jacobins qu'il vient présider ce jour-là, il dit à Dumouriez venu pour recevoir les félicitations du club après sa victoire de Valmy : « Que la pique du peuple brise le sceptre des rois et que les couronnes tombent devant le bonnet rouge dont la société vous a honoré ! »
Trois jours plus tard, le 17 octobre, comme Brissot, au nom du Comité diplomatique, proposait d'obliger
Genève à renvoyer les troupes de Berne et de Zurich qu'elle avait appelées au moment de l'entrée de Montesquiou en Savoie, mais de respecter néanmoins la neutralité et l'indépendance de la petite république, Danton s'opposait à cette dernière réserve. Il voulait que « nous ne nous interdisions pas la faculté d'occuper Genève, si cette occupation devenait absolument indispensable pour notre sûreté ».
Le même jour, à propos de quelques mouvements de troupes signalés sur la frontière des Pyrénées, il proclamait que la révolution du 10 août avait supprimé le pacte de famille, le vieux traité qui nous liait avec l'Espagne : « Je demande qu'on ajourne à une séance très prochaine la question de savoir si nous devons enfin non pas nous mettre en défense contre l'Espagne, mais l'attaquer vigoureusement. Il ne faut pas attendre que nos ennemis envahissent notre territoire ; nous sentons tous les avantages qu'il y a à les prévenir. Il faut donc nous mettre en mesure pour leur faire la guerre chez eux et à leurs dépens. » Danton, qui frappait à toutes les portes pour obtenir la paix quand il était au gouvernement, trouvait maintenant que la République n'avait pas encore assez d'ennemis. Les attaques brusquées avaient sa préférence. Et c'était le moment où le prudent d'Aianda, premier ministre d'Espagne, essayait à Madrid d'empêcher le conflit !
Danton ne témoignait plus aucun désir de finir promptement la guerre. Bien au contraire ! Il disait aux volontaires, dans un projet d'adresse que la Convention n'adopta pas, le 19 octobre : « Non, l'espoir du monde ne sera pas déçu ! Ce n'est point assez que les despotes affaiblis cèdent à nos armes ; il faut que nos ennemis nous respectent et nous demandent la paix ! »
Les lois contre les émigrés lui paraissant trop
douces, il veut qu'on prononce contre eux le bannissement à perpétuité et la peine de mort contre ceux qui tenteraient de rentrer en France : « Il est, dit-on, des hommes émigrés par faiblesse : ce sont des lâches. Celui-là qui fuit son pays quand il est menacé n'est plus citoyen ; et s'il osait revenir, la patrie lui dirait : Malheureux, tu m'as laissée dans les jours de péril, eh bien, éloigne-toi à jamais ; ne reparais plus sur mon territoire ; il est devenu un gouffre pour toi. Et s'il ose braver la loi, que la loi fasse tomber sa tête ! » (23 octobre.)
Danton fut un des premiers à réclamer l'annexion de la Savoie (séance des Jacobins du 28 octobre). A cette occasion, il ne manqua pas de menacer de nouveau tous les rois d'une chute prochaine : « Portons chez tous les peuples les droits de la nature ; que la terre entière n'offre des rois qu'un exemple terrible pour quiconque aura la témérité de vouloir l'être. » C'est désormais chez lui comme un refrain.
Quand commencent les premiers débats sur le procès de Louis XVI, les répercussions que ce procès peut avoir sur notre situation extérieure ne le frappent pas. Le 6 novembre, il appuie en ces termes la publication du rapport d'accusation rédigé par Valazé : « Vous avez à justifier à l'univers et à la postérité le jugement que vous devez porter contre un roi parjure et tyran... Il est évident que si le ci-devant roi a voulu violer, trahir, perdre la nation française, il est dans la justice éternelle qu'il soit condamné. »
Ce qui attire alors son attention, c'est uniquement la fermentation que cause dans l'opinion le procès du roi dont il blâme les lenteurs (discours du 30 novembre).
Les deux imprudents décrets, celui du 19 novembre qui promettait au nom de la France « fraternité et secours à tous les peuples qui voudraient recouvrer
leur liberté », et celui du 15 décembre sur l'administration révolutionnaire des pays conquis, n'ont pas eu alors de partisan plus ardent, sinon plus convaincu, que Danton. Quand la Convention prononça, le 31 janvier 1793, la réunion de Nice à la France, il réclama la réunion de la Belgique : « Je dis que c'est en vain qu'on veut faire craindre de donner trop d'étendue à la République : ses limites sont marquées par la nature. Nous les atteindrons toutes des quatre coins de l'horizon : du côté du Rhin, du côté de l'Océan, du côté des Alpes. Là doivent finir les bornes de notre République, et nulle puissance humaine ne pourra nous empêcher de les atteindre. On vous menace des rois, vous avez déclaré la guerre aux rois ; vous leur avez jeté le gant, et ce gant est la tête d'un tyran. »
C'est ce discours du 31 janvier, ce discours fameux, qui a posé Danton devant la postérité en continuateur de Richelieu et de Louis XIV ; c'est à ce discours que se réfèrent aujourd'hui encore les impérialistes partisans de la plus grande France.
Ainsi, tant que la victoire a souri à nos drapeaux, Danton a suivi l'opinion publique ; il a cédé au torrent. Ce n'est pas assez dire, car il a tenté de dépasser Brissot et Anacharsis Cloots eux-mêmes dans les fureurs de leur prosélytisme agressif.
Était-il sincère? Avec lui, c'est toujours la question qu'il faut se poser. Confrontons donc encore une fois ses déclarations publiques et ses actes privés.
Au moment même où Danton déclamait à la tribune contre les émigrés et réclamait contre eux de nouvelles rigueurs, il recevait chez lui un de ces émigrés, et non des moindres, l'un des trois frères Lameth, Théodore, qui revenait exprès d'Angleterre lui demander son appui pour sauver Louis XVI. Il écoutait cet émigré, il lui promettait même son concours conditionnel.
Après avoir été, avec Barnave et Duport, les chefs du côté gauche à la Constituante, Charles et Alexandre de Lameth avaient évolué après la mort de Mirabeau et s'étaient de plus en plus rapprochés de la Cour. L'opposition des démocrates conduits par Robespierre en avait fait des conservateurs. Dès la fin d'avril 1791, ils disposaient pour leur politique rétrograde des fonds de la liste civile (1). Après la Constituante, Charles et Alexandre avaient été remplacés auprès de la Cour par leur frère Théodore, qui siégea à la Législative. Un cousin de Danton, Philippe, écrira plus tard, en germinal an II, au Comité de Salut public et affirmera devant plusieurs témoins que Danton avait reçu des Lameth un paquet d'assignats de 150 000 livres. Il tenait le fait, disait-il, de la propre femme de Danton (2). La chose n'a rien d'invraisemblable, quand on sait, par le témoignage de Théodore Lameth, luimême, confirmé par le témoignage du montagnard Choudieu, que Danton sauva Charles de Lameth, qui avait été arrêté après le 10 août avec sa femme dans la Seine-Inférieure et conduit à Rouen (3). C'est également l'intervention de Théodore Lameth auprès de Danton qui fit relâcher Adrien Duport, arrêté près de Melun à la même époque, et Théodore nous affirme encore qu'il obtint de Danton le passeport qui permit à Talleyrand de passer en Angleterre.
Théodore Lameth était si sûr de Danton que, malgré la rigueur terrible des lois portées contre les émigrés, il n'hésita pas à quitter Londres vers le
(1) Avec l'argent de la Cour, ils fondèrent le Logo graphe. Voir sur ces faits les Annales révolutionnaires, 1913, p. 102, 103 ; voir aussi les Mémoires de Bertrand de Moleville, i8r6, t. I, p. 346.
(2) Voir les documents publiés dans les Annales révolutionnaires, t. IV, 1911, p. 526, 530.
(3) Choudieu, Mémoires, p. 233; Mémoires de Théodore Lameth, dans les Annales révolutionnaires, 191 3, p. 17, 27.
milieu d'octobre 1792 (1) pour revenir en France, . afin d'agir en faveur de Louis XVI et de sa famille. Dès le lendemain de son arrivée à Paris, vers la fin d'octobre, il se rendit chez Danton. Voici comment il raconta son entrevue dans ses Mémoires, qui ont été déposés à la Bibliothèque nationale en 1883 et qui n'ont été publiés qu'en 1913 :
« Dès le lendemain, aussitôt que le jour parut, j'allai chez Danton, il n'était plus ministre de la Justice, il habitoit dans un assez médiocre logement, rue des Cordelliers. Sa femme, jeune, jolie, avec des manières douces, me conduisit à sa chambre, où je le trouvai couché sur un lit de sangles.
« Que faites- vous à Paris, me dit-il, je vous croyois sauvé, d'où venez-vous? — De Londres, lui répondis-je : — Êtes-vous fou, reprit-il, de me le dire, ignorés-vous qu'il y a peine de mort? — Non, je le sçais, mais vous avez voulu sauver la vie de mon frère ! La seule marque de reconnoissance que je puisse vous donner est de mettre la mienne entre vos mains et je n'hésite point. Cependant je ne veux pas m'en faire un trop grand mérite, car si j'ignore tous les crimes dont vous êtes capable, je sçai ceux qui vous sont impossibles. — Vous ne m'épargnez jamais les duretés, mais je prends ce qu'il y a de bon dans ce que vous venez de dire et il y en a assez pour que j'en éprouve de la satisfaction ; mais vous n'êtes pas ici sans motifs, que voulez-vous? — Vous donner encore une plus grande preuve de confiance, vous montrer en même temps la seule route de salut qu'il y ait pour vous, car vous allez à votre perte en perdant la France. — Vous avez des idées timides. — Je croyois prouver le contraire. — Vous ne savez donc pas, dit-il avec
(1) Le passeport que lui délivra Chauvelin est daté du 14 octobre Archives des Affaires é.rargèreî, Angleterre. 585, fol. 188).
force, qu'il faut passer par la sale démocratie pour arriver à la liberté. — Je ne le pense pas, mais la part que déjà vous lui avez faite, n'est-elle pas assez grande, assez déplorable ! — Tout cela aura son terme, j 'accrocherai le char de la Révolution. — Non, Danton, on vous accrochera si vous ne vous hâtez. -— Il est vrai, j'en conviens, la retraite sera difficile, mais voyons votre confidence. — Vous l'avez deviné en me voyant en France dont j'avois pu sortir. — Je le vois, il s'agit du roy. — Oui, ce qu'on a ozé peut faire tout craindre. Ceux qui l'ont enfermé dans la tour du Temple croyent peut-être avoir besoin d'un denier crime, mais vous êtes, au moins directement, étranger à sa déposition, à sa captivité, sauvéz-le, alors il ne restera de vous que de glorieux souvenirs. — Tout ce que vous déplorés est son propre ouvrage. — Dites plutôt l'œuvre des circonstances, trop fortes pour lui et peut-être pour tout autre, ainsi que de la pluspart de ceux qui l'environnaient. — Que n'étoit-il sincère? — On peut paraître manquer de droiture quand on est aux prises avec de tels événements. Vous ne nierez pas la sincérité de ses vertus, de ses vœux pour le bonheur des Français, dont, librement, spontanément, il a donné des gages inattaquables avant la Révolution. — La faiblesse souvent semble bonté, vertu. — Cela peutêtre vrai quelquefois, mais ici l'application tombe à faux. Ce qui distingue éminemment Louis XVI, c'est ce que vous mettez en doute, en oubliant tout ce qui presse votre conviction. Les faits parlent plus haut que les paroles. Ils sont nombreux, mais en voici un qui se retrouve en ma mémoire, écoutez.
« Je n'étois point admis dans la familiarité du roi, mais je le voyois souvent; un jour où je l'avois suivi à la chasse, il me fit appeller pour souper dans son cabinet, alors il étoit dans la plénitude du pouvoir ; en sortant de table le roi me demanda si je sçavois
jouer au billard, ayant répondu affirmativement, il me dit : venez, mais nous ne jourons pas cher, je ne joue pas plus d'un écu. Je répondis V. M. ne veut pas se ruiner. Aussitôt, avec vivacité, le roi répliqua : <■ Vous, vous jouez ce qui est à vous, et moi je joue l'argent de tout le monde. » Cet hommage à la propriété, du petit fils de Louis XIV, cet oubli du roi, cet amour des autres, exprimé avec tant de simplicité, allèrent au fond de mon cœur et y sont restés. Seroit-il possible que vous n'en soyez pas touché? — Non, ce trait lui fait honneur, cependant gardéz-le pour vous. Ceux qui ont résolu sa perte ne peuvent que s'irriter des éloges dont il seroit l'objet. — Mais comment mettre en jugement celui qui de tout tems et par la volonté légalement, solennellement exprimée de toute la nation, est impeccable, inviolable? - — Quelle enfance, qu'est-ce que tout cela auprès de ceux qui veullent et qui peuvent? Charles Ier a-t-il été tué légalement? — Croyéz-vous donc que la majorité de la Convention le condamneroit? — Sans aucun doute, il est rare que l'on veuille donner sa vie pour celle d'un autre. La majorité n'est jamais là. S'il est mis en jugement, il est perdu, car, en supposant même que le plus grand nombre fît ce que vous feriez, le plus petit le feroit assassiner ! — Il y a pourtant des gens de cœur dans l'Assemblée et les Girondins, quelque coupable qu'ait été leur conduite, ne le condamneraient pas, leur parti est nombreux. — Belle ressource ! ce sont eux qui l'on conduit où il est. Ils en sont effrayés, ils feront de beaux discours et finiront par le condamner tous. — Vous pensez bien, dis-jeà Danton, que le secours, le dévouement que je vous demande a pour objet avant tout d'arracher du Temple le roi et sa famille, soit par un mouvement audacieux, soit au moins en trouvant le moyen de le faire évader. — Voilà, reprit-il, ce qu'il faut ; peut-on sauver un
roi mis en jugement, il est mort quand il paroît devant des juges. — Ce que vous dites est épouvantable de vérité, mais qu'attendre du plus affreux des crimes si ce n'est de voir ensuite la France s'en couvrir, de faire haïr votre république même par ceux qui, privés de lumières ou de réfection, croyent à la possibilité de son existence. — Faites donc entendre cela à Robespierre, à Marat, à leurs adorateurs ! — Mais enfin, vous Danton, que voulez-vous, que pouvézvous? Êtes-vous convaincu qu'au nom de la justice, de tous les intérêts, même de toutes les conceptions, il faut sauver le bon et malheureux prince ainsi que sa famille. Soyez sincère. — Vous dites ce que je pense, ce que je veux. Quant à ce que je peux, je l'ignore. Dans la situation où nous sommes, que peut affirmer pour le lendemain l'homme le plus populaire? mais terminons. Je ne veux me montrer ny meilleur ny pire que je ne suis, j'ai toute confiance dans votre caractère, voici le fond de ma pensée et mes intentions que vous décidez. Sans être convaincu que le roi ne mérite aucun reproche, je trouve juste, je crois utile de le tirer de la situation où il est. J'y ferai avec prudence et hardiesse tout ce que je pourrai; je m'exposerai si je vois une chance de succès, mais si je perds toute espérance, je vous le déclare, ne voulant pas faire tomber ma tête avec la sienne, je serai parmi ceux qui le condamneront. — Pourquoi, dis-je à Danton, ajoutez-vous ces derniers mots? — Pour être sincère, comme vous me l'avez demandé, reprit-il, puis il ajouta : « Mais songez à vous, personne n'est plus en danger d'être arrêté, et si vous l'êtes ! »> — Eh bien, vous viendrez à mon aide. — Sans doute, mais ce que je pourois peut-être pour d'autres, je le tenterois inutilement pour vous. Je ne manquerai pas âmes promesses, il est inutile de me les rappeller, croyéz-moi, hâtezvous de quitter la France si vous le pouvez »
Un peu plus loin, Théodore Lameth raconte qu'avant de se mettre en sûreté il revit Danton une seconde fois encore et qu'il le trouva, « comme lors de notre dernière entrevue, préoccupé du désir de sauver le roi. Dans ce projet, il s'était associé Lacroix, conventionnel, ancien militaire d'une taille et d'une éloquence effrayantes ; ambitieux, avide, mais pouvant être utile. Quelle que fut la couleur qu'il portât, Danton pouvait compter sur le dévoûment des Cordeliers; il s'était occupé à organiser des moyens, il avait conçu plusieurs tentatives dont il me parla (i) ».
Une autre fois encore, dans des notes où il consignait ses observations sur les ouvrages historiques qu'il lisait, Théodore Lameth est revenu sur le rôle de Danton dans le procès de Louis XVL Mme de Créquy avait écrit dans ses Souvenirs que, si le duc d'Orléans Philippe Égalité avait voté la mort de Louis XVI, c'est que Danton l'avait effrayé. Théodore Lameth proteste contre ce racontar : « Tout est erreur (ou intention) dans ceci et dans les pages qui suivent employées à l'établir. J'ai dit ailleurs (avec détails) que Danton, tant qu'il eut l'espoir d'y parvenir, fit tout ce qui dépendait de lui pour sauver le Roi, abandonné (si ce n'est pas trahi) par les Cours étrangères, plus qu'abandonné par M. Pitt, par tout ce qui devait le secourir, si ce n'est à Paris par quelques particuliers et par le chevalier Ocariz, ambassadeur d'Espagne, dont les efforts méritèrent la plus haute estime. » Sous le nom de Pitt, Théodore Lameth a ajouté ce renvoi : « J'en ai la preuve de celui qui, à ses pieds pour obtenir deux millions avec lesquels on sauvait le roi, désespéré, disait en le quittant :
(i) Annales révolutionnaires, 1913, t. VI, p. 28-34. Le texte que j'ai publié dans cette revue d'après les manuscrits diffère quelque peu de celui quia été publié quelquesmois plus tard parM.WELVERT sous le titre de Mémoires de Théodore Lameth.
« Il veut un pendant à Charles Ier. » Dans un autre renvoi, Lameth ajoute qu'il n'a pas été étranger aux efforts d'Ocariz pour sauver le Roi (i).
Théodore Lameth lut aussi les Mémoires tirés des papiers d'un Homme d'État qui parurent de 1831 à 1835. Ces mémoires, attribués au chancelier prussien Hardenberg, étaient l'œuvre d'un ancien agent du Comité de Sûreté générale, Beauchamp, qui fut attaché ensuite à la police du Directoire. Beauchamp avait écrit à propos du procès du roi : « Chabot, s'étant mis en relation avec Ocariz, traita lui-même pour les deux millions qu'on devait compter à quatre des principaux membres de son parti. Ceux-ci s'engageaient à faire changer un grand nombre de votes pour la mort en votes pour l'appel au peuple. » Mais, pour Beauchamp, Chabot ne voulait que soutirer de l'argent à l'Espagne. Théodore Lameth n'est pas de cet avis. Il écrit dans ses notes ce commentaire : « L'auteur a été trompé, lorsqu'on lui a dit que le député Chabot agissait seul et qu'il jouait M. Ocariz, en paraissant partager son vœu. Il est possible que Chabot, qui était un insensé peu estimable, ait voulu trouver un profit dans sa démarche ; mais il était alors un des agents de Danton qui voulait sauver Louis XVI. Je ne puis douter de ce qui eut lieu alors, car j'étais revenu d'Angleterre, où je n'étais que depuis six semaines, malgré la loi qui condamnait les émigrés à mort et qui venait d'être rendue (2), pour voir Danton, que je déterminai aux démarches qu'il fit. J'ai traité ailleurs avec détail cette circonstance, Ce que j'ajouterai seulement ici, c'est ce que mon
(1) On trouvera ces textes dans la pénétrante étude de M. G. Rouanet, Danton et la mort de Louis XVI (Annales révolutionnaires, 1916, t. VIII, p. 1-33). Je fais à cette étude d'importants emprunts. «
(2) Ce décret fut voté le 23 octobre.
frère Charles, qui était alors en Angleterre, m'a dit depuis et répété souvent. Le voici : « J'étais avec d'Aiguillon à Londres ; nous logions ensemble, lorsque Talon (le père de Mme du Cayla), avec lequel il était lié , entra. Il était dans une extrême agitation. « — Quelle <• horreur ! dit-il. M. Pitt veut la mort du roi de France. «Je sors de chez lui, et rien de ce que j'ai pu exprimer « ne l'a ému ni ébranlé. Danton répond du salut de <■ Louis XVI, si l'Angleterre veut ajouter deux millions « à ce dont peut disposer le chevalier Ocariz ; il ne < demande point qu'ils soient livrés; il suffit qu'ils soient « déposés chez un banquier anglais. Je suis accouru <- de Paris pour cette négociation que j'ai eu la simplicité << de croire facile ; elle est impossible. M. Pitt veut en << France le pendant de Charles Ier. C'est hideux, a effroyable, mais il n'y a rien à faire. »
Tel est le témoignage de Théodore Lameth, témoignage d'autant plus grave qu'il est d'un homme qui manifeste à toute occasion, dans ses écrits, sa sympathie ou son indulgence pour Danton.
Ce témoignage étonnera ceux qui croient à la sincérité du républicanisme de Danton. Théodore Lameth dit à Danton qu'il est, lui, « au moins directement étranger à la déposition et à la captivité du Roi ». Il lui fait dire qu'il faut passer « par la sale démocratie pour arriver à la liberté ». Il met dans sa bouche des propos injurieux pour Marat et pour Robespierre. Il le représente comme méditant un coup de main audacieux contre la Commune qui gardait le Temple, etc.
Sur le républicanisme de Danton, nous avons un témoignage capital, celui du duc de Chartres, le futur Louis-Philippe, '■qui eut un entretien avec Danton dans les derniers jours de septembre, un mois environ avant l'entrevue de Danton avec Théodore Lameth. Cet entretien est célèbre. Taine, informé par le duc
d'Aumale, l'a résumé dans une note de la Conquête jacobine (i). Le marquis de Fiers, puis M. Gruyer l'ont résumé à leur tour en ajoutant quelques traits à la note de Taine (2). Plus récemment enfin, M. Denys Cochin a eu communication du manuscrit où Louis- Philippe a couché ses souvenirs (3).
Le duc de Chartres, qui avait figuré à Valmy, venait d'être nommé lieutenant-général. Il ne voulait pas quitter l'armée de Kellermann et était venu à Paris pour demander à y être conservé. Servan l'avait assez mal reçu. Mais Danton, qui était présent, lui avait donné un rendez-vous en lui promettant d'arranger son affaire. Au cours de la conversation, le prince s'était lamenté sur les massacres de septembre. Danton en avait fait l'apologie et lui avait conseillé d'être prudent et de ne pas parler inconsidérément de cet événement : « Savez-vous qui a fait les massacres de septembre? C'est moi... Frémissez à votre aise, mais taisez- vous. » Et Danton avait ajouté : « On a les yeux sur vous. Votre père, simple député, ne marque pas autant dans les rangs de la Conventino que vous dans ceux de l'armée. On ne demande rien à votre conscience, sinon de ne point juger celle des autres. Enfermez-vous dans votre métier de soldat, sans vous occuper de nos actes ni vous mêler de politique. Cela est essentiel pour vous, pour les vôtres, même pour nous, et surtout pour votre père... >> Dans la version donnée par M. de Fiers, Danton dit nettement qu'il ne croit pas à la durée de la République, qui vient d'être proclamée. Il dit au duc de Chartres : « Vous avez de grandes chances de régner. » Il lui conseille de se populariser à l'armée, et il lui trace d'avance le
(1) Hachette, 8e édition, p. 284.
(2) Marquis de Flers, Le Roi Louis-Philippe, p. 30, 31. — Gruyer, La jeunesse de Louis-Philippe, p. 124, 126.
(3) Revue des Deux-Mondes du 15 décembre 1917.
programme d'une monarchie nationale, qui saurait défendre et fortifier Paris. Dans le récit de M. Denys Cochin, Danton s'engage moins franchement, mais il s'engage tout de même : « On a les yeux sur vous. Popularisez-vous à l'armée, cela est essentiel pour votre père et pour votre famille, même pour nous », c'est-à-dire pour les révolutionnaires de l'espèce de Danton. C'était faire entendre à mots couverts que Danton tenait en réserve la solution orléaniste.
M. de Fiers a-t-il accentué à cet égard le témoignage de Louis-Philippe? Pour l'affirmer, il faudrait connaître en entier le manuscrit dont M. Denys Cochin n'a donné que des fragments très courts. Mais ce que nous pouvons dès maintenant affirmer, sans crainte de nous tromper, c'est que l'attitude et le langage prêtés à Danton sont conformes à tout ce que nous savons de sa politique et de son rôle. Pourquoi aurait-il protégé le duc de Chartres, pourquoi aurait-il eu avec lui cette longue conversation s'il n'avait eu quelque arrière-pensée?
Les contemporains ont confondu le parti dantoniste avec le parti orléaniste. Ils avaient pour cela des raisons sérieuses, dont il suffit de rappeler quelquesunes. Ils se souvenaient qu'au lendemain de la fuite de Louis XVI à Varennes Danton avait proposé aux Jacobins, le 23 juin 1791, de nommer « un conseil à l'interdiction », qui gouvernerait à la place du roi déclaré imbécile ; que le 3 juillet suivant, précisant sa pensée, il avait proposé, avec Real, d'instituer un garde de la royauté vacante. Ce garde ne pouvait être que le duc d'Orléans. Ils se souvenaient que peu après, le 16 juillet 1791, Danton avait été nommé, avec Laclos et Brissot, le rédacteur de la pétition célèbre qui réclamait le remplacement de Louis XVI « par les moyens constitutionnels », c'est-à-dire par la
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régence du duc d'Orléans. Ils savaient que c'était par l'influence de Danton et de Chabot que le duc d'Orléans, baptisé Philippe- Égalité par la Commune, avait été élu à la Convention par le corps électoral du département de Paris, le dernier de la liste et à une voix de majorité, contre l'opposition de Robespierre (i) . Ils savaient que, le 4 septembre 1792, quand Guadet fit voter par la Législative une adresse républicaine à la nation, la seule voix discordante dans l'Assemblée avait été celle du dantoniste Thuriot, qui avait adjuré ses collègues de ne point préjuger de la volonté du pays. Ils savaient que, le 21 septembre 1792, quand Grégoire avait proposé à la Convention, dans sa première séance, de prononcer l'abolition de la royauté, la voix du dantoniste Basire avait essayé d'écarter le vote sous prétexte qu'il ne fallait pas délibérer dans l'enthousiasme. C'était quelques jours à peine avant la conversation de Danton avec le duc de Chartres. Ils n'ignoraient pas enfin que, lorsque les Girondins proposèrent l'exil des d'Orléans, les dantonistes de la Convention combattirent la mesure.
Il n'y a donc aucune raison de suspecter la véracité des mémoires et des notes de Théodore Lameth, pour cela seul qu'il prête à Danton des sentiments peu républicains et peu démocratiques. Mais nous avons le devoir d'en vérifier les données par toutes les autres sources d'information.
Que des efforts pécuniaires aient été faits pour essayer d'acheter des votes favorables dans le procès de Louis XVI, c'est ce dont il est impossible de douter. Le Montagnard Choudieu nous dit dans ses mé-
(1) Voir notre édition des « Notes de Robespierre contre les Dantonistes» dansles Annales révolutionnaires de juillet -septembre 1918, p. 450. Chabot, dans sa réponse à Lanjuinais (séance de la Convention du 16 décembre 1792) et Camille Desmoulins (dans son Histoire de± Brissotins) ont reconnu que Robespierre combattit la candidature de Philippe-Égahté à la Convention.
moires (i), qu' « à la fin de décembre 1792 >> le député de l'Aude, Azéma, lui fit part que plusieurs députés, qu'il lui nomma, lui avaient dit « qu'il leur avait été proposé des sommes assez considérables s'ils voulaient s'engager à ne pas voter la mort et que les sommes seraient proportionnées au degré d'influence que ces députés pourraient exercer sur l'Assemblée <>. Choudieu ajoute que bien peu de ses collègues qui lui furent désignés par Azéma votèrent la mort et que ceux qui l'ont fait votèrent pour l'appel au peuple et pour le sursis, c'est-à-dire que leur vote ne fut pas compté contre le Roi. « Je ne les nomme point ici, dit-il, parce que je n'ai pas la preuve matérielle de la corruption. Mais, dans mon opinion, la chose est plus que vraisemblable. » Choudieu fut lui-même l'objet d'une curieuse tentative de séduction. Il était bel homme et avait servi autrefois dans les gardes du corps. Une jeune dame royaliste l'invita à déjeuner le 16 janvier 1793 quand commençait le scrutin. A peine est-il introduit chez la dame, dans sa chambre à coucher, que la soubrette se retire en fermant la porte à double tour. Choudieu comprit. Il se leva pour sortir, mais, pour faire ouvrir les portes, il dut menacer de crier à la garde. Il assure que plusieurs de ses collègues furent mis à la même épreuve.
Pour ce qui concerne Danton, le mot de lui que rapporte Théodore Lameth : « Si je perds toute espérance, je serai parmi ceux qui le condamneront, ■•> était déjà connu, bien avant que parussent ses mémoires, puisque le comte de Ségur le cite presque textuellement dans son Tableau historique et politique de l'Europe, paru sous le Premier Empire (2).
. Le changement d'attitude de Danton dans le procès du Roi lui fut reproché par Robespierre au moment de
(1) Mémoires, p. 274, 275.
(2) Édition de 1810, t. I, p. 165.
son procès : « Il ne voulait pas la mort du tyran, dit Robespierre, il voulait qu'on se contentât de le bannir, comme Dumouri^z qui était venu à Paris avec Westermann, le messager de Dumouriez auprès de Gensonné, et tous les généraux ses complices, pour égorger les patriotes et sauver Louis XVI. La force de l'opinion détermina la sienne, et il vota contre son premier avis, ainsi que Lacroix, conspirateur décrié, avec lequel il ne put s'unir en Belgique que par le crime. Ce qui le prouve encore plus, c'est le bizarre motif qu'il donna de cette union : ce motif était la conversion de Lacroix, qu'il prétendait avoir déterminé à voter la mort du tyran (i). Comment aurait-il fait les fonctions de missionnaire auprès d'un pécheur aussi endurci pour l'attirer à une doctrine qu'il réprouvait lui-même (2)? »
Il a été de mode de suspecter ces notes de Robespierre. Je les ai vérifiées aussi souvent qu'il m'a été possible, dans la récente édition critique que j'en ai donnée, et je les ai toujours trouvées très exactes.
Mais, si on rejette le témoignage de Robespierre, il y en a d'autres qu'il est impossible de récuser et qui vont nous permettre de serrer la question de plus près.
Le feu lord Acton, historien de talent, a affirmé, dans son livre Lectures on the French Révolution (3) que .Danton offrit secrètement à Pitt de sauver Louis XVI si on lui remettait une somme de 40000 livres sterling, environ un million de francs.
Les libéraux anglais avec lesquels Danton était en relations, lord Landsdowne, Sheridan et Fox, pressèrent
(1) C'est dans son discours du Ier avril 1793 que Danton félicita Delacroix de s'être séparé des Girondins, ses anciens amis, pour voter la mort de Louis XVI.
(2) Notes de Robespierre dans les Annales révolutionnaires de juillet-septembre 1918, p. 456.
(3) Mac Millan, 1910, p. 253.
Pitt d'accepter la proposition. Mais Pitt informa l'agent français Maret qu'il ne voulait pas intervenir, parce que l'exécution de Louis XVI ruinerait dans l'opinion anglaise les amis de la France qui étaient ses adversaires politiques. Lord Landsdowne invita en effet Pitt, à la séance des Communes du 21 décembre 1792, à envoyer un ambassadeur à Paris pour améliorer les relations déjà très tendues entre les deux pays et pour atténuer l'hostilité manifestée contre Louis XVI, dont le procès était commencé.
Le livre de lord Acton est dépourvu de références, mais il a puisé son renseignement à une source différente des mémoires de Théodore Lameth,-qui n'étaient pas publiés au moment où il a écrit. Il dit que l'offre de Danton fut faite à Pitt par un intermédiaire auquel celui-ci pouvait avoir confiance, et cela est exact. Les intermédiaires furent sans doute les agents de Danton, Maret et Noël et ce mystérieux T..., dont il est si souvent question dans sa correspondance, et qui n'est autre que Talon.
Vingt ans avant que lord Acton publiât son livre, avait paru à Londres la correspondance d'un agent de Pitt, William Augustus Miles, très lié avec le beaufrère de Grenville (1) ,' le ministre des Affaires étrangères. Miles avait été employé à des missions secrètes à Liège en 1784-1788, à Francfort en 1789, à Paris de 1790 à 1791. Sa maison de Londres était ouverte à tous les agents français et particulièrement à Noël. Quand Lebrun, qu'il avait connu à Liège, devint ministre des Affaires étrangères, Miles lui écrivit à diverses reprises pour s'efforcer de lui donner des conseils pacifiques. Or, la correspondance de Miles, publiée par un de ses descendants, renferme dans son premier volume (p. 398-400), une minute, datée du
(1) Dépêche de Noël à Lebrun en date du 26 octobre 1702, Angleterre, 583, fol. 96.
18 décembre 1792, trois jours avant l'intervention de Landsdowne à la tribune. Cette minute, intitulée par Miles lui-même : Projet pour sauver Louis XVI , est le résumé d'une conversation qu'il a eue ce jour-là avec Noël. Elle est ainsi conçue :
« La personne de confiance envoyée par le Conseil exécutif (c'est-à-dire l'abbé Noël) est venue ce soir à neuf heures et demie. Elle s'est déclarée elle-même amie de l'humanité et, quoique républicaine, elle était parfaitement persuadée que la mort du roi ne serait d'aucune utilité pour le nouveau gouvernement de la France ; qu'après avoir réduit Louis XVI au rang de simple citoyen, la France n'avait plus rien à craindre du monarque détrôné ; que, ce que recherchait la France, ce n'était pas le supplice d'un homme, mais la destruction de la royauté, et que ce dernier objet était maintenant pleinement réalisé. Après ces prémisses qui furent longues, il me dit qu'il voyait une disposition dans le Conseil exécutif à éviter de répandre le sang de Louis XVI et qu'il supposait que M. Pitt et le gouvernement attachaient quelque importance à ce désir charitable. Il en vint alors à me proposer de me communiquer la seule méthode certaine par laquelle la vie du roi pourrait être sauvée. Il me dit que c'était un individu qui rassemblait à Londres les moyens, mais qu'étant suspect (1) il lui était impossible de le voir à ce sujet. Il insista sur l'esprit vigoureux de cet individu ; il dit que ses ressources étaient immenses, ses connaissances étendues et qu'ayant eu une part active à la Révolution, qu'étant resté en bons termes avec tous les partis, qu'étant très profondément et confidentiellement engagé dans les affaires du roi, lui seul pouvait réussir
(1) Talon, compromis dans les pièces de l'armoire de fer, venait d'être mis en accusation par la Convention (décret du 3 décembre 1792).
LES FRONTIERES NATURELLES 8l
dans l'entreprise. Il a demandé alors si je voudrais parler de la chose à M. Pitt, mais qu'il ne devait pas être nommé lui-même ; qu'il n'avait plus rien à dire sur le sujet, sinon de me donner le nom et l'adresse de l'individu (M. Talon, 116, Sloane-Street, à Chelsea), et que j'étais alors libre de faire ce que je jugerais à propos. Je demandai de quelle façon M. Pitt pourrait intervenir. Il me fut répondu que ce devait être secrètement et non ouvertement. Je le priai de s'expliquer. Il dit qu'il ne pouvait s'expliquer davantage, qu'il m'avait soumis la chose en confidence et que l'affaire, autant qu'elle le concernait, devait en rester là.
« Soupçonnant que ce pouvait être une feinte de la part du Conseil exécutif pour découvrir si notre gouvernement s'intéressait lui-même à la préservation de la vie du roi et me rendant compte que, si une telle idée devait être admise, l'Angleterre pourrait être accusée de désirer effectuer la contre-Révolution, je crus prudent de paraître extrêmement indifférent à la vie ou à la mort de Louis. XVI, si bien que le monsieur qui vint à moi a lieu de se plaindre de la rudesse et du mauvais accueil qui lui fut fait au sujet du roi. C'était aussi dans l'opinion qu'il était prudent de renforcer à Paris la conviction que M. Pitt s'était fait à lui-même un devoir de ne pas se mêler du gouvernement intérieur de la France dans aucun cas, sous aucun prétexte, ni directement ni indirectement. L'observation fut faite que c'était chose secrète. Je répondis que j'avais trop l'expérience du monde pour croire que l'intervention proposée pût rester secrète vingt-quatre heures et que, comme je savais l'aversion de M. Pitt à se mêler des affaires intérieures de la France (i), relativement à la question qu'on
(i) Un mois auparavant, le 18 novembre, Miles avait eu une longue conversation avec Long, qui était le principal collaboret ut de Pitt, et Long lui avait déclaré que « la vie de Louis XVI nea kivair
pût penser qu'il interviendrait au sujet du jugement du roi, je devais décliner la proposition, non seulement dans la pleine conviction où j'étais que ce serait chose inutile, mais aussi par raison de délicatesse à l'égard de M. Pitt lui-même.
« Il exprima le désir que, puisque je ne voulais pas en parler à M. Pitt, ce qu'il avait dit restât confidentiel — entre quatre yeux. Ceci mit fin à la conversation. Je vis qu'il était très satisfait d'apprendre que le ministère était neutre. En sortant, il exprima l'espoir que l'état de la France pût être un exemple pour l'Angleterre et nous détournât de détruire notre excellente Constitution. >>
Ce texte décisif met fin, ce me semble, à toute discussion. Il confirme exactement sur le fond des choses le récit de Théodore Lameth. Noël, cela n'est pas douteux, n'agissait pas, le soir du 18 décembre 1792, en son nom personnel ni au nom du Conseil exécutif. S'il avait été mandaté par le Conseil, il n'aurait pas fait tant de mystère ni demandé le secret à Miles. Sans doute celui-ci n'a pas écrit le nom de Danton dans le procès-verbal qu'il a dressé de la conversation. Mais il est significatif qu'un an plus tard, quand Miles demandera au même Noël, alors ambassadeur de la République à Venise, de transmettre à Danton des propositions de paix du gouvernement anglais, il lui rappellera opportunément, dans sa lettre du 21 février 1794, la conversation du 18 décembre 1792 (1). Il est plus significatif encore que Miles, qui fait à différentes reprises l'éloge de l'honnêteté foncière de Robespierre, ne parle de Danton que sur le ton du mépris. Il écrira à Noël, le 11 avril 1794, au lendemain de l'exécution des Dantonistes : «Danton, en février 1793,
pas entrer en compétition avec les intérêts de l'Angleterre. » [Correspondance, t. I, p. 353.) Miles était donc averti. (1) Correspondance de Miles, t. I, 398-400.
aspirait à la régence ; j'ai su alors par les intéressés eux-mêmes qu'il a facilité la sortie de France de quelques royalistes. Son caractère n'était pas considéré comme incorruptible (1). »
Miles avait pour Talon le même mépris que pour Danton. Quand il était encore à Paris, alors qu'il fréquentait le club des Jacobins et le club de 8g, les salons de La Fayette et de Mme de Tarente, il écrivait à l'amiral Rodney, le 12 mars 1791 : « Beaucoup de députés de Bretagne sont payés par le roi. M. Talon est l'homme de confiance de ce malheureux monarque. Il a distribué beaucoup d'argent à plusieurs membres de l'Assemblée nationale, mais il n'est pas douteux qu'il s'en est réservé pour lui-même une bonne part, c'est du moins ce qu'on dit, et un de ces députés s'est cité lui-même comme une preuve de la malhonnêteté de Talon en déclarant qu'il n'avait jamais reçu un sol et que l'autre avait gardé ce qu'il aurait dû donner aux amis du roi (2). » Pour Miles, Talon était donc un aventurier. On comprend qu'en dehors des raisons de principe qu'il avait pour refuser de se prêter à une démarche qui était une intervention dans nos affaires intérieures, Miles répugnait à se mettre en rapport avec un individu qu'il considérait comme un intrigant de bas étage.
Ainsi, voilà un fait acquis. Pendant que Danton à la tribune provoque les rois, il cherche secrètement à s'entendre avec eux pour leur soutirer des millions afin de sauver Louis XVI ; pendant qu'il voue les émigrés au supplice, il les reçoit chez lui, les protège et leur donne des espérances. Toujours la même contradiction, la même duplicité.
(1) Ibid., t. II, p. lôS.Yoir, dans la seconde série de nos Études robespierristes, le chapitre intitulé : « Danton, Talon, Pitt et 1h mort de Louis XVI ».
(2) Correspondance, t. I, p. 255.
Mais n'est-il pas possible d'en savoir davantage? Cherchons à reconstituer l'action souterraine de Danton et de ses amis ou agents dans le procès du Roi. Dans presque toutes ses dépêches écrites de Londres à Danton ou à Lebrun en septembre et en octobre, Noël ne cesse de leur répéter que le cabinet anglais mettra la grâce de Louis XVI comme prix à sa neutralité, par exemple le 26 octobre : « Je me suis confirmé dans l'opinion où j'étais déjà, que la première et presque la seule condition que proposera le cabinet de Saint- James sera la grâce de Louis et de sa famille (1). » Il n'était pas possible, nous l'avons vu, de se tromper plus grossièrement sur les intentions de Pitt. Mais Danton, qui avait vu lord Gower insister sur la mise en liberté de la famille royale, au moment de son rappel après le 10 août, Danton qui avait lu la note de Manstein et le manifeste de Brunswick, par lesquels le gouvernement prussien, après Valmy, formulait la même exigence, Danton crut que Noël avait raison et que la personne du Roi était un otage précieux dont rien n'était plus facile que de tirer argent en négociant avec les rois. Théodore Lameth affirme qu'il ne revint pas seul sur le continent pour tenter cette négociation avec Danton, que Talon lui aussi revint à Paris. La chose est très vraisemblable, car je vois qu'un passeport .fut délivré à Talon par l'ambassade française de Londres à la date du 28 septembre 1792 (2). C'est un fait significatif qu'avant cette date il était très souvent question du mystérieux T... et de ses services dans la correspondance de Noël et de Benoist, et qu'après il n'en est plus question. Cela prouve à mon sens queT... était bien Talon. Noël ne parle plus de T... dès que Talon a quitté Londres.
(1) Affaires étrangères, Angleterre, 583, fol. 96.
(2) Affaires étrangères, Angleterre, 585, fol. 188.
Le ministre Lebrun était-il au courant de l'intrigue ? C'est très possible, puisqu'il a reçu les dépêches où il est question de T... Mais Lebrun entendait dégager ses responsabilités officielles. Il écrivait à Chauvelin le 19 octobre : « La République ne peut donner aux étrangers aucune garantie sur cet article ; ce serait un abandon absolu de ses droits... La nation seule a le droit de juger Louis. » Il ajoutait cependant : « On peut préjuger que non par crainte, non par des considérations étrangères, mais par générosité, par magnanimité, la nation croira Louis suffisamment puni par la perte du trône, et la vengeance nationale suffisamment satisfaite par l'anéantissement de la royauté. Vous pouvez présenter ces considérations comme étant le vœu présumé de la nation française... (1). » Un peu plus tard, le Ier décembre, il écrivait de même à Bourgoing, notre ambassadeur à Madrid : « Il ne me paraît pas possible d'empêcher que le ci-devant roi ne soit jugé. Toute la nation paraît d'accord pour le demander. Quant à l'issue, je crois la nation disposée à donner, en cette occasion, un grand exemple de clémence et de générosité (2). » Autrement dit, Lebrun secondait officieusement l'intrigue, mais ne voulait pas se compromettre. Aussi Noël fit-il auprès de Miles sa démarche du 18 décembre en son nom personnel.
Combien de temps Talon, de retour de Londres, resta-t-il en France? Un événement redoutable par ses conséquences, la découverte de l'armoire de fer, le 20 novembre, l'obligea à pourvoir de nouveau à sa sûreté et rendit beaucoup plus difficile la tâche de ceux qui avaient entrepris de sauver le Roi. On avait trouvé dans l'armoire une partie de la correspondance que Talon adressait à Louis XVI quand il dirigeait
(1) Albert Sokel, t. III, p. 190.
(2) Albert Sorax, ibid.
son atelier de corruption. Plusieurs pièces compromettaient Dumouriez et Talleyrand.
Dès le 22 novembre, une perquisition fut faite au domicile de Talon à Paris, rue Saint-Florentin, n° 878 (1). On ne le trouva pas. Le 3 décembre, Guadet dénonça sa présence à l'armée de Dumouriez. La Convention ordonna le jour même l'envoi d'un courrier extraordinaire en Belgique pour procéder à son arrestation. Mais Talon s'échappa. Nous avons vu qu'il était de nouveau à Londres vers le milieu de décembre. Son oncle Sainte-Foy, moins heureux, fut arrêté le 24 novembre dans son appartement du Palais- Royal (2) et interrogé devant la Commission extraordinaire de la Convention, le 25 novembre (3). Dans ses papiers, on découvrit une lettre des plus compromettantes que Talon venait d'adresser à Dumouriez, qu'il tutoyait : « Tu sais, mon ami, que je suis en voyage, mais je n'en partage pas moins tes succès, et l'amitié te fait un compliment bien sincère. Mon oncle (Sainte-Foy) va te faire une proposition bien avantageuse pour ton armée et, si tu peux l'accepter, tu m'obligerais dans la personne d'un de nos amis que tu connais, je crois, un peu, M. Parck. Je t'embrasse et te souhaite toutes sortes de prospérités. Si nous avions pu nous voir, la chose publique n'y aurait pas perdu. L'ami que je te recommande est un bon Jacobin; il envoie à mon oncle des échantillons que l'on mettra sous tes yeux. Adieu, mon ami, tu m'obligeras, toi aussi. La fourniture sera composée de drap pour habits complets, bonnets, bas, couvertures (4). » Au dossier figurait aussi une lettre de Parck adressée à Talon de Dunkerque, le 18 novembre.
(1) Tuetey, t. VIII, n° 861.
(2) Tuetey, t. VIII, n° 863.
(3) Archives parlementaires, t. LIV, p. 442.
(4) Ibid., t. LIV. p. 481.
Il lui demandait d'intervenir de nouveau auprès de Dumouriez pour un marché de fournitures et de l'avertir aussitôt qu'il saurait qu'il y aurait une << apparence de paix entre les Français et les Autrichiens et la certitude que les Français entreraient en Hollande (i) ». Les documents prouvaient l'intimité qui unissait Talon et Dumouriez et que tous les deux s'intéressaient aux fournitures. Par une singulière malchance, Dumouriez venait justement d'être attaqué très vivement par Cambon à la tribune de la Convention et par Hassenfratz aux Jacobins pour les marchés de fournitures qu'il avait passés avec un agioteur très suspect, l'abbé d'Espagnac (2). La Convention avait ordonné l'arrestation de d'Espagnac, de Malus, commissaire ordonnateur en chef, et de Petit- Jean, payeur général de l'armée de Dumouriez.
Dans cette crise, Danton mit toute son influence au service de Dumouriez et de ses agents, comme au service de Talon et de Talleyrand. Entre Dumouriez et Danton, il y avait des liens très forts déjà anciens. C'était Danton qui, après le 10 août, avait fait nommer Dumouriez au commandement de l'armée du Centre, en remplacement de La Fayette. Danton avait approuvé les désastreuses négociations entamées avec le roi de Prusse après Valmy. Il avait présenté Dumouriez aux Jacobins le 14 octobre et cautionné son civisme. Dumouriez avait pris dans son état-major, non seulement Westermann, mais encore Mergez, le cousin de Danton, qui avait d'abord suivi Noël à Londres.
Quand Dumouriez fut accusé par Cambon pour ses marchés avec d'Espagnac, il dépêcha Westermann à Paris pour le défendre. Westermann se présenta à
(1) Archives parlementaires, t. LIV, p. 484.
(2) Voir dans la première série de nos Etudes robespierrisUs le chapitre consacré à l'abbé d'Espagnac.
la barre avec le fournisseur accusé. Celui-ci, interrogé par Barère, le Ier décembre, invoqua pour justifier ses marchés de fusils le témoignage de Danton, qui était présentât Danton ne dit mot. Qui ne dit mot consent. Le fournisseur et les agents de Dumouriez ne tardèrent pas à être remis en liberté, malgré les charges écrasantes qui pesaient sur eux.
Sainte-Foy, l'oncle de Talon, interrogé par Ruhl, l'ami de Danton, fut simplement renvoyé devant le tribunal criminel du département de Paris, qui l'acquitta, après une déposition de Barère en sa faveur. Barère nous dit lui-même que Dumouriez lui avait écrit pour l'intéresser à Sainte-Foy. Le tribunal criminel était présidé par Paré, l'ancien clerc de Danton (i) !
Talleyrand, qui avait été lui aussi décrété d'accusation, fut également défendu par Danton. Son apologie parut dans le Moniteur du 15 décembre. Elle est signée D... et paraît bien être de la plume ou de l'inspiration de Danton. On retrouvera dans les papiers de celui-ci, quand il fut mis en arrestation, un mémoire diplomatique (2) que Talleyrand lui avait adressé de Londres le 25 novembre et dont le double se trouve
(1) Mémoires de Barère, t. II, p. 52 et suiv. Dufresne de Saint- Léon, liquidateur de la dette publique, avait été compromis avec Talon et Sainte-Foy par les pièces de l'armoire de fer. Il écrivait à Sainte-Foy dans une lettre qui y figure : « Mandez-moi quand vous serez arrivé à Bruxelles. J'en sais un peu plus qu'un autre en finances... D'ailleurs il y a à gagner à être l'agent d'un gouvernement qui n'a pas de tête et je nagerai plus à mon aise dans un grand canal que dans un cuvier étroit et d'ailleurs plein de gravier. » {Moniteur, t. XIV, p. 680.) Dufresne de Saint-Léon était l'ami de collège de Talleyrand. Dans sa lettre à Mercy du 29 décembre 1792, Pellenc déclare que Talon, Sainte-Foy, Dufresne Saint-Léon étaient des coquins qui agiotaient de concert avec Talleyrand, avec Dumouriez,' avec d'Espagnac. Dufresne fut acquitté par le Tribunal criminel du département de Paris, le 22 février 1793, après une audience qui dura treize heures.
(2) Ce mémoire de Talleyrand a été publié par Robinet, Danton émigré, p. 243-252. Dans un discours qu'il prononça devant la Convention, le 18 fructidor an III, pour défendre Talleyrand du
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aux Affaires étrangères. Dans ce mémoire, Talieyrand se prononçait fortement contre toute politique de conquêtes, c'est-à-dire contre la politique que Danton soutenait à la tribune. Pour que Danton ne lui en ait pas tenu la moindre rigueur, il faut qu'il n'ait pas attaché une grande importance à ses propres discours, qu'il considérait simplement comme des exercices oratoires.
Personne ne se méprit sur les motifs véritables pour lesquels Danton couvrit de sa protection Talon, Sainte-Foy, d'Espagnac, Talleyrand, Dumouriez. De Londres, le 29 décembre 1792, un ancien agent de Mirabeau, réfugié en Angleterre après le 10 août et passé au service de l'Autriche, le provençal Pellenc écrivait à Mercy-Argenteau, l'ancien ambassadeur d'Autriche à Paris : « Je dois encore vous dire que l'évêque d'Autun dirige d'ici Dumouriez. Cette liaison est tout à la fois politique et mercantile. Dumouriez était depuis une année dans tous les tripots d'argents et d'affaires du sieur Sainte-Foy, de Talon, de l'évêque d'Autun et de Dufresne Saint-Léon ; ils ont encore plus gagné depuis l'Assemblée constituante qu'ils n'avaient fait auparavant... (1). » Et Pellenc ajoute que Danton fait partie du même groupe d'agioteurs, qu'il a sauvé Talon, que Talleyrand est capable de tout pour de l'argent et qu'on peut s'en servir pour aider à sauver le Roi en lui faisant conseiller à Dumouriez de faire prendre par les Autrichiens les deux fils de Philippe d'Orléans, qui serviraient d'otages, qu'on
reproche d'émigration, M. J. Chénier dira : «J'ai entre les mains un mémoire dont on a pu trouver le double dans les papiers de Danton. Ce mémoire, daté du 25 novembre 1792, prouve qu'il s'occupait à consolider la République quand, sans rapport préalable, on l'a décrété d'accusation. »
(1) Lettre copiée par Flammermont aux Archives de Vienne et reproduite dans son article sur « l'Authenticité des mémoires de Talleyrand » {La Révolution française, t. XXIII, p. 401).
échangerait ensuite contre la famille royale (i).
Il n'est guère possible de -douter que Dumouriez n'ait été tenu au courant des projets de Danton, de Noël et de Talon pour sauver Louis XVI, moyennant récompense, bien entendu.
Aussitôt que la nouvelle de la découverte de l'armoire de fer fut parvenue à Londres, Noël revint précipitamment sur le continent, précisément pour conférer avec Dumouriez. Il quitta Londres le 25 novembre, après avoir prévenu la veille Lebrun, en lui disant que son voyage avait pour objet d'insister auprès du général sur l'intérêt que le gouvernement anglais attachait au respect de la neutralité de la Hollande. En Belgique, Noël se rencontra à Liège avec Danton, qui avait quitté Paris le Ier décembre. Il n'est pas interdit de supposer que Noël revint en Angleterre avec Talon, car c'est exactement six jours après son retour, le 18 décembre, qu'il demanda à Miles de faciliter à Talon une entrevue avec Pitt pour sauver le Roi. Un fait plus suggestif encore est l'incident qui se produisit aux Jacobins, cinq jours exactement après cette démarche, le 23 décembre 1792. Le député Robert, dont l'intimité avec Danton était notoire, monta à la tribune du club pour inviter ses auditeurs au calme : « Il dit qu'il ne faut pas que les patriotes s'opposent au délai que pourrait demander Louis Capet. Il ajoute qu'il serait de la justice et de la saine politique que ce fût un Jacobin qui fît la demande d'un délai pour Louis Capet. » Albitte et
(1) Le plan que Pellenc traçait ainsi à Mercy-Argenteau ne fut pas réalisé. Soit qu'il n'ait pu trouver l'argent nécessaire, soit que Talleyrand n'ait pas voulu tenter l'aventure, Dumouriez ne livra pas à Clerfayt, au moins immédiatement, les enfants de Philippe- Egalité. Il ne les livrera que trois mois plus tard, lors de sa trahison, ou plutôt ils le suivront de bon gré chez les Autrichiens. Mais il est curieux de voir, par cet important document, quelle idée on se faisait dans les cercles royalistes de la moralité de Dumouriez et de celle de ses amis et complices.
Saint-André protestèrent vivement contre cette motion dilatoire, qui fut accueillie avec défaveur, mais il est évident que l'action de Robert à Paris se liait avec les tentatives de Noël et de Talon à Londres.
Le célèbre prince de la paix, Manuel Godoï, qui venait de succéder à d'Aranda comme premier ministre, fit de grands efforts pour sauver Louis XVI. Il raconte dans ses mémoires qu'il ne se borna pas à offrir au gouvernement français un traité de neutralité, à répandre de l'argent parmi les Conventionnels, mais qu'il demanda au gouvernement anglais d'appuyer ses démarches. « Notre ambassadeur à Londres, dit-il, reçut l'autorisation d'employer avec réserve et prudence tous les moyens qu'il estimerait efficaces auprès des membres influents des deux Chambres du Parlement d'Angleterre... M. Pitt refusa obstinément de concourir avec nous à cet acte d'humanité. Il est juste de dire que plusieurs Anglais cherchèrent à émouvoir le cœur de cet homme inexorable. Fox, Shéridan, Grey, Landsdowne et d'autres dignes membres du Parlement y perdirent leur éloquence. Pitt demeura insensible (1). »
Comme on le voit, Godoï confirme les mémoires de Théodore Lameth. Je remarque que le frère de Godoï arriva à Londres au début de décembre (2), et que c'est immédiatement après son arrivée, qui coïncide avec le retour de Noël de Liège, que Talon cherche à voir Pitt. La conversation de Noël et de Miles est du 18 décembre ; l'intervention de Landsdowne aux Communes du 21 décembre, celle de Robert aux Jacobins du 23 décembre.
Dumouriez a raconté longuement dans ses mémoires
(1) Mémoires du Prince de la paix, dom Manuel Godoï, traduits par J.-G. Esménard, 1836, 1. 1, p. 58, note.
(2) « Le frère du duc d'Alcudia (Godoï) est arrivé ici samedi dernier. »Noël à Lebrun, 13 décembre 1792. {Affaires étrangères ,584).
les efforts qu'il fit pour sauver Louis XVI. Il séjourna à Paris du Ier au 26 janvier, pendant la phase suprême du procès. Il dit qu'il s'était fait précéder de nombreux officiers et soldats de son armée qui lui avaient procuré leurs bons offices pour un coup de main. Il eut des entrevues avec des meneurs jacobins très dévoués à Danton, avec Santerre, avec Desfieux, avec Proli. Dumouriez avait connu Proli dans la Révolution belge en 1790. Desfieux était l'ami de Chabot. Ils protégeaient tous deux le tripot de la Sainte-Amaranthe. Dans une lettre écrite de sa prison à Robespierre, le 23 frimaire an II, Chabot prétendra qu'au moment du procès du Roi il avait refusé 4 millions du ministre d'Espagne (Ocariz) (1). La dénégation d'un voleur comme Chabot, qui cherche à sauver sa tête, ne peut valoir contre l'affirmation de Théodore Lameth, qui déclare que Chabot avait bel et bien été l'agent de Danton auprès d'Ocariz. Il est possible, il est probable que Dumouriez était au courant de ces manœuvres. Mais le refus de Pitt de compléter la somme dont disposait le ministre d'Espagne déconcerta Danton et sa bande.
Au dernier moment, Danton manqua aux royalistes. Si on en croit Dumouriez, une maladresse de Bertrand de Moleville aurait été cause de son revirement. De Londres où il était réfugié, l'ancien ministre de la marine, écrivit à Danton pour le menacer de révéler les sommes qu'il avait reçues de la Cour s'il ne votait pas bien dans le procès du Roi. Mettant sa menace à exécution, il adressait au ministre de la Justice, Garât, un paquet de documents compromettants pour les Girondins et pour Danton. Mais
(1) Pièces trouvées dans les papiers de Robespierre et complices, imprimées en exécution du décret du 3 vendémiaire an III, p. }i.
Garât était un ami de Danton. Il étouffa les pièces (1).
Danton fut outré du mauvais procédé des royalistes. Il pouvait craindre les vengeances de Marat et de Robespierre si les pièces étaient divulguées. Il courait désormais trop gros jeu à vouloir quand même sauver Louis XVI. Comme il l'avait dit à Théodore Lameth, il ne voulait pas faire tomber sa tête avec la sienne.
Il arriva de Belgique le 14 janvier, le jour même où commençaient les scrutins décisifs. Le 16, il se rua à la tribune pour réclamer que la Convention prononçât sans désemparer sur le sort de Louis. A quatre heures du matin, il réclama que le vote eût lieu à la majorité ordinaire et non à la majorité des deux tiers, comme dans les tribunaux. Au troisième appel nominal, il vota la mort en ces termes provoquants : « Je ne suis pas de cette foule d'hommes d'Etat qui ignorent qu'on ne compose pas avec les tyrans, qui ignorent qu'on ne frappe les rois qu'à la tête, qui ignorent qu'on ne doit rien attendre de ceux de l'Europe que
(1) M. Edmond SéliGman, dans son livre La justice en France pendant la Révolution, t. II, p. 447, note 4, déclare que l'envoi de Bertrand de Moleville « est sûrement celui qui est mentionné dans l'inventaire de la Commission des Douze, ch. ni, n° 97, sous le titre : Envoi au ministre de la justice d'un paquet venu de Londres pour la défense duRoi, adressé à Malesherbes, reçu le 24 décembre 1 jg 2 ». Dumouriez, dans ses Mémoires, parus à Londres en 1794, *• I» P- 48-49, s'exprime ainsi : « Les émigrés eux-mêmes devaient, par un attachement mai entendu, hasarder des démarches funestes. Bertrand, ex-ministre de la Marine, réfugié en Angleterre, crut pouvoir sauver le roi, en envoyant à la Convention des pièces qui compromettaient les chefs de tous les partis, qui prouvaient que tous avaient négocié avec le Roi pour le tromper et lui soutirer de l'argent. Danton et Lacroix surtout étaient impliqués d'une manière si précise qu'ils eussent été perdus, si Danton, maître de la Montagne, c'est-à-dire du parti jacobin, et Lacroix, qui influençait la Plaine, c'est-à-dire les Impartiaux de l'Assemblée, n'eussent réuni tous leurs efforts pour ensevelir les pièces avec le malheureux Roi. Ainsi la démarche du ministre Bertrand, au lieu de sauver Louis, précipita sa mort. Tout s'est réuni pour le perdre. »
Voir sur la remise des pièces à Danton par son ami Garât l'article « Danton » dans la Biographie Didot. L'article est signé Mallet.
par la force de nos armes. Je vote pour la mort du tyran. »
Après le scrutin, le chargé d'affaires d'Espagne fait déposer sur le bureau une dépêche officielle dont tout le monde devine le contenu. C'est une suprême intercession en faveur du Roi (i). Avec violence, Danton s'oppose à la lecture de cette dépêche : « Quant à l'Espagne, je l'avouerai, je suis étonné de l'audace d'une puissance qui ne craint pas de prétendre à exercer son influence sur votre délibération. Si tout le monde était de mon avis, on voterait à l'instant, pour cela seul, la guerre à l'Espagne. » La lettre ne fut pas ouverte.
Deux jours plus tard, quand il fallut se prononcer sur le sursis, dernière espérance des défenseurs du Roi, Danton vota non! Ce vote étonna le côté droit, qui fit entendre des oh ! oh ! M. Madelin, qui a noté cette exclamation recueillie par le Logotachy graphe, dit avec raison que les historiens qui considèrent Danton comme un révolutionnaire extrême ne peuvent parvenir à l'expliquer (2). Ce oh ! n'a de sens que si on admet que la droite comptait malgré tout sur Danton. Elle n'a pu retenir sa déception.
Est-il besoin de tirer la morale de ces faits?
Quand Danton avait été au pouvoir, du 10 août au 10 octobre, il s'était montré très préoccupé de terminer la guerre par des négociations. Après Valmy, il avait facilité la retraite des Prussiens, cherché à obtenir leur alliance et fait des offres à l'Angleterre pour la retenir dans la neutralité. Il aurait même accepté la médiation anglaise pour une paix générale, et il aurait payé cette médiation.
Tombé du pouvoir, Danton pousse au contraire
(1) Ocariz. proposait la médiation de l'Espagne entre les puissances belligérantes et se flattait d'obtenir la paix et la reconnaissance de la République.
(2) Madelin, p. 210.
à la guerre à outrance. Il se fait le champion des frontières naturelles. Il menace tous les rois et jusqu'à la petite république de Genève. Il affecte une assurance entière dans les succès de nos armes. Il ne craint pas la coalition de l'Europe, il la provoque.
Entre ces deux politiques, la contradiction est saisissante. Mais ce qui fait quand même l'unité de la conduite de Danton, c'est qu'au ministère ou dans l'opposition, il ne pense qu'à ses intérêts personnels et cherche à tirer des événements le plus de profit possible pour son ambition et sa cupidité. Ministre, il se sert déjà de l'aventurier Talon, qu'il fait passer en Angleterre. Il donne des espérances au conspirateur royaliste La Rouarie.
Redevenu simple député, il voit dans le procès du Roi une affaire, une mine à exploiter. Il met son influence à l'enchère. Il fait des promesses cyniques à l'émigré Théodore Lameth. Il fait mouvoir ses agents, les Talon, les Noël, les Chabot, les Dufresne, les Benoist, les Proli. Il intéresse à la chose Dumouriez, qu'il protège contre la vigilance de Pache et de Cambon. Le refus imprévu et méprisant de Pitt, la maladresse de Bertrand de Mole ville, qui le menace et le dénonce, renversent ses plans. Il se retourne brusquement et vote la mort, sans se préoccuper d'autre chose que de sa rancune personnelle, de sa déception et de sa propre sécurité.
Mais où est la France dans tout cela? Où est la République? Et par quels mots qualifier une telle conduite ?
Danton n'avait vu dans le procès du Roi qu'un moyen d'extorquer à l'Espagne et à l'Angleterre quelques millions en mettant à l'enchère sa popularité révolutionnaire. Il n'avait voté la mort que par rancune d'avoir échoué auprès de Pitt et pour parer le coup que lui avait porté l'imprudent Bertrand de Moleville. Mais il s'était bien gardé de rompre avec les royalistes. Par Théodore de Lameth, qui était toujours à Paris, par Chévetel qu'il avait envoyé à Londres à la fin de décembre, il gardait avec eux le contact.
Chévetel nous dit lui-même, dans sa notice apologétique (i), que Danton l'avait envoyé en Angleterre au début d'octobre 1792 « avec la mission apparente d'accélérer le départ des salaisons qui avaient été achetées pour le compte de la France », mais avec la mission réelle « d'épier l'Angleterre, dont il prévoyait la rupture, et de tâcher, au moyen d'un secrétaire de Calonne, avec lequel il (Chévetel) était lié, de pénétrer plus avant dans le secret des princes ». Chévetel resta à Londres jusqu'au début de janvier. Il vit le secrétaire
(1) Publiée dans la Revue de la Révolution, t. Vil, 1 S36, Documents, Ier semestre.
de Calonne; il eut une longue entrevue avec Calonne lui-même. Il fut admis deux fois en présence du comte d'Artois. De Londres, il correspondit avec Danton et, de son propre aveu, il lui envoya une liste d'émigrés.
L'indulgence étrange que Théodore Lameth témoigne à Danton dans ses mémoires est une preuve suffisante que, malgré son vote dans le procès du Roi, les royalistes n'avaient pas perdu tout espoir de le ramener à leur cause. Ils devaient avoir pour cela leurs raisons.
Ce qui est plus significatif encore, c'est que Dumouriez, l'ami de Talon, continue plus que jamais de compter sur Danton pour le défendre contre les préventions et les accusations graves dont il est l'objet. La veille même de l'exécution du Roi, il lui écrit la lettre suivante (1) : ,
( Clichy, le 20 janvier 1793, l'an II de la République.
«A u citoyen Danton, député à la Convention nationale.
« J'ay été accusé à la tribune des amis de la liberté et de l'égalité par Hassenfratz, et il ne s'est pas trouvé un honnête citoyen qui ait élevé le moindre doute en ma faveur : on n'a pas même jugé à propos de me communiquer les pièces que, dit-on, Hassenfratz a déposées sur le bureau. Voilà la récompense de mes services ! Voilà les moyens qu'on prend pour faire diversion aux justes plaintes que - portent tous les généraux sur l'état inquiétant de nos braves armées, qui, après les victoires les plus brillantes, périssent de misère ! C'est ainsi qu'on prépare les catastrophes les plus sanglantes et la ruine de notre liberté. J'ai montré que je sçais battre les Ennemis de la Répu-
(1) Cette lettre a été publiée dans les Annales révolutionnaires de juillet-septembre 1918.
blique. Je n'ai point d'armes contre la calomnie, elle peut renaître à tous moments, sous de nouvelles formes, et, tout entier à ma Patrie, je n'ai pas le tems de m'occuper de moy.
« Vous venés de la Belgique, mon cher Danton ; les fonctions importantes dont vous y avez été chargé vous rendent un témoin irrécusable. Dites ce que vous avez vu avec cette impartialité et cette énergie qui vous caractérisent. Soyés mon avocat si vous me croyés bon citoyen et vertueux. Je ne peux plus me rendre au milieu de la société, dont j'ai été un des plus fermes soutiens et que j'ay propagée en pays étrangers, que je ne sois lavé des calomnies d'Hassenfratz. Si mes frères sont assés aveugles ou assés injustes pour ne pas voir que le but de ces calomnies est de distraire l'attention de la société des dangers qui menacent la France par les fautes des hommes qui me calomnient, je vais demander à la Convention nationale qu'elle ordonne qu'Hassenfratz dépose à un tribunal les pièces que, dit-on, il a déposées sur le bureau des Jacobins. Alors il sera confondu, ou je serai puni. On ne doit pas garder à la tête des armées de la République un général aussi grossièrement inculpé, et moy même je ne reprendrai pas le commandement que ce procès scandaleux ne soit terminé ; je ne me présenterai à cette tribune, où j'ay toujours reçu des marques d'estime et d'amitié, que lorsque mes frères sçauront que je suis digne de leur confiance. Le tems presse et mon sort est lié au salut delà Patrie, soit innocent soit coupable. Agisses d'après votre véracité et votre civisme (1).
Votre concitoyen,
Dumouriez.
(1) Archives nationales F7 68S8, plaquette 2.
Dumouriez avait conservé au club des Jacobins des amis influents. Le marchand de vins Desfieux, ami de Chabot, avait dénoncé Pache dès le 31 décembre, veille de l'arrivée de Dumouriez à Paris. Il venait d'être nommé vice-président du club, et il mettait toute son influence au service du général. Il avait annoncé aux Jacobins que celui-ci viendrait bientôt leur rendre visite. Dumouriez eut une entrevue avec Desfieux et son ami le banquier belge Proli à la table de Bonnecarrère, un intrigant plein de ressources auquel il avait donné un poste dans ses bureaux quand il était ministre des Affaires étrangères. Anacharsis Cloots, le vaniteux cosmopolite que Dumouriez avait enguirlandé de louanges dans une récente brochure (1), et le Dr Saiffert, un médecin saxon au service du duc d'Orléans, avaient joint leurs instances à Proli et à Desfieux pour l'entraîner au club. Mais Dumouriez hésitait. Il ne voulait se risquer que s'il pouvait compter sur une réception triomphale, pareille à celle que Danton lui avait ménagée, le 14 octobre, à son retour de Valmy. D'où sa lettre à Danton.
Danton, rendu prudent depuis que le dossier Bertrand de Moleville était suspendu sur sa tête, n'osa se risquer à se faire publiquement « l'avocat » de Dumouriez. Celui-ci retourna en Belgique sans visiter les Jacobins (2). Mais, ce que Danton n'avait
(1) Le général des Sans-Culottes à l'orateur des Sans-Culottes, lettre datée de Ruremonde, le 13 décembre, et reproduite dans le Moniteur, t. XIV, p. 778 : « Toi cependant, lui disait-il, orateur du genre humain, poursuis ta généreuse carrière, tonne contre les préjugés et le fanatisme, éclaire les faibles mortels, rends-les sensibles et vertueux : que la fraternité, la seule, la vraie religion, devienne le charme de notre existence et le lien de tous les cœurs. »
(2) Le lendemain de son départ, le 27 janvier, Desfieux expliqua aux Jacobins que Dumouriez aurait été très flatté de leur rendre visite, mais qu'il avait craint d'y rencontrer Marat, Marat qui menait contre lui une clairvoyante campagne.
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pas osé faire pour Dumouriez au grand jour du club, qu'il savait à demi hostile, il n'hésita pas à le faire à la Convention, dans les comités et les ministères.
Dumouriez haïssait Pache, qui avait dénoncé ses concussions. Le 21 janvier, Danton insinua avec des ménagements à la Convention l'idée que Pache n'était pas capable de diriger le ministère de la Guerre. Pache sans doute est bon citoyen, «mais ce ministère passe les forces humaines, et, si je dois m 'expliquer ouvertement, je dirai que ce citoyen, à qui je rends justice, n'a pas ce caractère d'impulsion, ce coup d'œil rapide qu'il faut à un homme chargé d'aussi grandes opérations, d'une aussi grande responsabilité. Je ne demande pas qu'on le renvoie de ses fonctions, mais je vous fais remarquer qu'elles doivent être divisées pour ne pas écraser celui qui s'en charge •>. L'intervention fut efficace. Pache fut remplacé à la Guerre par Beurnonville, le 4 février. Tout le parti Danton vota pour ce dernier, qui était l'ami, le confident de Dumouriez. Beurnonville hérita de tout le fardeau que Danton avait trouvé trop lourd pour un seul homme, quand cet homme s'appelait Pache.
Mais l'entente de Dumouriez avec Danton se révèle à bien d'autres signes. Dumouriez restait en coquetterie réglée avec les Girondins, qui étaient encore maîtres des principaux comités de l'Assemblée. Dans ce même discours du 21 janvier, où il débarquait Pache en douceur. Danton s'appliquait longuement, habilement, 2 desarmer les défiances des Girondins à son égard : << Je vous interpelle, citoyens, vous qui m'avez vu dans les ministères, de dire si je n'ai pas porté l'union partout. Je vous adjure, vous Petion, vous Brissot, je vous adjure tous, car enfin, je veux me faire connaître ; je vous adjure tous, car enfin je veux être connu ! > La réconciliation de Danton avec les Girondins ne pouvait que sceller son entente avec
Dumouriez. Peut-être en était-elle une condition. Louis Blanc a pu dire avec raison que Dumouriez était le lien entre Danton et la Gironde.
Tout le monde sentait que la mort du Roi allait aggraver les dangers extérieurs. Danton savait mieux que personne, puisqu'il en revenait, que l'armée de Belgique, affaiblie par le départ des volontaires qui retournaient en foule dans leurs foyers, privée du nécessaire par les vols des fournisseurs, aurait du mal à défendre ses conquêtes et qu'elle n'était nullement prête à prendre une nouvelle offensive. Cela ne l'avait pas empêché, nous l'avons vu, d'afficher à la tribune une confiance illimitée, de proposer la guerre à l'Espagne, de provoquer tous les rois et de pousser plus que tout autre à l'annexion de la Belgique. Il ne pouvait ignorer cependant que l'annexion de la Belgique, la présence des Français à Anvers, l'ouverture de l'Escaut, c'était la guerre fatale avec l'Angleterre et avec la Hollande. Dumouriez le savait aussi, et, si on l'en croit dans ses mémoires, il aurait essayé de conjurer cette redoutable éventualité.
Il raconte que son ami Emmanuel de Maulde, qui revenait de La Haye, où on lui avait donné François Noël comme successeur auprès du gouvernement hollandais, lui assura, pendant son séjour à Paris, dans le courant de janvier, qu'il était possible d'éviter la guerre avec la Hollande et avec l'Angleterre. « A la vérité, les ministres des deux cours ne voulaient ni reconnaître de Convention nationale, ni traiter avec le ministre Lebrun ; mais le grand pensionnaire de Hollande Van Spiegel et l'ambassadeur d'Angleterre mylord Auckland l'avaient chargé d'annoncer qu'on traiterait volontiers avec le général Dumouriez. En même temps, continue Dumouriez, Benoist, agent du ministre français, qui arrivait de Londres, dit à Lebrun de la part de l'ancien évêque d'Autun, de Talon et des
autres émigrés constitutionnels, qui avaient des relations avec le ministère britannique, que le ministre Pitt et le conseil de Saint- James ne demandaient pas mieux que d'assurer la neutralité, pourvu que le général Dumouriez, fût chargé de la négociation et passât en Angleterre pour la terminer ce qu'il pouvait faire aisément avant d'entrer en campagne (i). » Dumouriez croyait pouvoir compter sur Lebrun et Garât pour obtenir cette autorisation. Mais Garât craignait, paraîtil, que « les Anglais n'eussent la mauvaise foi de garder Dumouriez à Londres, dès qu'il y serait arrivé, pour ôter aux Français leur meilleur général ». D'autre part, les autres ministres Clavière, Pache et Monge firent de l'opposition. L'idée de l'ambassade fut abandonnée, mais non pas l'idée des négociations. Lebrun fit partir pour La Haye de Maulde avec une lettre de Dumouriez pour lord Auckland. En même temps, il chargeait Maret d'une nouvelle mission en Angleterre «pour savoir de M. Pitt si réellement il souhaitait traiter personnellement avec le général Durr» riez ». De Maulde remplit sa mission dans les deniers jours de janvier. Lord Auckland et Van Spiegel acceptèrent l'idée d'une suprême entrevue avec Dumouriez au Moerdyck, sur les yachts du prince d'Orange. Dumouriez arriva à Anvers le 2 février plein d'espoir dans le succès. Il écrivit le lendemain à Lebrun : « Je viens de recevoir, mon cher Lebrun, par le neveu de Danton (2), la copie de la dépêche qu'il vous envoie. Si on ne va pas trop vite à Paris, il est possible qu'il y ait encore de la ressource... Le courrier de Noël qui vous porte ma lettre m'a remis une dépêche qui m'indique les dispositions militaires des Hollandais... Le neveu de Danton, qui m'a été
(1) Mémoires dit général Dumouriez, t. I, Londres, 1794, p. 86-
(2) Il s'agit de Mergez, qui avait déjà accompagné Noè) à Londres et que Dumouriez prendra dans son état-major.
dépêché par Maret, m'assure que je suis respecté et surtout craint en Angleterre. Je profiterai de ce sentiment populaire soit pour négocier, soit pour agir militairement, et je jugerai sous deux jours, à l'arrivée du citoyen de Maulde, quelles sont les vraies dispositions du ministère anglais. (1) »
Au moment où Dumouriez écrivait cette dépêche, il ignorait que la Convention, prenant les devants, venait de déclarer la guerre à l'Angleterre sur le rapport de Brissot. Il était trop tard pour négocier. Dumouriez accuse Brissot et Lebrun d'avoir agi avec une coupable précipitation.
Que Danton ait été mêlé avec Dumouriez à cette ultime tentative pour éviter la guerre avec l'Angleterre et avec la Hollande, c'est ce que suffirait déjà à prouver la lettre que nous venons de citer, puisqu'on y voit figurer son parent Mergez. Le même homme qui lançait quelques jours plus tôt les provocations les plus extravagantes aux despotes essayait encore de s'entendre avec eux sous le manteau.
N'ayant pu mettre à exécution le projet de pacification générale qu'il avait formé in extremis avec son ami de Maulde (2), Dumouriez envahit la Hollande dans l'espoir de frapper ses riches cités d'énormes contributions pécuniaires. Là encore, Danton appuya Dumouriez et quand, au début de mars, l'échec de Miranda à Aix-la-Chapelle mit en péril l'expédition de Hollande, Danton persista à faire l'éloge du plan de Dumouriez : « Dumouriez, dit-il le 10 mars, avait conçu un plan qui honore son génie. Je dois lui rendre une 3 ustice bien plus éclatante que celle que j e lui rendais dernièrement dans votre Assemblée.» Il prétendit
(1) Archives nationales, C 359 : Correspondance de Dumouriez avec les ministres.
(2) Voir sur les pourparlers de De Maulde les dépêches publiées par H.-E. Colenbrander, Nederland en de Reiolutie, La Haye, 1^05.
qu'on avait eu tort de ne pas écouter Dumouriez, qui voulait envahir la Hollande en plein hiver et prévenir par une offensive hardie l'effort des coalisés. Mais il se garda bien de dire un mot des suprêmes négociations entamées à la veille de la campagne par ce même Dumouriez contre l'avis de la majorité du Conseil exécutif. Il ne s'en souvenait plus ou ne voulait plus s'en souvenir. i
Nous retiendrons donc que l'entente sur la politique extérieure était entière entre Danton et Dumouriez, à cette époque critique où se forme la première coalition, au lendemain de la mort de Louis XVI.
Si indulgent qu'il soit d'ordinaire pour son héros, M. Madelin n'a pu s'empêcher de porter sur la diplomatie de Danton ce jugement sévère et justifié : « On est étonné que Danton, si désireux de garder ou de reconquéiir l'Angleterre, ait poussé à l'occupation, en octobre, à la réunion, en décembre, de la Belgique. Telle chose prouve qu'il était novice dans la science diplomatique : tout agent des Affaires étrangères lui eût pu dire que, Anvers occupé, l'Angleterre deviendrait une irréconciliable ennemie, (i) »
Mais Danton ne peut passer pour novice qu'aux yeux de ceux qui ne le jugent que sur ses déclarations publiques. Les contradictions qu'on relève continuellement dans ses actes ne peuvent s'expliquer que par des raisons cachées.
Dumouriez a avoué que son plan d'invasion de la Hollande était très téméraire. Il marchait sur Rotterdam par la basse Meuse, alors qu'il n'avait pour couvrir son flanc droit que l'armée de Miranda qui assiégeait Maëstricht. Si Miranda cédait, c'était la Belgique envahie et l'armée de Hollande menacée dans ses communications. C'est précisément ce qui se pro-
(i) Madeliv, Dantmi p. 210.
duisit. Le Ier mars, l'armée autrichienne, commandée par Cobourg, surprit les avant-gardes de l'armée de Miranda sur la Roer et leur infligea une telle défaite que, coup sur coup, Miranda leva le siège de Maëstricht, évacua Aix-la-Chapelle et Liège et s'enfuit plutôt qu'il ne battit en retraite jusqu'à Louvain. Les commissaires de la Convention qui avaient assisté au désastre, les généraux eux-mêmes supplièrent Dumouriez de revenir en toute hâte pour rallier les troupes et arrêter l'invasion. Valence lui écrivait le 2 mars : « Notre rêve est fini en Hollande ! La Providence qui veille sur la France fait que vous n'êtes pas embarqué. Venez ici, il faut changer le plan de campagne ; les minutes sont des siècles ! » Mais Dumouriez, tout à son entreprise hollandaise, ne veut rien entendre. Il écrit du Moerdick aux commissaires de la Convention, il répond à Valence que le meilleur moyen de défendre la Belgique, c'est de continuer de marcher sur Rotterdam. Le 8 mars, le Conseil exécutif lui donne enfin l'ordre de quitter la Hollande et de venir au plus vite au secours de Miranda. Il obéit, mais à regret, et il marque sa mauvaise humeur dès son arrivée à Bruxelles en annulant, par une série de proclamations, toute l'œuvre administrative que les commissaires de la Convention et les commissaires du * Conseil exécutif avaient accomplie en Belgique.
Chose curieuse, dans cette crise Danton reste fidèle à Dumouriez. Il avait assisté avec ses collègues de la commission à la déroute de l'armée de Miranda. Il savait que les généraux de Tavant-garde avaient commis des fautes, qu'ils n'étaient pas à leur poste au moment de l'attaque, qu'ils s'étaient laissé surprendre. La commission l'avait renvoyé, lui et Delacroix, à Paris pour avertir la Convention de la gravité de la situation militaire. Ce qu'il fit à Paris du 8 au 14 mars, avant de retourner en Belgique, nous le dirons tout à l'heure.
Mais achevons pour l'instant de marquer son entente persistante avec Dumouriez.
Le 10 mars, comme son secrétaire venait de lire trois lettres de Dumouriez datées duMoerdick,le3 et 4 mars, dans lesquelles le -général exposait les raisons pour lesquelles il ne voulait pas quitter la Hollande pour venir au secours de Miranda, Danton s'écria : « Je demande la parole sur les lettres de Dumouriez ». Il l'obtint, après que Robespierre eut critiqué la conduite des généraux et des ministres, et il se mit à faire l'éloge ou plutôt l'apologie du plan de Dumouriez, « trait de génie », qu'on avait méconnu. « Dumouriez, ajouta-t-il, ne s'est pas découragé, il est au milieu de la Hollande ; il y trouvera des munitions ; pour renverser tous nos ennemis.il ne lui faut que des Français, et la France est remplie de citoyens... Remarquez bien notre situation politique. Quel est le point central de nos ennemis ? C'est le Cabinet anglais. Pitt sent bien qu'ayant tout à perdre il ne doit rien épargner. Prenons la Hollande, et Carthage est détruite, et l'Angleterre ne peut plus vivre que pour la liberté. Que la Hollande soit conquise à la liberté, et l'aristocratie commerciale elle-même, qui domine en ce moment le peuple anglais, s'élèvera contre le gouvernement qui l'aura entraînée dans cette guerre du despotisme contre un peuple libre. Elle renversera ce ministère stupide qui a cru que les talents de l'ancien régime pouvaient étouffer le génie de liberté qui plane sur la France... Conquérons la Hollande, ranimons en Angleterre le parti républicain; faisons marcher la France, et nous irons glorieux à la postérité ! » Il est impossible de supposer que Danton ignorait que le Conseil exécutif avait enjoint depuis deux jours à Dumouriez de venir prendre le commandement de l'armée de Miranda pour la rallier et couvrir Bruxelles. Que se proposait-il donc en contrecarrant ainsi l'ordre donné et en servant
de tout son pouvoir les désirs avoués de Dumouriez ? Voulait-il simplement plaire à celui-ci ou l' encourage r peut-être à la résistance ? Y avait-il un pacte entre les deux hommes, et quel pacte ?
Dumouriez a reconnu qu'avec les moyens dont il disposait, la conquête de la Hollande était très hasardeuse. Danton n'était pas tellement dénué de bon sens pour croire que la continuation de cette entreprise était encore possible après la prise de Liège par les Autrichiens et la déroute de l'armée de Miranda. Et pourtant son discours du 10 mars prouve jusqu'à l'évidence qu'il avait l'air d'y croire d'une foi robuste.
Quand Dumouriez eut trahi décidément la France, à trois semaines de là, les coalisés affirmèrent que sa trahison remontait au début de février, à l'entreprise hollandaise elle-même. Ils ont dit qu'il n'avait conduit son armée en Hollande que pour découvrir la Belgique et en faciliter la conquête par les aimées de Cobourg. On lit dans une dépêche que l'ambassadeur de Suède à Saint-Pétersbourg, le baron de Steding, écrit au duc de Sudermanie, régent de Suède, le 26 avril, les phrases suivantes : « L'Impératrice (Catherine II) a reçu, à la fin de la semaine dernière, le plan qui avait été concerté entre MM. Clerfayt (lieutenant de Cobourg) et Dumouriez, d'après lequel ce dernier a agi, depuis le commencement de cette campagne. L'attaque de la Hollande, les dispositions des Français sur la Meuse et sur le Rhin, tout avait été concerté depuis longtemps. Cependant la Cour de Vienne n'en avait rien communiqué ni à celle de Saint-Pétersbourg, ni aux autres puissances coalisées ; ce qui était très prudent a beaucoup déplu ici. Toute cette intrigue avait été conduite par le comte de Mercy, et MM. Cobentzl et Spielmann ont été éloignés des affaires pour n'avoir pas voulu y entrer (1). » M. Jaurès, qui cite ce témoignage d'une
(1) Jean Jaurès, Im Convention, p. 1083.
gravité particulière, refuse d'y ajouter foi, tant la chose lui paraît incroyable. Mais il ne peut s'empêcher de s'étonner que Dumouriez n'ait pas protesté après sa trahison contre une légende que son silence a accréditée. Est-ce une légende ? M. Jaurès ignorait sur Danton et sur Dumouriez les autres témoignages que nous avons rassemblés. Retenons son texte et écartons ses commentaires.
Nous savons, par la lettre que Pellenc adressait de Londres au comte de Mercy-Argenteau le 29 décembre 1792 et que nous avons eu déjà l'occasion de citer, nous savons que cet ancien agent de Marie-Antoinette, passé au service de l'Autriche, se faisait fort de placer auprès de Dumouriez, par l'intermédiaire de Talleyrand, un homme à lui, Jaubert, qui avait rédigé avant le 10 août le journal royaliste l'Indicateur. Nous avons vu qu'il croyait possible, toujours par l'intermédiaire de Talleyrand, défaire concerter entre Clerfayt et Dumouriez la capture des fils de Philippe-Égalité, qui serviraient d'otages pour garantir la vie des membres de la famille royale. Il résulte de cette lettre que, dès la fin de décembre 1792, les royalistes croyaient possible de se servir de Dumouriez et de le mettre en rapport avec les Autrichiens. Mais je m'empresse d'ajouter qu'en l'état de la documentation, rien ne prouve que les projets de Pellenc aient été mis à exécution. Le témoignage du baron de Steding, ambassadeur suédois, est jusqu'à présent un témoignage unique sur lequel il serait prématuré de bâtir des conclusions.
Mais c'est une chose étrange que, le 10 mars, quand Dumouriez, obéissant tardivement aux commissaires de la Convention et à l'ordre du Conseil exécutif, se rendait enfin à l'armée de Miranda, Danton persistait du haut de la tribune de la Convention à l'encourager à continuer sa campagne de Hollande.
Dans ces tristes jours du mois de mars où affluaient les mauvaises nouvelles de la Belgique, Danton déploie une activité fiévreuse. Comme au lendemain de la prise de Longwy et de Verdun, il prend l'initiative des grandes mesures de défense nationale. Le 8 mars, il fait décréter de nouvelles levées d'hommes. Des conventionnels se rendront sur-le-champ dans les sections de Paris pour les galvaniser. D'autres seront envoyés dans les départements. La mesure est exécutée sur-le-champ. Les sections se réunissent et les enrôlements recommencent. Comme en septembre, les défiances se font jour. On attribue les défaites aux trahisons des généraux, aux menées des traîtres de l'intérieur. On réclame de grands exemples, l'institution d'un tribunal révolutionnaire qui punira les agents de l'ennemi. Cette idée a été lancée, dès le 3 mars, par le jacobin Desfieux, le même qui s'était beaucoup démené en janvier pour faire venir Dumouriez au club. L'idée fait rapidement son chemin. Plusieurs sections réclament le tribunal révolutionnaire (par exemple celle du Louvre). Carrier en fait la proposition expresse à la Convention le 9 mars, mais Carrier manque d'autorité. Danton reprend le lendemain la proposition : « Les ennemis de la liberté lèvent un front audacieux ; partout confondus, ils sont surtout provocateurs. En voyant le citoyen honnête occupé dans ses foyers, l'artisan occupé dans ses ateliers, ils ont la stupidité de se croire en majorité ! Eh bien l arrachez-les vous-mêmes à la vengeance populaire. ■■• Ici un député crie Septembre .' Mais cette interruption causant un mouvement d'indignation générale, Danton reprit : « Puisqu'on a osé, dans cette Assemblée, rappeler ces journées sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que si un tribunal eût alors existé, le peuple auquel on a si souvent, si cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensan-
glantées ; je dirai et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui ont été les témoins de ces événements, que nulle puissance humaine n'était dans le cas d'arrêter le débordement de la vengeance nationale. Profitons des fautes de nos prédécesseurs. Faisons ce que n'a pas fait l'Assemblée législative, et soyons terribles pour dispenser le peuple de l'être; organisons un tribunal, non pas bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que le peuple sache que le glaive de la loi pèse sur la tête de tous ses ennemis. » Danton descendit de la tribune au milieu des plus vifs applaudissements, et le tribunal révolutionnaire, qui tint lieu en ce temps-là de nos conseils de guerre et de notre Haute Cour, fut voté séance tenante.
Danton comprenait que, pour intéresser les masses à l'agitation patriotique, il fallait se pencher sur leurs misères: «Je viens, dit-il le q mars, demander la destruction de la tyrannie de la richesse sur la misère... Il est une classe d'hommes qui ne sont pas mauvais citoyens et qui cependant gémissent dans les fers : ce sont les prisonniers pour dettes. C'est une honte pour l'humanité, pour la législation et pour la philosophie, qu'on ait pu dire qu'un citoyen, en recevant de l'argent, hypothèque sa personne et sa sûreté... Je demande donc que la Convention nationale décrète que tout citoyen français emprisonné pour dettes sera mis en liberté, parce que ces emprisonnements sont contraires à la déclaration des droits, à la saine morale... » La mesure fut votée au milieu des applaudissements et peu après, sur la proposition de Saint-André, la Convention abolissait la contrainte par corps.
Pendant que Danton faisait voter ces mesures populaires, la mise en liberté des prisonniers pour dettes, le tribunal révolutionnaire, les enrôlements, l'agitation grandissait dans Paris et menaçait de dégénérer en insurrection. Le Club des Cordeliers
la Société des Fédérés des quatre-vingt-trois départements défenseurs de la République, la Section des Quatre Nations lançaient des manifestes menaçants contre Dumouriez, contre les Girondins, ses protecteurs, contre les ministres. Le 9 mars au matin, un comité insurrectionnel essaya de se former dans le local des Jacobins, sous la haute direction des Défenseurs de la République. Le tocsin devait être sonné dans toutes les églises et on aurait marché sur la Convention pour en expulser les députés qui avaient voté l'appel au peuple dans le procès du Roi. Mais la ferme attitude de la Commune qui resta fidèle à la légalité, l'appui que lui prêta Santerre, aidé du bataillon des Fédérés brestois, firent échouer le mouvement. Tout se borna au pillage de deux imprimeries girondines, celle de la Chronique de Paris et celle du Patriote français (1) .
Cette insurrection manquée avait pour but avoué de faire punir Dumouriez et de chasser les Girondins de la Convention. Sur tous ces points, Danton s'était expliqué contre le vœu des agitateurs. Et cependant Danton fut accusé au moment même d'être l'inspirateur secret de l'émeute, le chef invisible qui en faisait mouvoir les fils. Ces accusations s'expliquent par différentes raisons. L'agitation de Paris provenait d'abord des enrôlements dont Danton avait pris l'initiative. Puis les Cordeliers, les Défenseurs de la République, passaient pour tout dévoués à Danton. Ceux-ci avaient pour chef Mamin, qui était considéré comme un des auteurs des massacres de septembre (2) .
(1) Il est à noter que Santerre, dans son rapport à la Convention, le 10 mars, déclare qu'on répandait dans les groupes des propos insidieux, « entre autres celui-ci : qu'on voulait un roi et on parlait du citoyen Egalité* {Archives parlementaires, t. LX, p. 67).
(2) Voir le mémoire adressé par Mamin au Comité de Salut public pour demander un emploi (après le 31 mai 1793). Archives na'.ionalcs, F7 4774?2.
Des lieux., qui avait proposé le premier le Tribunal révolutionnaire, et qui figurait parmi les meneurs de l'émeute, était l'homme de Chabot et de Danton.
Mais surtout on remarquait que Danton, qui défendait Dumouriez et qui justifiait, même contre Robespierre, les généraux Stengel et La Noue, compromis dans l'échec d'Aldenhoven, attaquait le Conseil exécutif, sur lequel il rejetait la responsabilité des mécomptes militaires. Le 10 mars, il avait réclamé nettement la réorganisation du Conseil : « Car nous ne pouvons le dissimuler, disait-il, il nous faut des ministres ; et celui de la Marine, par exemple, dans un pays où tout peut être créé, parce que tous les éléments s'y trouvent, avec toutes les qualités d'un bon citoyen, n'a pas créé de marine ; nos frégates ne sont pas sorties et l'Angleterre enlève nos corsaires. » Le lendemain il revint à la charge à l'occasion de la démission de Beurnonville, qui voulait renoncer au portefeuille de la Guerre. Il fit l'éloge de Beurnonville, qui était l'ami de Dumouriez, mais il n'en réclama que plus fort la réorganisation du ministère. Il demanda à la Convention s'il ne conviendrait pas de renoncer à la règle constitutionnelle qui défendait d'en choisir les membres parmi les députés. Pour qu'on ne pût pas l'accuser d'ambition personnelle, il prit bien haut l'engagement de refuser une place de ministre si elle lui était offerte. « Je ne parle pas, dit-il, de la nécessité de prendre des ministres dans votre sein, mais de la nécessité de vous en réserver la faculté ». Longuement il fit valoir que l'unité d'impulsion nous donnerait seule la victoire, qu'il fallait par conséquent « des rapports plus directs >:■,<< un rapprochement plus immédiat, plus quotidien » entre les ministres et la Convention. Puis il conclut par un appel patriotique à l'union. Pour lui il se disait « sans fiel, non par vertu, mais par
tempérament. La haine est étrangère à mon caractère. »
Je ne doute pas que ce ne soit surtout ce discours, cette proposition de renouveler le ministère et de prendre désormais les principaux ministres dans la Convention qui ait excité la défiance et contribué à accréditer le bruit que le mouvement de la veille avait été concerté par Danton.
Déjà son discours du 10 mars- sur l'établissement du tribunal révolutionnaire avait été haché d'interruptions. Un député lui avait crié : « Tu agis comme un roi !» et il avait répliqué : « Je dis que tu parles comme un lâche ! >> Malgré la précaution qu'il avait grise de désarmer ses adversaires en déclarant qu'il n'accepterait jamais une place dans le ministère, tant qu'il aurait l'honneur d'être membre de la Convention, son discours du 11 mars souleva les colères des Girondins. L'un d'eux, qui était un très honnête homme, Larévelhère-Lépeaux, qui avait voté comme Danton la mort du Roi, contre le sursis et contre l'appel au peuple, s'élança à la tribune pour combattre âprement, avec des allusions personnelles, blessantes, la proposition qu'il venait de faire. « Si vous adoptez une pareille mesure, dit-il, je dis que vous organisez la plus épouvantable tyrannie. Faites attention aux circonstances qui vous environnent, voyez ce qui se passe autour de vous, et vous vous convaincrez que, si votre choix tombe aujourd'hui sur quelques hommes d'une grande ambition et d'une grande audace, demain peut-être la Convention est dissoute ; et ces hommes, revêtus tout à la fois de la puissance législative et de la puissance exécutrice, exercent alors nécessairement la plus formidable dictature, surtout ayant à leurs ordres ce tribunal terrible que vous venez de créer... » L'allusion était claire. Les circonstances dont parlait Larévellière,
c'était l'émeute de la veille. Les hommes d'une grande ambition qui voulaient dissoudre la Convention, c'était Danton et ses amis. D'ailleurs Larévellière s'exprima à la fin de son discours, en termes encore plus précis : « Citoyens, je vous déclare que, quant à moi, tant qu'une goutte de sang coulera dans mes veines, je me ferais plutôt exterminer... pour empêcher que la République en général, et en particulier mon département, devienne le sujet très fidèle et le tributaire très soumis d'une ville orgueilleuse, d'un dictateur insolent ou d'une oligarchie sanguinaire ! Oui, je le déclare encore, je ne cesserai de poursuivre ces tyrans-brigands qui, bien logés, bien nourris, bien vêtus, vivant dans les plaisirs, s'apitoient si affectueusement sur le sort du pauvre, s'élèvent avec tant de fureur contre tout ce qui jouit de quelque aisance et s'intitulent fastueusement du nom des Sans-Culottes. Je m'élèverai, je le répète, tant que je vivrai, contre ces tyrans-brigands avec la même énergie que j'ai déployée à poursuivre les tyrans-brigands couronnés ; car c'est la tyrannie que je hais et non pas le nom qu'elle porte. » Ces allusions sanglantes aux bruits qui couraient avec persistance sur l'accroissement subit de la fortune de Danton, sur la vie de plaisirs qu'il menait, — il s'était acquis, dit M. Chuquet dans sa mission de Belgique, une << réputation sinistre,» — cette dénonciation brutale de ses aspirations à la dictature, ne furent pas relevées par l'homme de l'audace. Il battit au contraire assez piteusement en retraite : «Je prie l'Assemblée d'observer, dit-il, que je n'ai point fait une motion positive ; je déclare que j'ai simplement énoncé mon opinion sur la latitude que vous devez avoir dans le choix des ministres et que je persiste dans mon opinion, mais sans rien soumettre à la délibération. Je n'étais monté à la tribune que pour rendre justice à Beur-
non ville (1). » Et ce fut tout. Cette faible défense parut un aveu. Ceux qui déjà se défiaient de Danton ne doutaient plus que sa proposition de renouveler le ministère n'était que la conclusion de l'émeute de la veille, dont les auteurs, les Desfieux, les Fournier, les Sébastien Lacroix, n'étaient que les instruments de l'ambition de Danton. Brissot écrivit aussitôt dans son journal (2) en parlant de celui-ci et de ses amis : « Ils ont cru qu'il ne s'agissait plus que de monter au trône ; déjà ils s'étaient partagés les branches du pouvoir ; leurs complices colportaient complaisamment la liste du nouveau Conseil exécutif. Danton était ministre des Affaires étrangères ; Dubois- Crancé, de la Guerre; Jeanbon Saint- André, de la Marine ; Thuriot ou Cambacérès, de la Justice ; Fabre d'Églantine, de l'Intérieur, et Collot d'Herbois des Contributions. A la vérité, il leur fallait encore un décret. Mais ils allaient l'exiger, ils le croyaient rendu. Danton monte à la tribune, sûr de son succès ; il demande que la Convention se réserve le droit de choisir les ministres dans son sein. Nous y voilà, s'écrièrent quelques membres ! Personne ne doutait que Danton ne voulût être le premier de ces ministres. On en douta bien moins encore lorsqu'on l'entendit jurer par la patrie que jamais il n'accepterait une place dans le ministère. Danton, jurer par la patrie ! La patrie d'un ambitieux ! Il m'a semblé entendre un athée jurer par l'Être suprême ! »
Cet article est sans doute d'un adversaire politique, mais d'un adversaire qui a été longtemps l'ami de Danton et d'un adversaire qui dirige encore la diplomatie de la République. La liste des futurs ministres
(1) Archives parlementaires, t. LX, p. 92. j'ignore pourquoi cette réplique de Danton ne figure pas dans l'édition de ses Discours par M. André Fribourg.
(2) Patriote français du 13 mars 1793.
Il6 DANTON ET LA PAIX
que reproduit Brissot n'a pas dû être purement imaginaire. Il est remarquable que, dans cette liste, [le portefeuille des Affaires étrangères était attribué à Danton. Quand il entrera au Comité de Salut public, moins d'un mois plus tard, ses préférences se porteront précisément sur les Affaires étrangères, qu'il gérera avec Barère (i). Ce n'est sûrement pas un hasard si, dans cette crise même du mois de mars, l'ami de Dumouriez, Emmanuel de Maulde, l'ancien ambassadeur de France à La Haye, qui avait essayé au dernier moment, au début de février, d'empêcher la guerre avec la Hollande et avec l'Angleterre, joint ses critiques à celles de Danton contre le ministère. Il monte à la tribune des Jacobins, les 9 et 10 mars, pour se plaindre amèrement de Lebrun, qui l'a destitué et qui a entravé ses pourparlers pacifiques avec lord Auckland. Son intervention était évidemment concertée avec Danton.
Quant à l'accusation de dictature que Brissot formule contre celui-ci après Larévellière, ce n'était pas une accusation nouvelle. Les amis de Danton y avaient depuis longtemps donné lieu par leurs imprudences. C'est ainsi qu'au moment de l' agitation républicaine qui suivit la fuite à Varennes, l'imprimeur Brune, le futur maréchal, alors très lié avec Danton, avait dit au café Frocope qu'il fallait se rassembler au Champ de Mars le 17 juillet pour proclamer Danton « tribun du peuple » (2) . Le rôle prépondérant que Danton avait joué au Conseil, après le 10 août, réveilla les défiances et les soupçons. Je vois qu'en novembre 1792 le Journal français le comparait à Catilina (3).
(1) Il est remarquable aussi que la Marine fut confiée d'avance à Saint-André, qui l'organisera quelques mois plus tard.
(2) Voir mon livre sur Club des Cordeliers, p. 133, note.
(3) Voir ces curieux articles du Journal français des 16 novembre, 20 novembre et 28 novembre 1702, dans les Annales révolutionnaires,
Ce n'est pas seulement la presse girondine qui accusa Danton d'ambitions dictatoriales, les Montagnards reprendront plus tard l'accusation, et pas seulement les Robespierristes. Dans son compte rendu à ses commettants paru en l'an III, Barère dira que l'émeute du 10 mars avait été concertée entre Danton et Dumouriez. « Le système de Danton, dit-il, était de provoquer, à quelque prix que ce fût, un mouvement tumultueux dans Paris, de frapper la Convention, de la dissoudre en tout ou en partie : son but était de fournir à Dumouriez un prétexte de diriger son armée sur Paris en la faisant précéder d'une proclamation aux départements sur la nécessité de réparer le mal causé par la violation de la représentation nationale... (1). »
Avant Barère, dans ses notes fameuses contre les Dantonistes, Robespierre avait déjà porté sur l'émeute du 10 mars le même jugement : « Le 8 mars, on voulait exciter une fausse insurrection pour donner à Dumouriez le prétexte qu'il cherchait de marcher sur Paris, non avec le rôle défavorable de rebelle et de royaliste, mais avec l'air d'un vengeur de la Convention. Desfieux en donna le signal aux Jacobins, de là à la Commune. Fabre s'agitait beaucoup dans le même temps pour exciter ce mouvement, dont les Brissotins tirèrent un si grand avantage. On m'a assuré que Danton avait été chez Pache, qu'il avait proposé d'insurger, en disant que, s'il fallait de l'argent, il avait la main dans la caisse de la Belgique (2). » Un peu plus loin .Robespierre dit que, le 10 mars, « on vit Fabre s'agiter, courir de tous côtés pour exciter ce mouvement. Un député lui demandant, dans les corridors de la Convention, quelle était la situation
(1) Barère, Mémoires, t. II, p. 313.
(2) Annales révolutionnaires, naraéro de juillet-septembre 19 18,
Il8 DANTON ET LA PAIX
de Paris, Fabre lui répartit : « Le mouvement est arrêté, il a été aussi loin qu'il le fallait. » En effet, continue Robespierre, le but de la faction de Dumouriez était rempli. On lui avait fourni le prétexte qu'il cherchait de motiver sa rébellion par les mouvements de Paris, et il en fit la base des manifestes séditieux qu'il publia peu de temps après contre la Montagne et des adresses insolentes qu'il envoyait à la Convention (i). » Saint- Just a recueilli le grief de Robespierre dans son rapport d'accusation contre les Dantonistes. A la séance des Jacobins du 16 germinal an II, 15 avril 1794, Arthur, fabricant de papiers peints et membre influent de la section des Piques, précisera en ces termes le rôle de Danton dans le mouvement du
10 mars : « Il vint, dit-il, à la mairie et dit au maire :
11 faut qu'il y ait une insurrection. J'ai de l'argent à ma disposition, j'en donnerai s'il le faut ; il est indispensable que le peuple marche et que la Convention soit purgée. » Il est évident, continue Arthur, que Danton voulait fournir à Dumouriez un prétexte pour marcher sur Paris. Si l'on avait touché aux membres de la Convention, Dumouriez aurait dit à ses soldats : <• Je vous conjure, au nom de tous les départements, de marcher et de punir la ville de Paris, qui a violé la représentation nationale. L'insurrection n'a pas eu Heu, et Dumouriez a été obligé de dire aux soldats que c'était au nom du Roi qu'il marchait sur Paris. Les soldats ont reconnu le piège et nous avons été sauvés. L'argent que Danton possédait fut offert à Santerre, mais il ne fut pas distribué assez promptement pour faire naître un mouvement. •>
Comment se fait-il que des contemporains aussi différents que Brissot et que Larévellière, que Robes-
(1) Ibid., p. 461.
pierre et que Barère, sans compter Saint- Just et Arthur et d'autres encore, aient eu les mêmes soupçons et aient interprété l'émeute du 10 mars comme le résultat d'une entente scélérate entre Danton et Dumouriez ?
Sans doute, Danton et de Maulde défendirent chaudement Dumouriez pendant les troubles. Mais les émeutiers demandaient la révocation de Dumouriez.
Ce qui étonnait les gens réfléchis, c'est peut-être que certains de ceux-ci, comme Desfieux, avaient été naguère les prôneurs attitrés de Dumouriez. On ne les croyait pas sincères quand ils vitupéraient maintenant contre le général, qu'ils élevaient la veille au pinacle. Puis on connaissait le passé trouble de plusieurs d'entre eux, notamment de Desfieux, qu'une note découverte dans l'armoire de fer représentait comme ayant été stipendié par la liste civile en mars 1791 (1). On crut que ces gens sans aveu jouaient pour de l'argent le rôle qui leur avait été indiqué.
Mais surtout ce qui acheva de donner corps aux soupçons, ce fut l'attitude arrogante que prit Dumouriez, immédiatement après l'émeute du 10 mars. Cette coïncidence entre la levée de boucliers des émeutiers et les menaces du général ne parut pas fortuite.
Pendant que Danton rassurait la Convention sur le compte du général, celui-ci, par une série de proclamations qui se succédaient coup sur coup, dans la journée du 11 mars, ordonnait la restitution de l'argenterie enlevée aux églises belges, la fermeture de tous les clubs, l'arrestation de certains commissaires du Conseil exécutif comme Chépy. Bref, il anéantissait l'œuvre révolutionnaire accomplie depuis le décret du 15 décembre. Le lendemain 12 mars, il justifiait sa conduite dans une lettre insolente et menaçante
(1) Pièce de l'armoire de fer n° 201. Voir, sur Desfieux, les Annales révolutionnaires de juillet-septembre 1918, p. 462, note.
qu'il adressait à la Convention (i). Il y rendait Pache et ses bureaux responsables de la défaite, et il insinuait que Pache et Hassenfratz étaient les auteurs des troubles dont Paris venait d'être le théâtre. Il déclarait que les réunions avaient été opérées en Belgique à coups de sabre, et il allait jusqu'à évoquer le souvenir du duc d'Albe. C'était le langage d'un factieux qui se plaisait à aiguiser le mécontentement des Belges et qui dictait des ordres à la Convention.
Dès le il mars, les députés Treilhard et Camus, restés en Belgique, avertirent la Convention des actes et des menaces de Dumouriez, qu'ils qualifiaient d' « événements graves » qui devaient appeler toute l'attention de l'Assemblée (2). Ils ne connaissaient pas encore la lettre injurieuse que Dumouriez écrivit le lendemain. Celle-ci fut lue au Comité de Défense générale dans sa séance du 15 mars. Le procès- verbal officiel est extrêmement bref. Mais nous savons ce qui s'est passé par les confidences que plusieurs membres feront les jours suivants afin de dégager leurs responsabihtés.
Barère déclara le 2 avril : « Quand on a lu au Comité la lettre de Dumouriez, datée du 12 mars, je proposai contre lui le décret d'accusation. Danton seul s'y. est opposé et a empêché qu'il ne fût proposé à la Convention. Il nous dit qu'il croyait Dumouriez nécessaire à l'armée. »
Pénières raconta, le Ier avril, que Danton fut appelé au Comité de Défense générale pour entendre la lecture de la lettre de Dumouriez : « Bréard, qui était alors président (3), dit qu'il était de son devoir d'en donner connaissance à l'Assemblée. » Delacroix lui répondit
(1) Cette lettre, très longue, est reproduite aux Archives parlementaires, t. LX, p. 528.
(2) Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. II, p. 336.
(3) Bréard présida en effet le début de la séance du 15 mars.
en ces termes : « Quant à moi, si j'étais président, je ne balancerais pas un moment à exposer ma responsabilité et la lettre ne serait pas lue ; car si un décret d'accusation devait être porté contre Dumouriez, j'aimerais mieux que ma tête tombât que la sienne. Dumouriez est utile à l'armée. » Après cette explication, continue Pénières, « il fut arrêté que le lendemain on ferait renvoyer cette lettre au Comité sans en faire faire la lecture. Après que ce renvoi fut décrété, Danton nous dit qu'il repartirait avec Delacroix et qu'il promettait de faire rétracter -Dumouriez, et il ajouta que, dans le cas où Dumouriez s'y refuserait, il demanderait lui-même le décret d'accusation contre lui. »
A ces témoignages il faut joindre celui de Danton lui-même, qui s'est défendu en ces termes à la séance du Ier avril : « Je dois dire un fait qui s'est passé dans le Comité même de Défense générale. C'est que, lorsque je déclarai que je voyais du danger à ce qu'on lût la lettre de Dumouriez et à s'exposer d'engager un combat au milieu d'une armée en retraite, en présence de l'ennemi, je proposai cependant des mesures pour que l'on parvînt à^se saisir du général, au moment où on pourrait le faire sans inconvénient. Je demandai que les amis même de Dumouriez, que Guadet, Gensonné se rendissent à l'armée; que, pour lui ôter toute défiance, les commissaires fussent pris dans les deux partis de la Convention et que, par là, il fût prouvé en même temps que, quelles que soient les passions qui vous divisent, vous êtes unanimes pour ne jamais consentir à recevoir la loi d'un seul homme. Ou nous le guérirons momentanément, leur disais-je, ou nous le garrotterons. »
De ces témoignages concordants de Barère et de Pénières, comme de l'aveu même de Danton, il résulte donc d'une façon indiscutable que, si Dumouriez ne
fut pas immédiatement frappé pour ses proclamations factieuses du n mars et pour sa lettre menaçante du 12, que si les mesures énergiques réclamées par Camus et Treilhard ne furent pas prises, que si la destitution de Dumouriez proposée par Barère ne fut pas prononcée, c'est que Danton s'y opposa. Danton fut même assez puissant pour faire garder secrète la lettre du général. Nous commençons maintenant à comprendre pourquoi le soupçon germera dans les esprits que Danton et Dumouriez s'entendaient.
Dans sa séance du 15 mars, le Comité de Défense générale décida que Danton et son inséparable Delacroix retourneraient en Belgique, avec la mission d'obliger Dumouriez à se rétracter. Ils ne partirent pas sur-le-champ, car ils n'étaient à Bruxelles que le 19, ainsi qu'en fait foi un arrêté qu'ils signèrent avec leurs collègues de la commission Treilhard, Gossuin et Camus. On était au lendemain de la grande défaite de Neerwinden. La retraite ou plutôt la déroute de l'armée de Dumouriez se précipitait. Les commissaires envoyèrent Camus à Paris pendant que Danton et Delacroix se rendraient auprès de Dumouriez. Ceux-ci joignirent Dumouriez près de Louvain,dans la journée du 20. Le général, occupé à repousser une attaque des Impériaux, les renvoya à Louvain , où ils conférèrent avec lui le soir même. Nous connaissons cette conférence parce que nous en a dit Dumouriez dans ses Mémoires, et Danton lui-même dans l'apologie de sa conduite qu'il prononça le Ier avril devant la Convention. Dumouriez nous peint les deux commissaires « très affectés de la perte de la bataille, mais bien plus encore de la commission qu'ils avaient, disaient-ils, d'engager le général à se rétracter de sa lettre du 12, qui avait occasionné un grand déchaînement contre lui dans la Convention
à cause de sa trop franche véracité (1). » Dumouriez se justifia en parlant des excès commis sur les Belges, « Ils furent, dit-il, obligés d'en convenir, mais, comme ils insistaient cependant sur la rétractation... le général leur déclara positivement qu'il ne se rétracterait pas. » Et il ajoute cette réflextion : « Les commissaires mirent dant toute cette négociation beaucoup d'esprit, d'intérêt et de cajolerie. » Ce qu'il ne dit pas, mais ce que Danton nous apprend dans son discours du 27 mars, c'est qu'on parla politique. Dumouriez montra à Danton et à Delacroix une lettre où Roland lui écrivait : « Il faut vous liguer avec nous pour écraser ce parti de Paris et surtout ce Danton. » Par ces confidences. Dumouriez essayait donc de gagner Danton, comme Dantcn par ses cajoleries essayait de gagner Dumouriez. Danton s'est vanté aux Jacobins, le 31 mars, d'avoir menacé Dumouriez de le faire arrêter s'il ne se rétractait pas. Mais Danton se défendait alors contre les préventions de Marat. Il a dû embellir son attitude. Tout ce qu'il obtint du général, ce fut un court billet adressé au président de la Convention, dans lequel il priait l'Assemblée de ne rien préjuger sur sa lettre du 12 mars jusqu'à ce qu'elle eût reçu le résultat de ses conférences avec les commissaires (2).
Danton conviendra, le Ier avril, que ce billet qu'il avait arraché à Dumouriez ne l'avait point satisfait : « Nous acquîmes la conviction, dit-il, qu'il n'y avait plus rien à attendre de Dumouriez pour la République. » Il avait promis de guérir Dumouriez ou de le garrotter. Il ne le guérit ni ne le garrotta. Pourquoi ne le garrotta-t-il pas? Il a prétendu, le Ier avril, que la chose était impossible, que les généraux ne lui
(1) Mémoires, édition de 1794, t. II, p. 68-69.
(2) On trouvera cette lettre aux Archives parlementaires, t. LX, P- 509.
•auraient pas obéi, et il a dit aussi qu'il lui aurait fallu un mandat de la Commission tout entière. Or, la Commission tout entière se réunit à Bruxelles le lendemain 21 mars. Danton ne lui demanda pas d'arrêter Dumouriez. La Commission décida que Delacroix resterait au quartier général et que Danton retournerait à Paris avertir la Convention. C'était encore un ajournement.
Mais voici où les choses deviennent de plus en plus obscures. On allait en ce temps-là de Bruxelles à Paris en moins de deux jours. La lettre envoyée par Delacroix à la Convention, et datée de Gand le 22, porte la mention « reçue le 23 ». Camus, qui quitte la Belgique, quand Danton y arrive, dit à la Convention le 22 mars : « J'ai quitté la ville de Bruxelles avant-hier. » Si Danton avait quitté Bruxelles le 21, il eût dû être arrivé à Paris le 23. Dans une lettre <iatée de Gand le 22 mars, Delacroix s'exprime comme si Danton était en route pour Paris. Treilhard et Robert écrivent de Tournay le 24 mars à la Convention : « Danton vous a déjà instruits de notre situation au moment où il est parti pour Paris d'après un arrêté de la commission. » L'un des arrêtés que signa Danton avec la cpmmission, à Bruxelles, est daté •du 21 mars à 4 heures du matin. Il a pu partir pour Paris, aussitôt après la réunion de la commission, c'est-à-dire de bon matin. Il aurait pu être arrivé à Paris le 22 mars ou tout au moins le 23. Nous venons de voir que le 24 mars, ses collègues croyaient qu'il avait déjà fait son rapport à la Convention.
Comment se fait-il qu'on ne constate la présence de Danton dans la capitale que le 26 mars, jour où il paraît à la séance du Conseil exécutif provisoire? Pourquoi ne s'est-il pas montré du 23 au 26, ni aux comités, ni à la Convention ? Où était -il ? Qu'a-t-il fait dans l'intervalle? N'était-il pas urgent, d'une
urgence extrême, qu'il fit connaître la situation de l'armée, après un désastre comme celuideNeerwindem qu'il s'acquittât promptement de la mission qui lui avait été confiée, quand les minutes étaient si précieuses?
Il faut avouer que Danton n'a donné aucune explication satisfaisante de l'emploi de son temps. Pressé de questions à ce sujet, à la séance du Ier avril, il se borne à dire : « Arrivé à Paris à neuf heures du soir,, je ne me suis pas de suite transporté au Comité, parce que j'avais couru toute la nuit ; mais, dès que j'ai pu y aller, j'ai dit textuellement que Dumouriez était devenu tellement atroce qu'il nous avait dit que la Convention n'était composée que de trois cents imbéciles qui se laissaient conduire par quatre cents brigands. » Le lendemain dont il est ici question, c'est le 26 mars, car on lit au procès-verbal du Comité de Défense générale de ce jour que « les deux commissaires de la Belgique (c'est-à-dire Camus et Danton) assistaient à la délibération du Conseil exécutif pour l'aider des renseignements qu'ils sont à la portée de lui donner, » et on voit en effet que la présence de Danton et de Camus est notée au procès-verbal de la réunion du Conseil exécutif qui eut lieu le même jour.
Donc, du propre aveu de Danton, il ne serait rentré à Paris qvfe le 25 mars à neuf heures du soir, et il était cependant parti de Bruxelles le 21. Il a mis quatre longs jours à faire un trajet qu'on faisait normalement en moins de deux. Il ne dit pas qu'il y ait eu à subir un accident quelconque qui l'aurait retardé. Il y a là quelque chose qui ne s'explique pas et qui devait forcément provoquer le soupçon.
La conduite que tint Danton après sa tardive réapparition n'était pas de nature à lui ramener la confiance. Puisqu'il avait la conviction, ainsi qu'il le dit,
qu'il n'y avait plus rien à attendre de Dumouriez, pourquoi n'a-t-il pas encore demandé sa destitution ? L'insurrection vendéenne qui venait d'éclater paraissait liée aux intrigues du général en Belgique. Dès le 17 mars, Robespierre avait déclaré aux Jacobins que Dumouriez était un traître.
Le 23 mars, en effet, Dumouriez se mettait en rapport avec l'ennemi par l'intermédiaire du colonel Montjoye, son aide de camp, qui annonça à Cobourg qu'il se proposait de dissoudre la Convention par la force et de rétablir la monarchie. Le 25 mars, le colonel autrichien Mack venait dîner au quartier général de Dumouriez et s'entendait avec celui-ci sur les mesures à prendre pour réussir la trahison. Dumouriez s'engageait à évacuer toute la Belgique et à remettre à l'ennemi les trois places d'Anvers, de Bréda et de Gertruydenberg, ce qui fut exécuté.
Pendant que Dumouriez conférait ainsi avec l'ennemi, du 23 au 25 mars, où était Danton? Il est impossible de le dire.
Revenu à Paris le 25 au soir, que fait-il? Au Comité de Défense générale où il paraît le 26 au soir, il se borne à dire, selon Lasource (1), que Dumouriez avait perdu la tête en politique, mais qu'il conservait tous ses talents militaires. «Alors Robespierre, continue Lasource, demanda que la conduite de Dumouriez fût examinée. Danton s'y opposa et dit qu'il ne fallait prendre aucune mesure contre lui avant que la retraite de Belgique fût entièrement effectuée. Son opi fut adoptée. »
Il prononce le lendemain devant la Convention un violent discours, mais contre les seuls ennemis de l'intérieur. Il ne dit pas un mot de Dumouriez ni de la Belgique : << Il faut enfin, s'écrie-t-il, que la Conven-
(1) Séance du Ier avril.
tion nationale soit un corps révolutionnaire ; il faut qu'elle soit peuple ; il est temps qu'elle déclare la guerre la plus inexpiable aux ennemis de l'intérieur. Quoi ! la guerre civile est allumée de toutes parts et la Convention reste immobile ! Un tribunal révolutionnaire est créé qui devait punir tous les conspirateurs, et ce tribunal n'est pas encore en activité! Que dira donc ce peuple? Car il est prêt à se lever en niasse ! > Se lever en masse, dans le style de l'époque, cela voulait dire s'insurger. Danton reprendrait-il à son compte l'idée du mouvement qui a avorté le 10 mars? Il a parlé jusque-là de sa place. Il se lance alors, dit le Moniteur, à la tribune et il reprend : « Que dira donc ce peuple? Car il est prêt à se lever en masse, il le doit, il le veut !... » Et il demande que dans toute la république chaque citoyen soit armé d'une pique aux frais des riches, qu'on mette hors la loi « quiconque aura l'audace d'appeler la contre-révolution, de manifester des opinions perverses, d'appeler tous les malheurs sur sa patrie », que le tribunal révolutionnaire soit mis sur-le-champ en activité, etc. M. Jaurès a dit que, par ce discours, Danton tentait une diversion « pour retrouver toute sa popularité révolutionnaire en concentrant sur la Gironde, haïe du peuple, toutes les responsabilités (i) ». Je n'ai pas l'impression que Danton attaquait la Gironde, car, à différentes reprises dans ce discours, il faisait appel à l'union. Mais ce qui me frappe, c'est que Danton ne disait pas un mot de Dumouriez, du sujet qui hantait tous les esprits. Le lendemain encore, il parlait devant la Convention en faveur de La Noue, un général compromis dans le désastre d'Aix-la-Chapelle. S'il tentait donc une diversion, cette diversion ne pouvait que profiter à Dumouriez, duquel il détournait l'attention.
(i) Jaurès, La Convention, p. n 72-11 73.
Coïncidence étrange et qui donne à réfléchir, pendant que Danton invitait le peuple à se lever en masse contre les ennemis de l'intérieur, trois hommes qui avaient été parmi ceux qui avaient préparé et dirigé le mouvement du 10 mars, Proli, l'ami de Desfieux, Pereira et Dubuisson, trois hommes qui portèrent plus tard leur tête à l'échafaud comme agents de l'ennemi, avaient avec Dumouriez des entretiens très graves, dont l'objet semble bien avoir été d'entraîner le général sur Paris pour dissoudre la Convention, mais avec le concours et au profit des Jacobins.
Partis de Paris le 18 mars avec une vague mission de Lebrun pour la Hollande, ils rencontrèrent Dumouriez le 26 mars au soir à Tournai. Ils le revirent encore au même endroit le lendemain. Dumouriez leur déclara qu'il sauverait la France malgré la Convention, dût-on l'appeler César, Cromwell ou Monck. Il leur exposa ses projets. Il rétablirait la constitution monarchique de 1791, qu'il ferait reconnaître par une assemblée de présidents des districts qu'il convoquerait pour remplacer la Convention dispersée p»ar son armée. Ici, d'après le récit des trois commissaires, l'un d'eux, Dubuisson, aurait attiré l'attention sur le danger que courrait la reine avant que Dumouriez ait eu le temps d'atteindre Paris. Alors Dumouriez s'écria : «Eh bien ! vos Jacobins, à qui vous tenez tant, ont ici un moyen de s'illustrer à jamais et de faire oublier tous leurs crimes ; qu'ils couvrent de leurs corps ceux de la famille royale ; qu'ils fassent faire une troisième insurrection qui rachète les crimes de celles de 1789 et de 1792 et que le fruit de cette dernière insurrection soit la dispersion des 745 tyrans, à quelque prix que ce soit; pendant ce temps, je marche avec mon armée et je proclame le roi ! » Pour tromper Dumouriez, Dubuisson aurait feint d'applaudir à ses vues, et il lui aurait dit qu'il trouvait « son idée belle et possible
dans l'exécution, qu'il allait partir pour Paris et qu'il espérait sonder adroitement les Jacobins sur cet objet ; qu'il ne doutait même pas du succès (1). »
Si on en croit Dumouriez lui-même dans ses Mémoires, ce serait les commissaires, ce serait Dubuisson qui aurait proposé le premier d'employer les Jacobins à la réussite du projet de dissolution de la Convention. « Voici, dit -il, la seule réticence importante qu'ils se sont permise (dans leur récit) et qui était la clef de leur mission. Après être convenus de la nécessité d'anéantir le corps législatif et de le remplacer, ils eurent l'air de chercher avec le général comment se ferait le remplacement. Alors l'un des trois hasarda de dire que les Jacobins avaient président registre, tribune, correspondances, orateurs, habitude de traiter les grandes affaires ; qu'ainsi le remplacement était tout trouvé. » Et Dumouriez ne doute pas que « s'il eût abondé dans leur idée de faire remplacer la Convention par la société des Jacobins, il n'eût gagné toute leur confiance... (2) ». Sur le moment même, le 29 mars, Dumouriez écrivait déjà à Beurnonville que les députés qui lui étaient venus de la part du club des Jacobins lui avaient proposé « les plus belles choses du monde », à condition qu'il les aidât à culbuter la Convention (3).
Si on réfléchit que l'émeute du 10 mars, inspirée par ce même Proli et par son ami Desfieux, avait eu pour but avoué de dissoudre la Convention, on trouvera vraisemblable la version que Dumouriez a donnée de ses conversations avec Proli, Dubuisson et Pereira ; on admettra que ceux-ci lui ont bien offert de se mettre à la tête des Jacobins pour réaliser ses ambitions. Mais Dumouriez, déjà engagé avec Cobourg,
(1) Moniteur, XVI, p. 20.
(2) Dumouriez, Mémoires, 1794, t. II, p. 82.
(3) Archives parlementaires, t. LXI, p. 98.
ne pouvait plus reculer. Il trahira ouvertement trois jours plus tard en livrant aux Autrichiens, le Ier avril, les quatre commissaires de la Convention venus pour l'arrêter.
Mais une question se pose, pressante. C'est au moment même où Proli, Pereira et Dubuisson cherchaient à attirer Dumouriez dans leur parti pour renverser la Gironde, par un coup d'état militaire, que Danton, à la tribune de la Convention, exhortait le peuple à se lever en masse. Ce simple synchronisme donne à réfléchir. Le Jacobin Dubuisson exprime à Dumouriez sa sollicitude pour la vie de la Reine. Danton ne s'exprimait pas autrement dans ses entretiens avec l'émigré Théodore Lameth. Proli, cela est certain, était en relations amicales avec Danton (i).
Nous nous demandions tout à l'heure où Danton avait passé les deux ou trois jours dont il ne pouvait justifier l'emploi. S'était-il rencontré avec Proli, Dubuisson et Pereira, qui avaient quitté Paris le 18 mars (2) et qui devaient être dans la direction de Valenciennes le 21, au moment du départ de Danton pour Paris? Ce n'est pas une hypothèse gratuite de notre part. Le 31 mars, les trois commissaires du Conseil exécutif paraissent aux Jacobins pour faire connaître la conversation qu'ils ont eue avec Dumouriez. Aussitôt Danton monte à la tribune pour se disculper des accusations dont il a été l'objet. Au milieu de son discours, il s'adresse aux trois commissaires, et il les prend à témoin : « J'interpelle les commissaires du pouvoir exécutif de déclarer si je n'ai pas déployé le zèle le plus ardent et le plus efficace
(1) Voir aux Archives nationales, W 76, les interrogatoires et papiers de Proli. Après le 31 mai, les relations se refroidirent quand Proli passera à l'hébertisme. Il accusera Fabre d'Églantine de l'avoir desservi auprès de Danton.
(2) Interrogatoire de Proli, le 19 ventôse an II, devant le Comité ds Sûreté générale (Arch. nat., W 78).
pour opérer une réunion contre laquelle Dumouriez s'élevait constamment. » Danton ne se serait pas exprimé ainsi si les commissaires ne l'avaient pas vu à l'œuvre au cours de sa mission, s'il ne les avait pas rencontrés auprès de Dumouriez, s'il n'avait pas été sûr à l'avance de leur réponse favorable.
Alors la question revient toujours. Ces mêmes hommes, qui avaient été considérés comme les agents de Danton dans l'émeute du 10 mars, se sont-ils concertés avec Danton pour la singulière démarche qu'ils tentèrent auprès de Dumouriez les 26 et 27 mars, à la veille de sa trahison?
Je considère comme un fait grave que Danton n'ait pris parti contre Dumouriez qu'après l'échec de la mission de ces trois hommes auprès du général. Ceux-ci avaient écrit à Lebrun le récit de leur première entrevue avec Dumouriez dans la nuit du 26 au 27. Leur lettre fut à Paris le 29, et son contenu transpira immédiatement (1). Ce ne furent pas seulement les Girondins, mais les Montagnards eux-mêmes qui s'étonnaient du silence gardé par Danton sur sa mission de Belgique. Marat s'écriait, le 29 mars à la Convention : « Je demande que Danton, qui, à mon grand étonnement, n'est pas encore venu vous dénoncer le malheureux état de la Belgique, soit entendu sur-le-champ. » Le lendemain, la Commune, sur le réquisitoire de Chaumette, demandait le décret d'accusation contre Dumouriez.
Danton se décida à parler. Dumouriez avait définitivement jeté le masque. Il n'avait plus de ménagements à garder. Il devait pourvoir à sa propre défense. Une première fois, le 30 mars, il prononce devant la Convention une apologie d'un ton modéré où il adresse à ses collègues des paroles d'union. Le 31 mars,
(1) Discours de Danton du 30 mars : « Les nouvelles reçues d'hier des armées transpirent déjà. »
Marat le somme de nouveau aux Jacobins de se justifier. Cette fois, Danton ne se borne pas à expliquer pourquoi il n'a pas fait arrêter Dumouriez, il attaque les Girondins, « la faction criminelle qui a voulu sauver le Roi ».
Marat veut bien pardonner à Danton. Il est ravi de voir que le tribun, qui jusque-là avait gardé la neutralité entre les partis, passe décidément à la Montagne et va la renforcer de toute la fougue de son tempérament et de toute l'amertume de ses rancunes. Il ne peut s'empêcher cependant de reprocher à Danton son imprévoyance : « Si tu avais prévenu, par une mesure ferme, les trahisons de Dumouriez, ta juste sévérité n'eût pas donné le temps à nos ennemis de renouer leurs trames et de creuser l'abîme sous nos pas. >>
Mais déjà Danton était mis sur la sellette devant les Comités de Défense et de Sûreté générale qui se réunissaient dans la nuit du 31 mars au Ier avril pour faire arrêter tous ceux qui étaient soupçonnés d'intelligence avec Dumouriez. Les Comités décidèrent d'écrire à Danton « pour l'inviter à venir donner des éclaircissements sur la situation de la Belgique (1) ». C'était presque un mandat d'amener, car une lettre semblable avait été écrite à Philippe-Égalité et à Sillery, qui furent mis en arrestation le lendemain. Le bruit courut que Danton, lui aussi, était arrêté (2).
La grande explication que tout le monde attendait eut lieu le Ier avril. Quand Cambacérès eut fini de justifier les arrestations ordonnées la veille par les deux Comités de Défense et de Sûreté générale, Pénières
(1) Procès-verbal officiel dans Atjlard Actes du Comité du Salut public.
(2) « Dans le moment actuel, on fait circuler le bruit que le Comité de Sûreté générale a fait arrêter Danton » (Discours de Robespierre aux Jacobins, le Ier avril 1793).
somma Danton d'expliquer pourquoi, « ayant promis de faire rétracter Dumouriez et ne l'ayant pas fait, il n 'avait pas demandé contre lui le décret d'accusation ». Danton répondit qu'il avait obtenu une lettre de demirétractation et qu'au reste lui et les autres commissaires avaient toujours été en désaccord avec Dumouriez, qu'ils avaient, par exemple, fait exécuter contre lui l'annexion du Hainaut. S'il n'avait pas fait arrêter le général, c'était de peur qu'on ne l'accusât de désorganiser l'armée.
Alors La Source se leva et déclara que la conduite de Danton ne pouvait s'expliquer que parce qu'il s'était concerté avec Dumouriez. « Il est bien étonnant, dit-il, que Danton n'ait osé prendre aucune mesure contre Dumouriez, tandis qu'il nous a dit que l'armée était tellement républicaine que, malgré la confiance qu'elle avait dans son général, si elle lisait dans un journal que Dumouriez a été décrété d'accusation, elle l'amènerait elle-même à la barre de l'Assemblée. » La Source affirma qu'il y avait un plan formé pour rétablir la royauté : « Que fallait-il faire pour le faire réussir ? Il fallait maintenir Dumouriez à la tête de son armée. Danton est venu à la tribune et a fait le plus grand éloge de Dumouriez... Pour faire réussir la conspiration tramée par Dumouriez, il fallait acquérir la confiance populaire, il fallait tenir les deux extrémités du fil. Delacroix reste dans la Belgique, Danton vient ici... Pour faire réussir la conspiration de Dumouriez, que fallait -il faire ? Il fallait faire perdre à la Convention la confiance publique. Que fait Danton? Danton paraît à la tribune, et là il reproche à l'Assemblée d'être au-dessous de ses devoirs; il annonce une nouvelle insurrection, il dit que le peuple est prêt à se lever, et cependant le peuple était tranquille... En criant sans cesse contre la faction des hommes d'État, ne semble-t-il pas qu'on se ménageait ici un mouve-
ment, tandis que Dumouriez se serait avancé à la tête de son armée ? » La Source conclut en demandant la nomination d'une commission d'enquête pour examiner la conduite de Danton et de ses collègues de la commission de Belgique. Après lui,Birotteau rappela que Fabre d'Églantine avait proposé au Comité de Sûreté générale de rétablir la royauté (i). La commission d'enquête fut votée à l'unanimité.
Alors Danton interpella Cambon : « Je somme Cambon, sans personnalité, sans s'écarter de la proposition qui vient d'être décrétée, de s'expliquer sur un fait d'argent, sur ioo ooo écus qu'on annonce avoir été remis à Danton et à Lacroix et de dire la conduite que la Commission a tenue relativement à la réunion. » Cambon, qui s'était montré très sévère au mois d'octobre lors de l'examen des comptes ministériels de Danton, Cambon qui avait dénoncé les vols des fournisseurs de Dumouriez (2), Cambon, ainsi interpellé, ne daigna pas répondre.
Danton, écroulé, retournait à sa place quand la Montagne tout entière se leva et l'invita à remonter à la tribune pour se justifier sur-le-champ, sans attendre la réunion de la Commission d'enquête. Ainsi excité et fouaillé par son parti, Danton comprit que, s'il ne faisait pas un suprême effort pour se justifier, il était perdu, car ses amis l'abandonneraient. Il s'élança de nouveau à la tribune, etil prononça un plaidoyer désespéré d'une fougue ardente, un des plus beaux qui soient sortis de sabouche. D'accusé, il se fait
(1) Si on songe qu'au moment de l'agitation républicaine du Champ de Mars, Fabre d'Eglantine s'exprimait dans une lettre privée en termes méprisants sur la République, et qu'il parlementait avec la Cour à la veille du 10 août, on ne trouve pas invraisemblable le propos de Birotteau (Voir la lettre de Fabre d'Églantine en appendice de mon livre sur Le Club des Cordeliers).
(2) Voir le chapitre sur le fournisseur d'Espagnac dans la première série de mes Études robespierristes.
accusateur. Les amis de Dumouriez, c'est Brissot, c'est Guadet, c'est Gensonné, qui l'ont toujours défendu et qui correspondaient régulièrement avec lui. Les amis de la royauté, ce sont ceux qui ont voulu sauver le tyran, ceux qui ont calomnié Paris, citadelle de la Révolution. La Montagne le soutient, de ses applaudissements frénétiques. Marat lui souffle de nouvelles accusations : « Et leurs petite soupers », disait Marat, et Danton reprenait : « Il n'y a que ceux qui ont fait des soupers clandestins avec Dumouriez quand il était à Paris... » — Marat : « La Source ! La Source en était ! » — Danton : « Oui, eux seuls sont les complices de la conjuration ! » Il continua ainsi pendant plus d'une heure, transformant son apologie personnelle en une attaque violente contre le parti girondin. La Montagne lui fit une ovation. Ses amis l'embrassèrent. Cette diversion politique le sauva.
Un an plus tard, les mêmes Montagnards qui avaient porté Danton en triomphe le conduisirent au supplice en reprenant à leur compte les accusations de Birotteau et de La Source. En avril 1793, les Montagnards, dans leur lutte à mort contre la Gironde, avaient besoin du renfort de Danton, qui avait jusquelà affecté de rester dans la neutralité et de prêcher l'union. Ayant besoin de Danton, les Montagnards étaient tout prêts à le croire innocent.
Le jugement d'absolution qu'ils prononcèrent alors n'était qu'un jugement de parti.
L'historien qui s'en tient aux faits est obligé de reconnaître que, dans cette crise terrible de la perte de la Belgique et de la trahison de Dumouriez, la conduite de Danton ne répond pas du tout au portrait légendaire qu'on s'en fait. L'homme de l'audace s'est montré singulièrement indécis et timide. Effet sans doute de la réserve et du calcul.
A toutes les grandes époques de la Révolution,
Danton agit de même. Il s'absente de Paris le jour du massacre du Champ de Mars, où il avait conduit ses naïfs auditeurs. Il se réserve lors de la déclaration de guerre. A la veille du 10 août, il quitte Paris pour se retirera Arcis-sur- Aube, quand ses amis négocient avec la Cour et travaillent l'émeute. Pendant le procès du Roi, il passe de l'indulgence à la frénésie. Tel il avait été dans les crises antérieures, tel il fut dans la crise de mars 1793, tel il sera à l'avenir.
Les contradictions de ses paroles et de ses actes se résolvent toujours dans le souci de ses intérêts. Il était lié avec Dumouriez par les mêmes intrigues financières, par les mêmes ambitions démesurées, par la même absence de scrupules. Tant qu'il crut à l'étoile de Dumouriez, il le ménagea, il le soutint. Tant qu'il fut incertain sur l'issue de la lutte que le général avait engagée contre les Jacobins, il se garda de se compromettre. Soyons sûrs que, si Dumouriez avait réussi, Danton aurait été du côté du vainqueur.
S'était-il concerté avec Dumouriez ? Son rôle équivoque dans l'émeute du 10 mars, son étrange silence à son retour de Belgique le 26 mars ; son silence suf l'emploi de son temps du 22 au 25 mars, le silence plus étrange encore sur les mesures à prendre à l'égard de Dumouriez, la mission suspecte de Proli, Pereira et Dubuisson, tout cela a donné naissance aux soupçons graves qui se sont fait jour au moment même. Accusé de complicité au sein des comités et jusqu'à la tribune de la Convention, Danton fut sur le point d'être arrêté. Il se tira d'affaire en payant d'audace, en formulant, en guise de défense, une accusation politique contre ses adversaires. Il était trop finaud pour se livrer, trop prévoyant pour laisser une trace matérielle de ses intrigues. Il excellait à jeter des comparses en avant, quitte à les désavouer. On ne saura jamais le fin mot sur ses projets véritables. Il faut se résoudre à ignorer.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que sa mauvaise réputation faisait la vraisemblance des accusations dont il fut l'objet. Quand Danton proposait les mesures les plus patriotiques, on lui imputait des arrière-pensées. S'il poussait à la guerre, on ne le croyait pas sincère. Quand il proposera la paix, il éveillera les mêmes défiances.
Danton et les Girondins étaient également compromis avec Dumouriez. La Montagne, qui s'était toujours défiée du général, sortait grandie de l'aventure. Cambon, qui le premier avait dénoncé ses malversations et protesté contre ses allures dictatoriales, devenait le maître de l'heure, l'homme nécessaire. En s 'unissant à la Montagne et en lui apportant le renfort des députés indépendants qui le suivaient, il forma la nouvelle majorité qui va désormais gouverner par le moyen du Comité de Salut public, élu le 5 avril. De ce Comité, les Girondins sont exclus, mais Danton y entre avec son fidèle Delacroix. Les autres membres, Cambon, Barère, Delmas, Bréard, Jean deBry, Guyton de Morveaux et Treilhard, appartiennent tous aux Indépendants. Danton et Delacroix représentent la Montagne. Ils sont le gage de l'entente de la Montagne et des Indépendants.
Ainsi Danton, par son attaque désespérée du Ier avril contre les Girondins, n'avait pas seulement échappé à l'enquête qui venait d'être votéecontre lui, il avait encore reconquis la confiance de son parti, qui
le porta au gouvernement. Il y resta jusqu'au 10 juillet, pendant trois mois.
A l'intérieur, les luttes des Girondins et des Montagnards atteignent leur paroxysme. Elles dégénèrent bientôt en guerre civile. Le 29 mai, les sections girondines de Lyon renversent la Commune montagnarde dirigée par Chalier. Quelques jours plus tard, la Commune montagnarde de Paris environne la Convention et l'oblige, sous les canons d'Hanriot, d'expulser de son sein l'état-major du parti girondin. Après ces journées parisiennes du 31 mai et du 2 juin 1793, Linsurrection fédéraliste éclate dans les départements et double l'insurrection royaliste de la Vendée. La République tombe dans l'anarchie.
A l'extérieur, les Coalisés, qui ont reconquis toute la Belgique, grâce à la trahison de Dumouriez, assiègent nos places du Nord. Notre armée du Rhin recule sur l'Alsace, abandonnant Mayence, qui capitule à la fin de juillet. Espagnols et Piémontais prennent l'offensive sur les Alpes et sur les Pyrénées.
Plus que jamais, il fallait au gouvernement des hommes de froide résolution et de courage indomptable.
Sans doute, Danton ne domina pas le Comité de Salut public comme il avait régné au Conseil exécutif dans la crise qui suivit le 10 août. Cambon le surveillait. Il occupa néanmoins dans le nouveau gouvernement une place de premier plan. Il fut chargé, avec Bar ère, de la partie diplomatique, et le faible Barère subit son génie impérieux (1). A l'heure des victoires, il avait entonné à pleins poumons le couplet des frontières naturelles. Maintenant que les revers commençaient, on pouvait espérer qu'il saurait faire tête à
(1) M. Bornarel a montré que le rapport présenté par Barère à la Convention le 29 mai 1793 fut en partie rédigé par Danton {La Révolution française, 1890, t. XIX, p. 184 et suiv.)
l'orage, qu'il prêcherait la résistance et qu'il n'écouterait pas les timides conseils de ceux qui pensaient à la paix. A la tribune de la Convention, le 27 mars, quand la Belgique était déjà évacuée, il terminait son brûlant discours par cette promesse : « La France reprendra sa force, la France redeviendra victorieuse, et bientôt les despotes auront regret de nous avoir. repoussés, car une défaite plus complète et plus terrible les attend ! » Quatre jours plus tard, à la__tribune des Jacobins, il s'écriait tragiquement : « Les ennemis n'entreront à Paris qu'à travers un monceau de cendres, et, de ma main, secondé par tous les bons citoyens, j'y mettrai le feu plutôt que de le livrer aux Autrichiens ! »
Hélas ! ces airs de bravoure ne furent que de vaines paroles, quetousles actes de Danton démentirent. Toute son œuvre diplomatique pendant les trois mois qu'il passa au pouvoir se résume d'un mot : la poursuite aussi infructueuse qu'opiniâtre d'une paix insaisissable. A cette poursuite la République ne recueillit que des rebuffades humiliantes, des affronts mérités, i Le jour même où il entrait au Comité du Salut / public, Danton fit offrir la paix à l'Autriche, et il em- I ploj^a à cet effet l'aventurier Proli, qui venait préci- Vsément de jouer auprès de Dumouriez un rôle très louche.
Proli, qu'on disait bâtard du prince de Kaunitz, chancelier d'Autriche, et qui passait pour un agent de l'ennemi, ne faisait pas mystère de ses désirs pacifiques. Il avait blâmé la réunion de la Belgique et la propagande. Au cours d'un dîner chez le restaurateur à la mode, Girardin, vers la fin de décembre ou le début de janvier, il avait déjà conseillé à ses convives, jacobins de marque, de faire la paix et, pour les convaincre de cette nécessité, il avait émis des doutes sur la puissance militaire de la France. Puis, il s'était targué
auprès d'eux « d'être dans le cas d'entamer des négociations avec les puissances et de leur donner le dénoûment le plus heureux (1) ». Ces propos défaitistes ne l'avaient pas empêché d'être choisi avec Pereira et Dubuisson pour la singulière mission qu'il remplit auprès de Dumouriez, au moment où la trahison de celui-ci était déjà commencée. A son retour de cette mission, il s'était montré plus pessimiste que jamais. Dans une réunion particulière de Jacobins, il avait dit : « Vous saurez demain si vous êtes royalistes ou républicains (2) », comme s'il désespérait alors non seulement de la victoire, mais de la République, et il avait conseillé à ses auditeurs, à l'exemple de Danton, de se réconcilier avec les Girondins.
Tel est l'homme, sujet autrichien, que Danton choisissait pour être son truchement auprès de l'Empereur. Sous sa dictée (3), Proli écrivit à sa mère qui était restée à Bruxelles et qui avait ses entrées chez Mercy-Argenteau comme auprès de Cobourg, la lettre suivante :
<• Vendre ii, 5 avril 1793.
<* Je retrouve dans toutes vos lettres, chère et bonne maman, l'empreinte de votre âme aimante et tendre. Il n'en est point qui ne contienne à la fois l'expression de vos sentiments maternels et vos vœux pour le retour de la paix. Hé bien ! votre fils partage toutes vos sollicitudes : comme vous, il désire la paix. Si, comme vous et comme lui, la nation française désire
(1) Déposition de Moine au procès d'Hébert.
(2) Dépositions de Sambat et de Dufourny au procès d'Hébert. On trouvera des renseignements biographiques sur Proli dans mon livre la Révolution et les Étrangers, p. 103, 106, etc.
(3) Proli avouera au Tribunal révolutionnaire qu'il avait écrit cette lettre sur l'invitation de « quelques membres du Comité de Salut public ».
la paix, du moins elle veut qu'elle soit honorable ; que, dans tous les points, elle se concilie avec la dignité, avec la majesté d'un souverain composé de" 25 millions d'hommes égaux, libres et fiers ; qu'enfin et surtout on reconnaisse préalablement le droit qu'a ce souverain de se donner l'existence politique qui lui plaît. J'aime à croire que, si l'on voulait établir une négociation sur ces bases, les représentants de la nation française ne se refuseraient pas à traiter de la paix générale dans un congrès où les plénipotentiaires de la République seraient admis. Montrez ma lettre à ceux qui gouvernent aujourd'hui la Belgique, et, si la maison d'Autriche veut mettre un terme à l'effusion du sang et à la ruine de ses finances, qu'elle ratifie la trêve arrêtée par le traître Dumouriez ; que cette suspension d'armes se prolonge de l'aveu des gouvernements français et autrichien, et que ce dernier envoie sur-le-champ un négociateur aux frontières ; si cette ouverture, que je crois pouvoir faire, est accueillie, sur votre réponse, deux causeurs politiques se rendront de Paris à la frontière de Belgique pour y déterminer, de concert avec le négociateur autrichien, les bases sur lesquelles pourra s'ouvrir une négociation plus officielle et plus explicite.
« Je vous en ai dit assez. Je mesurerai le degré d'importance que le gouvernement autrichien aura attachée aux ouvertures que je vous fais par le plus ou moins de promptitude de votre réponse. Ma lettre vous parviendra par un courrier extraordinaire. Je vous embrasse. Mon adresse est au lit.
« Prolt.
« Rue et Hôtel du Bouloy (1). »
(1) La lettre de Proli, déjà publiée par M. Dard dans son Hérault de SëchelUs, p. 236, note, figure aux Archives des Affaires étrangères, France, 342, fol. 51.
Ainsi, le jour même où Danton entre en fonctions, il ne pense qu'à offrir la paix à l'Autriche. Pour en faire l'ouverture, il choisit un sujet ennemi, et celui-ci présente la négociation qu'il engage comme une suite de celle que Dumouriez a entreprise avec Cobourg, au moment de sa trahison ! Danton diplomate est le continuateur de Dumouriez !
Tellement sa hâte d'obtenir la paix est grande, Danton ne se borne pas à l'offrir aux Autrichiens par le canal de Proli, il emploie parallèlement à cette besogne les bons offices du général Dampierre, qui vient de succéder à Dumouriez dans le commandement de l'armée du Nord. Dampierre était l'ami de Danton. Ci-devant seigneur et fort riche, il avait avancé une partie du cautionnement d'un parent de Danton, Courtois, quand celui-ci avait été nommé trésorier du district d'Areis (1). Courtois, reconnaissant avait fait l'impossible pour faire nommer Dampierre à la Convention. Il avait échoué, mais Dampierre avait gardé avec Danton les meilleures relations. Il lui dut peut-être sa nomination de commandant en chef. Quand il tomba, mortellement frappé, le 8 mai 1793, au combat de Raismes, Danton pleura sa perte et défendit sa mémoire (2).
Comme beaucoup de généraux de cette époque, Dampierre ne s'interdisait pas des incursions dans la politique et même dans la diplomatie. Plusieurs de ses lettres figurent dans la correspondance de l'agent de Pitt, W. A. Miles, qu'il avait connu à Paris. Il avait écrit à ce dernier, le 17 décembre 1792, pour blâmer les exigences du Conseil exécutif à l'égard de l'Angleterre et pour critiquer la conduite de notre ambas-
(1) Voir la déclaration de Saintex aux Jacobins, le 28 septembre 1793, dans le Journal de la Montagne.
(2) Par exemple devant la Convention, le 10 mai 1793 et le i?T nivôse an II.
sadeur Chauvelin, qui était en même temps à cette époque l'objet des critiques de l'ami de Danton François Noël (i).
Quand Dampierre reçut, le 7 avril, la communication du général autrichien Clerf a yt, qui l'avertissait que la suspension d'armes convenue avec Dumouriez expirerait dans les vingt-quatre heures, il répondit le lendemain, 8 avril, en ces termes : « Général, il serait peut-être utile que la trêve, que Dumouriez avait conclue avec vous, subsistât encore, et il serait alors possible de relâcher les personnes que le pouvoir exécutif a dû faire arrêter. En continuant la suspension d'armes, j'enverrais à Paris entamer une négociation et proposer l'échange des quatre députés de la Convention nationale et du ministre Beurnonville avec ces mêmes personnes détenues présentement à Paris. Je serais charmé de reprendre des négociations qui assurassent la gloire des deux armées, le repos et la tranquillité de l'Empire et de la République française (2). » Bien que Dampierre n'eût pas désigné par leurs noms, « les personnes détenues à Paris », dont il proposait l'échange contre les otages livrés par Dumouriez aux Autrichiens, il était clair qu'il s'agissait de la reine et de la famille royale. L'échange, sa lettre le disait nettement, ne devait être que le prélude des propositions de paix.
Il n'est pas douteux que Dampierre, comme Proli, n'avait agi que sur l'invitation de Danton. Le peintre Sambat, ancien ami de Danton et de Proli, déposera au procès d'Hébert qu'il avait été trouvé dans la poche de Dampierre, au moment de sa mort, une lettre de Proli qui traitait de négociations de paix.
Proli, qui était un bavard intempérant, ne sut pas
(1) Voir la correspondance de Noël aux Affaires étrangères. Miles répondit à Dampierre le 8 janvier 1793.
(2) Mortimer-Ternavx, Histoire de la Terreur, t. VII, p. 71, note.
garder le secret. Dès le.12 avril, les Jacobins s'émurent des bruits qui circulaient. Hassenfratz exprima son mécontentement du projet qu'on prêtait, disait-il, à Barère, « de vouloir proposer dans le Comité de Salut public d'entamer des négociations de paix avec les tyrans étrangers ». Le lendemain, la question était portée par Robespierre à la tribune de la Convention. On venait de lire une lettre des représentants à l'armée du Nord, Dubois du Bais et Briez, qui adressaient à l'Assemblée un paquet de proclamations que le prince de Cobourg leur avait fait remettre en même temps qu'une lettre pour le général Dampierre. Plusieurs membres avaient demandé la lecture des pièces. Robespierre se leva : « Je m'oppose à la lecture de la proclamation de Cobourg et en général d'aucunes pièces envoyées par les généraux ennemis. Voici ma raison. Quoique les propositions de transactions soient d'abord rejetées avec horreur, il est des esprits qui, à force de les entendre répéter, pourraient s'y accoutumer, et je ne serai point accusé de concevoir de vaines terreurs par tous ceux qui sauront que déjà des propositions de transactions ont été faites par des rebelles, qui sauront que l'aristocratie, même bourgeoise, se propose d'y entendre. Il est temps d'étouffer ces idées dangereuses ; car il y a en France non seulement des aristocrates, mais de ces lâches égoïstes qui sont prêts à sacrifier la cause du peuple à leurs molles jouissances. » Robespierre conclut cet anathème aux défaitistes en proposant, pour leur ôter tout espoir, de décréter « la peine de mort contre quiconque proposerait, de quelque manière que ce soit, de transiger avec les ennemis ; mais ce n'est pas assez, dit-il, de la peine de mort ; telle est l'importance de la mesure qu'il faut prendre à cet égard que je demande qu'il soit mis hors de la loi ». Robespierre fut applaudi et Camille Desmoulins l'appuya : « Je demande que
nos généraux ne puissent correspondre avec l'ennemi ; je demande qu'ils ne puissent ouvrir aucun paquet venant de l'ennemi sans la présence de deux commissaires. L'exemple de Dumouriez doit nous servir de leçon ».
Alors Danton, dont toute la diplomatie était mise en question et même anéantie par la motion de Robespierre, monta à la tribune pour donner l'avis du gouvernement. Il déploya pour le faire échouer, ou tout au moins pour en détourner la portée, une habileté consommée. Il eut l'air tout d'abord d'applaudir à l'opinion de Robespierre. Il ne voulait que la préciser. Il était d'avis lui aussi qu'on devait décréter la peine de mort contre les lâches qui transigeraient, mais il excepta aussitôt les négociateurs qui poseraient à l'ennemi cette condition préliminaire qu'il reconnaîtrait, avant tout pourparler, la « souveraineté du peuple ». « Il est temps, continua-t-il, que la Convention nationale fasse connaître à l'Europe qu'elle sait allier la politique aux vertus républicaines. Nous touchons au moment où il faut dégager la liberté pour mieux la préserver de tous les enthousiasmes. » Et il se mit à faire une critique spirituelle du décret du 19 novembre, par lequel la République avait promis secours à tous les peuples qui s'insurgeraient contre leurs tyrans. Il ne se souvenait plus que naguère encore il voulait transformer la Convention en un Comité d'insurrection contre les rois. « Ce décret semblerait engager à secourir quelques patriotes qui voudraient faire une révolution en Chine. Il faut avant tout songer à la conservation de notre corps politique et fonder la grandeur française. » Il conclut, après cette profession de foi d'égoïsme sacré : a Décrétons que nous ne nous mêlerons pas de ce qui se passe chez nos voisins, mais décrétons aussi que la République vivra et condamnons à mort celui qui proposerait une transaction autre que celle
qui aurait pour base les principes de notre liberté ».
Cette politique soi-disant réaliste fut saluée d'une double salve d'applaudissements par tous ceux qui, depuis les défaites de Belgique, étaient prêts à liquider la guerre, en sacrifiant les frontières naturelles et les peuples affranchis. Ils étaient nombreux alors. Quand Barbaroux voulut mettre la Convention en contradiction avec elle-même, quand il fit observer, à l'adresse de Danton, qu' « un usurpateur pourrait faire reconnaître aux ennemis extérieurs la souveraineté du peuple, l'unité et l'indivisibilité de la République, tous les principes enfin qui doivent assurer notre liberté, et s'en jouer ensuite », et qu'il demanda que le traité de paix à intervenir fût ratifié par le peuple, il fut très mal accueilli et, d'enthousiasme, l'Assemblée vota la motion de Danton ; « La Convention nationale déclare, au nom du peuple français, qu'elle ne s'immiscera en aucune manière dans le Gouvernement des autres puissances ; mais elle déclare en même temps qu'elle s'ensevelira plutôt sous ses propres ruines que de souffrir qu'aucune puissance s'immisce dans le régime intérieur de la République et influence la création de la Constitution qu'elle veut se donner. La Convention décrète la peine de mort contre quiconque proposerait de négocier ou de traiter avec des puissances ennemies qui n'auraient pas préalablement reconnu solennellement l'indépendance de la nation française, sa souveraineté, l'indivisibilité et l'unité de la République, fondée sur la liberté et l'égalité. »
D'une brève intervention, Robespierre montra que ce texte permettait de traiter aux dépens des Belges, des Rhénans, des Savoisiens, des Niçards, qui avaient cru à nos promesses. Il demanda qu'on amendât le décret, de telle sorte que les négociations ne pussent leur porter préjudice. Delacroix, l'ami de Danton.
essaya d'écarter l'amendement comme inutile ; les pays ayant été réunis à la République continuaient d'en faire partie. Les défaitistes réclamèrent l'ordre du jour pur et simple. Mais le girondin Ducos s'y opposa : « Vous avez engagé la foi de la nation française à ces peuples, et vous ne pouvez rendre la nation parjure. » Puis Ducos montra que le vote de l'ordre du jour pur et simple créerait dans les pays encore occupés par nos armes l'agitation la plus dangereuse : « Vos armées sont dans ces pays et vous ne doutez pas qu'il n'y existe quantité de personnes ennemies de votre révolution. Doutez-vous qu'elles ne profitent de cette déloyauté, j'oserai même dire de cette trahison, pour exaspérer le peuple ; et vous, au lieu de conserver ces contrées à la liberté, vous les verrez retomber sous le despotisme qui, après en avoir fait le tombeau de nos armées, s'ouvrira facilement les barrières de la République. » L'Assemblée se rangea à l'avis de Ducos et de Robespierre. Les droits des peuples réunis ne pourraient être sacrifiés par les négociateurs. *
C'était mal connaître Danton que de s'imaginer qu'il pourrait être retenu dans sa poursuite de la paix par l'obligation de ne pas abandonner ces frontières naturelles qu'il avait revendiquées quelques semaines auparavant avec une impérieuse superbe. Il interpréta le décret du 13 avril comme un blancseing pour les négociations commencées qui ne pouvaient aboutir qu'à un échec complet, car elles devaient être considérés par les Alliés comme une preuve sans réplique du peu de confiance des gouvernants de la République dans la victoire de leurs armes.
Au moment de la trahison de Dumouriez, le naïf prince de Cobourg avait cru pouvoir promettre, dans une proclamation du 5 avril, qu'il ne poursuivrait en
France que le rétablissement de l'ordre et delaConstitution monarchique de 1791. Il avait donné sa parole d'honneur qu'il rendrait les places occupées « aussitôt que le Gouvernement qui serait établi en France ou le brave général Dumouriez le demanderait (1) ». Ses imprudents engagements avaient soulevé l'indignation des gouvernements coalisés, qui entendaient s'indemniser aux dépens de notre territoire et prendre des garanties, autrement dit faire des conquêtes. La conférence d'Anvers du 7 avril fut unanime à désavouer Cobourg, qui dut retirer toutes ses promesses dans une nouvelle proclamation, en date du 9 avril, dans laquelle il déclarait la suspension d'armes rompue (2).
Les pourparlers entamés par Danton continuèrent quelque temps encore aux avant-postes. Le 12 avril, Cobourg avait écrit à Briez et à Dubois du Bais pour prendre devant eux la défense de Dumouriez, qu'ils avaient accusé de trahison. Les deux commissaires firent au général ennemi une longue réponse qui indigna la Convention quand elle en prit connaissance, le 15 avril. Un décret formel blâma Briez et Dubois du Bais pour avoir abaissé la dignité nationale en engageant avec l'ennemi une conversation politique sur nos affaires intérieures. Après l'épouvante des premiers jours, l'Assemblée se ressaisissait. Elle craignait maintenant d'affaiblir le moral des troupes et de la Nation en semblant implorer la paix.
Le 13 avril encore, l'adjudant-général Chérin eut une entrevue avec le prince de Cobourg et le colonel Mack. Ceux-ci lui déclarèrent que, si la France acceptait le retour à la Constitution monarchique de 1791 et l'abandon des conquêtes, elle pourrait sans
(1) La proclamation de Cobourg est aux Archives parlementaires, t. LXI, p. 603.
(2) Voir cette pièce aux Archives parlementaires, t. LXII, p. 66.
doute obtenir la paix. Des communications du même ordre eurent lieu à l'armée du Rhin entre Custine et Wurmser. «Le n avril, dit M. Aulard d'après les Archives des Affaires étrangères, en transmettant à Brunswick et à Wurmser le décret du 5 par lequel la Convention prenait des otages allemands pour garantir la sûreté des personnes livrées par Dumouriez, Custine exprimait aux généraux ennemis le désir d'avoir de fréquentes occasions de converser avec eux. Wurmser répondit aussitôt avec un ton courtois, et l'aide de camp qui apporta sa lettre à Custine, le 13 avril, déclara « que Wurmser, dans son particulier, désirait voir cesser la plaie de la guerre et qu'il était persuadé aussi que Sa Majesté Impériale partagerait ses désirs et ses sentiments ». Custine retint l'aide de camp à souper, causa longuement avec lui et lui affirma qu'il «n'attendait que la réponse du duc de Brunswick pour demander des instructions à son gouvernement (1) ». Wurmser envoya la lettre de Custine au président du Conseil de guerre à Vienne (2). Quand on parcourt la correspondance officielle, nul doute que Custine, comme Dampierre, n'ait agi d'après les instructions du Conseil exécutif dûment autorisé par le Comité de Salut public, c'est-à-dire par Danton et Barère.
Prenant ses désirs pour des réalités, le ministre des Affaires étrangères, Lebrun, se flattait que l'Autriche ne tarderait pas à souhaiter la paix (3). Illusions puériles qui dénotaient une absence rare d'élémentaire psychologie ! L'Autriche, grisée par ses succès, formulait dès le 25 mars des buts de guerre
(1) Aulard, La diplomatie du premier Comité de Salut public, dans la Révolution française, t. XVIII, p. 340.
(2) Voir la lettre de Wurmser à l'Empereur, en date du 2 mai 1793 dans Vivenot, t. III, p. 43-46.
(3) Voir sa lettre du 20 avril à Descorches partant pour Constantinople.
qu'aucun gouvernement français ne pouvait accepter ; elle exigeait que la France abandonnât toutes ses conquêtes, même Avignon ; qu'elle livrât en outre ses forteresses du Nord, avec lesquelles on formerait une solide barrière pour la défense des Pays-Bas, dont la frontière serait reculée jusqu'à la Somme ; enfin que, pour protéger l'Allemagne, l'Alsace et la Lorraine fissent retour à l'Empire jusqu'à la Moselle (1).
L'Empereur François ne se bornait pas à désavouer Cobourg, il lui interdisait à l'avenir tout empiétement sur le terrain diplomatique, et il nommait auprès de lui, à poste fixe, pour diriger la partie politique des opérations, l'ancien ambassadeur à Paris Mercy- Argenteau. En attendant l'arrivée de celui-ci, qui était à Londres, Cobourg ne devait donner aucune suite à la négociation engagée par Dampierre. « Si Dampierre, ajoutait-il, remettait sur le tapis l'idée d'échanger la reine et la famille royale contre Beurnonville et les quatre commissaires, vous pourriez lui laisser entrevoir que ce projet serait peut-être goûté si la proposition était faite sous une forme valable et par des gens qui ont en mains le pouvoir de l'exécuter (2). » Le neveu faisait assez bon marché de la liberté de sa tante Marie-Antoinette. Il entendait ne pas sacrifier les intérêts de sa famille à ceux de son État. En affectant de croire que le Comité de Salut public n'avait pas le pouvoir de tenir ses promesses, il rendait impossible tout pourparler ultérieur même sur ce sujet limité de l'échange des otages. Et c'était bien ce qu'il voulait, car il pressait en même temps Cobourg de pousser les opérations militaires avec la dernière énergie : « Le seul but vers lequel doivent tendre tous nos soins, c'est de profiter de la confusion
(1) Lettre de Ph. Cobenzl à Mercy, datée de Vienne le 26 mars 1793 (Vivenot, t. II, p. 522).
(2) Vivenot, t. III, p. 39.
et de la désunion qui régnent en France pour vous emparer des forteresses, de s'établir d'une manière solide sur le territoire ennemi et y porter mes armes aussi loin que possible, sans vous arrêter à prêter l'oreille à aucune proposition autre que celles qui vous procureraient la possession immédiate de quelque forteresse ou d'autres avantages importants propres à faciliter et assurer le progrès de vos opérations. Ce n'est qu'en poussant la guerre avec la plus grande vigueur qu'on parviendra à une paix prompte et honorable (i). » Des instructions analogues furent envoyées à Wurmser. Heureusement pour la France, les généraux ennemis s'attardèrent à une guerre de sièges faite selon les règles !
Les admirateurs de Danton s'embarrassent peu des contradictions de sa politique étrangère. Quand ils ne les mettent pas tout bonnement sur le compte du «réalisme» de leur héros, qui s'accommodait des circonstances, ils applaudissent à sa roublardise. En demandant la paix au lendemain de la trahison de Dumouriez, Danton ne désirait pas l'obtenir, à les en croire. Il voulait seulement, par cette feinte, amuser l'ennemi, retarder sa marche afin de gagner un temps précieux qui serait utilisé pour réorganiser l'armée et mettre la frontière en état de défense. Cette indulgente interprétation oublie peut-être que déjà après Valmy Danton avait négocié avec les Prussiens et qu'au lieu de les amuser, il les avait sauvés. Mais surtout elle ne s'accorde pas du tout avec les faits et avec les documents.
Si l'offensive pacifique tentée par Danton au début d'avril n'avait été dans sa pensée qu'un expédient, il y aurait vite renoncé dès qu'il aurait compris qu'elle ne menait à rien. Or il persista à réclamer la paix
(i) François II à Cobourg, Vienne, le 24 avril 1793 (Vivenot, t. III, p. 34)-
même contre toute espérance, et, chose plus grave, il abjura pour toujours la politique belliqueuse et conquérante dont il s'était montré le champion pendant l'intervalle où il avait quitté le pouvoir. Il resta désormais jusqu'à la fin, jusqu'à l'échafaud, l'homme de la paix, l'espoir de tous les défaitistes.
L'histoire de son passage au Comité de Salut public est l'histoire d'une poursuite perpétuelle de la paix aussi vaine qu'humiliante. Il ne s'adresse pas seulement à l'Autriche, mais à toutes les autres puissances belligérantes.
Dès le 2 avril, le Conseil exécutif essayait d'entamer des pourparlers avec l'Angleterre par le moyen d'un aventurier assez mystérieux nommé James Tilly Matthews, qui se prétendait par sa mère issu d'une famille protestante française chassée par la révocation de l'édit de Nantes. Dans des lettres confiées à ce personnage, Lebrun demandait à Grenville un passeport et un sauf-conduit pour un négociateur qu'il enverrait à Londres muni de pleins pouvoirs. Ce négociateur devait être Maret, qui avait déjà été employé à des missions de ce genre en Angleterre (1). Quand Matthews voulut passer le détroit, il fut arrêté à Boulogne par une municipalité soupçonneuse, qui ne le laissa continuef son voyage que sur l'ordre formel du Comité de Salut public. Grenville n'eut aucun égard aux propositions françaises d'accommodement. Il répondit durement, le 18 mai, qu'il ne pouvait recevoir aucun agent de la part de la France avant d'être assuré que celle-ci avait « entièrement changé de principes et de conduite à l'égard des autres nations ». Il ajouta qu'il ne pouvait pas, pour le moment, reconnaître la République et qu'il n'accepterait de négocier avec
(1) M. Aulard a publié les lettres confiées à Matthews et la répons e de Grenville dans son étude citée, la Révolution française, t. XVIII, p. 150, note.
elle qu'autant qu'elle consentirait à accorder aux Alliés « une juste satisfaction, sûreté et indemnisation ». En rapportant cette réponse, Matthews demanda pour prix de ses services une somme invraisemblable, la cession d'un bien national et le titre de consul de France à Londres. Au lieu de reconduire avec indignation, Danton et Barère continuèrent à l'employer. Lebrun fut autorisé à faire une nouvelle tentative auprès de Grenville. Il lui fit passer par le même canal une nouvelle lettre plus humiliante encore que la première, où il n'exigeait plus comme préliminaire des négociations la reconnaissance de la République, mais où il affectait de considérer cette reconnaissance comme « une vaine étiquette de cour ». Grenville ayant déclaré dans sa réponse que ces communications pourraient lui être adressées par le moyen des généraux, Lebrun saisissait la balle au bond : « La République, disait-il, est tellement audessus de ces formes qui entravent les communications entre les différentes contrées de l'Europe qu'elle n'est aucunement éloignée d'adopter le mode que vous proposez à cet égard, quoiqu'il soit moins propre à terminer d'une manière satisfaisante le différend qui s'est élevé entre les gouvernements respectifs (i). » Avec l'approbation expresse du Comité de Salut public, il fut décidé qu'on enverrait à l'armée du Nord deux commissaires, Forster etPétry,pour négocier en apparence un cartel d'échange de prisonniers et, en réalité, pour s'aboucher officieusement avec les généraux anglais. Leur départ tarda. Ils étaient encore à Paris quand Danton tomba du pouvoir le 10 juillet. Le nouveau Comité de Salut public, le Comité Robespierre, modifia leurs instructions et exigea qu'avant tout pourparler les Anglais reconnussent la Répu-
(i) M. Aulard a publié la lettre de Lebrun en date du 8 juin 1793.
blique. Forster et Pétry ne purent même pas se mettre en rapport avec les Anglais.
En négociant avec l'Angleterre et avec l'Autriche, Danton n'avait pas oublié la Prusse. Comme au lendemain de Valmy, il espérait toujours la détacher de l'Autriche.
Pour reprendre avec elle les pourparlers interrompus, il s'avisa de mettre un de ses clients, Félix Desportes, en rapport avec le baron d'Esebeck, ministre du duc des Deux-Ponts, qui était alors retenu prisonnier à Metz. Desportes, qui avait été antérieurement accrédité comme agent diplomatique auprès de la Cour des Deux-Ponts, rendit visite à d'Esebeck au mois de mai 1793, et il lui promit la liberté s'il voulait l'aider à nouer des pourparlers avec les princes allemands. Desportes ne fut pas seul employé à cette mission. L'ami de Proli, Dubuisson, fut aussi envoyé à Metz par ordre du ministre Lebrun, le 4 mai 1793 (1). Dubuisson expliquera plus tard, quand il sera mis en prison comme agent de l'ennemi, que sa mission échoua par la faute des représentants à l'armée de la Moselle, qui s'opposèrent à la mise en liberté du baron d'Esebeck (2). Desportes, lui, ne se décourageait pas. Il demandait au roi de Prusse un sauf-conduit pour voyager en Allemagne, et le sauf-conduit lui fut accordé au début de juin. Le baron de Luxbourg, un des chambellans de Frédéric-Guillaume, fut envojré à Metz, en apparence pour visiter le baron d'Esebeck, en fait pour conférer avec Desportes. Mais tout se passa en compliments et en promesses vagues. La négociation non seulement n'aboutit à rien, mais ne put même pas s'ébaucher.
(1) Aulard, La diplomatie du premier Comité de Salut public, dans la Révolution française, 1890, 1. 1, p. 239.
(2) Voir l'Exposé précis de sa vie politique, écrit par Dubuisson* en prison (Archives nationales, W 76).
De guerre lasse, Danton s'efforçait entre temps de chercher des alliances, ou tout au moins d'obtenir des neutres leur concours pour frayer un chemin vers la paix. Il fit décider que Maret serait envoyé à Naples et Sémonville à Florence. Le choix de ces deux hommes était très significatif. Maret avait déjà été employé avec Noël à des missions confidentielles en Angleterre. Il était du secret de Danton. Quant à Sémonville, ce ci-devant était un ancien agent de Mirabeau, qui avait été chargé avec Talon de la distribution des fonds de la liste civile. Certains documents de l'armoire de fer le compromettaient. Avant de lui confier la mission d'aller à Florence représenter la France auprès du grand-duc de Toscane, le Comité de Salut public chargea Danton de l'interroger, de l'enquêter et de prononcer sur son civisme. Scène de haute comédie ! Danton avait fait partie de l'atelier de police dont Sémonville et Talon étaient les chefs ! L'absolution ne pouvait faire doute et fut accordée comme bien on pense. Maret et Sémonville emportèrent, outre leurs instructions écrites (1), des instructions orales et secrètes qui leur permettaient d'offrir à la Toscane et aux Deux-Siciles, pour prix de leur concours en vue de la paix, la sûreté de la reine et de sa famille (2). Cette mission finit avant d'avoir commencé. Les deux négociateurs furent enlevés par ordre de l'Autriche à leur passage dans la Valteline, le 24 juillet 1793, et retenus prisonniers à Milan. Avec Sémonville, avait été arrêté son secrétaire de légation, Mergez, cousin de Danton (3).
Une seule des multiples négociations engagées par le premier Comité de Salut public, qu'on a nommé le
(1) Les instructions de Sémonville sont datées du 23 mai, celles de Maret du 18 juin.
(2) Ernouf, Maret, p. 153.
(3) Voir Kaulek, Papiers de Barthélémy t. II, à la table.
Comité Danton, parut donner un moment quelques résultats. Ce fut un projet d'alliance avec la Suède. La mort de Gustave III avait changé toute la politique de ce pays. Le régent Charles de Sudermanie renvoya à Paris son ambassadeur le baron de Staël, époux de la fille de Necker, pour obtenir des subsides qui lui permettraient de défendre sa neutralité contre la Russie. Staël, bien accueilli par Danton et par Lebrun, parvint à conclure, le 16 mai 1793, un projet de traité d'alliance qu'il expédia à Stockolm par un courrier extraordinaire. La France s'engageait à fournir à son alliée un subside de 10 millions qui serait porté à 18 si la Suède était attaquée (1). En échange, la Suède devait mettre sous les armes, 60 000 hommes et équiper 15 vaisseaux de ligne et 12 frégates. Au dernier moment pourtant, tout fut remis en question. Le régent de Suède craignit d'être entraîné dans la guerre. Pour se dispenser de ratifier le traité, il émit une prétention qu'il savait inadmissible, la mise en liberté de la famille royale. Barère raconte, dans ses Mémoires (2), que Danton fut le principal auteur du traité mort-né passé avec la Suède : « Quoique mon collègue, dit-il, eût un air de bonhomie et de rondeur dans les affaires, je me défiai de lui, sachant qu'il aimait beaucoup les finances et ne voulant rien avoir à faire dans cette partie délicate, où l'on peut être très facilement soupçonné de corruption et de partage...» Aux instances de Danton qui lui vantait le merveilleux projet d'alliance, il aurait
(1) C'est en vue de cette négociation que Barère fit voter, le 3 mai, un décret qui mettait à la disposition du Comité de Salut public « les fonds nécessaires pour indemniser les alliés de la République des frais d'armement et des dépenses qu'ils feront pour le développement de ses forces contre ses ennemis. »
(2) T. II, p. 87 et suiv. Sur la négociation avec la Suède, voir aussi la correspondance de Staël publiée par Léouzox-Leduc, P. 255-259-
répondu : « Je ne suis pas de votre avis. M. de Staël est le gendre de M. Necker, avec qui il ne cesse de correspondre à Coppet. C'est connu. M. Necker et sa fille, Mme de Staël, sont bien plus Anglais que Français ; cette proposition d'alliance et de coopération maritime pour le prix de quelques millions est une spéculation fiscale plutôt qu'une opération diplomatique. Je ne vous cache point ma façon de penser : je suis contre la proposition... » Barère aurait d'abord réussi à faire ajourner le projet (1), mais Danton serait revenu à la charge. Pour triompher des hésitations de Barère, il aurait proposé de faire repartir Staël pour Stockholm avec la mission de faire préciser le délai dans lequel îa Suède serait tenue de terminer ses armements. Il aurait demandé en même temps au Comité d'accorder à l'ambassadeur une avance de 600 000 francs qui serviraient à acheter à Stockholm les concours nécessaires. Barère aurait laissé à Danton la responsabilité de cette dernière proposition et Danton l'aurait fait adopter par le Comité, en l'absence de Barère. Barère ajoute encore : « M. de Staël partit, il est vrai, de Paris, mais il ne dépassa jamais le lac de Genève... Plus jamais on n'entendit parler de la négociation de cette prétendue coopération navale de la Suède. » Barère insinue clairement que Danton et Staël se partagèrent la somme.
Ceux-là seuls pour qui la vertu de Danton est un article de foi refuseront de prendre en considération les allégations de Barère. Il n'est pas douteux cependant qu'une avance de 300 000 livres ait été consentie au baron de Staël. Cela ressort d'une lettre de notre envoyé en Suède, Verninac, en date du 19 juillet 1793.
(1) Il est certain que le Comité de Salut public consacra plusieurs séances à son examen, mais il est certain aussi que le Comité approuva le projet d'alliance (Aulard, Actes du Comité de Salut public, t. IV, séance du 16 mai 1793).
Le même Verninac ajoute que le Gouvernement français avait promis verbalement à Staël de lui donner un acompte de 1 200 000 livres destiné à nous rendre favorables les membres du cabinet suédois (1). L'argent est-il arrivé à destination ? Staël l'a-t-il gardé pour lui? En a-t-il fait profiter Danton? Laissons à Barère la responsabilité de ses insinuations, mais ajoutons que, dès l'an III, bien avant qu'il n'écrivît ses Mémoires, Barère ne cessait de représenter Danton, dans son compte rendu à ses commettants, comme un homme d'argent : « Danton, dit-il, qui ne connaissait d'autre moyen de gouverner que par la corruption et l'argent... (2) » Il faut avouer que tout ce que nous connaissons de Danton n'est pas de nature à faire rejeter le témoignage de Barère.
Les pourparlers engagés par Danton avec les puissances avaient beau être entourés de mystère. Il fut impossible d'en cacher entièrement l'existence. La légion d'aventuriers qui y étaient employés aimait à se donner de l'importance (3). Ils causèrent. La partie saine de la Convention ne tarda pas à manifester à l'égard de la diplomatie occulte du Comité de Salut public une défiance de plus en plus vive, dont il n'est pas difficile de retrouver les signes et les symptômes.
(1) La dépêche de Verninac est citée dans l'étude de M. Aulard sur la diplomatie du premier Comité de Salut public. (La Révolution française, 1890, t. I, p. 444).
(2) Mémoires de Barère, t. II, p. 326.
(3) Je n'en ai nommé que quelques-uns. Il y en eut beaucoup d'autres, dont tous ne sont pas connus. Ainsi, le 22 juin 1793, Ie Comité autorisa le ministre des Affaires étrangères à envoyer en Angleterre deux agents intelligents et patriotes pour sonder les véritables vues du Gouvernement anglais. Ainsi, le 27 juin, le ministre exposa au Conseil exécutif qu'un prêtre brabançon, possédant des relations intimes avec les généraux ennemis, s"est offert à servir la République et de faire connaître les projets des puissances, l'état de leurs armées, etc. Les services de cet espion furent agréés par le Comité, etc., etc.
Ce n'étaient pas seulement les révolutionnaires restés fidèles au propagandisme, comme Anacharsis Cloots, le 26 avril 1793, qui déclaraient à la tribune qu'on ne devait traiter avec les tyrans qu'après les avoir vaincus, plus d'un Montagnard, même de ceux qui désavouaient le propagandisme, comme Robespierre, se mirent à blâmer les imprudentes et vaines initiatives du Comité de Salut public.
Le 24 avril 1793, Robespierre proposa d'insérer dans l'acte constitutionnel quatre articles qui pouvaient avoir l'inconvénient, dit-il ironiquement, de nous brouiller avec les rois sans retour : « J'avoue que cet inconvénient ne m'effraie pas ! » Ces articles, qui d'ailleurs furent rejetés, étaient ainsi conçus :
« I. Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents peuples doivent s'entr'aider, selon leur pouvoir, comme les citoyens du même État.
«IL Celui qui opprime une Nation se déclare l'ennemi de toutes.
« III. Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès de la liberté et anéantir les droits de l'homme doivent être poursuivis par tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des brigands rebelles.
« IV. Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le genre humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature. »
Ces articles, qui étaient comme l'esquisse d'une société des nations, mais où n'entreraient que des nations affranchies, étaient nécessairement une critique indirecte des négociations entamées avec les despotes.
Sentant l'opposition grandir, le Comité de Salut public s'efforça de la désarmer. Le jour même où Robespierre faisait sa proposition, qui était comme
LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC l6l
un sabot à tout pourparler, Barère donna lecture d'une proclamation que le Comité adressait aux armées pour démentir les bruits de paix. A l'en croire, ceux qui répandaient ces bruits étaient des mauvais citoyens ou des agents de l'ennemi qui voulaient ébranler le courage des soldats : « Les représentants du peuple sauront bien saisir le moment d'une paix honorable et digne de la République; mais c'est votre constance, c'est votre indignation contre les traîtres, c'est son triomphe qui nous donneront la paix. Pour y parvenir, il faut combattre; et bientôt nos ennemis, épuisés devant nos places fortes, s'estimeront heureux de l'obtenir. Ils vous parlent de paix et ils font une guerre atroce ; ils prennent le rôle de pacificateurs, et ils agissent comme des cannibales ; ils vous parlent de l'honneur national, et ils violent tous les droits des nations. Les perfides ! Ils vous parlaient aussi de paix, lorsque, le 13 avril, dans la forêt de Saint-Amand, leurs soldats vous embrassaient pour massacrer ensuite votre avant-garde. Leur cri est lapaix et la royauté, le vôtre doit être la République et la guerre ! » Le même Barère, dans son discours du 3 mai, déclarait avec une tranquille audace que le gouvernement français « laissait aux coalitions despotiques l'initiative de la paix », alors qu'il faisait ou laissait écrire à Lebrun les lettres humiliantes qu'on a lues.
Le Comité Danton n'avait pas le courage de prendre/ la responsabilité de sa diplomatie véritable. Ses actes/ secrets démentaient continuellement ses déclarations publiques. Il avait beau proclamer à la tribune qu'il ne poursuivait que la victoire, il ne croyait pas à " cette victoire. Ses partisans étaient réellement, dans le fond de leur âme, des défaitistes, comme nous disons aujourd'hui. Tel ce Thomas Paine, que la Législative avait fait citoyen français et que les électeurs de quatre départements avaient envoyé siéger à la
Convention. Il écrivait à Danton, « son ami », à la date du 6 mai, trois jours après la carmagnole de Barère : «Aujourd'hui, après six ans d'attente, je désespère de voir accomplir le grand œuvre de la liberfé européenne ! Ce ne sont ni les puissances étrangères coalisées, ni les intrigues des aristocrates et des prêtres qui m'ôtent l'espérance, mais bien la manière tumultueuse dont on conduit les affaires intérieures de la Révolution... Tout ce qu'on peut attendre de mieux maintenant ne se rapporte plus qu'à la France, et je me suis trouvé parfaitement d'accord avec vous quand vous avez proposé de n'intervenir dans le gouvernement d'aucune nation étrangère et de ne pas souffrir qu'aucun pays étranger n'intervienne dans le gouvernement de la France... Le décret rendu à ce sujet était un acte préalable nécessaire pour le rétablissement de la paix. » Après ces aveux d'une franchise méritoire, Paine remarquait que les Alliés n'avaient encore reconnu ni Monsieur ni d'Artois comme régents, ce qui laissait l'espoir d'une paix qui n'exigerait pas le rétablissement de la royauté. Pour prévenir les dangers d'une rupture entre Paris et les départements, il conseillait à Danton de faire transférer la capitale en province. La lettre, écrite en anglais, fut saisie dans les papiers de Danton. Elle figure aujourd'hui dans les cartons du grand Comité de Salut public, du Comité Robespierre (i), et il est à peu près certain qu'elle fut imputée à crime à l'auteur comme au destinataire.
Le Comité Danton pensait comme Thomas Paine. La Convention avait fait défense à ses commissaires auprès des armées d'entrer en négociations avec l'ennemi. Passant outre à cette défense, ou plutôt
(i) Archives nationales, AFn 49. On la trouvera reproduite dans les pièces justificatives de l'absurde compilation du Dr Robinet, Danton émigré, p. 239-243.
lui donnant une interprétation diamétralement opposée à son esprit, il autorisait ces mêmes commissaires, par une circulaire confidentielle, à ne pas laisser échapper l'occasion « d'arracher le secret de nos ennemis sans compromettre la dignité nationale», c'est-à-dire à communiquer avec l'ennemi toutes les fois qu'ils croyaient pouvoir en tirer des renseignements (1). «En fait, dit avec raison M. Aulard, le Comité ne tint aucun compte des répugnances officielles de la Convention. » M. Aulard en donne encore cette preuve que le Comité envoya, au mois de juin, le représentant Cusset à l'armée de la Moselle en le chargeant d'une mission secrète assez obscure dans le Luxembourg.
Les tendances défaitistes de la diplomatie de Lebrun provoquèrent des résistances jusque dans ses bureaux. Un de ses commis, qui, avant de coiffer le bonnet rouge et de se faire naturaliser Français, avait été secrétaire de l'ambassade de Naples, l'Italien Louis Pio (2) , le dénonçait au Comité de Salut public au début de mai et l'avertissait de sa dénonciation par cette lettre insolente :
«Citoyen Ministre,
« Un homme libre doit être franc. Je suis l'un et l'autre. Hier, vous ne m'avez pas vu paraître au rendez-vous que vous m'aviez indiqué ; c'est que je m'occupais de vous dans le Comité de Salut public. Oui, citoyen, je vous ai dénoncé, et dans ce même Comité et dans celui de Sûreté générale. Depuis
(1) Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, t. VII, p. 77, note.
(2) Sur Pio, voir l'article que je lui ai consacré dans le numéro de janvier 1919 des Annales révolutionnaires.
huit mois, vous m'étiez suspect. J'en avais écrit à Danton, vous devez vous en rappeler. Mes soupçons ne se sont pas détruits depuis ; mais, pour pouvoir fixer mes idées une fois pour toutes, j'ai voulu vous voir de -près. J'ai été pendant quarante-cinq jours dans vos bureaux, et j 'en ai eu assez. Je vous ai dit des vérités à plusieurs reprises ; vous n'en avez pas tenu compte, et j'ai pris le parti de vous dénoncer ouvertement. Je ne .veux plus de place de vos mains, c'est le bien de la Patrie que je veux, c'est la République qui doit être sauvée.
Respect au Ministre.
Ce 9 mai, l'an deuxième de la République. Paris, Café Pelletier,
Le citoyen Pio (i). »
Malgré toute sa défiance, Pio, qui allait dénoncer Lebrun à Danton, n'était qu'un naïf. Comme tant d'autres, il ne connaissait que le Danton de la tribune.
Nous savons ce que contenait la dénonciation de Pio contre Lebrun, car il a pris soin de la faire imprimer dans le journal de Marat (2). Il reprochait d'abord au ministre de choisir pour leur confier des missions des agents douteux, tels que Noël et Proli. Noël était un aristocrate, Proli l'agent secret de la maison d'Autriche. « Lebrun, qui connaissait (Proli), l'a cependant envoyé à Dumouriez sous prétexte de surveillance. Mais n'était-ce pas plutôt pour accélérer la marche de Dumouriez sur Paris? Pour protéger les royalistes et achever la contre-révolution? » Puis Pio reprochait à Lebrun ses négociations secrètes : « Il est connu actuellement, disait-il, que nos ennemis tâchent
(1) Archives des Affaires étrangères, France, 324.
(2) Publiciste du 13 mai 1793.
d'entrer en négociations avec nous ; du moins est-ce l'aveu secret du cabinet ministériel. Or il est constant que Lebrun a séduit plusieurs individus en leur promettant de les envoyer chargés de ces mêmes négociations. On se le disait tout bas à l'oreille, le 22 du mois d'avril, dans le département. Ces propos étaient d'autant plus étranges que l'on avait encore sous les yeux le décret du 13 du même mois, portant qu'on ne peut entrer en négociations avec aucune puissance, à moins que préalablement elle ne reconnaisse la République française. » Pio attaquait aussi Barère et Delacroix, qu'il considérait comme les protecteurs du ministre. Mais il est visible qu'il ne connaissait qu'une partie de la vérité. Il ne savait pas que l'initiative des négociations venait du gouvernement français. Qu'aurait-il dit s'il avait connu les instructions secrètes que Lebrun rédigeait vers la même époque pour préparer la négociation avec la Prusse? Prenant son parti du second partage de la Pologne qui venait d'être opéré par la Prusse et l'Autriche, Lebrun se déclarait prêt à y donner un consentement tacite si cela était nécessaire pour détacher la Prusse de la coalition (1). Cambon reprochera à Lebrun, au cours de son procès devant le tribunal révolutionnaire, d'avoir proposé au Comité de Salut public, pour décider l'Angleterre à la paix, « l'amnistie et la rentrée des émigrés (2) ».
Le même Cambon, dans son rapport du 11 juillet 1792 sur l'œuvre du Comité qui venait d'être renversé, le défendit du soupçon d'avoir fait bon marché de la dignité de la République dans les négociations entre-
(1) Voir ces instructions dans l'article de M. Aulard déjà cité,
(2) Nous avons publié les débats du procès Lebrun d'après les notes d'audience du juré Topino-Lebrun, dans les Annales révolutionnaires de mai-juin 1917.
l66 DANTON ET LA PAIX
prises : « Si le Comité ne craignait pas de trahir l'intérêt de la République, il vous mettrait sous les yeux les rapports diplomatiques où vous verriez qu'on a souvent proposé pour condition de paix de transférer la Convention dans un autre lieu qu'à Paris, d'abattre le parti de la Montagne, de renoncer à nos principes d'égalité, de former un gouvernement permanent, de donner une grande autorité au Conseil exécutif pour en faire une espèce de Sénat aristocratique ; en un mot, sortez de Paris, ruinez cette ville parce qu'elle a voulu la Révolution, établissez un gouvernement qui ait une tendance à la royauté, ce sont quelques-unes des conditions de la paix humiliante qu'on voudrait nous dicter. Votre Comité n'a pas négligé les relations d'intérêt et d'amitié que la République doit conserver avec tous les peuples. Depuis son établissement, il a jeté partout des germes diplo matiques et le Conseil exécutif a envoyé des agents dans tous les États qui ne sont pas en guerre avec nous... »
Si Cambon était de bonne foi, il faudrait supposer que le Comité dont il faisait partie n'était pas tenu entièrement au courant de la correspondance diplomatique par ses deux collègues, Danton et Barère, chargés spécialement de cette partie. Le secret de Danton continuait. C'était travestir la vérité que de prétendre que les puissances avaient proposé la paix et de négliger de mettre en regard des conditions qu'elles avaient mises à l'ouverture des négociations les concessions que Danton et Barère leur avaient faites spontanément en violation du décret du 13 avili.
Le décret du 13 avril faisait au Comité de Salut public une obligation stricte d'obtenir la reconnaissance de la République avant toute négociation préalable avec l'ennemi. Les contemporains ont cru que, poussant la logique jusqu'au bout, Danton n'avait pas
hésité à faire bon marché de la République pour obtenir la paix, et les documents prouvent que leur impression était fondée. Ils ont cru aussi qu'entre sa politique extérieure, faite de , renoncement ou plutôt d'abdication, et sa politique intérieure, faite de tumultueuse faiblesse et de rouerie démagogique, il y avait un lien évident, un lien nécessaire. Ici encore, ils étaient dans le vrai. En tentant de négocier, à diverses reprises, la mise en liberté de Marie-Antoinette, Danton ne se proposait pas seulement d'obtenir la paix.
Pas plus qu'il ne croyait à la victoire, il ne croyait à la République. Ses intrigues avec les royalistes pendant la période où il siège au Comité de Salut public sont dans un rapport direct avec ses singulières tractations diplomatiques.
L'intime ami de Danton, Courtois (de l'Aube) a déclaré, dans des souvenirs publiés par Alfred Bégis (1), que Danton et lui Courtois avaient projeté, avec l'aide de la duchesse de Choiseul, veuve du célèbre ministre de Louis XV, de faire évader la reine. Ils auraient recruté à cet effet des spadassins et se seraient ménagé des intelligences au Temple. Tout était prêt quand la reine refusa au dernier moment, de se laisser délivrer seule en abandonnant ses enfants. Le projet dut être abandonné.
Sur cette tentative d'évasion, l'ancien agent de Mirabeau, passé au service de l'Autriche, Pellenc, envoyait de Londres, le 23 juin 1793, à Mercy-Argenteau, des renseignements très précis que M. de Pimodan, qui a vu sa correspondance, résume en ces termes : « Le dauphin, ayant besoin de prendre le grand air pour sa santé, certains Conventionnels
(1) Voir le texte de Courtois dans l'aiticle de M. Blottiere : «Courtois et la Duchesse de Choiseul, Danton et Marie- Antoinette», dans les Annales révolutionnaires, t. V, 1912, p. 23-36.
l68 DAXTOX ET LA PAIX
espéraient obtenir qu'il fût conduit au bois de Boulogne sous bonne escorte. Dans le bois, il trouverait un grand concours de royalistes qui se joindraient aux gens de l'escorte choisis ou gagnés, si bien que tous ensemble ramèneraient le prince à la Convention et dui demanderaient de le proclamer roi (i). »
Dès le ii juin, un agent royaliste écrivait de Paris au comte d'Antraigues, qui faisait à Vérone, auprès du prétendant, l'office de ministre de la police : « Je sais positivement qu'il y a ici un agent qui communique avec la reine. Je sais de plus que Danton et Lacroix ont des conférences avec cette veuve (2). »
Un mois et demi plus tard, dans sa dépêche du 31 juillet, l'ambassadeur d'Espagne à Venise, Clémente de Campos, tout en confirmant cette information du correspondant de d'Antraigues, précisait que l'agent du prince de Cobourg qui correspondait avec la Reine était le cousin du général Ferraris. Il ajoutait que la Reine avait été trahie par le commissaire du Temple qui lui servait d'intermédiaire et que la Commune, prévenue par ce traître, avait séparé le dauphin de sa mère au début de juillet (3).
Or, par une coïncidence curieuse et qui donne à réfléchir, huit jours après que Pellenc avait averti Mercy-Argenteau des bruits qui couraient sur la prochaine évasion de la Reine, on découvrait à Paris un obscur complot royaliste, auquel était mêlé le général Arthur Dillon, le général Miranda, le vicomte de Castellane et quelques autres comparses qui furent
li) Comte de Pimodan, Mercy-Argenteau, p. 378.
(2) Voir notre étude : La police royaliste sous la Terreur, les correspondants parisiens de d'Antraigues et leurs lettres, dans les Annates révolutionnaires, t. X, 1918, p. 378.
(3) La lettre de l'ambassadeur d'Espagne à Venise figure en copie au dossier du procès des Dantonistes, (Archives nationales, W 342) et en original dans les papiers de Robespierre. Elle a été imprimée, texte espagnol en regard de la traduction française, dans le recueil de ces papiers publié en 1828, chez Baudouin, t. III, p. 388 ,et suiv.
arrêtés. Il s'agissait de s'emparer de l'Hôtel de Ville et du Temple par une attaque insurrectionnelle, puis de délivrer le Dauphin et de le proclamer roi sous la régence de Marie-Antoinette. C'est après la découverte de ce complot que le Dauphin fut séparé de sa mère le Ier juillet (1).
Joueur et endetté, le général Arthur Dillon avait déjà essayé d'entraîner ses troupes sur Paris pour rétablir la royauté après le 10 août. Un moment suspendu de son emploi, il n'avait dû qu'à l'amitié de Camille Desmoulins et de Chabot, qu'il avait connus dans les tripots, d'être rétabli en fonctions. Quand Saint-Just,àqui le nouveau complot avait été dénoncé, demanda l'arrestation de Dillon, à la séance du Comité de Salut public du 30 juin, Delacroix offrit sa démission. De sa prison, Dillon appela Camille Desmoulins à son secours. Ni Camille ni Chabot ne lui manquèrent. Camille s'efforça de prouver son innocence dans des pamphlets. Chabot, qui était membre du Comité de Sûreté générale, le fit remettre en liberté provisoire le 7 août (2) et détruisit, paraît-il, les pièces les plus compromettantes de son dossier (3). Quand
(1) Sur le complot Dillon, voir notre étude : Les divisions de la Montagne, la chute de Danton, dans les Annales révolutionnaires, 1913, t. VI, p. 219 et suiv.
(2) Chabot s'est excusé de cette mise en liberté en prétendant qu'il voulait par là mieux connaître la conspiration. Voir son mémoire adressé au Comité de Sûreté générale le troisième jour de la troisième décade du premier mois, l'an second (Archives nationales, F7 4637). Mme Roland, qni était à Sainte-Pélagie avec Castellane, dit que celui-ci acheta sa mise en liberté de Chabot pour 30 000 livres et que Dillon était sorti des Madelonnettes de la même manière (Mémoires édition Perroud, 1. 1, p. 317). Dans son rapport sur la conspiration dénoncée par Chabot et Basire, Fabre d'Églantine accuse Chabot d'avoir enlevé du Comité de Sûreté générale les pièces à charge contre Dillon et Castellane (Annales révolutionnaires, 19 16
t. VIII, p. 255).
(3) Voir le rapport de Fabre d'ÉGLANTiNE sur la conspiration dénoncée par Chabot et Basire dans les Annales révolutionnaires, 1916, t. VIII, p. 255.
les Dantonistes seront traduits au Tiibunal révolutionnaire, Dillon, reconnaissant, essaiera de les sauver par un coup de main (1).
Les contemporains ne doutèrent pas que Danton était derrière Dillon. Le Ier brumaire an III, plusieurs Conventionnels, Chaudron-Rousseau, Thuriot, Bentabole dénoncèrent le projet que certains Girondins ou alliés secrets des Girondins auraient formé en juin 1793 pour mettre le jeune Capet sur le trône, et Cambon rappela à cette occasion que le Comité de Salut public avait subi les attaques de Desmoulins parce qu'il avait fait arrêter Dillon.
Entre la découverte du complot Dillon et le renouvellement du Comité de Salut public, qui eut lieu le 10 juillet, il y eut plus qu'une simple coïncidence, mais un rapport de cause à effet. Au dire de Barère (2), Danton et ses amis auraient provoqué le renouvellement du Comité dans l'espoir d'en chasser la majorité, qui, avec Cambon et Saint-Just, venait de faire arrêter Dillon et Castellane. Mais leur calcul échoua. Danton et Delacroix ne furent pas réélus dans le nouveau Comité, qui comprit surtout des Montagnards robespierristes.
Le Comité Danton fut renversé pour des raisons multiples. Il n'avait pas mieux dirigé les opérations militaires que la diplomatie. Au début de juillet, les Vendéens remportaient un succès important à Chatillon-sur-Sèvre et les Autirchiens s'emparaient du camp de Famars. A l'intérieur, la révolte girondine s'étendait. Danton avait négocié avec les révoltés du Calvados (3) comme avec les révoltés de Lyon. Ses tractations avec les ennemis du dedans parurent
(1) Ce sera la fameuse conspiration des prisons.
(2) Mémoires, t. II, p. 103 et suiv.
(3) Voir notre article : Danton et Louis Comte, dans la seconde série de nos Études robespierristes.
aussi suspectes que se? pourparlers décevants avec les ennemis de l'extérieur.
Tombé du pouvoir, le démagogue en fut-il plus sage? Revint-il à une compréhension plus exacte de l'intérêt français? Persista-t-il au contraire à poursuivre sa politique défaitiste, par des voies d'autant plus criminelles qu'elles étaient maintenant plus indirectes, plus tortueuses? Fut-il l'espoir avoué ou secret de toute une faction dont l'opposition, obscure mais dangereuse, entrava gravement l'action gouvernementale du grand Comité de Salut public?
Ces questions n'ont jamais été posées par les historiens. Elles demandent à être examinées et, si possible, résolues.