LETTRE-PREFACE
PartSf r^ janvier i8ç2.
Monsieur^
Vous m'ave:{ charmé plus que je ne puis le direy en me demandant une préface pour le drame que vous publie:^ aujourd'hui, et c'est avec le plus réel plaisir que j' ai lu immédiatement d'un tout à Vautre les épreuves que vous m'adressie:^.
Vous ne Vignore^pas, en effet : j' ai passionnément occupé les plus longues heures de ma vie à V étude de la Révolution française ; j'ai tâché d'en connaître les hommes, d'en analyser exactement les grands principes directeurs, d'en bien comprendre la portée sociale pour l'avenir. Tout ce qui se rattache, dans le do~
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maine historique^ artistique ou littéraire, à cette prodigieuse époquey mHntéresse et m'attire» L'œuvre du poète-philospohe autrichien Hamerling ne pouvait donc me laisser indifférent; et fêtais curieux de savoir ce que le génie de V Allemagne avait pu tirer de Fun des plus Jormidables drames épiques qu^ait joué rhumanité.
Je dis Vhumanité : car si extraordinaires qu'aient été les hommes de ce temps, ils dispa-^ raissent presque dans cetensen^ble un peu abstrait^ à la fois héroïque et sinistre y que représentent pour nous les mots de Convention nationale ou la date de Quatre-vingt-treize.
Les personnalités n^ont plus quune valeur relative en présence du mouvement général ; on peut, par la pensée, les éliminer une à une, de même que la guillotine les supprima jadis successivement ; la Convention demeure, vivant en soi et par soij embrassant les types les plus divers, ne se symbolisant en aucun. La Monarchie sHncarne en Louis XIV ; la Constituante, en Mirabeau ; V Empire^ en Napoléon. En qui incarner ait'On le régime qui va du 21 septembre lyçQ au 26 octobre ly 9^ i
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C'est ce qu'a compris^ je crois^ Robert Hamerlingy et c'est par quoi sa conception, à mon aviSy prend une singulière ampleur. Dans sa pièce de Danton et Robespierre, // n'a garde de tomber dans un travers trop commun che:^ ceux qui s'occupent des choses de la Révolution, et qui consiste à prendre parti pour les uns contre les autres^ à être girondin ou jacobin^ à faire de la politique militante à propos des événements passés^ comme s' il s' agissait de questions contemporaines. Il se place en dehors et au-dessus de ses sympathies personnelles. Danton, Robespierre^ leurs partisans, leurs ennemis, les chocs qui résultent de leur rivalité, tout cela n'est qu'accessoire au milieu de la tragédie qui se déroule en France, et qui déjà se répercute dans le monde entier. Le poète, au lieu de prendre pour titre le nom de deux des principaux acteurs, eût plus exactement intitulé son poème : la période révolutionnaire.
C'est elle, en effets qui l'a inspiré, et c'est elle qu'il a merveilleusement su peindre en cette, œuvre touffue et complexe qui valait la peine d'être introduite parmi nous. Je ne m' arrête pas à quelques points de détail 4ont
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V authenticité historique pourra sembler contestable. Je ne veux regarder que le tout^ le bloc, pour me servir d'une expression qui fut amèrement raillée^ faute dH avoir été exactement comprise ; et je reconnais que le bloc ^ tel qu'il est taillé par V artiste^ a belle etfière allure. Il me donne bien la sensation de Vépoque^ de cette époque dont on peut résumer le trait caractéristique par une phrase^ en disant que toutes les énergies humaines^ — en bien comme en malj — y furent poussées jusqu'à une tension dont il n^existe pas un second équivalent.
Sans aucune adjonction parasite et romanesque, Hamerling arrive à procurer au lecteur une impression profonde par la simple peinture de cette société de p^ et de 94. Quelle société^ il est vrai! Quelle invraisemblable chaos d activités déchaînées et contradictoires ! Des viveurs et des mystiques^ des plébéiens et des aristocrates, des poètes^ des agioteurs^ des courtisanes^ desprophétesses^ tout cela évoluant sur les mêmes planches^ au milieu du flux et reflux dune populace en délire^ acclamant successivement les héros du jour^ sans cesse
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prête à V émeute^ commençant à mûrir déjà pour la dictature. Quelle société \ hdissable parfois^ insignifiante jamais.
Puisqu'un poète étranger avait su trouver dans la plus étonmatite page de nos annales le SàJ^^MÊÊe œuvre vraiment forte ^ il était utile que cette œuvre passât en notre langue et vint augmenter notre patrimoine littéraire. Vous ave^l assumé j Monsieur j cette tâche souvent ingrate du traducteur^ et^ autant que j'en puis juger ^ vousy ave\ pleinement réussi. Ire^^-vous plus loin encore dans le succès ? Je veux dire : arrivere^i^vous à faire jouer Danton et Robespierre ? Ici^ bien des difficultés surgissent : les unes, de la contexture même du drame^ les autreSyde nos mœurs théâtrales ; et j'ai grand' peur que ces dernières soient malheureusement les plus irréductibles.
Si^ de Vaveu de V auteur^ € les principales scènes de V Allemagne sont des établissements de cour fermés à V avance à un sujet révolutionnaire)^^ il reconnaît aussi que les développe-ments de Vouvrage en rendraient la représen-tation à peu près impossible. Un pareil défaut serait encore beaucoup plus redoutable de ce
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côté du Rhin. Vous save^y comme moi ^ corn-bien le public français recherche V unité et la simplicité dans la composition théâtrale. Son éducation classique Va rendu réfractaire aux conceptions trop vastes et trop complexes.
Shakespeare lui'-même a peine à s'acclimater parmi nous ; Hamerling^ tel que vous nous Voffre\^ ne serait assurément pas admis.
On pourrait évidemment^ avant d'exposer sa pièce à la rampe^ en élaguer un certain nombre de passages dHmpo rtance plus secondaircy en alléger les actes ^ en rectifier les grandes lignes ; mais, outre que le poème perdrait ainsi une bonne part de ce qui constitue son originalité^ il serait encore difficilement ac-cessible au goût spécial des spectateurs contem-porains.
Le drame historique est momentanément en discrédit ; après avoir jeté un incomparable éclat sur notre littérature durant la première moitié de ce siècle ^ il s'est peu à peu démodé. Aujourd'hui^ la comédie de genre triomphe^ et si je me félicite qu'elle ait produit quelques chefs-d'œuvre d'observation fine et délicate j je regrette qu'elle ait aussi com-