‹ Danton & RobespierreChapitre 2 sur 117 · LETTRE-PRÉFACE XIII · texte numérisé non relu

LETTRE-PRÉFACE XIII

plètement absorbé à son profit la veine dramatique de notre race. Mais enfin le fait est con^ stant : je doute que vous rencontriez^ un directeur qui consente à monter Danton et Robespierre.

Il faudrait qu'à Paris VEtat ou la Ville acceptassent de subventionner largement un théâtre qui, sans aucune arrière-pensée de spéculation financière, pour V amour seul de Vart et de V éducation intellectuelle des foules, représenterait uniquement des œuvres inspirées par notre histoire nationale. U Etat ou la Ville feront-ils les sacrifices nécessaires ? Actuellement, je ne V espère pas ; et c'est dommage : car les résultats que donnerait une institution de cette espèce compenseraient largement la perte apparente de quelques centaines de mille francs. Autrefois déjà, Alexandre Dumas risqua une tentative de cette sorte. N'eût-elle servi qu'à mettre en relief V acteur Rouvière, je ne la jugerais pas stérile.

Il est possible d'ailleurs qu'un jour les revirements de l'opinion nous ramènent aux traditions anciennes ; il est possible que la vogue retourne au drame historique et Vimpose de

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nouveau sur nos principales scènes. Ce jour^ là, votre traduction de Hamerling, légèrement arrangée, n'aura point de peine a se produire. En tout cas, dût-elle rester éternellement un spectacle dans un fauteuil, elle est encore d'asse^n large envergure pour attirer V attention de tous ceux quHntéressent les choses de Vart et de la pensée.

Veuille:^ agréer. Monsieur, avec mes vives félicitations, V assurance de ma très sincère sympathie.

Auguste DIDE, sénateur.

Robert Hamerling

ROBERT HAMERLING

Traduire un poète étranger, c'est accroître la poésie nationale.

Victor Hugo.

Il y a bien des années déjà, faisant un jour la chasse aux livres sur les quais de mon cher Paris, je mis la main sur un volume allemand portant ce titre: Danton und Robespierre:

Tragœdiein fûnf Aîif^ûgeny von Robert Hamerling. Le nom de Tauteur ne me disait rien, mais le titre du livre me tenta, et je Tachetai de confiance. J'en parcourus les premières pages sous les marronniers ombreux du jardin des Tuileries. Ce drame original et vigoureux, où les grands acteurs révolutionnaires se dressent de toute leur hauteur, m'intéressa vivement, et j'entrepris aussitôt de le traduire. Je connaissais un poète de plus.

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Ma traduction terminée, je la déposai avec le texte dans un coin de ma bibliothèque, sans trop songer à la publier, car je ne me dissimulais pas que Tindifférence excessive des éditeurs parisiens en matière de productions étrangères me rendrait la chose assez malaisée. Je me résignai donc au profit intellectuel que j'avais retiré de ce travail. Ce profit avait surtout consisté à faire naître chez moi le désir de lire successivement les autres pièces plus ou moins remarquables inspirées à l'Allemagne par la Révolution française et à les prendre pour sujet d'une étude d'ensemble certainement curieuse. N'est-ce pas chose intéressante, en effet, de constater la façon dont les dramaturges de langue allemande ont envisagé le mouvement révolutionnaire aux divers points de vue politique, social, voire même esthétique et impressionniste ?

Ainsi appris-je à connaître Raupach, Heinemann, Klausa, Mosenthal, Eckardt, Gottschall, Paul Heyse, François de Werner, — un Autrichien ayant vécu longtemps en Turquie et qui a publié ses pièces sous le pseudonyme de MouradEffendi, — la baronne d'Ebner-Eschenbach, Griepenkerl, dont le Maximilien Robespierre va paraître également en

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français, et particulièrement le poète de la Mort de Danton^ le frère de l'auteur de Force et Matière et du distingué professeur de la Faculté des lettres de Caen, ce Georges Bûchner mort à vingt-trois ans et demi, dont les ouvrages, marqués au coin du génie, provoquèrent également mon zèle de traducteur*.

Un soir, dans le salon de Victor Hugo, je rencontrai Jules Claretie, auquel je parlai par hasard de ces drames allemands sur la Révolution française. C'était toucher la fibre la plus sensible du sympathique écrivain, de cet érudit enthousiaste qui a fait de l'histoire de la Révolution son étude favorite et l'a retracée plus d'une fois avec la plume d'un Camille Desmoulins moins espiègle, mais aussi éloquent et aussi convaincu. Jules Claretie manifesta l'envie de lire mes traductions. La pièce de Hamerling l'intéressa aussi bien que celle de Biiçhner, et il leur consacra les douze colonnes de son feuilleton de La Presse du 5 août 1878. C'est ainsi que l'auteur des D^rniers Montagnards aura aidé pour sa part à

* Voir la Mort de Danton^ drame en trois actes et en prose, etc. ; traduit de l'allemand et précédé d'une étude par Auguste DiBTRicH, préface par Jules Claretie (Paris, Louis Westhausser, 1889).

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racclimatation en France de l'œuvre du célèbre poète autrichien.

Sur ces entrefaites je partis pour Vienne, en vue d'y faire surtout des études historiques. Tout en me livrant à mes recherches aux Archives impériales-royales et dans les bibliothèques, je laissai se développer insensiblement en moi le goût de la littérature allemande, qui jusque-là ne m'avait pas autrement tenu à cœur. Pour qui a l'habitude du travail intellectuel, un séjour en pays étranger amène presque fatalement une phase nouvelle dans la nature des idées et dans l'objet des études. Vivant dans une ville où l'on parle allemand, où les vitrines des libraires et les cabinets de lecture vous entretiennent continuellement des productions anciennes et récentes de la littérature germanique, il est assez compréhensible que votre curiosité s'éveille et vous donne le désir de connaître ces productions.

C'est qu'en effet, pour certaines gens, rien, pas même la beauté la plus splendide se livrant sans voiles à vos caresses, n'exerce un attrait aussi magique que ces feuilles blanches marquées de mystérieux signes noirs qui sont autant d'images, d'idées et de pensées, et qui servent de formule à l'expression du génie

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humain. Un des noms qui frappa ainsi le plus fréquemment mes yeux, dès mon arrivée à Vienne, ce fut celui de Robert Hamerling.

Je vis, dans tous les formats et sous toutes les reliures, Tœuvre complète de Técrivain : les deux volumes de ses poésies lyriques, Sinnen und Minnen (Réflexions et Amours) et ses Petites Poésies ; ses deux grandes épopées, Ahasver à Rome et Le Roi de Sion ; sa farce satirique de Teut^ sa cantate des Sept Péchés capitaux^ écrite pour le compositeur Adalbert de Goldschmidt et qui a été jouée à Paris il y a quelques années, et enfin son Aspasie^ en trois volumes, roman artistique et amoureux du temps de la vieille Hellade. Chacune de ces œuvres m'intéressa à un titre quelconque, mais Tune d'entre elles, vraiment hors pair, me captiva à un tel point par la grandeur de la conception, la puissance deTidée et l'éclatante richesse du coloris, que je la traduisis — et l'envoyai rejoindre ma traduction précédente du même auteur sur le plus haut rayon de ma bibliothèque. Je veux parler à' Ahasver à Rome^ poème en six chants, dont l'Allemagne tout entière a salué l'apparition avec un transport de joie enthousiaste, et qui est à coup sûr un des fruits les plus savoureux

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qu'ait fait mûrir le soleil poétique de TAutriche allemande en ce dernier quart de siècle.

A Theure même où, dans les pays de race germanique, le bruit des armes étouffait les sons de la lyre et où la grande poésie était en train de mourir, en 1866, au fort de la lutte entre la Prusse et TAutriche, Hamerling faisait entendre des accents qui, comme ceux du cygne, étaient d'autant plus pénétrants et suaves, qu'ils semblaient sonner en quelque sorte le glas de la poésie épique allemande.

L'étude de l'œuvre de Hamerling m'inspira assez naturellement le désir d'entrer en relations personnelles avec l'écrivain. Un certain temps néanmoins s'écoula avant que ce désir s'accomplît. D'un tempérament très délicat et tout entier à ses travaux, le poète ne quittait guère la ville de Gratz, en Styrie, ou ses environs les plus proches. Disons-le en passant, c'est seulement dans les pays qui, comme l'Italie, l'Allemagne et surtout l'Autriche, constituent encore en réalité plutôt des confédérations qu'un ensemble politique et social organique, qu'un grand écrivain peut vivre impunément hors de l'air de la capitale. Nous autres Français comprenons à la rigueur un philosophe comme Kant, qui, durant une

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existence de quatre-vingts années, ne s'éloigna jamais au-delà de sept milles de sa petite ville natale de Kœnigsberg ; mais à un poète digne de ce nom, il semble qu'il faille de toute nécessité la vie des grandes villes, avec leurs passions effrénées et débordantes, leur forge intellectuelle sans cesse en travail et leur sève toujours renouvelée. Et, pourtant, ce qui est vrai de la France, où pour un homme de lettres il n'y a pas d'autre séjour à Tair respirable que Paris, cela ne Test pas de l'Allemagne ou de l'Autriche allemande. Gœthe et Schiller ont su être grands à la cour lilliputienne de Weimar, et Anastasius Griin aussi bien que Robert Hamerling, tout en passant la majeure partie de leur existence à Gratz, n'en sont pas moins des poètes de haut souffle et de large envergure, dont les chants s'adressent non à telle province de l'empire austro-hongrois, mais à l'humanité tout entière, car ce sont les cordes éternelles du cœur humain qu'ils font vibrer dans leurs vers.

La montagne ne venant pas à moi, je me décidai à m'acheminer vers elle, c'est-à-dire, sans métaphore, à aller trouver le poète à Gratz, dans sa solitude. Ici je demanderai au

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lecteur la permission de reproduire une partie de l'article que je publiai alors, au sujet de cette visite, dans une revue parisienne. Il me semble préférable de laisser au présent, dans la marche de ma narration, ce qui est entré depuis lors, hélas ! dans un passé définitivement clos.

« Rien de charmant — ainsi nous exprimions-nous — comme une excursion de Vienne à la capitale de la Styrie. Les huit heures que dure le trajet en chemin de fer sont pour les yeux un perpétuel enchantement. Les points de vue se succèdent, plus variés et plus pittoresques les uns que les autres. La partiela plus belle est le Semmering, ramification des Alpes Noriques, qui sépare la Styrie de la Basse Autriche, et qui oflfre un aspect à la fois superbe et gracieux avec sa cime de près de mille mètres au-dessus de la mer Adriatique, ses vieux sapins couleur de rouille, ses cabanes perchées en travers des rochers, comme de gigantesques oiseaux qui régneraient sur ces solitudes. Au Semmering et à Murzuschlag, des fillettes revêtues d'étoffes aux couleurs voyantes accourent à la portière des wagons vous offrir des bouquets d'edel-

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weiss, jolies fleurs qui symbolisent l'Amour plus fort que le Temps et la Mort, et qui sont comme le sourire de ces régions austères. Quant à Gratz elle-même, c'est une des villes les plus agréables que l'on puisse imaginer, avec son faîte majestueux du Schlossberg qui domine de cent mètres la ville bâtie à son pied, et sa jolie rivière de la Mur (prononcez l'Amour) qui la traverse. A côté de ses larges rues modernes, de ses belles plantations, de ses élégantes promenades, Gratz a des parties anciennes et de vieux monuments qui font la joie de l'archéologue et du curieux. Aussi cette ville est-elle à la fois le paradis des rentiers et des généraux retraités ainsi que des poètes. Hamerling, qui l'hiver habite le centre de la ville, passe la belle saison à Geidorf, qui en forme le troisième arrondissement, sur la rive gauche de la Mur, et qui offre un aspect absolument champêtre. Une belle route plantée d'arbres au large feuillage conduit du cœur de Gratz à cet endroit, distant d'une lieue environ. On côtoie bientôt un bois, en face duquel, semées un peu au hasard, se trouvent quelques habitations. On nous indique sans difficulté celle du poète, que tout le monde ici connaît. Quelques instants après,

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nous arrivons à une maison blanche, assez vaste, entourée d'un jardin spacieux, habitation demi-citadine, demi-rustique, fraîche et souriante : c'est là ',que demeure l'auteur de Danton et Robespierre.

Une dame âgée, à la physionomie intelligente et sympathique, aux manières simples et aflfables, se charge de remettre notre carte à Robert Hamerling. C'est la vieille mère du poète, octogénaire robuste, qui veille sur lui avec une sollicitude vraiment touchante, et qui accueille en ami l'étranger qu'un intérêt cordial amène de loin chez son fils, dont elle est justement fîère.

Ce que nous remarquons tout d'abord, dans l'appartement où Ton nous introduit, ce sont les dessins et les reproductions de moulures antiques qui en ornent les murs. Ici une réduction en plâtre de la Vénus de Milo, là un motif emprunté à la frise du Parthénon ; d'un côté le Discobole, de l'autre le Gladiateur mourant ; dans un angle un torse d'Hercule, dans un autre une tête de Junon. Cette constatation est caractéristique quant à l'appréciation de l'œuvre et des tendances de l'écrivain. On comprend, au choix de ces ornements, que Tartiste cherche à avoir le plus

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possible sous les yeux les lignes pures et idéales, quoique si vivantes, de la beauté hellénique, et qu'il ait pris Aspasie pour sujet de roman, ou plutôt d'étude philosophique et esthétique. Presque enfant encore, Hamerling a prétendu faire de l'idée platonique de la beauté le fond de son inspiration, et, depuis ce moment, il est resté fidèle à ce principe.

Mais nous voici en face du poète lui-même.

Robert Hamerling, né le 24 mars i830,à Kirchberg, dans la Basse Autriche, est donc entré dans sa cinquante-deuxième année. Il est mince et d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, vêtu simplement, mais d'une façon irréprochable. Nous ne nous attardons pas longtemps, d'ailleurs, à un examen minutieux de ces détails extérieurs. Ce qui nous occupe tout entier, c'est l'airdesa physionomie. Physionomie vraiment originale, qui révèle au premier aspect une nature exceptionnelle.

C'est une de ces têtes qui portent le cachet d'une rare individualité, et qm, en quelque lieu qu'on les rencontre, sont faites pour attirer l'attention. Le front, haut et bien modelé, est à la fois d'un poète et d'un penseur ; les yeux bien fendus et d'une intensité de vie étonnante, surmontés d'épais sourcils qui leur

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donnent un air grave et même sévère, s'ouvrent largement comme pour mieux voir le monde sensible et le reproduire avec toute sa couleur et tout son relief ; le nez aquilin, à la racine délicate et aux narines fines, un peu sensuelles peut-être, est d'une forme exquise. La bouche est petite, et le menton, assez accusé, indique la volonté énergique et patiente qui se contente difficilement et ne permet pas à la main de compromettre par trop de précipitation le travail du cerveau. Ajoutez à cela une moustache coupée net aux coins de la bouche, de longs cheveux gris partagés sur le milieu de la tête et qui retombent sur le cou, et Ton aura le portrait du poète dans son ensemble. Douceur et force^ tel en est le double caractère saillant. Robert Hamerling, le chantre de la beauté idéale, de la grâce, et aussi des grands problèmes sociaux ou philosophiques qui s'imposent aux préoccupations de tous les esprits élevés, est en même temps l'homme du labeur opiniâtre. Il porte en lui longtemps sa pensée avant de la mettre au jour, et quand enfin il lui a donné l'essor, il tient à l'exprimer d'une façon aussi parfaite que possible : il ne livre rien au hasard, corrige patiemment ses travaux, et à chaque édition

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nouvelle, — et ses œuvres en ont de nombreuses, — trouve encore à modifier ici un vers tout entier, là un simple mot, plus loin une humble virgule. Il apporte à ce travail de révision l'attention scrupuleuse que les personnnages des tableaux de Quentin Metsys mettent à peser leur poussière d'or. Passionné pour la musique, Hamerling cherche sur le piano, dans une libre improvisation, des motifs poétiques, et sa mère nous racontait qu'à la nature de son jeu elle juge à peu près infailliblement du caractère de l'œuvre qui en sort ensuite. De plus, il scande d'ordinaire sur cet instrument la mesure de ses vers et s'assure ainsi de leur harmonie. En dépit de cette méthode de travail, V auteur d'Ahasver à Rome est néanmoins tout le contraire d'un impassible : sous sa forme brillante et achevée on sent battre les chaudes pulsations de la vie.

La glace est bien vite rompue entre le poète et son traducteur français, et après les compliments d'usage, la conversation s'engage.

Hamerling est digne, mais simple, et ne cherche pas à imposer. Quoique polyglotte et sachant la plupart des idiomes modernes, — sans parler des deux langues classiques an-

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ciennes, du sanscrit et du persan, — il éprouve une certaine difficulté, faute d'habitude, à se servir de la langue française. Aussi conversons-nous, lui en allemand, moi en français, avec des emprunts réciproques assez fréquents à la langue maternelle deTun et de l'autre, ce qui bariole quelque peu l'entretien, mais ne sert peut-être qu'à l'animer davantage.

Mes questions portent assez naturellement, tout d'abord, sur les circonstances de la vie du poète et sur la genèse de son œuvre. Son existence, tout entière consacrée à l'étude et à ses travaux littéraires, n'oifre d'ailleurs aucun fait qui la distingue particulièrement d'une autre. Elle est unie et limpide comme un ruisseau transparent, et peut se résumer en quelques traits rapides.

A Kirchberg, lieu de naissance du poète, dans le voisinage de la modeste demeure de ses parents, se trouvait un beau et vaste château qu'habita assez longtemps la famille de Charles X détrôné. Du milieu d'un bois de sapins s'élevait le pignon d'un petit temple grec, qui de bonne heure attira l'attention de l'enfant. Ainsi s'unirent simultanément, dans sa jeune àme, la poésie de la nature et l'idée de la pure beauté hellénique. Bientôt ses pa-

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rents, qui cultivaient un petit bien, allèrent s'installer dans un endroit voisin, au village de Gross-Schœnau. C'est là que, dès Tàge de sept ans, l'enfant fit ses premiers vers. Les filles d'un baron, qui possédait là un domaine, s'intéressèrent à ce bambin si bien doué, s'occupèrent de son éducation et lui enseignèrent, entre autres choses, le français. Une pièce de vers intitulée U Enfant pauvre, que Hamerling composa à douze ans, toucha tellement la princesse Louise de France, la future duchesse de Parme, demeurant alors, elle aussi, au château de Kirchberg, qu'elle prit le petit poète sous sa protection. L'année suivante, il accompagna à Vienne ses parents, et fréquenta le lycée {Gjymnasium) delà capitale. De quatorze à seize ans, il écrivit un drame en deux actes : Colomb ; un autre drame en cinq actes, Les Martyrs, et unecanzone intitulée Eutychia, essaisqui existent encore en manuscrits. L''année 1848 remplit le jeune poète d'enthousiasme : il prit les armes, et, en dépit de son jeune âge, entra dans la « Légion académique viennoise », qui joua alors un rôle si important. Il fut de ceux qui, le 13 mars, à l'Université, osèrent braver les baïonnettes de Metternich. Après l'attaque de Vienne par

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Windischgraetz et Jelacic et la capitulation de la ville, le 30 octobre, Hamerling dut se tenir quelque temps caché, pour ne pas être traité avec la rigueur impitoyable que, en tout temps et dans tout pays, les vainqueurs exercent contre les vaincus. Windischgraetz, on le sait, procéda à de terribles répressions, et en même temps que Messenhauser, Robert Blum, Bêcher et Jellinek, un certain nombre de membres de la € Légion académique » tombèrent sous les balles de ses soldats. Le mouvement révolutionnaire apaisé, Hamerling reprit ses travaux d'étudiant. Il suivit simultanément les cours de philosophie ancienne et moderne, et de médecine. Notons-le rapidement ici, — et il serait intéressant d'examiner cette question de près, — tandis qu'en France l'étude des sciences exactes et même de la médecine, qui n'est qu'une science à l'état de « perpétuel devenir », semble dessécher et annihiler l'imagination et l'idéalisme chez ceux qui les cultivent, c'est précisément parmi les hommes d'éducation scientifique que l'Allemagne a recruté quelques-uns de ses poètes les plus grands ou les plus distingués : du chirurgien militaire Schiller, en passant par Justinus Kerner, Feuchtersleben, Lenau, Hermann

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Lingg, Julius Klein, Louis-Auguste Frankl, Alfred Meissner, jusqu'à l'étudiant en médecine Hamerling, que d'exemples on pourrait citer ! Hamerling, toutefois, ne put achever ces études de médecine qu'il menait de front avec ses travaux littéraires et auxquelles il s'adonnait avec ardeur ; des circonstances domestiques le forcèrent à renoncer, provisoirement du moins, à ses beaux rêves de travail désintéressé et d'idéal poétique, pour essayer de tirer matériellement parti de ce qu'il avait appris. Il devint professeur. Après avoir enseigné à Vienne, — au Theresianum, puis au Gymnase académique, — il fut successivement envoyé au lycée de Gratz, puis à celui de Trieste. En 1856, il profita de ses vacances pour aller visiter Venise, l'objet de ses rêves juvéniles, la ville féerique qui lui inspira de magnifiques poésies, et au premier rang sa Vénus en exil. Deux ans plus tard parut son premier volume. En 1866, l'année même de la publication àHAhasver à Rome^ il sollicita, pour cause de maladie, l'abandon de sa place de professeur. Depuis ce temps il n'a guère quitté Gratz, où il a vécu avec ses vieux parents. Il a perdu il y a deux ans son père octogénaire. Voilà dix ans, nous a-t-il dit.

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qu'il n'est pas venu à Vienne. L'année dernière, à l'occasion de son cinquantenaire, le monde des lettres lui préparait dans la capitale de l'Autriche-Hongrie une de ces fêtes dont on est peut-être trop prodigue dans les pays allemands, mais qui, s'adressant à des hommes d'une véritable valeur, ne manquent pas d'élévation et ont quelque chose de touchant. Hamerling, dont la santé — nous l'avons dit — est délicate, craignit les suites des émotions et des fatigues d'une semblable solennité, et il pria ses confrères, par la voie des journaux, de vouloir bien s'abstenir en cette circonstance de toute démonstration. C'est d'ailleurs un solitaire pour qui la société n'est qu'un vaste désert d'hommes, et qui, comme tous les vrais poètes, ne se sent véritablement fort que seul avec sa pensée, au sein de la grande nature. De chacune de ses œuvres se dégage une tristesse philosophique contenue et d'autant plus émouvante. Le fait qu^il a traduit — en vers et avec une entière assimilation — les poésies de Leopardi, est caractéristique au point de vue de son inspiration générale. Une nature comme celle de Hamerling, rare en tout pays, est d'autant plus rare dans l'Autriche allemande, où les rapports sociaux sont

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empreints d'un certain laisser-aller parfois un peu désagréable pour un étranger. Hamerling, lui, est un de ces hommes qui ne perdent pas un instant de vue l'idée de la beauté esthétique, étoile polaire de leur inspiration et raison d'être de leur existence sur cette terre. Il vit tout entier pourson art, conversant le plus souvent possible avec les voix idéales qui chantent en lui, et Ton doit comprendre par cela même quel éloignement sacré il éprouve pour le « profanum vulgus )^ et les intérêts mesquins de la vie de tous les jours-

Son existence, telle que nous venons de l'esquisser, n'offre aucun événement extraordinaire, et, depuis qu'il aatteint Tàge d'homme au moins, est d'une parfaite uniformité ; et pourtant il y a dans cette enfance rêveuse et libre, dans cette adolescence ivre de science et de liberté politique, dans ce mélange du poète et de l'homme d'action, un relief bien accusé qui est la marque d'un esprit d'élite.

Après avoir fait mon profit des détails biographiques qui précèdent, c'est la littérature et l'art qui servent naturellement de thème à la suite de notre conversation. De TAllemagne, sur le mouvement littéraire de laquelle j'essaie de compléter ou de rectifier mes vues^

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nous passons à la France. Ayant dit à l'auteur de Danton et Robespierre que j'avais eu la joie, jusqu'à la veille de mon arrivée à Vienne, de voir assez fréquemment chez lui Victor Hugo, Hamerling m'exprime toute son admiration pour le grand poète-citoyen, dont il lit attentivement chaque production nouvelle, et dont la vigoureuse et féconde vieillesse renouvelle chaque fois son étonnement, A ses yeux comme à ceux des meilleurs juges de TEurope tout entière, la primauté poétique universelle de l'auteur de la Légende des Siècles ne fait pas doute un seul instant. M'informant d'un autre côté auprès de lui des recherches et des lectures qui ont servi de base à son drame si étudié et si vrai, comme couleur historique, sur les deux grands adversaires révolutionnaires, Hamerling me répond que, outre bon nombre de sources, il a lu principalement les histoires de Thiers et de Lamartine. Quanta celle de Michelet, il regrette de ne la connaître que par fragments. Mais il a lu dans sa jeunesse la plupart des autres ouvrages de celui-ci : V Oiseau ^V Insecte, V Amour, la Femme, dont la poésie passionnée et parfois un peu maladive l'a alors fortement ému, et, en somme, ravi. « Dans ces deux derniers

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livres toutefois, ajoute-t-il, le point de vue du poète-physiologiste est exagéré, pour ne pas dire faux. La femme, loin d'être Téternelle malade dont il parle et la victime de l'homme, en est au contraire souvent le tyran et le vainqueur : l'histoire aussi bien que les faits de la vie journalière en sont la preuve manifeste », Cette question de la suprématie sociale réelle ou fausse de la femme nous amène au rôle qu'elle joue dans le roman français et à ce roman lui-même. Hamerling fait le plus grand cas de Gustave Flaubert et d'Alphonse Daudet ; il n^a pas assez d'éloges pour ce mélange si bien pondéré de réalité inflexible et de poésie délicate, associées à une forme littéraire si parfaite. En Flaubert, pourtant, à côté de l'auteur de Madame Bovary, il prise au moins aussi haut le merveilleux érudit-artiste qui, dans Salammbô, a fait revivre la vieille Carthage dans sa grandeur monstrueuse et troublante, et le penseur désabusé qui, dans la Tentation de saint Antoine, a passé la revue de toutes les conceptions enfantées par l'imbécillité humaine, renfoncé dans leur néant tous les mensonges, toutes les apparitions, toutes les fantasmagories, toutes les apparences qui obscurcissent la vision claire de la

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vie, et fait une impitoyable hécatombe des rois et des dieux. C'est qu'il y a plus d'une affinité entre Flaubert et Hamerling quant à leur façon d'interpréter les mythes religieux, et il est même telle page de la Tentation de saint Antoine qui rappelle d'une façon frappante un des plus beaux morceaux à'Ahasver à Rome : nous voulons parler de la migration des divinités de la Grèce — dans Flaubert, sous l'évocation d'Hilarion, le disciple d'Antoine ; dans Hamerling, sous la volonté de Néron-Dionysos, qui s'arroge le pouvoir suprême et chasse de l'Olympe ses célestes habitants. La ressemblance entre ces deux morceaux est trop grande pour qu'il soit possible de croire à une rencontre fortuite, et rien n'empêche d'admettre que Flaubert, dont l'œuvre est postérieure de plusieurs années, a eu connaissance du poème de Hamerling, et, à l'exemple de son grand ancêtre Molière, ne s'est pas gêné pour prendre son bien où il le trouvait.

Les efforts et la franchise d'Emile Zola attirent également à un très haut degré l'attention du célèbre poète autrichien ; il ne suit pas le chef de l'école naturaliste sur tous les terrains où il plaît à celui-ci d'aventurer ses lec-

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teurs, mais il lui reconnaît une puissance de conception incontestable. « Les figures de Zola, nous disait-il, dans la dégradation où nous les voyons arriver peu à peu, sont souvent repoussantes, mais elles sont toujours vraies, elles sont typiques. Il ne dépeint pas non plus seulement le vice, comme on le lui a reproché. Gouget, dans V Assommoir^ est une figure idéale ; Coupeau et Gervaise eux-mêmes nous apparaissent tout d''abord bons et aimables, et le premier tiers du roman, à l'exception de la scène dans la buanderie, pourrait presque être nommée une idylle de la vie ouvrière.

Nana aussi est simplement une créature ressemblant à toutes celles de son espèce, et nullement un monstre. Ce qui fait la puissance et la vérité des oeuvres de Zola, c'est la force concentrée avec laquelle la pensée qui forme le point de départ de l'auteur, une fois affirmée dans toute sa franchise, est développée jusqu'à ses conséquences logiques les plus extrêmes. La moralité qui ressort de ses descriptions de l'ivrognerie, de la gourmandise, de la luxure, est d'un effet écrasant ». Ce jugement sur l'auteur de Nana, si discuté encore dans son propre pays, trouvera sans doute plus d'un contradicteur ; mais il nous

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a paru intéressant de montrer de quelle façon un poète idéaliste allemand apprécie le chef de l'école naturaliste française.

Hamerling goûte aussi un vif plaisir aux vaudevilles et aux comédies de mœurs des Français, œuvres si spirituelles, si légères, et en même temps toutes pénétrées du parfum le plus exquis de la vie. Il y a à Gratz un bon théâtre, qui, à l'exemple de tous les théâtres allemands, s'alimente en majeure partie au foyer des productions dramatiques françaises, et le poète en suit les représentations avec intérêt. « Nous autres Allemands d'Autriche, nous dit-il, nous avons quelques auteurs dramatiques, Raimund, Bauernfeld, qui semblent avoir emprunté quelque chose de leur vivacité et de leur verve à vos compatriotes ; mais ces auteurs sont en bien petit nombre. Quant aux Allemands proprement dits, ils n'ont rien qui approche en ce genre de votre théâtre ; il leur manque pour cela, avant tout, des mœurs sociales aussi délicates que les vôtres et un tempérament aussi délié >. C'est de ces choses et d'autres que nous parlâmes ce jourlà et le lendemain, lors de la visite que Hamerling me fit l'honneur de me rendre à l'hôtel où j'étais descendu ».

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Voilà en quels termes nous racontions notre visite à Vauteur de Danton et Robespierre. En nous serrant une dernière fois la main, celui-ci parla de venir nous voir à Paris, lorsque nous y serions de retour, et de satisfaire ainsi le désir qu'il nourrissait depuis fort longtemps de connaître la France et sa capitale.

Il se réjouissait en particulier de voir Versailles, qu'il songeait à prendre pour cadre d'une action dramatique se déroulant autour de Madame de Maintenon, dont la figure énigmatique préoccupait vivement sa fantaisie de poète psychologue. Il eût été intéressant de rapprocher cette œuvre de celle du même genre que le charmant poète François Coppée a consacrée à la veuve Scarron.

La mort s'est opposée à la réalisation de ces desseins. Robert Hamerling a succombé à Gratz, le 13 juin 1889, à la maladie d'intestins et en somme de langueur générale dont il était atteint presque dès sa jeunesse. Il a précédé dans la tombe sa mère nonagénaire. Les honneurs rendus au cercueil du poète ont témoigné de la sympathie universelle et du respect dont celui-ci était l'objet dans sa patrie. Quelques années avant sa mort, le 23 juillet

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1883, un groupe d'admirateurs avaient même dressé son buste sur une colline du haut de laquelle on peut apercevoir juste en face, quoique à une assez longue distance, la modeste maison sans étage où le poète avait vu le jour plus d'un demi-siècle auparavant.

Outre les œuvres énumérées plus haut. Hamerling a publié dans les dix dernières années de sa vie deux grands poèmes, Amour et Psyché, œuvre pleine de coloris et de charme, et HomonculuSy sorte d'épopée satirique en dix chants qui ne brille pas précisément par la clarté et est empreinte d'une misanthropie un peu farouche et étroite dont la trace se retrouve, beaucoup plus accusée encore, dans l'autobiographie que le poète a intitulée : Stations de mon pèlerinage sur terre. Une autre fois, quand nous publierons notre traduction à'Ahasver à Rome — revue soigneusement par le poète lui-même, ainsi que celle de i)anton et Robespierre * — nous nous attacherons plus particulièrement à l'étude de son œuvre ;

4 « Je tiens infiniment à cette révision », nous écrivait à ce sujet Robert Hamerling, « parce que je pourrai ainsi contrôler d'autant mieux mon propre texte ; et plus longtemps vous me laisserez vos manuscrits, mieux cela vaudra, car je désire les examiner à fond {grUndlich) >.

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aujourd'hui nous avons tenu à fixer avant tout nos souvenirs personnels sur l'homme^ figure vraiment originale, et nous croyons qu'on s'intéressera d'autant plus à celle-là que Ton sera déjà renseigné sur celui-ci. Bornonsnous pour le moment à dire quelques mots de Danton et Robespierre^ pièce qui continue la série de drames allemands sur la Révolution française ouverte par notre traduction de la Mort de Danton. Hamerlingse réjouissait à ridée de voir sa pièce paraître en français. Il n'a pas tout-à-fait dépendu de nous que cette satisfaction lui fût accordée de son vivant.

Sans occuper parmi les productions du poète autrichien la place prééminente à'Ahasver à Rome ou du Roi de Sion^ — il y a d'ailleurs entre celle-là et celles-ci toute la distance originelle qui sépare le drame de Tépopée, le ruisseau du fleuve dont il n'est qu'un filet plus ou moins abondant, — cette tragédie ou ce drame, comme on voudra Tappeler, n'en constitue pas moins une œuvre remarquable à différents égards. Le problème moral qui fait le fond du Roi de S ion — à savoir la transformation révolutionnaire de la société et de TEtat modernes basée sur le déploiement morbidement exagéré de Tindividualité et la

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prédominance de Tégoïsme — ce problème moral est de nouveau agité ici. Jean de Leyde est devenu Robespierre, Mlinster Paris, les anabaptistes ont pris le nom de sans-culottes. Le membre du Comité de Salut public, convaincu de rinfaillibilité et de la pureté de sa mission politico-sociale, saisit, pour atteindre son but, tous les moyens qui se présentent à lui, les mauvais comme les bons, d'ordinaire les plus exagérés et les plus violents, et, en dépit de la grandeur incontestable de ses vues et de ses intentions, aboutit à ce résultat fatalement logique de se trouver un jour en quelque sorte pétrifié dans son inflexible énergie et de s'être transformé en un monstre au sens primitif du mot, c'est-à-dire en un être sorti de la nature et de l'humanité. Dans la pièce de Hamerling, comme dans celle de Bûchner, le beau rôle reste à Danton, l'homme dans les veines duquel circule le sang rouge et ardent de la vie, opposé au glacial rhéteur et abstracteur de quintessence qui ne cesse de se targuer de son surnom d' < Incorruptible ».Au point de vue littéraire, l'œuvre est originale de facture, pleine de nerf dramatique et de verve théâtrale, écrite dans un style vigoureux et brillant. Conformément au pro-

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cédé de Shakspeare, qui lui-même ne faisait que suivre en cela, très probablement sans s'en rendre compte, les habitudes de la tragédie grecque dans ses choeurs, les idées plus particulièrement chères au poète et qu'il tient à mettre en relief, les morceaux à effet et où le ton se hausse, ce qu'on peut appeler les « airs de bravoure », revêtent la forme du vers ; aux envolées lyriques il faut la langue des dieux. Les caractères, nombreux et variés, sont en général bien dessinés, empreints en tout cas d'une grande finesse psychologique ; mais on peut relever dans la conception de la pièce plus d'une bizarrerie, la scène entre autres où Robespierre apparaît dans la forêt de Montmorency au milieu d'une sorte d'appareil magique. Le défaut inévitable de l'œuvre, que le titre seul suffit à laisser entrevoir, c'est que l'action est coupée, l'intérêt se portant alternativement sur Robespierre et sur Danton, qui disparaît matériellement vers le milieu du drame ; mais si l'action est coupée, elle n'est pas double, car l'intérêt continue à subsister au sujet de Danton disparu comme individu, mais dont le spectre grandiose, semblable à celui d'un Hamlet politique, ne cesse de planer sur tout le reste du drame et forme

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un des principaux ressorts de la péripétie finale. La somme d'intérêt dramatique exigé par les règles du genre est donc suffisamment mesurée.

Le poète a interdit la représentation de sa pièce, et sa courte Préface, qu'on va lire à la page suivante, en dit les raisons avec une âpreté de style dont il était assez coutumier. Tout ce que nous pouvons retenir de ces raisons, nous autres Français, c'est qu'en effet la pièce est trop étendue pour se jouer en une soirée, et qu'il faudrait de toute nécessité y pratiquer des coupures qui rendraient plus vive l'action, y alléger la végétation poétique trop touffue. Grâce à ces modifications faciles, on obtiendrait une représentation fort intéressante, qui n'aurait rien à craindre du voisinage de la plupart de nos pièces françaises sur la Révolution, trop souvent assez vides d'idées et un peu terre à terre, et qui ne voient en général dans le grand drame qu'un thème mélodramatique et un prétexte à une brillante mise en scène.

Auguste Dietrich.

Pî^l J,'.."

Danton et Robespierre

Son être indWldael est perda dans quelque chose qui n*est pas lui-même, qui lui e^t étranger, quoique inséparable de lui. Chose étrange à penser !

le macteau de l'homme semble toujours contenir le Diome homme, et pourtant l'homme n'y est pas^ ni la source de ce qu'il veut faire et entreprendre ; à la place de l'homme et de 53 volonté il y a une part de fanatisme et de fatalisme incarnés sous son extérieur* Lui^ 1^ malheureux fanatisme incarné^ il va son chemin , per* souue tie peut Taider, lu'i-Diéme moins que personne. C'est un tjtat étonnant et tragique,

C \ R LYLî , Révaltitian française^

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