ACTE V, SCÈNE 111. 2Ù
mieux croire que, dans sa terreur, il a essayé luimême de se tuer —
Dixième {touchant le front de Robespierre). — 11 a une fièvre des plus ardentes — du sang coagulé souille son front brûlant — ses lèvres sont sèches comme du cuir — Si on lui donnait un peu de vinaigre avec une éponge pour le refraîchir ? Après tout, c'est un homme —
OmiÈyiE (nasillant), — Un homme? un être inhumain — un monstre — un chien sanguinaire ! — Qu'il ait soif! assez longtemps il a étanché sa soif — avec du sang —
Douzième. — On peut cependant lui reconnaître quelques qualités. Il était, à ce qu'on dit, vertueux et incorruptible.
Treizième. — Mon cher muscadin I c'était un hypocrite — il s'amusait en secret avec ses complices —
Quatorzième. — 11 ne faut pas croire tout ce que Ton raconte. La seule chose certaine, c'est qu'il vivait en concubinage avec une des filles de son logeur, le menuisier Duplay —
Quinzième. — C'était en tout un être abominable, rempli de ruse et de méchanceté. Il n'avait pas de principes, mais il est évident qu'il prétendait simplement en avoir. La haine et l'envie étaient ses uniques ressorts d'action. Ce n'est que par jalousie qu'il envoya Danton et ses autres rivaux à Téchafaud. — {De nouveaux arrivants s^ approchent avec curiosité).
L'un d'eux. — Est-il vrai qu'on a trouvé une quan tité de stylets et de pistolets dans ses vêtements i
Un second. — Et des papiers contenant les plans secrets les plus scélérats i
Un troisième. — Et qu'il a voulu tuer encore un homme qui s'approchait trop près ?
Voix, — Place ï Place j Talliea arrive avec d'autres députés de la Convention,
{Taîlien êf â^ autres enirenf).
Peuple. — Vive Tallien !
Taluew, - Vive la République I (// s'approche de Robespierre, h considère quelque tempSy puis il parle avec un pathos théâtral^ en étendant la main vers lui) — fl me représente un tigre qui %\i étendu dans la profondeur d*un bois, la tête trouée par une balle I 11 est enfin terrassé, et avec lui la Terreur. Es-tu à présent rendu inoffensif à jamais, ô tyran sanguinaire ?
Robespierre {ouvre les jyeux^ s'éveillant de son en» gourd issnîientf et il se dresse lentement à mi-corps, regardant fixement Tallien qui^ interdit ^ reculé). — Serf de la femme, toi qui as puisé une virilité fugitive dans les baisers d'une courtisane, loin de moi I Ce n'est pas à toi que je parle. C'est au peuple de France, pour lequel j'ai combattu, et qui maintenant, en récompense, verse du sel brûlant dans mes blessures, c'est à lui qtie j'adresserai mon dernier mot. Je suis coupable — je mérite la mort. Je me suis cru infailliblcj et par conséquent en droit d'atteindre par tous les moyens, avec toutes les armes, le but que je poursuivais. — Je m'imaginai entrer pour ma part dans les plans des puissances éternelles — me supposant d*accord avec elles ^ il me sembla que je devais être inexorable comme elles, inexorable comme la nature, comme les éléments. — Je crus aussi que j'agissais d accord avec ton essence et tes aspira tions^l es plus intimes, ô Peuple, et je ne savais pas que tu es un flot profond, facilement soulevé à sa surface, toujours inerte à sa base — je pris ton jet d'écume pour un roulement de vagues — je voulus chevaucher sur